ACTE IV, SCENE IL 8T
Alceste.
J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir; Et le déchaînement de toute la nature Ne m'accablerait pas comme cette aventure. C'en est fait... Mon amour... Je ne saurais parler.
Éliante.
Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.14)
Alceste.
0 juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses?
Eliante.
Mais encor, qui vous peut...
Ah! tout est ruiné; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné. Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?) Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.
Eliante.
Àvez-vous, pour le croire, un juste fondement?
Philinte.
Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement; Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères...15)
Alceste.
Ah! morbleu, mêlez-vous, monsieur, de vos affaires.
(à Éliante.) C'est de sa trahison n'être que trop certain, Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. Oui, madame, une lettre écrite pour Oronte, A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte;
x4) On dit ordinairement: tacher de faire quelque chose.
1 La préposition à après le verbe tacher exprime cette nuance que de grandes difficultés s'opposent à celui qui fait l'essai. Quant au principe général auquel on doit ramener l'usage des prépositions de et à devant un infinitif, comparez Schifflin,
I Wissenschaftliche Syntax, p. 68 sqq.
lS) „Un esprit ne prend pas, mais conçoit, enfante, se forge des chimères. Peut-être cependant, comme le sens est suspendu, Philinte veut- il dire: votre esprit jaloux prend parfois des chimères pour des réalités. Alors l'expression serait juste."
ÂUGER.
Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyait les soins, Et que de mes rivaux je redoutais le moins.
Une lettre peut bien tromper par l'apparence, Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.
Alceste.
Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît, Et ne prenez souci que de votre intérêt.
Etîante.
Vous devez modérer vos transports, et l'outrage...
Alceste.
Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage; C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui.16) Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente Qui trahit lâchement une ardeur si constante, Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.
É liante.
Moi, vous venger? Gomment?
Alceste.
En recevant mon cœur.
Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidèle: C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle; Et je la veux punir par les sincères vœux, Par le profond amour, les soins respectueux, Les devoirs empressés et l'assidu service, Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.
E liant e.
Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez; Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pens Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.17) Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, On fait18) force desseins19) qu'on n'exécute pas;
16) Ennui, v. Acte ï, note 57.
17) Variante : Et vous pouvez quitter ce désir de vengeance.
18) On dit ordinairement former un dessein, prendre, concevoir un dessein, mais non pas faire un dessein. Molière qui se sert du verbe faire dans plus d'une locution où Ton n'oserait