SCENE III
Célimène , Alceste.
Alceste, à part.
0 ciel! de mes transports puis-je être ici le maître?
plus le dire aujourd'hui, a employé' plus d'une fois cette façon de parler:
„Je quitterai le dessein que f ai fait /"
{Mariage forcé, scène 2.)
19) Force desseins veut dire: beaucoup de desseins, mais la première façon de parler a quelque chose de comique, et n'entre par conséquent jamais dans le style soutenu. L'emploi adverbial de force dans ce sens se trouve surtout dans la poésie familière. Dans la belle fable de La Foxtaine, Les Animaux malades de la peste, le lion, commençant la confession générale que tous les animaux doivent faire de leurs pe'che's, dit avec beaucoup de contrition, mais non sans trahir le plaisir que ce souvenir éveille dans son àme:
,,Pour moi, satisfaisant mes appéiits gloutons J'ai dévore' force moutons.
(Livre VII, fable 1)
20) On dirait aujourd'hui un courroux d'amant ou le courroux dhm amant. L'article indéfini répété surabondamment est assez fréquent dans Molière: Tartufe répond à Cléante qui l'exhorte à refuser la donation qu'Orgonte veut lui faire aux dépens de son propre fils:
,,Ceux qui me connaîtront n'auront pas la pensée Que ce soit un effet d'une urne intéressée."
Tartufe (Acte IV, scène 1.)
Célimène, à part, (à Aleeste.) Ouais!21) Quel est donc le trouble où je vous vois paraître? Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés, Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?
aleeste.
Que toutes les horreurs dont une âme est capable, A vos déloyautés n'ont rien de comparable; Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.
Cêltmène.
Voilà certainement des douceurs que j'admire.
Aleeste. Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire: Rougissez bien plutôt, vous en avez raison; Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme; Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme; Par ces fréquents soupçons qu'on trouvait odieux, Je cherchais le malheur qu'ont rencontré mes yeux; Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disait ce que j'avais à craindre: Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance, Que l'amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte; Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, Mon cœur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie, Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments; Et je puis tout permettre à mes ressentiments. Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
2I) Ouais est une interjection familière qui marque la surprise, mais qui n'est plus guère usite'e aujourd'hui.