ACTE IV, SCENE III
Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés; Je cède aux mouvements d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.22)
Célîmène.
D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ?
Alceste.
Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres 23) appas dont je fus enchanté.
Célimène.
De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?
Alceste.
Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tout prêts. Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits: 24) Ce billet découvert suffit pour vous confondre, Et contre ce témoin on n'a rien à répondre.
Célimène* Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?
Alceste.
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit!
Célimène.
Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?
Alceste.
Quoi! vous joignez ici l'audace à l'artifice! Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?25)
22) Cet admirable discours a e'té cité par Voltaire comme une preuve que le style de la comédie pouvait s'élever quelque-
. fois à la hauteur de celui de la tragédie.
23) Traître, traîtresse comme adjectif s'emploie surtout dans la poésie. Dans la même scène Molière emploie traîtres yeux. [Traître, en vieux français traître du latin traditor, v. Diez I, 167 & II, 285.]
24) Traits est dit ici pour traits de plume, écriture, laçons de parler qu'on emploierait plutôt en prose.
25j ,,On appelle seing le nom de quelqu'un, écrit par luimême au bas d'une lettre, d'une promesse, d'un contrat, ou autre acte, pour le confirmer, pour le rendre valable.4' Académie. [Seing comme signe du latin signum.]
Cêlimène.
Pourquoi désavouer un billet de ma main?
Alceste.
Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse Du crime dont vers moi26) son style vous accuse!
Cêlimène.
Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant.
Alceste.
Quoi! vous bravez ainsi ce témoin convaincant! Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte?
Cêlimène.
Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?
Alceste.
Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui. Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre.27) Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre? En serez-vous vers moi moins coupable en effet?
Cêlimène.
Mais si c'est une femme à qui va ce billet, En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable?
Alceste.
Ah ! le détour est bon, et l'excuse admirable. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à ce trait: Et me voilà par là convaincu tout à fait. Osez-vous recourir à ces ruses grossières?
26) „Vers pour envers ne se dit plus. Du temps de Molière et de Racine on disait encore indifféremment l'un pour l'autre. " Auger. Aujourd'hui on dit vers de la direction, on emploie envers dans un sens amical et contre dans un sens hostile.
27) Je veux consentir quelle soit pour un autre signifie: J^accorde. par hypothèse, que cette lettre soit pour un autre. On dit bien: Je consens que vous fassiez cela, je consens à ce que cela soit vrai, mais on ne dit plus: Je consens que cela soit ainsi pour ^admets que cela est ainsi. Cependant cette locution paraît avoir été du bon usage du temps de notre poëte; car Pascal et Montaigne l'emploient aussi bien que Molière.
,,Elle (la société de Jésus) consent quyi\$ gardent leur opinion, pourvu que la sienne soit libre.44 Pascal (ire Provinciale.)
,, Homère a esté contrainct de consentir que Venus feust blecée au combat de Troie.44 Montaigne III, 7.