ACTE IV, SCENE III
Et croyez-vous les gens si privés de lumières?28)
Voyons, voyons un peu par quel biais,29) de quel air,
Vous voulez soutenir un mensonge si clair;
Et comment vous pourrez tourner pour une femme
Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme.
Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
Ce que je m'en vais lire...
Célimène.
Il ne me plaît pas, moi.
Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, Et de me dire au nez30) ce que vous m'osez dire!
Alceste.
Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci De me justifier les termes que voici.
Célimène.
Non, je n'en veux rien faire ; et, dans cette occurrence, Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.
De grâ-cc, 'iiïOu.'TTBz-ïûoi, 'je ^e?ai satisfit, -< Qu'on vp4i;t'pom* une femme .exriïquéiv c#- billet.
Célimène.
Non, ilretfV pc$s Oi'oiite^ et je veux qii^on le croie. Je reçois -tous- ses soins ayeo beaucoup d-ë joie; J'admire ce qu'il dit j'estmie ce qu'il est, Et je tombe d'ac(torcl. joV'toût ce qu'il vous plaît.
*8) Lumières v. Acte I, note 72.
29) „Biais signifie, au sens propre: obliquité, ligne oblique, sens oblique (fcfytefe, ferrage Sftidjtung, Itmtoeg)* Il y a du biais dans ce bâtiment, dans cette chambre. Le mot biais se dit figurément et familièrement, des différentes faces ((Setten) d'une affaire, ou des divers moyens (5Dîitteï) qu'on peut employer pour réussir à quelque chose. JHrai au fait avec lui, sans prendre aucun biais. Prendre une affaire du bon biais. " Académie. Ce mot dont l'origine est inconnue, est peu usité aujourd'hui, surtout au figuré, où on le remplace par les mots détour, moyen, remède, mais il paraît avoir été fort en usage du temps de Molière. On prononçait biais comme monosyllabe (v. Acte III, note M).
30) Dire au nez, locution familière pour dire en face (geyabc tttô ®eftd)t fagen), comme on dit aussi rire au nez. Cléante dit à Orgon, en parlant de la servante Dorine:
,,A votre nez, mon frère, elle se rit de vous."
{Tartufe Acte II, scène 6.)
Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, Et ne me rompez pas davantage la tête.
Alceste, à part.
Ciel! rien de plus cruel peut-il être inventé, Et jamais cœur fut-il de la sorte traité? Quoi! d'un juste courroux31) je suis ému contre elle, C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle! On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, On me laisse tout croire, on fait gloire de tout; Et cependant mon cœur est encore assez lâche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris Contre l'ingrat objet dont il est trop épris!32)
(à Célimène.) Ah! que vous savez bien ici, contre moi-même, Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême, Et ménager pour vous l'excès prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres33) yeux! Défendez-vous an moins, ,d'#un crime qui m'accable} Et cessez d'affecter, à'êtrç eo.vws moi' coupable. Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent; A vous prêter les,1 iri^ifts1 ;fr?ay^dres!sé Consent: Efforcez-vous ic>' çlè^pai'aîiije;, âilèle,, ; Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.
Céiimèpe.
Allez, vous êtes fou dans vi>s transports jaloux, Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous.
31) Courroux v. Aete I, note 38.
32) „I1 y a dans cette scène admirable, un aparté de dix vers; mais malgré sa longueur, il est plus supportable, et même plus dans la nature, que ceux de nos pièces modernes, quelque courts qu'ils soient. Dans l'explication violente qu'ont ensemble le misanthrope et Célimène, cette dernière essaye d'en imposer à son amant, en convenant de tout avec lui, et en lui donnant son congé. Elle s'avance donc sur le théâtre, en attendant l'effet que doit produire l'artifice qu'elle vient d'employer; et Alceste, épouvanté de l'ordre qu'on vient de lui donner de se retirer, débite les dix vers en question, que Célimène peut ne point vouloir entendre, parce qu'il faut qu'elle laisse à l'agitation où il est le temps de se calmer, pour revenir, comme il fait» à des sentiments plus doux." Bret.
33A Traître adjectif v. Acte IV, note 23.