ACTE I, SCENE I
Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
Pkzlinte.
Vous voulez un grand mal à la nature humaine!
Alceste.
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
Philinte.
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion?
Encore en est-il Lien, dans le siècle où nous sommes...
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes: Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc31) scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux, et son ton radouci, N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat,32) digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu. Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur 33) ne voit pour lui personne :
31) L'adjectif franc qui signifie 1) libre, 2) sincère, 3) vrai, véritable se joint, dans ce dernier sens, à toutes sortes de termes injurieux pour leur donner encore plus de force: Un franc scélérat (em ecfyter (Btyuvh'). Franc vient du nom de peuple Frank. V. Diez,\,W, comparez l'allemand: frattf unb fret*
32) Pied-plat et quelquefois plat-pied se dit familièrement et par mépris d'un homme qui ne mérite aucune espèce de considération. Molière s'est servi plus d'une fois de cette expression comme terme d'injure. Ainsi Damis s'écrie en parlant de Tartufe:
„J'en prévois une suite, et qu*avec ce pied-plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat."
(Acte I, scène 1.)
33) Molière emploie ici le substantif honneur dans un sens
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bien venue; On l'accueille, on lui rit,34) partout il s'insinue; Et s'il est, par la brigue,35) un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit remporter. Têtebleu!36) ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures; Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l'approche des humains.
Philiîite.
Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine7
Et faisons un peu grâce à la nature humaine;
Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable:
A force de sagesse on peut être blâmable;
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur37) des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages;
général et le regarde comme un mot auquel on peut ajouter un adjectif qualificatif pour fixer la nature de cet honneur» En y joignant une épithète de mépris, il en fait une expression neuve et originale qui peut-être n'a pas trouvé d'imitateur, mais qui est d'une grande force dans la bouche d'Alceste.
34) On dit très-souvent fîgurément, en prose et en vers: La fortune lui rit , tout lui rit, tout rit à ses désirs, mais rire à quelqu'un dans le sens de faire bonne figure à quelqu'un, être aimable envers lui est une expression originale de Molière, qui n'a pas été imitée, que je sache, mais qui ne laisse pourtant pas d'être fort heureuse. Rire à se trouve encore dans une autre pièce de notre poëte, employé dans un sens analogue mais encore plus hardiment: Dans les Femmes savantes Clitandre, parlant du pédant Trissotin, dit:
„Cet indolent état de confiance extrême,
Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit."
(Acte I, scène 3.)
35) Brigue, mot probablement d'origine germanique signifie: Cabale, intrigue.
36) Têtebleu, voyez Acte I, note 8.
37) Roide, roidir, roideur ont conservé l'ancienne ortho-