‹ Le misanthrope, comédie en cinq actes et en versChapitre 7 sur 120 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Elle veut aux mortels trop de perfection:

Il faut fléchir au temps sans obstination;

Et c'est une folie à nulle autre seconde

De vouloir se mêler de corriger le monde.

J'observe, comme vous, cent choses tous les jours

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours;

Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître,

En courroux,38) comme vous, on ne me voit point être;

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,

J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font;

Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville,

Mon flegme est philosophe 39) autant que votre bile. 40)

graphe oi, quoiqu'on prononce ordinairement et toujours dans la conversation raide, raidir, raideur, comme quelques-uns écrivent aussi. [Roide de rigidus, Diez I, 121 et 218.]

38) Courroux synonyme de colère, ne s'emploie que dans le style noble et dans la poésie, tandis que colère se dit aussi bien en prose qu'en poésie. Racine fait dire à Thése'e , dans la prière que ce héros adresse à Neptune:

„Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père: J'abandonne ce traître à toute ta colère."

(Phèdre, Acte IY, scène 2.)

Un peu plus loin, dans la même scène, Thésée apostrophe ainsi son fils Hippolyte:

„Ahî que ton impudence excite mon courroux !" Parmi les poètes tragiques c'est surtout Corneille qui emploie fréquemment le mot courroux. [Courroux , verbe corroucer de coruscus]

39) Philosophe comme adjectif v. Acte I, note 26.

40) Le mot biler (®alle) se dit encore aujourd'hui au figuré dans les phrases : Emouvoir, échauffer la bile, décharger sa bile, mais l'emploi absolu du mot bile au sens figuré, qui du reste n'entra jamais dans la tragédie, a vieilli. Il était fort usité du temps de Molière. „Ils ont une bile intarissable sur les plus petits inconvénients. u La Bruyère. C'est surtout Boileau qui affectionne cette métaphore:

„Et quel homme si froid ne serait plein de bile A l'aspect odieux des mœurs de cette ville?"

(Satire 1.) „Hé quoi! lorsqu'aufrefois Horace, après Lucile Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile."

(Satire VII.) „Il se lève, enflammé de muscat et de bile."

(Le Lutrin, Chant Y.)

Alcesle.

Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,41) Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,42) Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous,43) Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

Philinte.

Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Gomme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

41) Variante: raisonnez; l'édition originale a: raisonne, ce qu'on regarderait à présent comme une faute.

42) On dit encore aujourd'hui dresser un piège à quelqu'un (fêtnem eine galïe legert). Mais dresser un artifice pour tramer une intrigue 9 user d'artifice, employer une ruse, ne se dit pas. Molière a employé celte locution une seule fois encore: ,,Mais pour lequel des deux princes au moins dressez-vous tout cet artifice?" Amants magnifiques, Acte IV, scène 4.

43) Ces vers contiennent une allusion à une infâme calomnie dont Molière avait e'té la victime deux ans avant la première représentation du Misanthrope. Molière et sa troupe jouaient au Palais-Royal, une autre troupe, jalouse des succès du grand poëte, jouait à l'hôtel de Bourgogne. Montfleury, un des meilleurs acteurs de la troupe rivale, voulant perdre à jamais Molière dans l'esprit de Louis XIV, eut l'infamie de présenter au roi une enquête dans laquelle il accusait Molière d'avoir épousé sa propre fille (Armande Béjart). Molière n'eut pas de peine à repousser cette atroce calomnie, à laquelle aucun honnête homme n'ajouta foi un seul instant, et de prouver qu'Armande Béjart n'était pas la fille, mais la sœur de la personne dont on pariait. Le vers

„Et s'il faut par hasard, qu'un ami vous trahisse" est probablement une allusion à la conduite de Racine à cette occasion. Car Racine pour qui Molière avait été un bienfaiteur, dont il avait encouragé les premiers essais, brouillé depuis quelque temps avec Molière pour un intérêt d'amour propre, une misérable querelle de coulisses, ne repoussa pas cette calomnie, avec l'énergie que Molière devait attendre d'un ancien ami. Écrivant cette indignité à son fils, Racine ajoute froidement: Mais Montfleury n'est pas écouté à la cour. Du reste Louis XIV ferma bientôt la bouche aux calomniateurs, en tenant sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière.

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