ACTE DEUXIÈME
ALCESTE
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour. Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour : Cependant aucun d'eux k vos yeux ne se montre. Qu'on ne vous voie, en haste, aller à sa rencontre, Luy présenter la main, et, d'un baiser flateur. Appuyer les sermens d'estre son serviteur.
CLITANDRE
Pourquoi s'en prendre à nous ? Si ce qu'on dit vous blesse. Il faut que le reproche à Madame s'adresse.
ALCESTE
Non, morbleu! c'est à vous; et vos Ris complaisans
Tirent de son Esprit tous ces traits médisans.
Son humeur satyrique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de vostre flatterie ;
Et son cœur à railler trouveroit moins d'appas,
S'il avoit observé qu'on ne l'applaudît pas.
C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre
Des vices où l'on voit les humains se répandre.
PHILINTE
Mais pourquoi' pour ces gens un intérest si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend ?
CÉLIMÈNE Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise? A la commune voix veut-on qu'il se réduise. Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ? Le sentiment d'autruy n'est jamais pour luy plaire ; Il prend toujours en main l'opinion contraire Et penseroit paroistre un homme du commun, Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire a pour lu3'^ tant de charmes, Qu'il prend, contre lu^'^-mesme, assez souvent les armes; Et ses vrais sentimens sont combattus par luy Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autruy.
ALCESTE Les rieurs sont pour vous. Madame, c'est tout dire. Et vous pouvez pousser contre moy la satire.
Mais il est véritable aussy que vostre esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit; Et que, par un chagrin que luy-mesme il avoue. Il ne sçauroit souffrir qu'on blâme, ny qu'on loue.
ALCESTE C est que jamais, morbleu ! les hommes n'ont raison, Q,ue le chagrin contre eux est toujours de saison,