‹ Le misanthrope, comédie. Publiée sur les textes originaux avec une préf. et des notesChapitre 9 sur 96 · LETTRE SUR LE MISANTHROPE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LE MISANTHROPE XIX

servir ; mais l'on doit admirer que, dans une pièce où Molière veut parler contre les Mœurs du Siècle et n'épargner personne, il nous fait voir une Médisante avec un ennemi des Hommes. Je vous laisse à penser si ces deux personnes ne peuvent pas naturellement parler contre toute la Terre, puisque l'un hait les Hommes, et que l'autre se plaist à en dire tout le mal qu'elle en sçait. En vérité, l'adresse de cet Auteur est admirable : ce sont là de ces choses que tout le Monde ne remarque pas, et qui sont faites avec beaucoup de jugement. Le Misanthrope seul n'auroit pu parler contre tous les Hommes ; mais en trouvant le moyen de le faire aider d'une Médisante, c'est avoir trouvé, en mesme tems, celui de mettre, dans une seule pièce, la dernière main au portrait du Siècle. Il y est tout entier, puisque nous voyons encore une femme qui veut paroistre prude opposée à une Coquette, et des Marquis qui représentent la Cour : tellement qu'on peut asseurer que, dans cette Comédie, l'on voit tout ce qu'on peut dire contre les Mœurs du Siècle. Mais comme il ne suffit pas d'avancer une chose si l'on ne la prouve, je vais, en examinant cette Pièce d'acte en acte, vous faire remarquer tout ce que j'ay dit, et vous faire voir cent choses qui sont mises en leur jour avec beaucoup d'art, et qui ne sont connues que des personnes aussi éclairées que vous.

Les choses qui sont les plus précieuses d elles-mesmes ne seroient pas souvent estimées ce qu'elles sont, si l'Art ne leur avoit preste quelques traits; et l'on peut dire que, de quelque valeur qu'elles soyent, il augmente toujours leur prix. Une pierre mise en œuvre a beaucoup plus d'éclat qu'auparavant ; et nous ne sçaurions bien voir le plus beau Tableau du Monde, s'il n'est dans son jour. Toutes choses ont besoin d'y estre, et

les actions que l'on nous représente sur la Scène nous paroissent plus ou moins belles, selon que l'art du Poète nous les fait paroistre. Ce n'est pas qu'on doive trop s'en servir, puisque le trop d'art n'est plus Art, et que c'est en avoir beaucoup que de ne le pas montrer. Tout excès est condamnable et nuisible ; et les plus grandes beautez perdent beaucoup de leur éclat, lorsqu'elles sont exposées à un trop grand jour. Les productions d esprit sont de mesme, et surtout celles qui regardent le Théâtre; il leur faut donner de certains jours, qui sont plus difficiles à trouver que les choses les plus spirituelles ; car, enfin, il n'y a point d'esprits si grossiers, qui n'ayent quelquefois de belles Pensées ; mais il y en a peu qui sçachent bien les mettre en œuvre, s'il est permis de parler ainsi. C est ce que Molière fait si bien, et ce que vous pouvez remarquer dans sa Pièce.

Cette ingénieuse et admirable Comédie commence par le Misanthrope, qui, par son action, fait connoistre à tout le monde que c'est luy, avant mesme d ouvrir la bouche : ce qui fait juger qu'il soutiendra bien son caractère, puisqu'il commence si bien de le faire remarquer.

Dans cette Première Scène, il blâme ceux qui sont tellement accoutumez à faire des protestations d'amiitié, qu'ils embrassent également leurs Amis et ceux qui leur doivent estre indifférens, le faquin et l'Honneste homme; et dans le mesme tems, par la colère où il témoigne estre contre son Ami, il fait voir que ceux qui reçoivent ces embrassades avec trop de complaisance ne sont pas moins dignes de blâme que ceux qui les font ; et par ce que lui répond son ami, il fait voir que son dessein est de rompre en visière à tout le Genre Humain ; et l'on connoît

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