SERMON IV
QUE NOUS DEVONS TRAVAILLER A NOTRE SALUT , PROMPTEMENT } SÉRIEUSEMENT , PERSÉVÉR AMMENT.
Operamini salutem vestram.
Travaillez à votre salut. (Philipp. 2.)
Hier , le Fils de Dieu nous disait que tous les trésors de la terre et tous les empires du monde ne sont pas comparables à notre âme , tant elle est précieuse et excellente : celle-là étant ainsi , puisque nous voyons qu'on travaille tant dans le monde pour acquérir un peu de bien ; certes , si nous avons tant soit peu d'esprit , de prudence et d'amour pour nous-mêmes , nous travaillerons, de tout notre cœur, au salut de notre âme : nous y travaillerons, dis-je, en premier lieu promptement, en second lieu sérieusement, en troisième lieu persévéramment. Nous le devons apprendre de vous, ô sainte Vierge! vous avez fait les œuvres de Dieu promptement, dès l'aurore de votre vie, c'est de vous qu'il est dit : Adjuvabit eam Deus manè diluculo ; vous les avez faites sérieusement et avec diligence : Manum suam misit ad fortia; persévéramment jusques à la fin : Laudent eam in porlis opéra ejus : c'est ce que nous désirons faire à votre exemple , et par la grâce de votre Fils que nous implorons, en vous saluant, Ave y Maria.
1DEA SERMONIS
Exordium. — I. Electi , surit feliciores in statu natur» réparât», quàm integrae. — II. Nam interius habent majora auxilia. — III. Exterius exemplar nobilius, nempè Christum, qui operatus est salutem nostram , citô , seriô, perseveranter.
I. Pukctum. — IV. Ejus exemplo. — V. Debemus operari salutem citô 1. Scripturâ. — VI. 2. Patribus. — VII. 3. Rationibus. 1. — VIII. 2. — IX. 4. Exemplis vitiosis. — X. Virtuosis.
II. Punctum. — XI. Salus operanda seriô. — XII. 1. Scripturâ. — XIII. Patribus. — XIV. 3. Comparationibus. — XV. 4. Rationibus. — XVI. 5. Exemplo Christi.
III. Punctum. — XVII. Salus operanda perseveranter. 1. Scripturâ. — XVIII. 2. Instructionibus ex B. Bernardo.
Conclusio. — XIX. Per recapitulationem.
Exorde. — I. O felix culpa, quœ talent meruit habere Redemptorem! C'est un saint enthousiasme dont l'Eglise se sert dans la bénédiction du cierge pascal, par un transport de joie, qui la ravit en la pensée de la Résurrection , et de la vie glorieuse de son Bienaimé. Mais l'excès de cette joie ne la transporte pas si fort hors d'elle-même, qu'elle ne sache bien ce qu'elle dit, car il est véritable , et on le peut très-aisément prouver, que la faute du premier homme a été heureuse et avantageuse pour les âmes prédestinées : non par la qualité du péché, qui n'a rien que de très-mauvais , mais par la miséricorde de Dieu , et par un trait admirable de sa très-sage providence , qui ne permettrait jamais le mal , si elle n'avait la bonté et l'industrie d'en tirer quelque bien : Aleliùs
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judicansde malis benè facere, quàm mala nulla permittere (Aug. in Enchirid.).
Pour l'éclaircissement de cette vérité, le maître de la théologie, saint Thomas (1 p., q. 100, art. 2), et après lui toute son école, avance que , encore que le premier homme n'eut pas mangé du fruit défendu, ni infecté sa postérité par le péché originel, ses descendants eussent pu commettre des péchés qui les eussent dégradés de l'état d'innocence, et très-justement engagés à la damnation éternelle. Voici le raisonnement de ce saint Docteur : Il y a grande différence entre la volonté de l'ange et celle de l'homme. Comme une flèche bien acérée , étant tirée par une main puissante et robuste, entre bien avant dans le but , s'y plante et s'y enfonce tellement qu'on ne la peut arracher; ainsi la volonté de l'ange étant extrêmement vive , perçante et pénétrante, portée vers son objet par une forte connaissance , elle s'y plonge, s'y établit et s'y attache tellement , qu'elle ne s'en détache jamais. L'ange ne démord jamais de ce qu'il a une fois choisi la première conversion et affection de son cœur : la volonté de l'homme n'en est pas de même, elle est comme une lame de plomb qui s'émousse aisément , elle n'embrasse pas ce qu'elle aime avec des étreintes si serrées, qu'elle ne s'en puisse déprendre : elle est sujette au changement , inconstante et ambulatoire tant qu'elle est en cette vie , parce que son entendement, qui n'est pas si pénétrant et éclairé, ne lui représente pas d'abord tout ce qui est bon ou mauvais , aimable ou détestable en son objet. De là vient, dit saint Thomas, que, selon le cours ordinaire, l'homme n'est confirmé en grâce que parla vision béatifique, lorsqu'il voit si clairement le bien souverain , et lui est si étroitement uni qu'il ne s'en saurait séparer, parce qu'il possède en lui très-parfaitement et avec excellence , tout ce qu'il pourrait prétendre aux biens inférieurs et particuliers. J'ai dit, selon le cours ordinaire , pour en excepter la Vierge, et quelques autres saints, qui ont été confirmés en grâce par un privilège spécial avant que de monter au ciel. Or, le premier homme donnant la vie naturelle à ses enfants par la génération , leur eut bien donné incontinent la vie surnaturelle de la grâce , mais il ne la leur eut pas donnée plus parfaite, ni plus assurée qu'il l'avait en lui-même : si bien que, comme il n'eut pas été confirmé en grâce, ses enfants aussi ne l'eussent pas été pendant qu'ils eussent été en ce monde , qui est le lieu de mériter, de combattre et de surmonter pour obtenir la couronne céleste.
H. Mais la condition des âmes choisies, est incomparablement plus heureuse en l'Eglise chrétienne , que celle de ces premiers nommes dans le paradis terrestre, n'eut été en l'état d'innocence et de justice originelle; car, au lieu que pour lors la grâce actuelle et le secours surnaturel , qui étaient donnés aux hommes pour la pratique des bonnes œuvres, étaient de moindre prix, un don de Dieu en tant que Créateur, convenable à la nature de l'homme , les âmes chrétiennes reçoivent à présent une grâce plus forte, plus puissante , plus précieuse et plus charmante , une grâce de choix , qui est un don de Dieu en tant que Rédempteur, convenable et correspondante aux mérites du Sauveur. Ne serions-nous pas bien
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malheureux , si nous ne faisions pas bien notre salut en l'Eglise catholique, en la loi de grâce, en l'état de la nature réparée, par une rédemption si avantageuse?
De plus en la pratique de la vertu , les hommes n'eussent eu alors pour modèle et patron que leur premier père, et leurs autres ancêtres; on leur eût dit comme le Prophète disait aux Juifs: Attendue adpatrem undè eœcisi estis (Isa. 2, 1), au lieu qu'en la loi de grâce, le Sauveur opérant notre salut au milieu de la terre, comme parle le Prophète, nous a laissé des exemples rares et admirables de la manière dont nous devons travailler pour obtenir la béatitude qu'il nous a acquise par ses mérites. Il nous a appris à faire promptement, sérieusement, et persévéramment les affaires de notre salut à son exemple.
Premier point. — IV. Il les a faites promptement : car selon son prophète et son apôtre , le Fils de Dieu entrant en ce monde , a élevé son cœur à Dieu son Père , et lui a dit : Les sacrifices, les holocaustes, ni les hosties anciennes ne vous agréaient pas assez pour apaiser votre colère, et oblenir des grâces aux hommes : je m'offre à vous pour cet effet , je viens accomplir votre volonté : Ingrediens mundum dixit :hostiam et oblationem noluisti, holocautaumata et pro peccato non tibi placuerunt ; ecce venio , vt faciam voluntatem tuam, Deus (Ps. 39, 7; Heb. 10, 5). Hé! quelle est la volonté de Dieu? c'est le salut des hommes, la sanctification des âmes : II œc est voluntas Del sanctificatio vestra (Thess., 4, 3). Quand est-ce que Jésus commence cet œuvre? Quand est-ce qu'il fait cette oblation de soi-même pour notre salut? c'est en entrant au monde. Il n'attend pas qu'il y soit entré , mais en y entrant, tant il a hâte de le faire : Ingrediens mundum, non ingressus, mais ingrediens. On dit en philosophie, que l'opération est un apanage de l'être qui est à la suite, et va toujours après lui : Operari sequitur esse ; ici il faut dire : Operari comitatur esse , l'être et l'opération sont de même date. Au même temps, au même instant que Jésus commence d'être, au même temps, au même instant il commence à faire notre salut, il ne diffère pas un seul moment : Ingrediens mundum.
A son exemple son Saint-Esprit nous dit, parla bouche du Sage : Tout ce que vous pouvez faire pour la gloire de Dieu et pour votre salut , faites-le sur-le-champ , ne le remettez jamais à une autre heure, encore moins à un autre jour, à un autre mois ou à une autre année : Quodcumque potest manus tua instanter operare (Eccl. 6, 10).
VI. Le Fils de Dieu dit en l'Evangile : Vous ne savez d'où vient le Saint-Esprit, ni où il va. Sur quoi saint Bernard dit : Peut-être qu'on peut ignorer cela sans courir risque de son salut; mais il y a grand danger d'ignorer en quel temps il vient, ou s'en va, et pour cela il faut veiller soigneusement, et veiller à toute heure, pour épier quand il vient , et obéir promptement à ses inspirations, de peur qu'il ne s'en aille et ne les retire : car nous sommes fermes et assurés quand il nous tient par la main, et nous tombons infailliblement quand il nous abandonne : Et qui stat eo tenente, eo dese-
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rente caclat necesse est l- et c'est ce qui a fait dire à saint Ambroise, que le Saint-Esprit n'aimait point les remises : Nescit tarda molimina Spiritùs Sancti gratia (Amb.).
Quand Dieu nous présente sa grâce, il ne veut pas qu'on marchande avec lui. L'époux frappa à la porte de son épouse, elle fit la renchérie, elle fut paresseuse à se lever : mais se ravisant quelque temps après, et s'étanl levée pour lui ouvrir la porte, elle trouva qu'il avait passé outre : Et ecce declinaverat.
VII. Ce qu'on estime plus en bienfait, c'est la bonne volonté. Si vous le faites bien tard , vous avez manqué de bonne volonté longtemps : Qui tardé dédit, diû noluit (Senec, de benef.). Quand vous désirez une curiosité d'un ami, ou un service d'un valet, s'il diffère et vous fait attendre, il ôte toute la bonne grâce du service qu'il vous rend. Vous ôtez toute la graisse de votre sacrifice, la moelle de la victime quand, vous remettez de temps en temps à faire ce que Dieu demande de vous : Hilarem datorem diligit Deus. Dieu veut qu'on fasse de bon cœur ce qu'on fait pour lui ; si c'est de bon cœur, on le fait joyeusement et avec plaisir; si on a du plaisir, on le fait promptement et sans en être importuné.
VIII. Et puis l'exécution des grands desseins, comme est l'affaire de notre salut, dépend quelquefois de la concurrence et rencontre de plusieurs circonstances; or, il peut arriver que telle conjoncture ne retourne jamais, et le manquement d'une seule circonstance empoche le bon succès de toute l'entreprise. C'est ce que saint Paul nous enseigne par une réflexion qu'il fait sur une histoire rapportée en l'Ecriture ; il vous remet en mémoire ce qui est rapporté en la Genèse (27 , 37) : Esaii étant allé à la chasse , il en revint un quart d'heure trop tard; il demanda la bénédiction à son père : Vous êtes venu trop tard , répondit-il , elle est déjà donnée, et il n'y a plus de remède ; il pleure , il gémit, il sanglote , il rugit; c'en est fait, il n'y a plus de bénédiction pour vous. Vous avez la commodité d'aller à confesse , à un Père qui est au confessionnal, vous la remettez après dîner ; après dîner il n'y sera plus, vous le remettez à demain; la nuit une mort soudaine vous surprendra en état de péché, vous crierez en enfer : Confession ! confession ! mais en vain.
Vous avez volonté de vous faire religieuse, voyant bien que vous êtes trop fragile pour vous sauver dans le monde. La pensée vous vient au sermon d'aller aujourd'hui parler à la supérieure , pour lui demander une place, vous différez à dimanche. Samedi , un jeune homme se présentera pour vous demander en mariage; il fera avorter en votre cœur le dessein de la religion; vous vous marierez contre la vocation de Dieu , et vous vous perdrez dans le monde. Vous avez inspiration de visiter un malade pour lui parler de son salut, vous remettez à demain : possible il sera mort, ou
1 Venit Spiritùs et vadit prout vult ; nemo facile scit undè veniat et quo vadat, istud sine damno salutis fortasse nescire licet ; sed quando veniat et
quando vadat id plané periculosissimè ignoratur Vigilandum proindè ,
et vigilandum omni horâ, quia nescimus quâ horà Spiritùs venturus sit, seu' iterum abiturus ; it et redit Spiritùs, et qui stal eo tenente, eo deserente cadat necesse est (S. Bern., Serm. 47. in Gant.).
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vous-même serez malade, ou quelque autre affaire vous divertira de cette visite , c'est pourquoi instanter operare.
IX. Aussi saint Basile et saint Chrysostome ont remarqué que Jésus-Christ a toujours blâmé les remises de ceux qui ont tant soit peu différé d'obéir à leur vocation, pour belles et spécieuses que fussent leurs excuses. En saint Luc, chapitre 9 : Permitte mihi prïmum renwitiare his qux domi sunt. AU nemo mittens manum ad aratrum aptus est regno Dei; Un homme qui avait inspiration de se mettre à sa suite, lui dit : Maître, je désire vous suivre, mais permettez-moi premièrement, de me défaire de mes biens. Le Sauveur lui répond : Allez, vous ne valez rien pour le royaume des cieux. Au même chapitre, un peu plus haut, il dit à un autre : Suivez-moi. Le jeune homme répond : Permettez-moi premièrement d'aller ensevelir mon père. Le Fils de Dieu lui réplique : Je vous appelle à la vraie vie; que les morts ensevelissent leurs morts; Ce n'est pas, dit saint Chrysostome, que le Fils de Dieu trouvât mauvais qu'ils donnassent ordre à leurs affaires, et enterrassent leur père; mais qu'ils le voulaient faire avant que de suivre Jésus. Ils disaient : Permettez-moi premièrement; ils devaient premièrement obéir au Fils de Dieu , et se mettre à sa suite , et puis, avec sa permission et sa bénédiction , ils eussent fait ce qu'ils désiraient. Vous attendez de prier Dieu, jusques à dix et onze heures, quand vous viendrez à l'église, et peut-être jusques au soir : vous ne considérez pas , que si vous vous donniez à Dieu , et si vous dressiez bien vos intentions dès le matin, vos actions référées à Dieu auraient bien plus de mérite et de bénédiction. Vous dites: Je quitterai mon péché, je m'adonnerai au service de Dieu quand j'aurai fait mes études, gagné ce procès, élevé mes enfants, obtenu cet office : Dimitte me primùm ire. Oui ; mais si vous vous mettiez maintenant en bon état, vous feriez vos éludes, vous poursuivriez ce procès, vous élèveriez vos enfants en état de grâce , avec la bénédiction de Dieu et avec meilleure issue.
X. Nous voyons en l'Evangile, que ceux qui ont été diligents à suivre promptement la vocation du Fils de Dieu, lui ont été trèsagréables , il en a fait quelque chose de grand , et ils lui ont servi pour des entreprises très-glorieuses et importantes. En saint Luc 19, Zachée descend promptement de l'arbre à la première voix du Sauveur, et étant en son logis, il entend cette parole favorable : Aujourd'hui Dieu a béni et sanctifié cette maison. En saint Matthieu chap. 4, saint Pierre et saint André, saint Jean et saint Jacques son frère étant appelés du Fils de Dieu, quittèrent leur barque, leurs filets, leur père, et suivent le Sauveur; il les fait ses apôtres, des chefs de son Eglise et des princes de la terre : Principes eos constitues super omnem terrain (Ps. 44). En saint Luc, chap. 5, il dit à saint Matthieu : Suivez-moi. Ce banquier ne dit pas : Il faut que je dresse mes comptes, que je reçoive ce qui m'est dû; il quitte tout pour obéir. Le Fils de Dieu en fait un saint, un secrétaire de son état, un historien de sa vie. Et dans les dictes des Apôtres^ saint Paul entendant la plainte du Sauveur : Pourquoi me persécutezvous ? apaise soudain l'ardeur du zèle indiscret dont il était enflammé , et sans retarder d'un seul moment , se présente à faire présen-
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tement tout ce que Dieu demande de lui : Quid me vis facere? Dieu en fait un vaisseau d'élection, un héraut de sa parole, un docteur des Gentils, un organe de son Esprit : Quid me vis facere?
Deuxième point. — XI. Cette parole nous jette insensiblement au second point de notre discours, et nous apprend, que pour réussir au dessein de notre salut, il le faut embrasser sérieusement, à bon escient, avec résolution d'en venir à bout moyennant la grâce de Dieu , à quelque prix que ce soit, quoi qu'il vous faille donner, faire, quitter ou endurer : il le faut entreprendre comme l'atfaire la plus inportante que vous ayez en ce monde.
XII. Le Fils de Dieu dit en saint Matthieu , que Je royaume des cieux s'emporte par force, et que pour le conquêter il se faut faire violence : Regnum cœlorum mm patitur, et violenti rapiunt illud (Matth. 11, 21) ; et en saint Luc , il dit : Tâchez avec effort et contention d'entrer par la porte étroite : Contendite intrare (Luc. 13 , 24) ; dans le grec il y a : AyovtÇETs, c'est-à-dire , avec tant d'effort et de violence, que vous en soyez presque réduit à l'agonie, s'il est nécessaire. Et en saint Jean, il compare la peine, les soucis, les travaux que nous devons prendre pour faire notre salut, aux efforts d'une femme qui est en travail : Mulier cum parit, tristitiam habet (Joan. 16, 21).
XIII. Que ne font pas les marchands avaricieux qui se veulent enrichir? les jeunes gens qui recherchent un mariage riche et avantageux? les ambitieux qui veulent obtenir un office, ou un bénéfice? Que de soucis, que de veilles, que de voyages, que de frais ne font-ils pas pour avoir bonne issue de leur entreprise! Certes, ce nous doit être une grande confusion , de voir qu'ils ont plus d'ardeur et de passion pour les choses terrestres et périssables , que nous pour les célestes et éternelles , dit saint Bernard : Magna confusio , magna prorsùs, quod illi ardentius terrena perquirant quàm nos cœlestia (Bern.); et le dévot à Kempis : On fait de grands voyages pour une petite prébende, et à peine voudrait-on faire un pas pour mériter le royaume des cieux : Pro modicâ prœbendâ longa via curritur; pro aeternâ vitâ vix pes à terra levatur(Th. à Kemp.). Et le philosophe moral : Si vous considérez quelle entreprise c'est que d'acquérir la vertu, vous verrez qu'il ne s'y faut pas comporter lâchement et par manière d'acquit : Si quis sibi proposuerit quantum opus agressus sit : sciât et nihil délicate, nihil molliter , esse faciendum (Senec, ep. 15).
XIV. Vous entreprenez de dompter votre mauvais naturel , plus dur que le fer. Peut-on amollir le fer, et en façonner un bel ouvrage sans feu , sans marteau et sans force de bras?*Peut-on changer une nature corrompue , et de vicieuse la rendre vertueuse sans ferveur, sans mortification et sans efforts d'esprit? Vaincre ses mauvaises habitudes, contractées de longue main, c'est comme arrêter un torrent qui tombe du haut d'une montagne , le peut-on faire sans efforts? Vous entreprenez d'acquérir la vertu? les anciens ne disaient-ils pas que sa demeure était entourée d'un fossé à fond de cave plein de sueur, qu'il fallait traverser ? Vous entreprenez de conquérir le ciel. Saint Chrysostome dit fort bien : Celui qui veut
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emporter un fort qui est sur terre , il sue , il jeûne, il veille la nuit, il couche sur la dure, il souffre mille fatigues. Vous voulez conquéter non pas un fort, une ville, une province, mais un royaume du ciel, qui est si éloigné de vous , qui est au-dessus de vous, et vous ne faites rien de difficile, point d'efforts, point de violences , Vim patitur, vim patitur (Homil. 10, in 2 ad Tim.) !
XV. Plus une entreprise est importante, plus il faut apporter de soin, de circonspection et d'assiduité. On prend plus de peine à un procès où il s'agit de cent écus, que s'il ne s'y agissait que de dix ; encore plus s'il s'agit de mille, encore davantage si de dix mille, ou de cent mille écus. Quel soin donc, quelle diligence faut-il apporter, quand il s'agit d'être brûlé tout vif ou d'être comblé de joie , d'honneur, de biens et de contentements des millions d'années? Vous avez peine à vous lever le matin pour prier Dieu, à jeûner, pardonner à ceux qui vous offensent, à restituer les biens que vous possédez injustement. Je le crois bien , peut-on éviter un si grand mal, et obtenir un si grand bien sans peine; en un besoin il faudrait tout quitter, il faudrait répandre son sang et perdre la vie , pour un si grand dessein , dit saint Paul : Nondùm usque ad sanguinem restitistis : recogitate enim qui talem pro vobis adversum se sustinuit contradictionem , ut me fatigemini déficientes (Hebr. 12, 3).
XVI. Et pour vous le persuader, il vous remet en mémoire l'exemple du Fils de Dieu : que n'a-t-il pas fait pour vous sauver? il s'est anéanti au mystère de l'Incarnation, il s'est assujetti à une Vierge et à un charpentier, il a travaillé trente-trois ans, il a passé les nuits en prières, il a jeûné quarante jours et quarante nuits sans boire ni manger, il est mort en un gibet avec une douleur étrange : s'il a fait ces choses pour nous , que ne devons-nous pas faire pour lui et pour nous? Ne devons-nous pas le servir et travailler à notre salut avec toute la ferveur, la vigilance, la diligence et l'assiduité possibles ?
' Troisième point. — XVII. Je dis assiduité et persévérance, car c'est la troisième condition que Dieu demande de nous en l'affaire de notre salut. Il disait à l'évèque de Smyrne : Soyez fidèle jusques à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie : Esto fidelis usque ad mortem et dabo tibi coronam vitœ (Apoc. 2, 10). Et il a fait lui-même ce qu'il commandait à ce prélat et à vous. Il disait à son Père à l'heure de sa mort : J'ai achevé l'œuvre du salut des nommes que vous m'aviez commandé : Opus consummavi quod dedisti mihi ut faciam (Joan. 17), et étant en la croix il ne céda pas aux importunités de ses ennemis, qui disaient : S'il est Fils de Dieu, qu'il descende de sa croix. Et au contraire, parce qu'il est Fils de Dieu, il n'en doit pas descendre, dit saint Bernard, il doit être constant, ferme et inébranlable dans l'ouvrage qu'il a entrepris.
XVIII. Le même saint Bernard , écrivant à ceux de Gênes, ramasse en peu de paroles tout ce qu'on peut dire de beau et d'excellent sur ce sujet. La persévérance, dit-il, est l'accomplissement de toutes les vertus , la nourricière des mérites , la médiatrice des
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récompenses, la sœur de la patience, la fille de la constance, le «donjon de la sainteté : c'est à elle seule, à qui l'éternité est donnée, ou pour mieux dire, c'est elle, qui nous fait entrer en l'éternité bienheureuse *. Autant de paroles, autant d'instructions salutaires : pesons-les toutes l'une après l'autre.
Perseverantia est consummatio virtutum. Une hirondelle ne fait pas le printemps, ni une seule bonne action ne rend pas pour l'ordinaire l'homme vertueux, dit Aristote : il en faut avoir l'habitude; l'habitude ne s'engendre que par plusieurs actions réitérées, et pour les réitérer souvent, il faut être persévérant : Consummatio virtutum.
Nutrix ad meritum. Pour petites que soient les bonnes œuvres, quand elles sont fréquentes et de longue durée, elles font un riche trésor, et un grand amas de mérites. Un oiseau ne porte qu'une paille à chaque voyage qu'il fait, ou un petit poil de laine, et par succession de temps, il fait un nid commode et accompli. Un tailleur de pierre qui entreprend de faire un bassin de marbre, n'en emporte à chaque coup de marteau, qu'aussi gros que la tête d'une épingle, et avec le temps y continuant, il vient à bout de son entreprise. Si vous faites bon usage des inspirations que Dieu vous donne, et des occasions qu'il vous présente de pratiquer la vertu, le matin une action de piété, en dînant vous priver d'un morceau par mortification , après dîner un acte de patience , la persévérance vous fera trouver à l'heure de votre mort un trésor de mérites.
Mediatrix ad prsemium. Que ne fait-on pas dans le monde pour obtenir une petite récompense incertaine, caduque et temporelle? Dans la maison des grands, en l'armée, en la cour, ils servent les deux tiers de leur vie, pour l'espérance d'être grands l'autre tiers : Diù serviendum ut brevi tempore dominentur ; et pour acquérir des grandeurs et des richesses qui n'ont point de fin, ne devonsnous pas servir Dieu et persévérer jusques à la fin? Et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, nos verô incorruptam.
Patientix soror. Elle est sœur de la patience et sa compagne inséparable. Voyez le laboureur, dit saint Jacques , il défriche sa terre , il la laboure , il l'engraisse , il la sème , et il n'en voit point de fruit; car il arrive quelquefois qu'étant à la veille de la récolte, la grêle ruine son espérance : Ecce agricola eœpectat pretiosum fructum terrœ, patienter serens; patientes estote et vos (Jacob. 5, 7). Il ne perd pourtant pas courage , il recommence l'année suivante à cultiver son héritage, l'engraisser et l'emblaver; et ainsi il arrive une année qui, par sa fécondité, récompense toutes les autres. Vous vous incommodez, vous vous lassez à force de prier Dieu, vous jeûnez, vous vous mortifiez, vous donnez l'aumône il a dix ans, quinze ans, vingt ans, et vous n'en voyez point d'effet, point de fruit de tant de semence : ayez un peu de patience, persévérez en vos bons exercices, un jour viendra qui récompensera tout, erit merces operi tuo.
1 Perseverantia est consummatio virtutum, nutrix ad meritum, mediatrix ad prœmium, patientiae soror, constantiae filia, propugnaculum , sanctitalis so!a est cui œternitas redditur, vel potius quae œternum hominem reddit (Bern., ep. 42).
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Constantix filia, ces esprits volages et inconstants qui n'ont point d'arrêt ni de consistance en leurs bons propos, qui commencent cinquante desseins, et qui n'en achèvent pas un, n'arrivent jamais à la perfection : il faut avoir une vie constante et réglée, dresser l'économie de votre temps et de vos actions, et n'en point démordre que par quelque nécessité urgente et inévitable. Je me lèverai à telle heure, je ferai une demi-heure d'oraison, j'irai entendre la messe, et ainsi du reste : le lundi j'irai à l'hôpital, le mardi je ferai telle pénitence, etc.
Propugnaculum sanctitatis. La persévérance est le donjon de la sainteté; si vous vous y retranchez, si vous tenez bon en ce poste, vous êtes assuré d'être saint. Si nous étions assurés par révélation divine , que tous ceux qui meurent en Guyenne sont sauvés, et que personne n'est sauvé que ceux qui y meurent : que ferions-nous? Certes, je n'en sortirais jamais, quand je devrais demander mon pain de porte en porte, et quand la peste y serait aux quatre coins et au milieu. Et si on me disait : Si vous n'en sortez , vous mourrez. Hé bien! tant mieux; si je meurs, je suis assuré d'être sauvé. Et au contraire, si nous étions assurés par révélation d'un bon ange, que tous ceux qui meurent dans Paris sont damnés, et que personne n'est damné que ceux qui y meurent; certes, je n'y mettrais jamais le pied , quand on me devrait faire roi de France et monarque de tout le monde; et si j'y étais à présent, je n'attendrais pas à demain pour en sortir, j'en sortirais sur-le-champ sans différer un moment. Nous sommes plus que très-assurés par la parole de Dieu , que tous ceux qui meurent en état de grâce sont sauvés, et que personne n'est sauvé que ceux qui meurent en état de grâce. Si vous êtes en cet état , et si vous avez un seul grain de sagesse, vous n'en sortirez jamais, quand on vous devrait ruiner d'honneur, de bien, de santé, de vie, pour vous en faire sortir. Nous sommes très-assurés, par la révélation du Sauveur, que tous ceux qui meurent en état de péché sont damnés , et que personne n'est damné , que ceux qui meurent en cet état. Si vous êtes bien avisés vous n'y entrerez jamais : et si, par malheur, vous y êtes, vous en sortirez promptement, vous irez sur-le-champ à confesse, et ayant reçu la grâce de Dieu, vous vous y tiendrez jusques à la mort, vous souvenant que la persévérance : JEternitati hominem reddit, c'est le faubourg de la béatitude, le vestibule du ciel et la porte de l'éternité bienheureuse : les autres vertus nous y acheminent, celle-ci nous y fait entrer.
Conclusion. — XIX. Que je dise donc aux âmes chrétiennes ce qu'un grand prophète disait à une grande reine , le prophète Nathan à la reine Bethsabée : Salva animam tuam, sauvez votre âme; vous n'avez rien de plus grand , de plus noble , de plus excellent et de plus précieux. Un peintre de l'antiquité avant fait une image d'Adonis, qui était un chef-d'œuvre de sa main, et entendant que le feu s'était pris à sa maison , criait à ses gens : Salvate milù Adonidem, Sauvez-moi le tableau d'Adonis : Votre âme est l'image de Dieu, le chef-d'œuvre de sa toute-puissance, le raccourci de toutes ses créatures , sauvez-la. Si un procès s'attache à votre famille , ne
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vous parjurez pas; si on vous offre un présent pour vous faire commettre une injustice ou un adultère, ne le prenez pas; si on vous présente un bénéfice, ne commettez point de simonie pour l'avoir. Quicl prodesthomini siuniversum mundum lucretur? sauver l'âme, c'est la grande affaire , c'est l'affaire d'importance , l'affaire des affaires, les autres affaires, en comparaison de celle-ci, ne sont que des jeux d'enfants, qu'amusements, que niaiseries; elles ne sont que pour quelques années, celle-ci eet pour l'éternité; les autres sont pour vos héritiers, celle-ci est pour vous-même; les autres sont utiles, celle-ci est nécessaire ; les autres sont des accessoires , celleci est le principal. Si vous n'avez soin des affaires du monde , plusieurs autres en auront soin; si vous ne faites le salut de votre âme, personne ne le fera pour vous : faites-le donc promptement, sérieusement, persévéramment. Voyez quelle diligence, quelle vigilance et quelle assiduité on emploie aux affaires temporelles!
En la navigation , en la pêche des harengs et des morues, en la moisson, en la guerre , en la maladie, comme on épie et ménage le temps , le lieu , la saison et la crise ; voyez comme on se hâte , comme on se presse , et comme on s'inquiète pour ne perdre pas l'occasion.
Quand vous voulez vous marier, ou quelqu'un de vos enfants ; acheter un héritage , ou mettre à rente une somme d'argent , que d'enquêtes, que d'informations, que de recherches faites-vous , que de cautions , que de précautions , que d'assurances ne voulez-vous pas ! Quand vous avez un procès , que de consultations, que de dépenses, que de voyages ne faites-vous point! vous employez vos amis, vous épuisez votre bourse, vous veillez tard , vous vous levez matin pour revoir vos papiers , pour instruire votre rapporteur et pour solliciter vos juges.
Quelque diligence que vous apportiez aux affaires, si vous ne persévérez jusques à la fin , vous ne tenez rien. Celui qui a mis le siège devant une ville, s'il le lève quand il est à la veille de la prendre; si celui qui est en la lice s'arrête à deux pas de la bague; si celui qui bâtit une maison , la laisse sans charpenterie et sans couverture; que gagnent-ils tous? autre chose, sinon qu'on se moque d'eux, et qu'on dit qu'ils ont fait une levée de boucliers, qu'ils avaient bien commencé, mais qu'ils n'ont pu achever.
Faites les affaires spirituelles au moins avec autant de soin que les temporelles; faites-les promptement, ne les différez pas d'un jour, pas d'une heure , pas d'un moment , ne dites jamais : Je me convertirai quand j'aurai achevé mes études, épousé cette fille , gagné mon procès; je ferai cette bonne œuvre l'année qui vient, la semaine prochaine, demain, après-demain : peut-être que demain vous ne serez plus en vie, que vous serez malade , ou que vous n'aurez plus la pensée, l'inclination, l'inspiration et la commodité de faire ces bonnes œuvres ; vous y aurez des empêchements que vous n'avez pas maintenant; vous ne serez pas en état de les faire avec tant de mérite.
Faites-les sérieusement, avec autant d'affection , de zèle et d'application d'esprit , que si vous n'aviez que cette seule affaire , comme si c'était la dernière des actions que vous devez faire, comme si de
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cette action dépendait toute votre fortune; car, en effet, la première que vous ferez sera peut-être telle , que si vous la faites saintement, et avec grande disposition, Dieu vous donnera la grâce d'en faire une seconde encore plus sainte, et après celle-là encore une autre, et ainsi consécutivement ; au lieu que si nous faisions mal une bonne action, ou si nous en faisions de mauvaises, Dieu se peut éloigner de nous, et vous priver de ses grâces particulières , et par cette privation , nous tomberons en d'autres manquements. Ainsi petit à petit nous décherrons : si la mort nous trouve en ce déchet , privés de l'amour de Dieu et de sa grâce , nous serons exposés à la risée de nos ennemis , et aux regrets éternels de voir tous nos travaux et mérites précédents inutiles et sans récompense. Saint Jérôme a dit qu'on ne demande pas seulement des chrétiens de bons commencements, mais une bonne fin. Saint Paul assure que , pour obtenir la couronne de justice, ce n'est pas assez de bien courir mais qu'il faut achever sa course. Le Fils de Dieu a dit, que celui qui aura persévéré jusques à la fin sera sauvé1. Amen.