QUE L'INNOCENCE EST LA VOIE LA PLUS ASSURÉE POUR FAIRE NOTRE SALUT
Quis ascendit in montem Domini , aut quis stabit in loco sancto ejus ? Innocens manibus , etmundo corde. (Psal. 23, 4.)
Il est vrai que tous les hommes qui sont en cette vie , en quelque lieu, état et condition qu'ils soient, peuvent espérer de faire leur salut ; mais il importe beaucoup d'être persuadé qu'il n'y a que deux moyens de venir à la fin d'une si sainte et sérieuse entreprise , qui sont l'innocence et la pénitence. L'innocence est la voie de ceux qui, ayant reçu le baptême en leur enfance, en conservent la grâce jusques au dernier moment de leur vie ; la pénitence est la voie de ceux qui ont été si mal avisés que de commettre un péché mortel devant où après le baptême. Or,' je désire vous montrer aujourd'hui, avec la grâce de Dieu, que c'est une grande folie, et une effroyable témérité, que de quitter la première voie par l'espérance d'entrer en la seconde , comme font la plupart des chrétiens. La providence de Dieu nous a fourni, pour ces deux états, deux rares modèles, deux incomparables Maries. Les âmes qui font pénitence, doivent regarder Marie-Magdeleine comme leur patronne, mais les âmes innocentes doivent jeter les yeux sur vous, et vous prendre pour la leur, ô sainte Vierge ! Saint Ambroise le leur conseille : Sit nobis tanquam in imagine descriptavirginitas, vitague B. Marix de quà sumatis eœempla vivendi ; c'est à vous proprement que s'adresse cette parole de l'Epoux : Tota pulclira es, et ma-
A Non quaeruntur à christianis sola initia , sed fines (Hieron.). Cursum consummavi, reposita est mihi corona justitiae (2. Tim. 4, 8). Non benè qui cœpit, sed qui benè finit, et qui pertigit ad metam, donatur honore corona? (Bern.).
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cula non est in te, il n'y a jamais eu en vous la moindre tâche de péché, ni mortel, ni originel : vous avez toujours été toute belle, pure, innocente , gracieuse, xe/apiTtofiévri, c'est la qualité que votre ange vous donna quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — I. Conditio innocentis. 1. Honorabilior. — II. 2. Jucundior. — III. 3. Securior quàm pœnitentis.
I. Punctum. — IV. Probatur argumentis ex parte Dei, quàm stultura sit perdere innocentiam, quia forte non recuperabitur 1. Scriptura. — V. 2. Patribus. — VI. 3. Ratione. — VII. 4. Exemplis. — VIII. 5. Responsione ad objectiones.
II. Punctum. — IX. Argumenta ex parte dœmonis 1. Scriptura. — X. 2. Patribus. — XI. 3. Comparationibus. — XII. 4. Ratione.
III. Punctum. — XIII. Argumenta ex parte nostri , 1. Scriptura. — XIV. 2. Patribus. — XV. 3. Ratione.
Conclusio. — XVI. 1. Scriptura. — XVII. 2. Rationibus. — XVIII. 3. Comparationibus.
Exorde. — Les théologiens qui pèsent au poids du sanctuaire les mérites d>e toutes les vertus, mettent bien en question , laquelle de ces deux âmes est la plus obligée à Dieu, ou celle qui a conservé jusques à la fin de sa vie, la grâce reçue au baptême, ou celle qui, étant tombée en péché mortel après le baptême , s'en est relevée par une vraie, parfaite et légitime pénitence ; mais ils ne disputent point laquelle de ces âmes est la plus heureuse : car sans doute l'innocence est un état beaucoup,, plus honorable, agréable et assuré que la pénitence.
I. Plus honorable : n'est-ce pas un grand honneur et une gloire inestimable à une créature fragile , d'avoir été toujours fidèle et obéissante à Dieu? n'avoir jamais manqué à son devoir? avoir toujours été ferme et constante à ne point consentir au péché, nonobstant les tentations du diable, les sollicitations du monde et les illusions de la chair, qui l'ont combattue toute sa vie? L'âme qui n'a jamais commis de péché mortel , peut dire à Dieu avec quelque sorte de confiance : Seigneur, vous ne me délaisserez point, j'ai même raison de le croire ; car je ne me suis jamais bandée contre vous , je n'ai jamais été du parti de ceux qui vous ont déclaré la guerre, et qui se sont révoltés contre votre Majesté. Ce bonheur est si remarquable , que David le mit à la tête de ses psaumes , comme le premier et le plus grand de tous les biens. Au psaume 32, il estime heureux celui qui espère en Dieu. En un autre lieu , il estime heureux celui qui a été instruit et enseigné de Dieu ; mais surtout et avant tout autre , il estime et déclare heureux , celui qui n'a jamais été du parti des pécheurs et des impies : Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum (Ps. 1).
II. N'est-ce pas un grand plaisir et un sujet de grande consolation , de pouvoir dire avec vérité comme Job : Je ne me sens point coupable d'avoir commis aucun crime en toute ma vie : Non me reprehendit cor meum in omni vitâ meâ (Job. 27, 6). Et comme saint Paul : Ma conscience ne me fait point de reproches : Nihil onihi consciussum (i. Cor. 4, 4). Comme David avant son péché : Je me promène à mon aise en la chambre de mon cœur, à cause de mon innocence : Perambulabani in innocentia cordis mei, in medio domûs mex (Psal. 100). Sur quoi saint Augustin : On se pro-
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mène avec plaisir en un jardin où Jes allées sont bien nettes, où il n'y a point rie boue, point de pierres ni d'épines, en une salle qui est bien balayée, où il n'y arien qui offense les sens, point de mauvaise odeur, point de bruit ni de clameurs , point de tableaux qui vous déplaisent (in Psal. 100). Quand vous avez offensé Dieu, et mené une mauvaise vie, quelque pénitence que vous en ayez faite , vous avez peine d'entrer en votre cœur et de penser à vous , la souvenance de vos crimes vous est de mauvaise odeur, votre imagination vous en représente des tableaux et des idées bien désagréables : la conscience fait du bruit, et crie par ses invectives, les épines de la syndérôse vous piquent, et répliquent incessamment. III. Une âme qui n'a point commis de péché rentre volontiers en elle-même, elle se promène en son cœur comme en une chambre bien parée : Perambulabam in innocentià cordis mei; elle n'a rien qui la mette en peine : le passé ne lui donne point de remords, le présent point de déplaisir, le futur point d'appréhension ; elle n'est pas comme l'âme pénitente, qui est toujours en inquiétude et en doute, si sa pénitence a été légitime ; en crainte et appréhension de retomber et d'être perdue, et non pas sans sujet. Sur ce principe, je vous veux montrer que celui qui est si mal avisé de perdre l'innocence et la grâce de Dieu, consentant à un péché mortel, court grand risque de son salut, et se met en danger évident de tomber de péché en péché , et par conséquent de se perdre.
Premier point. — IV. Si vous avez le bonheur d'avoir l'innocence, ayez grand soin de la conserver, dit le Prophète royal. Gardez-vous" bien d'offenser Dieu; à cet effet, souvenez- vous qu'il est juste, et que sa justice l'oblige à punir les pécheurs, et à favoriser et sauver les gens de bien : Custodi innocentiam , et vide xquitatem : injusti disperibtmt , salus autem justorum à Domino (Ps. 36,37). Gardez-vous bien de dire, quand la tentation chatouille votre cœur : Il faut que je goûte la douceur de la volupté, que j'en passe mon envie, que je sache le bien et le mal ; quand j'aurai pris mon plaisir et contenté ma passion , je m'en repentirai, j'irai à confesse, je ferai pénitence. Vous ferez pénitence? voilà qui serait bon si elle ne dépendait que de vous, si vous la pouviez faire de vous-même ; mais le Fils de Dieu vous dit en l'Evangile : Vous ne pouvez rien faire sans moi ; il ne dit pas : Vous ne ferez rien ; mais : Vous ne pouvez rien. Il ne dit pas : Sans moi, vous ne pouvez pas faire des miracles, des œuvres merveilleuses, dompter de vives passions, résister à de puissantes tentations, pratiquer des vertus héroïques et parfaites; mais : Vous ne pouvez rien faire du tout sans moi ; il vous est impossible, de toute impossibilité; vous ne pouvez donc pas faire pénitence si Dieu ne vous la fait faire , vous ne pouvez pas avoir la repenlance , si Dieu ne vous la donne : ce don est un effet de sa bienveillance, et vous provoquez sa vengeance par votre péché; c'est un effet de sa bonté, et vous attirez sa sévérité ? c'est un don de sa miséricorde, et vous irritez sa colère : l'effet ordinaire de sa colère, c'est d'abandonner l'âme pécheresse , la livrer à la tyrannie de ses passions, la laisser tomber de péché en péché , de précipice en précipice.
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Le peuple lui disait en Isaïe : Vous vous êtes mis en colore , et nous sommes tombés au péché, nous sommes devenus immondes : Iratus es, peccavimus et facti sumus ut immundi omnes nos (Isa. 64, 5). Et lui-même au Deutéronome : La vengeance que j'exercerai sur eux , c'est que je permettrai qu'ils tomberont : Mea est ultio , et ego retribuam ut labatur pes eorum (Deut. 32). Et encore plus effroyablement par Ezéchiel : Si l'homme de bien se retire de sa vertu et commet l'iniquité, je mettrai devant lui une pierre d'achoppement : Si conversus fuerit justus à justitiâ suâ , et fecerit iniquitatem , ponam offendiculum coram co (Ezech. 3, 20). "Et le Prophète royal , tenant le même langage , dit : qu'il pleuvra des pièges sur les pécheurs, c'est-à-dire que ces pièges viendront d'enhaut, ils seront dressés contre eux par la permission et punition de Dieu.
V. Saint Augustin, au commentaire sur ces paroles, dit : Si par les nues sont entendus les prophètes tant bons que mauvais, Dieu se sert de la malice des faux prophètes pour pleuvoir des pièges sur les réprouvés : car il n'y a que les pécheurs qui tombent dans leurs pièges et qui sont séduits par leurs mensonges : Si per nubes generaliter prophetx intelliguntur sive boni, sive mali, sic ordinantur pseudoprophetœ à Domino , ut de lus laqueos super peccatores pluat , non enim quisquam in eos sectandos incidit nisi peccator (Aug. in Ps. 10). Vous offensez Dieu par les usures, l'oppression des pauvres , et les procès injustes : Dieu permet que vous tombiez entre les mains d'un confesseur lâche, flatteur, indulgent, intéressé, qui ne vous en dit rien, qui ne vous remontre point la grièveté de vos crimes, son silence vous est un piège pour continuer ou retomber plus hardiment en vos péchés.
Antè facicm frigoris ejus quis sustinebit (Ps. 147) : Qu'est-ce qui pourra subsister? qui ne tombera lourdement si Dieu use de froideur envers lui? On use de froideur envers quelqu'un, quand on n'a plus tant d'amitié ni de bonne volonté pour lui, quand on a de l'aversion pour lui. Si vous commettez un péché mortel, Dieu n'aura pas seulement aversion de vous, il en aura horreur, il aura haine et inimitié contre vous , il aura donc sujet d'user de froideur envers vous. Et qu'est-ce que cette froideur, dit saint Augustin ? c'est quand il abandonne le pécheur, il ne le touche point, il ne lui ouvre point l'esprit pour connaître son mal, il ne lui donne pas une grâce puissante et efficace pour se relever de sa misère, grâce qu'il fait gratuitement et à peu de gens : Antè faciem ejus quis subsistet. Postea subjungit cujus Dei? undè est ejus frigus? ecce deserit peccatorem (ïta Aug. in Ps. 147).
YI. Et la raison de ceci est, que pour vous convertir et pour vous empêcher de retomber, il faut que Dieu fasse de grands efforts, il faut qu'il exerce sa puissance, qu'il l'exerce doublement. David demandant sa conversion , disait : Seigneur, Dieu des puissances , convertissez-nous : Domine, Deus virtutum, converte nos (Ps. 198). Il ne dit pas : Dieu de la puissance ; mais des puissances : Grsecè non est, àpexov, sed, Sùva^eojv. 11 faut qu'il exerce sa puissance sur vous, et ce qui est bien plus, il faut qu'il l'exerce sur soi-même : sur vous, pour vaincre la rébellion de votre volonté dépravée; sur
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soi-même, parce que sa justice, qui est une même chose avec son essence, demande que vous soyez puni et abandonné à votre misère, et il faut que sa miséricorde ait le dessus sur la justice : Misericordia super exaltât judicium (Jacob. 2, 13), qu'elle la surmonte et la supplante, en quelque façon, et par conséquent il faut que Dieu combatte contre soi-même, qu'il se surmonte et qu'il triomphe de soi-même : Gloriatur misericordia adversùs judicium. Ce qui fait que l'Eglise lui dit : Quœ te vicit clementia! Ipsa te cogat pietas; Deus qui , omnipotentiam tuam, parcendo maxime et miserando, manifestas.
VII. Saint Chrysostome, saint Basile et les autres Pères', parlant du péché de saint Pierre, qui renia si lâchement et si déplorablement son Maître, disent, que le Sauveur l'abandonna jusques à ce point, le laissa à sa faiblesse, et permit qu'il succombât à la voix d'une servante, en punition de sa témérité, parce qu'il avait présumé de soi : il avait dit que quand bien tous les autres abandonneraient leur Maître, il mourrait plutôt avec lui, que de lui tourner le dos. Un péché mortel mérite bien plus de punition qu'un véniel : si Dieu a laissé tomber saint Pierre dans un péché mortel , en punition d'un péché véniel, n'avez-vous pas sujet de craindre, qu'en punition du péché mortel que vous commettez, il ne vous laisse tomber en un autre; et en punition du second, en un troisième, quatrième, cinquième; puisque l'Ecriture dit, que les péchés sont enchaînés et s'entresuivent l'un l'autre : Iniquitates manus vestrœ concitant (Psal. 57) ; et nous voyons qu'excepté saint Pierre, tous ceux qui sont tombés en péché mortel, ou presque tous, ne se sont pas contentés d'y tomber une fois , mais y ont persévéré, ou même ont commis d'autres genres de crimes , comme Caïn , Saùl , Pharaon et Achab.
VIII. Oui, mais me direz-vous , la grâce de Dieu est toute-puissante ; il n'est point d'esprit si aveuglé qu'elle ne puisse éclairer ; point de ténèbres si épaisses qu'elle ne puisse dissiper; point de glace si endurcie qu'elle ne puisse amollir; point de volonté si rebelle qu'elle ne puisse dompter. Il est vrai , mais Dieu n'a promis cette grâce victorieuse à aucun pécheur en particulier, il ne la doit à personne, et il l'a refusée à plusieurs.
Mais le Sauveur n'a t-il pas dit : Je ne rejetterai point celui qui s'adressera à moi ? Oui , mais il a ajouté : Personne ne vient à moi si mon Père céleste ne l'y attire. Mais saint Augustin vous dit : N'êtes- vous pas attiré? priez Dieu qu'il vous attire. Et le Fils de Dieu vous fait cette promesse : Demandez, et vous recevrez. Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom , il vous le donnera. Oui, tout ce que vous demanderez comme il faut et comme Dieu veut que vous demandiez; autrement vous n'obtenez rien; car saint Jacques dit à plusieurs de nous : Vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal : Petitis et non accipitis eô quod mole petatis (Jacob. 34). Et saint Augustin :I1 est dit que Dieu donne la sagesse à ceux qui la lui demandent autant et en
1 Saint Chrysost., Hora. 31. in eo. ad Hebr.; Basil., Hom. 22. de humilitate in medio.
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]a manière qu'une chose si précieuse mérite d'être demandée : Dat omnibus afjlucntcr, his utique qui sic petunt et tantum petunt quomodo et quantum res tanta petenda est (Aug., de natura et gratia, c. 17). Et le dévot Thomas à Kempis : Qu'est-ce que l'homme a fait pour mériter votre grâce? si vous m'abandonnez, je n'ai point sujet de me plaindre : si vous ne m'accordez pas ce que je vous demande , vous ne me faites point de tort, vous ne commettez point d'injustice : Quid promeruit homo ut dures illi gratiam tuam, Domine; quid possum conquerisi me deseris, aut quid juste obtendere possum si quodpeto non feceris (lib. 3. de Imit. Christ. c. 40, n. 1 ; Sap. 8, 21); Salomon connut et avoua que personne ne pouvait être chaste, si Dieu ne lui donne la continence, il la lui demanda, non tellement quellement, non pas lâchement et à demi, mais ex Mis prœcordiis. Et toutefois, ce qui est admirable, il ne l'obtint pas, il devint sur ses vieux jours très- voluptueux et très-charnel, parce qu'il ne la demanda pas avec l'humilité, la confiance ou la persévérance que Dieu voulait de lui. Comme quand l'Ecriture dit que celui qui aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé, ce n'est pas à dire que tous ceux qui invoquent Dieu tellement quellement soient sauvés , mais ceux qui l'invoquent avec la foi, la piété, et la pureté de conscience que Dieu désire. Or, vous ne sauriez prier si Dieu ne vous ouvre la bouche : Domine, labia mea aperies (Psal. 50) ; vous ne pouvez rien demander au nom de notre Sauveur, si le Saint-Esprit ne prie en vous : Nemo potest dicere: Dominus Jésus nisi in Spiritu Sancto (i. Cor. 12, 3); vous ne sauriez avoir la volonté ni le vouloir de prier, si Dieu ne vous le donne par sa miséricorde; vous ne sauriez avoir la moindre pensée, s'il ne la répand en votre esprit : Operantur in nobis et velle et perficere pro bona voluntate (Philip. 13 , 2) : et il ne promet, en aucun lieu de son Ecriture, de faire ces faveurs à celui qui est si mal avisé que d'offenser pour je ne sais quoi, une majesté infinie. Il les fait à quelques-uns pour exercer sa miséricorde; mais il les refuse à plusieurs, pour exercer sa justice.
Deuxième point. — IX. Quand l'esprit vous tente, il vous cache la justice, et ne vous montre que la miséricorde ; il vous fait croire , qu'après que vous aurez éprouvé la douceur de la volupté pour en passer votre envie, après que vous aurez acquis ce bien , ou gagné ce procès injuste , vous vous convertirez. Etes-vous encore si simple, que d'ajouter foi à ces piperies? N'entendez- vous pas le Saint-Esprit qui vous dit, par la bouche du Sage : Non credas inimico tuo in œternum (Eccl. 12, 10)? Ne vous fiez jamais à votre ennemi, et principalement à un tel ennemi qui est menteur et le père du mensonge , il vous veut attirer finement , et vous faire entrer en ses pièges; quand vous serez une fois attrapé, il ne vous sera pas facile d'échapper comme vous pensez; vous gémirez sous la domination de ce tyran, comme saint Augustin avant son baptême : Velle meum tenebat inimicus, et inde mihi catenam fecerat etconstringebat me (Aug., 8. Conf., c. 5).
X. Il dit de soi : L'ennemi tenait captive ma volonté , il m'avait lié et garotté. Le même saint disait en un autre lieu , que le diable
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peut bien japper, qu'il peut nous solliciter au péché, mais qu'il ne peut point nous mordre contre notre volonté. Et ici il dit, que l'ennemi tenait captive sa volonté; c'est que quand vous êtes en état de grâce, Satan n'a point de pouvoir sur vous, non plus qu'un dogue qui est à l'attache : il peut bien aboyer, se lancer vers vous , grincer des dents, brûler d'envie de vous dévorer, mais il ne vous saurait mal faire. Quand vous avez consenti au péché, il est détaché sur vous, vous êtes en sa gueule et entre ses pattes, car, comme dit l'Apôtre saint Pierre, et l'expérience le montre, celui qui est vaincu par un autre, devient esclave du victorieux : A quo guis superatus est ejus et servus est (2. Pet. 2). Ce n'est proprement que la volonté qui est vaincue par le péché ; avant que vous y consentiez le diable, peut bien troubler votre imagination, émouvoir vos humeurs, altérer votre corps : mais il n'a point d'empire sur la volonté, point d'influence ni d'activité qui la puisse contraindre. Quand elle consent, elle est surmontée, supplantée, subjuguée, elle est sub jugo, elle n'est plus si libre qu'elle était, elle est captive , esclave , sujette à celui qui l'a vaincue : A guo captivi tenentur ad ipsius voluntatem (2. Tim. 3, 26).
XI. Faisons servir au sanctuaire les richesses d'Egypte, et les pensées d'Arislote aux lumières de l'Evangile. Le Fils de Dieu parlant de l'esprit malin, qui est entré en une âme par le consentement au péché, le compare à un général d'armée; qui s'est saisi d'une citadelle, et qui y tient bon avec main-forte : Cùm fortis armatus custodit atrium suum , in pace sunt omnia quœ possidet (Luc 11 , 21) ; et le maître de la philosophie profane , pour persuader à un peuple de ne recevoir pas la domination d'un prince étranger, quelques belles promesses qu'il fasse, se sert d'exemples familiers, et me fournit deux comparaisons bien naïves. Voyez, dit-il, comme fait un cavalier qui veut monter un cheval rétif et fort en bouche, il le fait soigneusement panser, donner du foin à plein râtelier et de l'avoine à pleine auge; il est abreuvé au son du sifflet, ou l'étrille, on le bouchonne, on le flatte; est-il gagné par ces bénéfices, on lui met le mors en la bouche , le caveçon sur le nez, une selle sur le dos, une grosse malle sur la croupe; mon cavalier le gouverne, le gourmande, le monte, le pique, le conduit à droite et à gauche, rompt son pas, lui donne le trot, lui fait courir le galop; il le travaille, il le harasse, il le fait suer à grosses gouttes, il en fait ce que bon lui semble. Ainsi, dit Aristote, quand un étranger vous veut porter à la rébellion contre votre prince légitime , si vous êtes si mal avisé que de capituler avec lui , il vous fait des promesses à perte de vue , il vous accorde tous les articles que vous lui proposez, il les signera de son sang s'il en est besoin, il vous laissera libre en l'exercice de votre religion , il conservera tous vos privilèges , il ne touchera point à vos immunités, il vous permettra de vivre selon les lois et les coutumes du pays; et enfin, il n'imposera point de subsides ni en paix ni en guerre. Mais est-il entré en la ville, il y met bonne garnison, désarme les bourgeois , il se rend le plus fort, il fausse ses belles promesses, il vous surcharge d'impôts, il n'a aucun égard aux plaintes; il dit qu'il est le maître, que c'est à lui de commander et
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à vous d'obéir ; qu'il ne doit point recevoir des lois , mais en donner; au lieu d'un prince naturel et d'un pure de la patrie que vous aviez, vous avez un tyran qui vous opprime, vous pille et vous rend misérables.
J'en dis de même en mon sujet ; quand l'esprit malin assiège la citadelle de votre cœur, il vous amuse par mille tromperies, il vous persuade mille faussetés, il vous fait croire que ce ne sera que pour une fois ou deux que vous consentirez à ce péché , pour gagner votre procès, pour obtenir ce bénéfice , pour complaire à un grand, dont l'appui vous est nécessaire, qu'après cela vous vous en repentirez, vous irez à confesse, vous gagnerez des indulgences, vous vous ferez écrire au Rosaire, vous prendrez le scapulaire, vous entrerez en religion. Est-il entré par composition par votre consentement , il se rend maître de la place , il vous dépouille des armes spirituelles, il vous ôte la grâce de Dieu et les dons du Saint- Esprit ; il vous fait perdre vos bonnes résolutions et vos saintes coutumes; il vous détourne des prédications; il vous empêche d'aller à confesse, ou, si vous y allez , c'est sans vraie repen tance et en déguisant vos péchés. Il vous retire de vos dévotions et des œuvres de miséricorde, sous prétexte qu'étant en mauvais état, elles ne seront point méritoires; il vous fait retomber non-seulement en des péchés de même genre et de même espèce que le premier, mais en d'autres plus grands, plus énormes et en très-grand nombre.
XII. Et la raison en est claire : car les saints nous enseignent que les démons ont leurs exercices et leurs emplois distribués, l'un nous tente d'un vice, l'autre d'un autre. Lucifer et ceux de sa suite nous tentent d'orgueil et d'ambition : Asmodée et ceux de la sienne nous tentent de luxure. Quand vous avez consenti à un péché, vous êtes sous la domination et la tyrannie du démon qui préside à ce genre de vice , et il est ravi de vous y faire retomber autant de fois qu'il lui est possible ; premièrement, pour avoir l'honneur entre ses compagnons, et l'applaudissement de Lucifer, d'avoir bien fait son métier, comme saint Grégoire le prouve par une histoire arrivée de son temps (lib. 2, Dial., 1. 7). Et en second lieu, d'autant que plus il vous fait commettre de péchés, plus il pense faire de déshonneur à Dieu , plus il vous éloigne de lui , plus il vous tient en ses filets, plus il rend votre conversion difficile.
Troisième point. — XIII. Ecoutez comme David décrit ses hostilités, et le progrès de ses entreprises. L'ennemi poursuit mon âme , il la saisit , il la foule aux pieds, il réduit ma gloire en poussière : Persequatur inimicus animam, meam et comprehendat, et conculcet in terra vitam meam, et gloriam meam in pulverem deducat (Psal. 7). Voilà les pas que le diable fait pour vous perdre; voilà sa procédure, son progrès , son dessein ; voilà la déplorable issue de ceux qui se laissent gagner à ses artifices, et qui consentent à ses tentations. Persequatur, il vous poursuit à cor et à cri; il vous fait la guerre à feu et à sang, intérieurement, extérieurement, par soi-même et par ses suppôts, par les attraits de votre chair, par les suggestions du monde, par crainte et par allèche-
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ment, par force et par artifice ; si vous êtes si malavisé que de consentir, comprehendat, il vous met la main sur le collet, il vous saisit , il vous renverse par terre : après il vous met le pied sur la gorge, vous empêche de vous relever, il vous retient en mauvais état : Conculcet in terra vitam rneam. Et si vous vous relevez quelquefois , si vous allez à confesse de temps en temps , vous ne laissez pas de retomber : Peccator adjiciet ad peccandum (Eccl. 1, 29), parce que votre gloire est réduite en poussière , votre liberté, qui est tout votre honneur, et qui vous distingue des bêtes, vous relevant au-dessus d'elles, est comme un peu de poussière, le jouet des vents, légère, muable, inconstante : Tanquam pulvis antè faciem venti.
XIV. Je dis encore que vous alliez à confesse : car comme dit saint Bernard, quand nous consentons au péché, nous tombons dans un bourbier et sur un las de pierres; nous nous salissons et nous nous blessons tout à la fois : notre âme est toute souillée et toute meurtrie ; par la parfaite pénitence, nous sommes lavés, mais non pas aussitôt remis en santé ' ; l'absolution nettoie les ordures, mais ne guérit pas les blessures, il en reste toujours de très-funestes effets , à savoir la corruption de la nature , les mauvaises idées; en l'imagination, la faiblesse; en la volonté, la pesanteur pour le bien, la pente et inclination au mal, la rébellion de la sensualité, toutes ces choses vous donnent le branle , l'impression, la disposition à la rechute.
XV. Pour ce, quand vous commettez un péché, vous logez en vous-même un ennemi, et un tyran, et un tentateur, mille fois plus dangereux, plus assidu et plus importun que tous les diables de l'enfer; à savoir la concupiscence personnelle. C'est saint Thomas qui nous donne sujet de faire cette réflexion : car traitant des sujets du péché, il nous fait remarquer que le péché actuel produit en chacun de nous quasi les mêmes effets que le péché du premier homme (1, 2, q. 85, a. 3, in Corp.) : d'où il faut conclure , qu'il y peut avoir en nous deux sortes de concupicence, l'originelle et la personnelle : l'originelle est une punition du péché originel commune à tous les hommes; le seul Homme-Dieu et sa sainte Mère exceptés : c'est un tison et une amorce de péché , qui nous tente presque incessamment, qui ne s'éteint qu'à la mort, qui ne s'amortit pas par l'eau du baptême , ni par les exorcismes. La concupiscence personnelle naît en chacun de nous, après que nous avons consenti au péché mortel : c'est une pente continuelle , une démangeaison et inclination qui nous porte à de nouveaux péchés. Et comme la concupiscence originelle ne s'éteint pas par le baptême, la personnelle aussi ne s'efface pas par l'absolution. On peut chasser le diable par le signe de la croix ou l'eau bénite : Aut fugi aut fugari potest ; mais ni l'un ni l'autre ne nous affranchit point de cette funeste concupiscence : on peut quelquefois éviter la rencontre de l'esprit malin, se retirant à l'église auprès du Saint-Sa-
' In casu primi hominis omnes cecidimus super acervum lapidum et in luto, undè non solum inquinati, sed graviter vulnerati sumus. Lavari quidem cito possumus, ad sanandum verô opus est curatione multâ (Bern. Ser. 1 , in cœna Dom.).
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crement : mais cette maudite concupiscence nous suit partout, nous poursuit, nous sollicite en tout lieu, aux champs, à la ville, à la maison, à l'église, en compagnie, en solitude. Satan ne nous peut pas porter à la volupté immédiatement et par lui-même : cette concupiscence est un appas, un leurre, un charme, une amorce actuelle et continuelle à de nouveaux péchés.
Conclusion. — XVI. C'est donc de vous et de vos semblables, ô hommes pécheurs, que le Saint-Esprit parle au livre des Proverbes : Sequitur illam quasi bos ductus ad victimam , et nescit quid de periculo animse illius agitur (Prov. c. 7, 22), il va après la volupté comme un bœuf qui est conduit au sacrifice , et il ne considère pas qu'il court grand risque du salut de son âme. Vous suivez les attraits de la chair, les tentations du diable et du monde comme un bœuf que les anciens menaient à l'autel pour être sacrifié. Il était conduit en grande pompe, au son des flûtes et des hautbois , couronné d'herbes et de fleurs ; et après tout il était assommé. Vous commettez le péché hardiment , joyeusement : vous en faites trophée, vous vous en glorifiez : il vous semble que vous êtes le roi de la fête, et vous ne voyez pas qu'il y va de votre salut, que vous courez risque de votre éternité ; car vous pouvez être surpris en ce mauvais état, d'une mort soudaine et inopinée, qui arrive tous les jours par tant d'accidents. Quand elle n'arriverait pas, vous ne sauriez sortir de ce bourbier, si Dieu ne vous en retire, et n'y étant pas obligé, c'est chose fort douteuse s'il voudra vous en retirer. On ne trouve point, en toute la Bible, qu'il promette à aucun pécheur en particulier de le retirer de son péché : et on trouve plusieurs passages où il menace d'abandonner, de punir et de perdre les âmes criminelles. Au psaume 5 : Vous perdrez tous ceux qui disent des mensonges ; et un peu plus bas : Les injustes ne demeureront point en votre présence; au psaume 36 : Les pécheurs périront ; au psaume 72 : Ceux qui s'éloignent de vous périront; au psaume 61 : Vos ennemis périront , et tous ceux qui font l'iniquité seront perdus; au psaume 144 : Dieu perdra tous les pécheurs. Pourquoi espérez-vous les promesses que Dieu ne vous a jamais faites: et que ne craignez-vous pas les menaces qu'il vous a faites si souvent.
Tant y a que c'est un peut-être : si vous commettez le péché ; peut-être que Dieu vous en retirera exerçant sa miséricorde envers vous ; peut-être qu'il vous y laissera exerçant sa justice sur vous : le premier n'est pas plus à espérer, que ïe second est à redouter. Quand vous êtes en état de péché, il n'y a rien en vous qui mérite la miséricorde de Dieu, et il y a un objet très-puissant qui mérite et qui provoque sa justice. Il ne peut trouver qu'en soi-même des motifs de miséricorde; il trouve en soi et en vous des motifs et des sujets de justice. Pour exercer sur vous sa justice, il n'a rien à faire ni dire , il n'a qu'à vous abandonner, à vous laissera votre misère. Pour exercer envers vous sa miséricorde , il faut qu'il fasse un grand effort, une violence à soi-même, il faut que sa miséricorde surmonte et supplante sa justice.
XVII. L'expérience fait voir que plus de gens sont les objets de
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sa justice que de sa miséricorde, car on voit plus de gens qui retombent au second, troisième, quatrième et au centième péché, que de ceux qui se relèvent après la première faute. Et si vous avez peine de résister à la tentation , maintenant que vous êtes assisté de Dieu et secouru des anges, comment le pourrez-vous quand vous serez seul et abandonné de tous? Si vous ne le pouvez quand vous êtes libre , comment le pourrez-vous quand vous serez captif et à la cadône? Si vous ne le pouvez quand vous êtes couvert et bien armé de la grâce de Dieu, et des dons du Saint-Esprit; comment le pourrez-vous quand vous serez tout nu et dépouillé de vos armes? Si vous ne le pouvez quand vous êtes sur pied , comment le pourrez-vous quand vous serez terrassé, et qu'on vous tiendra le pied sur la gorge? Si vous ne le pouvez quand vous êtes fort et en bonne santé, comment le pourrez-vous quand vous serez affaibli et blessé ; êtes-vous donc en état de grâce , dites comme Job, et faites comme lui : Tant que Dieu me conservera la vie, je tâcherai de conserver mon innocence , et je me garderai bien de l'offenser : Donec deflciam , non recedam db innocentiâ meâ , et justifîcationem meam quam cœpi tenere non deseram.
XVIII. Ne quittez pas l'état d'innocence sous prétexte de le recouvrer et de faire pénitence , il vaut mieux tenir que chasser : il est plus aisé de défendre une ville assiégée , quand toutes les murailles et fortifications sont bien entières, que de repousser les ennemis qui y entrent par la brèche; il est plus aisé de fuir la rencontre d'un serpent , que de guérir sa blessure après qu'il vous a piqué ; plus aisé de ne pas contracter de dettes par des dissolutions , que de satisfaire aux créanciers quand, vous êtes endetté ; plus aisé de ne pas salir une robe de soie , que de la laver et reblauchir, quand elle est une fois gâtée; plus aisé de conserver votre santé par le régime d'une vie frugale, que de retourner en convalescence quand vous êtes tombé en maladie. On disait autrefois qu'aux îles Fortunées , l'air y était si bon , si pur et si salubre, que personne n'y pouvait mourir. C'était une fiction poétique : car si cela eut été, les rois s'y fussent fait porter, et n'en fussent jamais sortis. Avez-vous encore le bonheur d'être aux îles Fortunées des bonnes grâces de Dieu, n'en sortez jamais si vous êtes sages; si vous y persévérez, vous êtes assurés de ne point mourir, ou si vous mourez pour un peu de temps, ce sera pour vivre, pour régner, pour être immortels , impassibles et bienheureux à jamais. Amen.