‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 9 sur 85 · DE LA SPIRITUALITÉ DE NOTRE AME · texte numérisé non relu

DE LA SPIRITUALITÉ DE NOTRE AME

Operamini salutem Destram..

Travaillez à votre salut. (PHiLirr. 2, 12.)

Nous vous montrâmes hier que le dessein de notre salut était une affaire de très-grande importance, et nous le faisions voir, par des raisons tirées de la part de Dieu , et par d'autres tirées de la dignité et de l'excellence de notre âme. Le temps ne me

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permit pas de m'étendre plus au long sur le second point : je le dois faire aujourd'hui, en vous montrant la noblesse, la dignité , la spiritualité de notre âme , par l'Ecriture , par les Pères, par des comparaisons familières, par des raisons évidentes, par des histoires authentiques, et partant.

Venite , audite, etnarrabo vobis quanta Deus fecit animx mex. C'est vous, c'est vous, ô sainte Vierge ! qui pouvez dire ces paroles avec beaucoup de raison. S'il était permis de suivre l'opinion de ces philosophes, qui disent que chaque âme est différente des autres en espèce, et perfection essentielle, comme saint Thomas ledit des anges, je dirais que la vôtre contient en éminence, môme en l'ordre de nature , toutes les perfections et les excellences des autres ; mais quand cela ne serait pas, la grâce vous a donné une prérogative qui ne convient qu'à vous seule et à votre Fils : c'est qu'au premier instant de votre conception, vous eûtes par avance l'usage de raison , et vous reçûtes la grâce de Dieu en si grande abondance, qu'on vous pouvait déjà surnommer pleine de grâce, comme l'ange fit un peu après, quand il vous salua par ces paroles : Ave , Maria.

IDEA SERMONIS

Exokdium. — I. JN'emo santé mentis dubitat an habeat animam.

Bunctum unicum. — II. Nobilitas et spiritualitas animse , probatur 1. Scripturâ. — III. 2. Patribus. — IV. 3. Comparatiouibus citharaedi. — V. Incolœ domûs. — VI. 4. Rationibus naturalibus : ex modo quo anima subsistit. — VII. Qui agit. — VIII. Quo recipit.

— IX. 5. Rationibus supernaturalibus , ex pretio quo empta est. — X. 6. Historiis S. Carpi

— XI. Catharinœ Senensis.

Conclusio. — XII. In eos qui animam proximi negligunt, et perdunt. — XIII. In eos qui propriam negligunt.

Exorde. — I. Celui-là sans doute n'a point d'âme qui ose douter s'il en a une. Comme le Saint-Esprit ne s'arrête pas beaucoup en l'Ecriture, à nous prouver qu'il y a un Dieu dans le monde , parce que nous ne saurions si peu sortir hors de nous-mêmes, que nous ne le connaissions par ses créatures : ainsi il ne s'arrête pas à nous prouver que nous avons une âme , parce que nous ne saurions si peu rentrer en nous-mêmes, que nous ne la connaissions par ses œuvres ; et c'est une vérité qui est approuvée , non par un docteur seulement , non par une secte de philosophes , non par une seule nation, mais par le sentiment et le consentement si universel de tous les peuples, qu'il est défendu à tout homme , sur peine de n'être pas homme , de la mettre en dispute : car puisque c'est la forme qui donne l'être : Forma dat esse rei , au sentiment d'Aristote, et que l'âme est la forme de l'homme, celui qui dirait qu'il n'a point d'âme, dirait sans y penser qu'il n'est pas homme ; mais que l'âme soit plus noble que le corps, encore que peu de gens l'osent nier, à voir néanmoins les déportements du monde, on peut croire très-probablement que plusieurs chrétiens le révoquent en doute.

Point unique. — II. Mais en premier lieu, l'Ecriture ne nous recommande jamais d'avoir grand soin de notre corps, et elle nous dit au Deutéronome : Gardez votre âme avec grand soin : Custodite sollicité animas vestras (Deuter. 4, 15) ; et le Fils de Dieu, en

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l'Evangile , nous avertit de ne pas craindre ceux qui ne tuent que le corps, mais de redouter celui qui peut envoyer l'âme au supplice du feu (Matth. 10).

III. Saint Augustin nous convainc de cette vérité par une raison palpable : Vous avez deux enfants en votre maison, supposons que l'un soit borgne , bossu , boiteux , valétudinaire; mais il a un bel esprit, une heureuse mémoire, il retient tout ce qu'il lit, tout ce qu'il entend au sermon , il est adroit, sage , savant, sobre , obéissant, vertueux; l'autre n'est ni borgne, ni bossu , ni boiteux, il a tous ses membres bien entiers , il se porte toujours bien : mais il se comporte mal, c'est un lourdaud , un stupide , un ignorant , un vicieux , un débauché, un désobéissant : je vous demande, lequel de ces deux enfants aimez-vous mieux ? S'il en fallait perdre un , lequel aimeriez-vous mieux qui mourût? N'est-il pas vrai, que vous aimez beaucoup plus le premier , que vous avez plus de tendresse et d'atfection pour celui qui est sage et vertueux , quoique borgne , bossu et boiteux? Or, je vous demande derechef : La science, la sagesse et la vertu de votre enfant que vous aimez et louez si souvent, où est-elle? Elle n'est pas dans ses yeux , car l'autre a de meilleurs yeux que lui; elle n'est pas en ses mains , l'autre a des mains mieux faites, et plus fortes que lui; elle n'est pas en son corps , car elle s'userait avec le corps; et, au contraire, plus le corps s'use et se fait vieux , plus la science et la sagesse augmentent, il faut donc qu'elle soit en son âme : avouez donc que l'âme est plus noble que le corps, puisque les perfections de l'âme sont beaucoup plus excellentes et plus aimables que celles du corps.

Saint Chrysostome (Hom. 35. in Malth.) prouve cette même vérité par une autre démonstration : Pourquoi pensez-vous que Dieu ait voulu que notre corps soit si laid , si difforme , si puant , et si horrible après la mort : les yeux éteints , les tempes creusées, les joues pâles, les lèvres livides, les mains abattues , les jambes glacées , le corps un cadavre , une charogne, une fourmilière de vers , ou au plus un peu de terre, qui ne demande qu'à être portée en terre? C'est pour vous faire concevoir, que quand ce corps était vivant , sa beauté procédait d'autre chose que de lui : que le lustre de ce front , que l'éclat de ces yeux , que le vermillon de ces joues, que les attraits de cette bouche , que la blancheur de ce sein , que la majesté de ce visage , que la vie , la vigueur, la bonne grâce, le mouvement, et le sentiment de ce corps, venaient d'autre chose que du corps ; que tout cela procédait de la vigueur de l'âme, qui, par conséquent, devait être plus belle et vigoureuse que le corps, puisque c'est un axiome avoué de tous , que la cause contient en soi avec avantage, toutes les propriétés et qualités de ses effets : Propter quod unumquodque taie , et illud magis (Arist.). N'est-ce pas une bonne conséquence ? Les noix confites n'ont point de douceur que celle que le suc leur donne ; donc, le suc est plus doux que les noix ? ainsi c'est une bonne conséquence , le corps n'a point de beauté, de noblesse, ni d'excellence que celle que l'âme lui donne ; donc , l'âme est beaucoup plus belle , plus noble et plus excellente que le corps.

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IV. Quand vous avez entendu un luth , une mandoline , ou quelque autre instrument de musique qui vous charmait et vous dérobait l'âme parles oreilles; si après vous voyez ce même luth muet, immobile et inutile sur une table, vous conjecturez que ces cordes ne se mouvaient pas d'elles-mêmes , et qu'auparavant quand vous entendiez l'harmonie , il y avait un excellent musicien, qui pinçait et accordait ces cordes; vous voyez le corps de votre voisin après son trépas immobile , muet, insensible , inhabile à toutes sortes de fonctions: Telluris inutile pondus (Ovid.)!, vous devez donc conjecturer, si vous avez tant soit peu d'esprit, que quand ce corps se mouvait, quand il parlait, quand il dansait, quand il faisait tant d'autres actions de si bonne grâce et si agréables , il y avait dans ce corps quelque autre chose que le corps qui devait être plus noble que lui, comme le musicien est plus noble et plus excellent que l'instrument de musique.

V.Ou si vous voulez encore une autre comparaison : vous avez vu autrefois un château , ou une maison de plaisance bien couverte , bien entretenue , meublée , tapissée et garnie de tout ce qui est nécessaire à la demeure et au service d'un grand ; si à présent vous la voyez démeublée , dégarnie , ruinée, les vitres cassées, les poutres pourries , les planchers rompus, les murailles renversées, les hiboux qui y font leur retraite , vous dites : Il est vrai, il me paraît bien maintenant que quand cette maison était si bien entretenue, il y avait un grand seigneur, ou une grande dame qui y demeurait , et qui avait soin de la tenir dans l'état où elle était vingt ans devant. Vous voyez que le corps de l'homme , pendant sa vie , est tenu en état, qu'aussitôt qu'une égratignure y a fait la moindre brèche, elle est promptement réparée; vous voyez que ce même corps après la mort, est entièrement ruiné , que les membres se décousent, que la chair se pourrit, que les os se disloquent, que les veines se vident , que les humeurs se glacent , que les sens perdent leur vigueur, que les vers et les crapauds en font leur retraite, et enfin que tout se réduit en poussière : ne devez-vous pas conclure de là , que quand ce corps était si beau et si entier, il y avait là dedans une grande dame, c'est-à-dire l'âme raisonnable qui y faisait sa résidence, et qui, par conséquent, devait être plus noble que lui , comme une dame est plus noble que la maison où elle habite.

VI. Or, que cette âme soit spirituelle , qu'elle soit immatérielle, qu'elle ne soit ni partie du corps, ni dépendante du corps, on le peut aisément montrer en la manière dont elle subsiste, en la manière dont elle agit, en la manière dont elle reçoit les objets.

Si l'âme était une partie du corps , ou si elle 'relevait de lui , elle croîtrait avec le corps, elle perdrait ses forces avec le corps, elle décherrait avec le corps, et c'est tout au contraire : le corps prend son accroissement jusques à certains temps, et puis s'arrête; et c'est alors, pour l'ordinaire, que l'âme commence à croître, dis-je , en vertu et en sagesse, comme le corps est crû en grandeur. Si lame dépendait du corps, l'âme d'un boiteux clocherait, l'âme d'un aveugle ne verrait point, l'âme d'un estropié sentirait quelque diminution, l'âme d'un pulmonique serait malade; et nous voyons que les boiteux , les aveugles , les estropiés et les malades ont une

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âme aussi droite, aussi éclairée, aussi entière et aussi saine que les autres, et quelquefois encore plus : nous voyons qu'un petit corps loge souvent une âme bien grande et bien excellente; que dans un corps infirme et contrefait , il y a quelquefois un entendement plus subtil , une mémoire plus heureuse, une volonté plus juste et plus droite, que dans un corps qui est bien fait; et qui ne sait que l'entendement, la mémoire et la volonté, sont les trois puissances, les facultés, et comme les trois parties de l'âme?

Quand le corps commence à faillir, quand il déchoit et qu'il approche de sa fin, c'est alors que l'âme se réveille, se reconnaît et se sent plus vigoureuse; c'est alors qu'elle fait de plus belles actions et en plus grand nombre que jamais; c'est alors qu'elle dispose de soi et de son salut par sa confession, de sa famille et de sa postérité par son testament, de l'Etat et de la province par ses bons avis, et elle le fait avec plus de piété , d'équité , de prudence, qu'elle n'a jamais fait, et elle le fait en un corps si pâle et si décharné au dehors, si pourri et si infect au dedans, que, qui voit le corps, ne voit quasi que de la terre, et qui entend les discours de l'âme est ravi au ciel et au delà. Qui verra une âme si vigoureuse en un corps si caduc et si faible, ne dira-t-il pas que c'est comme un poulet qui brise sa coque : on voit que la coque se casse; mais ce qui est dedans commence à éclore et à naître.

VIL De plus, c'est le propre de la matière, et des choses matérielles de pâtir. L'âme, au contraire, est toujours en action : un corps de soi n'a point de mouvement, l'âme est si active et si agissante de sa nature , que si elle n'a rien au dehors qu'elle puisse mouvoir pour s'exercer, elle ne cesse de s'agiter, et se promener dans ellemême; et si elle ne dépend pas des sens en ses opérations, autrement elle ne pourrait agir, si les sens n'agissaient en même temps ; et au contraire quand les sens n'agissent pas , c'est alors que l'âme fait mieux ses actions. Quand vous n'entendez point de bruit, quand vous ne voyez rien qui vous distraie, quand les sens n'agissent point et ne souffrent rien , c'est alors que vous êtes plus propre à la contemplation. De là vient que dans les monastères, on ferme toutes les fenêtres, pour mieux vaquer à l'oraison : quelquefois le corps est couché, et l'âme se promène partout ; il est immobile en une place, et elle rôde en mille lieux; elle va d'un bout de l'univers à l'autre , de l'Orient à l'Occident, du Midi au Septentrion; elle descend au centre du monde, elle monte au-dessus de sa circonférence, elle sonde la profondeur de la mer, mesure l'étendue du ciel et de la terre ; elle fait en un quart d'heure plus de voyages que le corps le plus dispos n'en pourrait faire en un siècle, quoique le corps qu'elle anime soit enfermé dans une chambre.

VIII. Davantage, un corps a ses dimensions , il ne contient que ce qui est proportionné à sa grandeur: les choses qui l'excèdent n'y peuvent avoir place , il ne peut recevoir un autre corps sans chasser hors de soi , ou détruire quelqu'une de ses parties ; l'âme contient en soi toute la masse de la terre, avec toutes ses dimensions; elle mesure en son esprit la longueur, la largeur, la profondeur de ce grand élément; et ce qui est admirable, logeant en soi un si grand corps , elle se loge elle-même en un si petit corps.

(Cûl

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Quand plusieurs choses matérielles logent ensemble en un même corps, elles s'empêchent et s'incommodent l'une l'autre : l'àme contient le ciel et la terre, sans en être remplie, les absents et les présents, ceux qui sont morts, et ceux qui ne sont pas encore nés y logent et ne s'incommodent pas; elle reçoit en soi une infinité de personnes, de villes, de provinces, de royaumes, sans qu'ils se pressent, les grandes choses y sont selon leur grandeur, lespetites selon leur petitesse , les unes et les autres selon toute leur étendue, et toutes entières en la même faculté de l'àme : car sans sortir du lieu où je suis , je vois très-distinctement en mon esprit la grandeur de la ville de Paris, la longueur, la largeur et la suite des lieux où j'ai été; les villes, les villages et les maisons que j'ai vus; et tant s'en faut que cela tienne place en mon âme : qu'au contraire, plus elle se remplit, plus elle est capable de recevoir; plus elle contient de choses , plus elle peut et veut en contenir.

Si elle était matérielle, s'il y avait en elle rien de corporel, elle serait incapable de recevoir aucun corps; cependant il n'en est point qu'elle ne puisse recevoir : elle peut contenir tous les corps , les joindre, les séparer, les comparer et les confronter l'un à l'autre comme bon lui semble. Si en un miroir il y avait quelque figure , il n'en recevrait aucune autre; si en la prunelle dé l'œil il y avait quelque couleur particulière, ou il ne verrait rien, ou tout lui paraîtrait semblable à la couleur qu'il aurait. La langue qui juge des saveurs, n'en doit point avoir de particulière; car si elle était abreuvée de quelqu'une , toutes choses lui sembleraient, de même ; pour recevoir les figures, les couleurs et les saveurs étrangères, il faut être exempt de toute figure, de toute couleur et de toute saveur particulière : donc, pour recevoir par intelligence, et concevoir tous les corps, comme fait notre âme, il faut qu'elle soit en ellemême exempte et dégagée de tout ce qui est corps. Aussi l'est-elle si véritablement, que recevant en soi quelque corps, elle l'épure , le spiritualise, le dépouille de l'être corporel et matériel qu'il avait. Concluonsdonc ce raisonnement, et disons, que celle qui est plus vigoureuse quand le corps est abattu, plus forte quand il est affaibli, plus libre quand il approche de sa fin ; celle qui joint ensemble les temps passés, présents et avenir, sans succession; celle qui monte au ciel et descend aux abîmes, sans changer de lieu; qui loge en soi les corps, sans qu'ils y tiennent place; qui en reçoit plusieurs , sans presse; qui même les loge tous, et juge de leurs qualités; celle qui a tant d'empire sur les corps, n'est pas une partie du corps, ni dépendante du corps, ni matière, ni matérielle.

IX. Toutes ces démonstrations sont, à mon avis, très-puissantes , pour faire voir même à un païen la dignité, et spiritualité de notre âme ; mais le chrétien qui est nourri en une école plus relevée, doit connaître par une autre voie l'excellence de son âme , par le prix et valeur inestimable de la rançon dont elle a été rachetée , et par l'amour très-ardent que le Fils de Dieu lui a porté ; Car, que le Sauveur aime nos âmes quand elles sont en sa grâce, ce n'est pas si grande merveille : on peut penser qu'il les aime à cause de ce riche ornement dont elles sont parées et embellies ; mais qu'il les ait aimées si tendrement, rachetées si précieusement,

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quand elles étaient en état de péché et privées de sa grâce, c'est signe que même en leur nature, elles sont très-excellentes. Si allant par les champs vous trouviez sur la terre un diamant ou autre pierrerie, pour en savoir le prix, vous ne vous en rapporteriez pas à moi, parce que je n'y entends rien , vous vous adresseriez à un lapidaire qui en manie tous les jours , et qui en sait la valeur; et et s'il vous en offrait trois ou quatre cents pistoles, vous connaîtriez que ce diamant est fort précieux , n'est-il pas vrai ?

Vous avez en votre corps terrestre une âme très-noble et trèsprécieuse ; pour en savoir la valeur, ne vous en rapportez pas à d'autre qu'à celui qui l'a créée et qui en manie tous les jours. Un marchand sage et bien avisé ne donne pas une grande somme pour une denrée de peu de valeur, cent pistoles pour une perle qui ne vaut pas cent sous; le Sauveur, qui n'est pas seulement sage, mais la sagesse même, a donné pour racheter votre âme, ce qui vaut mieux que tous les trésors de la terre : il n'y a point de doute qu'une seule goutte de son sang adorable vaut mieux que toutes les richesses du monde , et il a donné pour votre âme, non pas une goutte, mais tout son sang, jusques à la dernière goutte. Oui, pour votre âme: car il ne faut pas que vous pensiez que, parce qu'il en a racheté plusieurs autres par la même rançon , la vôtre lui en coûte moins , ou que vous lui en soyez moins obligé. Non , mais il a tant estimé votre âme, qu'il a donné tout son sang pour elle aussi en particulier, aussi expressément, et avec autant d'affection que s'il n'eut racheté qu'elle seule. Il m'a aimé, dit saint Paul, et il s'est livré soi-même pour moi : Qui dilexit me et tradidit semetipsum pro me (Gai. 2 , 20). Vous en pouvez dire de même , et il chérit tant notre âme, encore à présent , que si, pour la sauver, il était besoin de mourir derechef, et répandre tout son sang, il le ferait trèsvolontiers.

X. Saint Denis Aréopagite, en l'épître qu'il écrit à Démophile (épist. in fine) prouve ceci par une belle histoire, et il en parle savamment, car il l'avait apprise de l'auteur même , à qui la chose était arrivée ; il dit qu'un saint évêque en l'île de Candie était si favorisé de Dieu , que toutes les fois qu'il faisait sa préparation pour se mettre à l'autel , il avait quelque vision du ciel ; il arriva de son temps un grand malheur : c'est qu'en la fête d'un faux dieu, un païen pervertit un chrétien, et le porta à renier la foi : le saint ayant entendu cette triste nouvelle, en fut si outré de douleur, qu'il en séchait de fâcherie , et par un excès de tristesse et un zèle trop ardent, il désirait la mort, et la punition de ces deux misérables. Comme il était en cette disposition , un soir, se levant de son lit pour faire ses prières, il vit la terre ouverte, et là dedans un profond abîme , et ces deux malheureux sur le bord, tremblants, et tout près d'y être précipités , et des serpents qui sortaient de ce gouffre, et tâchaient de les y attirer, et des hommes qui les y poussaient, le saint les voyant en ce danger, s'en réjouissait, et il lui semblait qu'il ne verrait jamais assez tôt l'heure en laquelle ils y tomberaient ; en ce même temps, levant les yeux en haut , il vit aussi le ciel ouvert et le Sauveur ,qui, touché de compassion, descendait de son trône accompagné de ses anges, et qui

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vint prendre par la main ces deux infortunés , les retirant du danger où ils étaient, avec une douceur incroyable; puis s'adressa à cet évêque trop zélé, et lui dit : Tenez, voilà mon côté; frappez-moi, et l'ouvrez derechef, plutôt que de souhaiter la damnation d'une âme , et sachez que je suis tout prêt de souffrir encore pour le salut des hommes , s'il était nécessaire , et je le ferais très-volontiers pour les empêcher de tomber en péché.

XI. Le même Sauveur apparaissant un jour à sainte Catherine de Sienne , lui montra une âme raisonnable dépouillée de son corps , et voyant qu'elle était ravie d'admiration à la vue d'une si grande beauté : Eh bien! lui dit-il, que vous en semble-t-il, ma fille? n'ai-je pas bien employé ma peine , n'avais-je pas sujet de descendre du ciel, de voyager sur terre, et de donner ma vie pour racheter une si riche perle : Inventa vos pretiosa dédit omnia sui {Matth. 13)? Depuis ce temps-là, la sainte fut si transportée d'amour pour les âmes, qu'elle baisait les pas de ceux qui travaillaient, pour les gagner à Dieu, et disait , qu'il n'était rien qu'elle ne voulût entreprendre , donner et endurer pour contribuer au salut d'une âme.

Conclusion. — XII. Ceci me fait ressouvenir de ce que disaient les soldats d'Holopherne, qui assiégeaient Béthulie, quand ils virent la chaste et charmante Judith ; ils disaient l'un à l'autre : Quis contemnat populum Hebrœorum , qui tàm formosas niulieres habent,ut non meritô pro his certare debeamus (Judith. 10, 18)? Qui est-ce qui n'estimera beaucoup la Judée qui renferme de si belles créatures ; et ne devons-nous pas combattre vaillamment? Sera-t-il dit que nous épargnions notre sang et nos vies , pour la conquête d'une telle nation. Nous avons dit le même quand on nous a envoyés ici. Il y a en la ville de N. mille , deux mille trèsexcellentes créatures , deux mille âmes créées à l'image de Dieu , rachetées de son précieux sang : épargnerons-nous nos sueurs et nos peines, pour acquérir de si riches trésors , pour gagner à Dieu quelqu'une de ces âmes. Faites-en de même par cette même pensée, mes chers Auditeurs ; en la famille que vous conduisez, en la communauté qui vous est commise , la paroisse que vous avez en votre charge , il y a de très-nobles créatures : pour les gagner et conserver à Dieu , il faut combattre : Pugnare debemus. Quand il est question d'instruire de parole , d'édifier par bon exemple, de reprendre vos gens, la paresse, les respects humains , la timidité s'y opposent , il les faut combattre. On vous dit : Il serait bon de vous mettre à genoux tous les soirs, et faire vos prières avec vos gens, vos enfants le retiendraient et le pratiqueraient après votre mort, et les enfants de vos enfants; la paresse vous en veut empêcher, il la faut combattre : Pugnare debemus. On vous dit : Ce serait une grande œuvre de charité d'enseigner les mystères de la foi à vos domestiques , à vos fermiers , aux ouvriers qui travaillent pour vous; les respects humains vous en veulent empêcher : que diront-ils, ils m'appelleront bigot, ils diront que je les veux prêcher : Pugnare debemus; il faut combaitre ces respects humains. On vous dit : Vous êtes obligé de reprendre votre valet quand il jure; de con-

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damner à une amende ces cabareliers qui donnent à boire pendant l'office , la timidité vous en veut empêcher : Pugnare debemus; il la faut combattre.

Vous êtes bien loin de combattre, et de travailler pour gagner les âmes , vous les perdez malheureusement : quel regret aurez-vous à la mort? Le prophète Isaïe, chapitre 34, et Jérémie en ses Lamentations , font mention de certaines bêtes sauvages qu'ils appellent lamies; les commentaires et les naturalistes disent que ce sont des monstres qui ont une face humaine , mais si ennemis de notre nature , que s'ils rencontrent un homme , ils se jettent d'abord sur lui, ils le démembrent et le dévorent: mais si, après cela, ces lamies se regardent à loisir dans l'eau d'une fontaine , voyant en la figure de leur face la beauté de l'homme qu'ils ont dévoré, elles s'en repentent , elles se dépitent , elles enragent de fureur et se déchirent elles-mêmes. Supposons que ce ne soit qu'un péché véniel, et qu'un peu de vanité de découvrir votre sein, — je ne le décide pas; — quelqu'un voyant cet objet peut concevoir une mauvaise pensée, y consentir, y persévérer, mourir en cet état. Quand vous mourrez, votre âme dépouillée de votre corps se verra , admirera sa beauté, verra en soi la beauté de l'âme qui s'est perdue par votre sein : quel regret, quel déplaisir, quel crève-cœur d'avoir été cause de la perte d'une si belle créature pour une fumée de vanité ! Vous sollicitez cette fille à l'impudicité, espérant vous en repentir, vous en confesser et en faire pénitence. Supposez que cela soit, qui vous a dit qu'elle en ferade même? elle a l'esprit faible, le cœur fragile, la pente aux plaisirs ; elle tombera de péché en péché, elle mourra sans pénitence : quand vous sortirez de ce monde , votre âme verra en sa beauté l'excellence et la beauté de celle que vous aurez perdue ; n'aurez-vous pas sujet de dire que le feu du purgatoire n'a pas assez de rigueur pour expier une telle faute.

XIII. Mais il ne faut pas s'étonner de voir que vous méprisez les âmes des autres puisque vous ne vous souciez pas de la vôtre. On rapporta un jour à l'empereur Auguste, que le roi Hérode avait fait mourir son propre fils , parmi les autres innocents qu'il fit égorger autour de Bethléem : l'empereur répondit judicieusement : Si cela est , j'aimerais mieux être le pourceau d'Hérode que son enfant : car si j'étais son pourceau, il ne me tuerait pas; parce qu'Hérode vivait parmi les Juifs, qui ne mangaient point de pourceau. Et moi, dit saint Augustin, j'aimerais mieux être le cheval , j'aimerais mieux être la chemise, et toute autre chose de plusieurs chrétiens, que d'être leur âme : car ils ont plus de soin , plus d'affection pour toute autre chose qu'ils n'en ont pour leur âme. Ne pourrait-on pas dire cela de vous? ne pourrait-on pas dire qu'il vaudrait mieux être votre cheval que votre âme? Combien de fois par semaine donnezvous à mangera votre cheval? Par semaine , direz-vous; je serais hien marri d'avoir manqué de lui en donner deux fois par jour. Combien de fois donnez- vous à manger à votre âme, je ne dirai pas par jour, par semaine, par mois , mais par an? quelle est la viande de vôtre âme ? Ne l'apprenez pas de moi , apprenez-le du Sauveur : Ma chair est vraiment viande , non du corps , mais de l'âme. Combien de fois donnez-vous cette viande à votre âme? deux fois par

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an? à Noël et à Pâques; j'aimerais donc mieux être votre cheval que votre âme. Combien de temps voudriez-vous porter votre chemise sans la laver? la voudriez-vous bien porter quatre mois? vous en auriez horreur : elle aurait amassé tant de crasse, qu'on ne la pourrait plus blanchir. Combien portez-vous votre àme sans la laver et sans la reblanchir au sacrement de Pénitence, dans le sang de l'Agneau : In sanguine A gni dealbavcrunt stolas suas (Apoc. 7, 14.) Vous ne voudriez pas porter votre chemise quatre mois sans la mettre à la lessive, et vous porterez votre âme six mois, dix mois, un an tout entier sans la reblanchir : c'est ce qui fait qu'elle amasse tant d'ordures, que quelque confession que vous fassiez, il est trèsdifficile de la bien nettoyer,

Bref, considérez votre vie, voyez ce que vous faites, depuis le matin jusques au soir, depuis le commencement de l'année jusques à la fin , vous verrez qu'il n'y a rien de quoi vous avez moins de soin que de votre âme et du service de Dieu , pour qui elle est créée : le matin vous dites le Pater ou Y Ave , en vous habillant , ou en allant au marché ; le soir vous faites vos prières étant couché et à demi endormi , avec aussi peu de révérence que si vous parliez à un laquais ; le reste du jour, vous ne pensez à Dieu , vous ne parlez de lui non plus que s'il n'y en avait point , sinon peut-être pour le blasphémer; les dimanches et les jours de fête, vous entendez une petite messe en pensant au ménage et aux affaires du monde : et voilà comme l'année se passe , et après celle-ci une autre , enfin vous vous trouvez à la mort. Or, dites-moi en conscience , faites-vous ainsi des autres choses qui sont a vous ? Si vous avez une vigne, n'y faites-vous aller qu'une fois l'an? ne la faites-vous cultiver qu'un peu le matin et le soir? ne la faitesvous pas soigneusement défricher, labourer, tailler, lier, émonder, engraisser ? quel soinavez-vous de tout ce qui est en votre maison? combien de fois visitez-vous les armoires , vos coffres , vos celliers, vos greniers , pour voir si on ne vous dérobe rien , pour empêcher que rien ne se perde ? que rien ne s'égare , que rien ne se gâte , que rien ne soit en danger de se perdre , même vous ménagez , j'ai honte de le dire , jusques à un bout d'une chandelle, vous ne voulez pas qu'il se perde. Allez, allez n'aurez-vous point de honte, d'avoir tant de soin de ce qui est corruptible , et d'en avoir si peu de ce qui est immortel et incorruptible? Avoir tant de soin de ce qui est hors de vous , et en avoir si peu de ce qui est en vous et qui est la meilleure partie de vous 1 avoir tant de soin de ce qu'on peut acheter avec un peu d'argent , et en avoir si peu de ce qui coûte la vie et le sang précieux du Fils de Dieu ! Où est la foi que vous devez ajouter à cet avertissement de l'oracle de vérité: Que profite à l'homme de gagner tout le monde, s'il perd ou endommage son âme? Ruminez ces paroles et allez en paix ; au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

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