DES TROIS PREMIÈRES MARQUES ET PROPRIÉTÉS DE LA FAUSSE PÉNITENCE
Convertimini ad me in toto corde vestro. Convertissez- vous à moi de tout votre cœur. (Joël , 2.)
Encore que ce que nous avons dit de l'essence , et des propriétés de la vraie pénitence , soit plus que suffisant pour la reconnaître et distinguer de la fausse, ceci est néanmoins de si &rande importance, et la tromperie en ce sujet est si dangereuse
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pour notre salut, qu'il me semble à propos de vous faire voir les marques et propriétés de la fausse pénitence. Il y en a six principales : elle est tardive, imparfaite , naturelle , tout extérieure , stérile et inconstante. Aujourd'hui nous traiterons les trois premières marques , et demain , Dieu aidant , des trois autres. Le mot de pénitence vient de celui de peine , et par conséquent elle est bannie du séjour heureux , et de l'état impassible où vous êtes , ô sainte Vierge! et toutefois vous dites en votre Cantique d'amour : Manus meae distillaverunt rnyrrham. La myrrhe qui préserve les corps de la pourriture, est le symbole de la pénitence, qui garantit les âmes de la corruption du péché. Vos mains distillent la myrrhe, c'est-à-dire , que vous communiquez la vertu de la pénitence aux âmes qui recourent à vous , comme nous faisons dévotement en vous saluant avec l'ange , Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
I. Punctum. — I. Pœnitentia sera quae plerumque est falsa dissuadetur. 1. Scripturâ.
— II. 2. Patribus. — III. 3. Rationibus ex parte Dei. — IV. Ex parte nostrî. — V. Ex parte pœnitentife quse dilata in mortem est involuntaria. — VI. In senectutem infœcunda.
— VII. In crastinum, incerta.
II. Punctum. — VIII. Falsa pœnitentia est mutilata , quia vel non relinquit affectum peccati. — IX. Vel non omnis peccati. — X. Vel non occasionem peccati.
III. Punctum. — XI. Falsa pœnitentia, est naturalis, et haec dissuadetur. 1. Scripturâ.
— XII. 2. Patribus. — XIII. 3. Ratione. — XIV. 4. Comparatione. — XV. 5. Praxi. Conclusio. — Recapitulatio per exhortationem , ad imitandum Zachseum, qui festinans
descendit et gaudens.
La théologie qui apprend de la parole de Dieu, ce qui est nécessaire au salut des hommes, propose cette question, savoir : Si une âme chrétienne , sitôt qu'elle s'est séparée de Dieu par le consentement à un péché mortel, est obligée de retourner à lui et de se convertir par une vraie pénitence, au moins intérieure et cordiale. Les paroles de l'Ecriture sainte, l'autorité de plusieurs grands docteurs, les puissantes raisons qu'ils en apportent , montrent évidemment, ce me semble, que si ce n'est pas un commandement, bien étroit, c'est du moins un conseil important , très-convenable à notre devoir, très-conforme à la raison et de très-grande conséquence pour le salut de notre âme, et que ceux qui négligent ce conseil courent risque de faire une pénitence fausse, défectueuse, inutile et infructueuse.
Premier point. — I. En l'Ecclésiastique , chapitre 5e, le Saint- Esprit nous dit sagement : Ne retardez point votre conversion , et ne la différez pas de jour en jour : car la colère de Dieu viendra soudain , et vous perdra au jour de sa vengeance : Non tardes converti ad Dominum et ne différas de die in diem, subito enim veniet ira illius et in tempore vindictœ disperdet te (Eccl. 5, 8). Où vous voyez que Dieu nous défend, non-seulement de remettre notre conversion à une autre année, au mois qui vient, au lendemain, mais de la différer tant soit peu ; et puisque à faute de cela il nous menace de la vengeance de Dieu , c'est signe que cet avis est important à notre salut.
II. Saint Antonin, saint Bonaventure, Tostat, le cardinal Cajetan,
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et plusieurs autres grands docteurs, Citantur à Suar. (4, in 3 p., disp. 5, parag. 1), jusqu'au nombre de dix , tiennent que cette semonce du Saint-Esprit, n'est pas seulement un conseil salutaire qu'il nous donne, mais un commandement absolu qu'il nous fait. Voici la raison qu'ils en apportent.
III. Il est évident, en l'Ecriture, que Dieu commande à l'âme pécheresse de se convertir et de faire pénitence. Or, encore que ce commandement soit affirmatif en apparence, il est néanmoins négatif en effet; il est comme celui de la restitution : car, le Sauveur qui a dit : Rendez à César ce qui est à César, a ajouté : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Le commandement de la restitution est affirmatif, en tant qu'il nous commande de rendre le bien d'autrui ; mais il est aussi négatif, en tant qu'il nous défend de le retenir, dit saint Thomas (22, q. 6, art. 8, in Cor. et ad 5). Ainsi , le commandement de la pénitence est affirmatif, en tant qu'il nous commande de satisfaire à la justice de Dieu, pour l'injure que nous lui avons faite ; et il est négatif en tant qu'il nous défend de retenir l'honneur et la gloire que nous lui devons rendre par telle satisfaction : car, comme en différant la restitution, nous privons notre prochain de la possession et jouissance de son bien : ainsi en différant notre conversion , nous privons Dieu de l'usage de notre être qui lui appartient et des actions méritoires que nous ferions pour sa gloire. Voilà ce que disent les docteurs sus-allégués.
De plus, comme se peut-il faire qu'une âme chrétienne qui a tant soit peu de piété et d'estime pour Dieu , veuille être longtemps son ennemie? Il veut que si notre frère a quelque chose contre nous, c'est-à-dire, notre prochain, nous laissions le sacrifice et service de Dieu imparfait, pour nous aller réconcilier ; et si Dieu même nous veut du mal, s'il est notre ennemi mortel , comme il l'est indubitablement quand nous sommes en état de péché ; ne quitteronsnous pas les affaires temporelles, pour nous réconcilier avec lui? Quand nous avons eu quelque dispute avec le prochain et que nous sommes en colère contre lui , saint Paul, veut que nous éteignions cette passion avant que le soleil se couche : Sol non occidat super iracundiam vestram (Eph. 4, 25); et passerons-nous les jours, les semaines et les mois entiers en état de désunion et d'inimitié avec Dieu?
IV. La charité aussi que nous nous devons à nous-mêmes et à notre salut , nous doit presser et solliciter de hâter notre conversion, parce qu'en la différant, nous nous mettons en danger, ou d'être surpris de la mort en mauvais état, par mille accidents qui arrivent tous les jours, ou de retomber en de nouveaux péchés, et aller malheureusement de précipice en précipice. Si nous étions grièvement blessés au corps, attendrions-nous un mois ou deux à y faire mettre un appareil? ne craindrions-nous pas que la gangrène ne s'y mît, ou que la plaie ne devînt incurable? Quand notre prochain est tombé en faute , le commandement de la charité ne nous oblige-t-il pas à la correction fraternelle? et notre amené nous est-elle pas aussi chère et précieuse , que notre corps? notre salut ne nous est-il pas aussi important que celui de notre prochain? Et puis, quand attendez- vous à faire pénitence? à l'heure
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de la mort? en la vieillesse, à demain? ou au temps à venir? Ne voyez-vous pas que ce sontdespiperies du diable? La pénitence qui se fait à l'heure de la mort, est ordinairement involontaire et forcée ; celle qui se fait en la vieillesse , est infructueuse et stérile; celle qui se remet au lendemain et au temps à venir, est incertaine et douteuse.
V. Lisant l'Ecriture, nous pouvons faire une remarque que fort peu de gens ont faite, et qui, néanmoins , est digne d'une réflexion toute particulière, et même d'admiration; qui est que toutes les fois que les saints prophètes ont condamné quelque pécheur à la mort, ils ne lui ont jamais dit un seul mol de son salut, ils ne lui ont pas donné le moindre avertissement de se reconnaître , et de se disposer à la mort et au jugement de Dieu. En l'Exode , chapitre 32, Moïse, descendant de la montagne, et trouvant que le peuple avait adoré le veau d'or, commande aux lévites d'aller par tout le camp, et de passer par le fil de l'épée tous ceux qu'ils rencontreraient. Ils en taillent en pièces jusqu'à vingt-trois mille. Josué, son successeur, trouvant qu'un soldat, nommé Acham, avait dérobé quelques meubles du sac de Jéricho , contre le commandement de Dieu ; après avoir tiré de sa bouche la confession de son crime, se contente de lui dire : Tu nous a troublés, Dieu te punisse, et il le fait lapider par tout le peuple. Et au 1er livre des Rois, après la défaite des Amalécites , Samuel fait amener devant soi le roi captif Agag , et lui dit : Comme votre épée a enlevé cruellement plusieurs enfants à leurs mères , ainsi dorénavant votre mère sera sans enfant ; et il le fait tailler en pièces sur-lechamp.
Au second livre des rois, Réchab et Baana ayant assassiné en trahison Miphiboset, fils de Saûl , apportèrent sa tête à David , pensant lui avoir rendu grand service : le saint roi commande à ses serviteurs de se jeter sur eux, et de les mettre à mort : ce qui est promptement exécuté. Ainsi le prophète Daniel , après avoir convaincu de faux témoignage et de calomnie les accusateurs de Suzanne, après leur avoir reproché aigrement, et avec plusieurs invectives, les crimes de leur vie passée ; il les fait condamner sur l'heure à être assommés de pierres. Lisez le texte sacré , et vous verrez que, ni Moïse au peuple idolâtre , ni Josué à Acham , ni Samuel au roi Agag , ni David , à Réchab et Baana , ni Daniel aux faux accusateurs , ne leur disenl pas un seul mot de Dieu , ni de se repentir, ni de mettre ordre à leur conscience.
D'où vient cela? c'est que les prophètes s'appellent videntes, les voyants ; parce qu'ils voyaient les jugements de Dieu sur les âmes, et ils ne disaient rien que par le mouvement et l'inspiration du Saint-Esprit : Spiritu Sancto inspirante locuti sunt (n. Petr. 1, 21, 2); et ces saints voyaient que Dieu ne voulait pas faire miséricorde à ces infortunés , comme il est dit d'Antiochus, parce qu'il ne fait miséricorde qu'à ceux qui se convertissent véritablement; et ces conversions qui ne se font qu'à la mort, sont pour l'ordinaire fausses et trompeuses : ce ne sont que grimaces et apparences de conversion, ce sont pénitences plâtrées, contrefaites, dissimulées. La pénitence qui se fait par un homme qui se meurt, est aux abois
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et se meurt , dit saint Augustin : Pœnitentia quœ ab infirmo petilur infirma est ; pœnitentia quœ à morientc petitur, timeo ne et ipsa moriatur; la pénitence qui se fait en l'infirmité de la vieillesse, est infirme, faible, languissante et incapable de produire des fruits d'une vraie conversion. Ce que vous n'avez pas amassé quand vous étiez jeune, comment le pourrez-vous posséder et en jouir en votre vieillesse, dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage? Comment pourrez-vous pratiquer les vertus dont vous n'avez pas acquis les habitudes, ni les dispositions en votre jeunesse : Quœ in juventute tuà non congregasti, quomodo in senectute tuâ invenies (Eccl. 25, 5).
VI. Toutes les fois que Dieu promet par ses prophètes grâce et rémission des péchés à notre conversion , c'est à condition qu'elle sera suivie de l'observance de ses commandements , et de la pratique des bonnes œuvres , et des fruits dignes de pénitence : il dit en Ezéchiel : Je vous donnerai un esprit nouveau , et un cœur nouveau, et je ferai que vous pratiquiez mes commandements, que vous gardiez mes lois et que vous travailliez. 11 en avait dit autant au chap. 18 et par Isaïe : Nettoyez-vous, cessez de mal faire, apprenez à faire le bien, secourez les oppressés, les veuves et les orphelins, et vos péchés seront effacés. Et comment le pourrez-vous faire en la vieillesse , quand vous n'aurez ni loisir, ni santé, ni vigueur d'esprit, ni force de corps pour le faire? Que dites-vous d'un messager qui devrait aller à Paris, et y porter grande quantité de bagage, et qui aura pour cet effet trois bêles de charge, deux bons chevaux , jeunes , grands, forts, éveillés; il a aussi une vieille haridelle , lasse , usée, maigre, défaite, et laissant aller à vide les deux bons chevaux, s'il mettait tout le bagage sur cette pauvre vieille bête, et que cela fût cause qu'il demeurât en chemin, et ne pût arrivera Paris au jour qui lui était marqué, n'aurait-il pas perdu le jugement? Oui, sans doute, et vous encore plus : vous devez aller au ciel , chargé du fardeau de la pénitence; vous avez trois âges pour cet effet : la jeunesse, la virilité , la vieillesse; les deux premiers sont forts , vigoureux , propres à porter la charge ; la vieillesse est caduque, faible, pesante, incommodée , maladive ; vous laissez la jeunesse et la virilité vides et inutiles, et vous réservez le travail de la pénitence, la rigueur des austérités et mortifications pour la vieillesse, quand vous serez déjà assez chargé des incommodités de la vieillesse même.
"VII. Vous me direz que ce n'est pas votre intention d'attendre si tard , que vous ne voulez pas remettre cette affaire à la dernière maladie, ni à l'arrière saison de votre âge; que vous la voulez faire dans quelque temps , mais que rien ne presse pour maintenant. Et saint Paul vous dit, que cette œuvre ne dépend pas seulement, ni principalement de votre volonté ni de votre diligence , mais de la miséricorde de Dieu, et même vous ne la pouvez vouloir, vous ne la pouvez demander, vous ne pouvez avoir la pensée de la demander sans la miséricorde de Dieu : Non est volentis, neque currentis, scd miserentis Dei (Rom. 9, 16); Deus operatur in vobis velle (Philip. 2, 13); Non sumus sufficientes cogitare aliquid ex nobis (2. Cor. 3, 5). Et Judith vous dira ce qu'elle disait aux prêtres de