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Béthulie : Vous voulez vous mettre au-dessus de Dieu, lui prescrire le temps et la saison de faire miséricorde : Posuistis tempus miserationis Domini (Judit. 8, 13); vous voulez qu'il s'ajuste et s'accommode à votre caprice; ce n'est pas gagner ses bonnes grâces, c'est irriter sa colère. Et le même saint Paul vous exhorte affectueusement de ne pas refuser la grâce de Dieu quand il vous la présente : Exhortamur ne in vacuum gratiam Dei recipiatis; ait enim tempore acceplo exaudivi te (2. Cor. 6, 1), parce qu'il a dit par son prophète : Qu'il vous veut exaucer au temps propre et acceptable; ou , selon le texte d'Isaïe (49, 8): In tempore placito , au temps qu'il lui plaît et que bon lui semble.
Deuxième point. — "VIII. S'il est quelque temps propice et favorable, c'est au temps de la mission. Peut-être qu'un autre temps ne le sera pas ; si vous refusez sa grâce quand il vous la présente , peut-être qu'il vous la refusera quand vous la souhaiterez. Si vous négligez de faire une bonne confession quand vous en avez une si belle occasion , celle que vous ferez en un autre temps, très-probablement ne sera pas bonne. Car ces confessions tant différées, qui ne se font que comme à regret à Noël et à Pâques, pour l'ordinaire ne se font qu'à demi, imparfaitement, et par manière d'acquit. Elles sont défectueuses et mutilées de quelque partie : on confesse bien son péché, mais on n'en quitte pas l'affection de tout péché, ou l'on n'en quitle pas l'occasion. Et Dieu crie, par Ezéchiel : Jetez bien loin de vous toutes vos iniquités : Projicite à vobis omnes iniquitates vestras (18, 31). Notez, à vobis. Notez, omnes. Notez, projicite, procul jacite. 11 veut que vous ne quittiez pas seulement le péché, mais l'affection au péché, à vobis ; il veut que vous quittiez l'affection à tout péché , omnes; il veut que vous quittiez l'occasion , projicite.
On ne tient plus le brelan, on ne joue plus aux cartes, on ne donne plus le bal en votre maison parce qu'il est carême; mais vous espérez de le faire quand le carnaval retournera. Le péché n'est plus en votre maison, mais il est en votre affection : Projicite à vobis , non pas seulement, à domo. Quand vous vous présentez à votre confesseur, vous avez le sein, les bras et les épaules bien couverts; mais vous avez volonté de les découvrir au bal, ou en compagnie. Vous n'allez plus au cabaret pendant la semaine sainte , mais vous prétendez y aller après Pâques; vous avez quitté le péché, non pas l'affection au péché. De quoi sert d'aller par quatre chemins avec Dieu, comme s'il ne sondait pas notre cœur, et n'en découvrait pas les plis et replis. Votre pénitence est fausse, si vous ne quittez l'attachement au péché , et à tout péché : Omnes iniquitates.
IX. Quand un vaisseau fait eau de tous côtés, pour avoir reçu dix ou douze coups de canon, ce n'est pas assez de boucher cinq ou six trous, ni sept, ni huit : s'il en reste un seul à boucher, il reçoit l'eau et vous fait coulera fond. Encore que vous ayez renoncé à dix , à douze, à vingt péchés mortels, votre âme est en état de damnation, et votre confession inutile, si vous gardez la rancune contre une seule personne; si vous ne payez vos dettes, le
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pouvant faire; si vous retenez injustement le bien d'autrui ; si vous ne quittez tout péché sans exception.
X. Et non-seulement le péché, mais l'occasion , qui en est la mère et la tutrice. Si vous ne chassez de votre logis cette coquine, si vous ne sortez de la maison en laquelle on vous fait tomber de temps en temps en quelque péché. Et ne me dites pas : Il y a trois semaines, il y a trois mois que je n'y tombe plus, grâces à Dieu. Quand il y aurait trois ans, quand il y en aurait trente, quand il y en aurait trois cents, quand vous n'auriez jamais péché, étant en l'occasion vous êtes en danger, et vous la quitterez si vous êtes sage. Voulez- vous que je vous le montre : vous n'êtes pas plus innocent, plus saint, plus assuré et établi en la vertu qu'un prophète Hénoch. Il était prophète, l'apôtre saint Jude le dit; saint Paul loue l'excellence de sa foi (Heb. 11, 15); la Genèse loue sa piété et crainte de Dieu (Gen. 5, 24) ; le Sage dit qu'il était agréable à Dieu et son bien-aimé. Il avait persévéré en grande innocence et sainteté de vie une année d'an, c'est-à-dire autant d'années que l'an a de jours, trois cent soixante-cinq ans. C'est beaucoup, et toutefois, parce qu'il était parmi des gens qui ne valaient rien, il courait risque de son salut. Il était en danger de tomber en péché , non en des péchés d'ignorance ou de fragilité, mais en des péchés de malice ; et en si grand danger, que, pour l'en affranchir, il fallut le retirer promptement de ce monde.
Ce n'est pas moi qui le dis , c'est le Saint-Esprit. Il était agréable à Dieu , dit le texte sacré, et pour cela Dieu se hâta de le retirer du milieu des iniquités : il fut enlevé de ce monde , de peur que la malice ne pervertît son esprit : Vivens inter peccatores translatas est , raptus est ne malitia mutaret intellectum ejns, placita erat Deo, anima illius properavit educere illum de rnedio iniquilatum (Sap. 40). Et vous, qui êtes fragile comme du verre , vous qui êtes inconstant comme un roseau, vous qui avez si souvent expérimenté votre faiblesse, vous qui êtes tombé tant de fois, qui avez tant offensé Dieu , vous penserez être sans danger au milieu de l'occasion , parce qu'il y a deux ou trois ans que vous vous contenez je ne sais comment : c'est que la malice n'a pas seulement perverti votre volonté, mais elle a encore altéré votre jugement : Malitia mutavit intellectum tuum.
Troisième point. — XI. En la défaite des Amalécites et autres infidèles, que le peuple de Dieu détruisait pour entrer en la terre de promesse, on employait le fer et le feu. C'était une figure qui nous apprenait que , pour nous acheminer au ciel de promission , et défaire nos péchés qui nous en empêchent l'entrée, il ne faut pas seulement nous servir du fer de la crainte servile et mercenaire, il y faut employer le feu de l'amour de Dieu.
XII. Celui qui n'accomplit un commandement que par la seule crainte, il ne l'accomplit pas comme il doit ; et partant , il ne l'accomplit pas , dit le pape Grégoire IX 4. La vraie repentance, même
' Qui solo timoré prseceptum facit , aliter quàm débet facit , et ideo jàiE non facit (Cap. Qui ex timoré in décret., lib. Greg. noni).
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imparfaite, qui nous dispose à recevoir la grâce divine , doit être un don de Dieu et un mouvement du Saint-Esprit, dit le concile de Trente. Elle doit être surnaturelle , disent les théologiens , c'est-à-dire au delà de tous les efforts et activités de la nature. Or, craindre d'être brûlé, c'est chose fort naturelle; les hérétiques mêmes peuvent avoir celte crainte : donc elle seule ne suffit pas à la vraie et parfaite pénitence. Et quand le même concile, au même lieu , dit que la crainte de la géhenne nous dispose à recevoir la grâce de Dieu, il ne l'entend pas de cette crainte naturelle, servile et mercenaire, mais de la crainte initiale, de la crainte qui nous fait appréhender la damnation, parce qu'on y est séparé do Dieu; de la crainte qui ne nous retire pas seulement du péché, mais de l'affection au péché.
XIII. Car il faut bien retenir cette belle parole de saint Augustin : Que vous n'êtes jamais assuré d'avoir la vraie pénitence, si la haine du péché et l'amour de Dieu n'est en votre cœur. Or, quand vous ne cessez de mal faire que par la seule crainte servile, la haine du péché, ni l'amour de Dieu n'est pas en votre cœur, dit le même saint Augustin. Cette crainte d'esclave et de forçat fait que l'action criminelle ne se produit pas à l'extérieur; mais elle n'empêche pas que la mauvaise affection ne soit en l'intérieur. La main s'abstient de commettre le péché, mais le cœur ne s'abstient pas de l'aimer : c'est saint Augustin qui parle ainsi. Et, pour montrer qu'il ne l'entend pas seulement de la crainte des peines temporelles , mais des éternelles, il dit ailleurs : Si, par la crainte de l'enfer, vous vous abstenez du péché, vous montrez que vous avez la foi, puisque vous croyez le jugement de Dieu ; je me réjouis de votre foi , mais je crainsfort que la malice ne soit encore en votre cœur *. Ce qu'il explique avec bonne grâce par une belle comparaison.
XIV. Voilà un loup qui sort de la forêt, à dessein de dérober une brebis, et en faire curée. Quand il approche de la bergerie, il entend les chiens qui aboient, il voit le berger qui veille sur son troupeau, et qui a la houlette en main; il ne fait point de mal, mais il s'en retourne sur ses pas tout tremblant. Ne seriez-vous pas bien simple si vous disiez : Voilà une bête bien changée ; ce n'est plus un loup, c'est un mouton; il n'a point fait de mal en la bergerie non plus qu'un petit agneau? Non, non, il est le même qu'il était, encore qu'il ait une contenance tout autre, et qu'il fasse des pas tout contraires; il est venu frémissant de rage, il s'en rêva tout tremblant de crainte; sa disposition est un peu changée, non pas sa nature et son inclination. Il était loup quand il est venu , il est encore loup quand il s'en retourne ; il était loup quand il frémissait de rage, il est encore loup quand il frémit de crainte 2. Application : vous étiez un voleur, une sangsue de palais, un pourceau
1 Pœnitentiam certam non facit nisi odium peccati et amor Dei (Aug., serm. 7. de temp.). Times ardere , noli peccare; non agitur foris negotium cupiditatis, ipsa tamen cupiditas intùsest hoslis (S. Aug.,ep. 144. ad Anast.). Audeo dicere, si timoré géhenne non facis malum, est quidem in te fides quia credis futurum Dei judicium , gaudeo Gdei tuae , sed timeo malitiai tuas (Aug., serm. 4 9. de verbis apostoli).
2 Numquid quia ovem non tulit , ideo lupus venit et ovis rediit , lupus ve-
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d'épicure ; vous entendez les prédicateurs qui vous menacent de l'enfer, qui vous remontrent la longueur de l'éternité malheureuse; vous craignez le feu et les autres supplices, parce que vous êtes plein d'amour-propre; vous vous retirez du péché par appréhension de la vengeance de Dieu , ou de la justice des hommes ; mais au fond vous voudriez que la justice et les juges, et les prédicateurs fussent bien loin, parce qu'ils vous empêchent de vous gorger sans remords, et de jouir à votre aise des biens et des voluptés sensuelles.
XV. Pour donc jouer au plus sûr en un sujet de si grande importance, où il s'agit de votre éternité , quand vous voulez faire une confession générale, ou autre confession après des péchés mortels, excitez en votre cœur, non-seulement la crainte de Dieu, mais aussi son amour; à cet effet, retirez-vous de temps en temps en votre cabinet, prosternez-vous en la présence de Dieu ; demandezlui son amour, du plus profond de votre cœur, et de toute l'étendue de votre àme, avec grande humilité et ferveur; prenez en main le Supplément de Grenade, ou les Con fessions de saint Augustin, ses Méditations ou ses Soliloques. Considérez la sublimité et grandeur de la majesté de Dieu , l'excellence de ses perfections , les bénéfices qu'il vous a faits, les obligations que vous lui avez; le grand sujet que nous avons de l'aimer de tout notre cœur, le grand mal que c'est de l'offenser ; et pendant quelques jours avant votre confession , soupirez après lui , disant souvent en votre cœur : Mon Dieu , ayez pitié de moi; mon Dieu, donnez-moi votre amour. Et afin d'obtenir de Dieu miséricorde, exercez-la envers les hommes; donnez des aumônes à cette intention, faites comme Zachée. Le Sauveur lui dit : Zachée, descendez promptement ; et lui, sans délai, il descendit du lieu où il était, et reçut le Sauveur joyeusement. Voilà un rare exemple d'une vraie pénitence : At ille festinans descendit et suscepit illum , gaudens : ecce dimidium bonorum rneorum do pauperibus (Luc. 19) , et un abrégé de tout mon discours, faites comme lui.
Conclusion. — Festinans descende. Hàtez-vous de faire pénitence, n'attendez pas l'heure de la mort; la pénitence vous sera alors quasi comme impossible. N'attendez pas la vieillesse; la pénitence sera alors stérile et inutile. N'attendez pas le temps à venir ; elle vous sera plus difficile. N'attendez pas l'heure de la mort. Non est in morte qui memorsit tuî. N'attendez pas la vieillesse : Adolescens juxtà viam suam etiam cùm senuerit nonrecedet ab éd. N'attendez pas le temps à venir : Qui non est hodiè, cras minus aptus erit.
N'attendez pas la mort, c'est la pénitence des réprouvés. N'attendez pas la vieillesse, c'est la pénitence des obstinés. N'attendez pas le temps à venir, c'est la pénitence des mal avisés. Festinans descende ; ne différez pas d'un seul jour, d'une heure ni d'un moment. Plus vous ditférez, plus vous perdez le mérite des bonnes œuvres que vous faites , et vous privez Dieu de la gloire et de l'honneur
nit fremens , lupus redit tremens ; lupus tamen est fremens et tremens (S. Aug., Serm. 4 9. de verb. apost.)
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qu'il en recevrait; vous déméritez toutes ses grâces, vous méritez sa colère, vous attirez sur vous sa vengeance, vous êtes plus longtemps en état d'inimitié contre lui, et c'est un mal effroyable d'être en cet état un seul moment.
Festinans descendit. Descendez comme Zachée, abaissez- vous , humiliez-vous ; quittez cet orgueil , cette arrogance, celte ambition, cette humeur altière et impérieuse. Remarquez que la principale cause pourquoi vous ne quiltez pas le péché, ou l'occasion, ou l'affection du péché, c'est que vous ne voulez pas descendre, vous ne voulez pas vous humilier, vous ne voulez pas vous réconcilier à votre ennemi, le rechercher d'amitié, parce que vous dites : Il s'en tiendrait fier, il me braverait, il aurait le dessus; il est le plus jeune, je suis de plus haute qualité. Vous ne voulez pas résigner ce bénéfice, vendre cet office dont vous êtes incapable, sortir de cette maison , parce que vous dites : Qu'en dira-t-on? qu'en pensera-t-on? on me méprisera? Je ne ferai plus rien ; tel m'adore maintenant, qui se moquera de moi. Vous ne voulez pas quitter ce procès injuste, rendre ce bien d'autrui, restituer cet héritage qui ne vous appartient pas; il me faudrait déchoir de mon état : Festinans descende, descende. Suscepit illum gaudens. Faites, non pas par crainte de forçat, non à regret et demi cœur; mais joyeusement, de bonne volonté, cordialement pour l'amour de Dieu. C'est la graisse de la victime, c'est la moelle du sacrifice; c'est ce que Dieu regarde et accepte avec plus d'agrément et de complaisance : Holocausta medullata offeram tibi. Pax hominibus bonse voluntatis. Hilarem datorem diligit Deus. Nous ne pouvons rien de tout ceci , si le Fils de Dieu ne daigne nous regarder, comme il regarda Zachée. Disons-lui donc avec humilité : Infirmitatem nostram respice omnipotens Deus , et ad convertendum nos dexteram tvse majestatis extende. Grand Dieu! voyez notre fragilité, notre faiblesse et infirmité. Nous ne pouvons rien de nous-mêmes, que tomber au péché et au néant d'où nous sommes tirés; c'est à vous seul de nous en retirer, c'est un effet digne de votre puissance, un effort de votre bras tout-puissant; comme vous l'avez employé à nous retirer de la poussière et du néant où nous étions, daignez encore l'employer à nous relever de la fondrière et abîme du péché. Par Jésus votre Fils Notre Seigneur, qui vit et règne avec vous, en tous les siècles des siècles. Amen.