‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 18 sur 85 · SERMON X · texte numérisé non relu

SERMON X

DES TROIS AUTRES MARQUES DE LA FAUSSE PÉNITENCE, A SAVOIR, QU'ELLE EST TOUT EXTÉRIEURE, STÉRILE ET INCONSTANTE.

Convertimini ad me in toto corde vestro. Convertissez-vous à moi de tout votre cœur. (Joël, 2.)

Hier, nous considérions les trois premières propriétés et marques de la fausse pénitence; aujourd'hui nous avons à considérer les trois autres. Savoir, qu'elle est, en premier lieu , tout extérieure ; secondement , stérile et inféconde ; en troisième lieu , in-

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constante. Ce seront les trois points de ce discours. La vraie pénitence est appelée, par les saints Pères, une seconde planche après Je naufrage; et vous êtes tous les jours surnommée en l'Eglise, Etoile de la mer, ô sainte Vierge ! parce que les pauvres âmes chrétiennes qui, ayant fait débris de leur salut par le péché, et se réfugiant à la pénitence, ne peuvent arriver à bon port, si elles ne vous regardent toujours comme leur chère Tramontane ; si vous ne les favorisez des rayons de votre lumière, que nous implorons en vous saluant. Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

Exordilm. — I. Scepè mens nostra nos decipit. — II. Sed prœcipuè cireà pœnitentiam.

I. Punctum. — III. Falsa pœnitentia est tota exterior, et hoc probatur. 1. Scripturâ. — IV. 2. Patribus. — V.3. Ratione. — VI. 4. Comparatione.

II. Punctum. — VII. Falsa pœnitentia est sterilis probatur. 1. Scripturâ. — VIII. S. Patribus. — IX. 3, Ratione. — X. 4. Comparatione.

III. Punctum. — XI. Falsa pœnitentia est inconstans , et hoc probatur. 1. Scripturâ. — XII. 2. Patribus. — XIII. 3. Ratione. — XIV. 4. Comparationibus.

Conclusio. — Per exhortationem evitandam dubiam et incertain pœnitentiam.

Exorde. — I. Judica me Deus , et discerne causam meam : ab homine iniquo et doloso erue me (Psal. 42). Mon Dieu , je vous supplie de me faire justice; prenez s'il vous plaît, ma cause en main , et me délivrez des oppressions de l'homme injuste et cauteleux. C'est ainsi qu'en toute l'Eglise , les prêtres commencent la prière du trèssaint, très-adorable et très-redoutable sacrifice. Si vous demandez à tous ceux qui disent ces paroles : Avez-vous beaucoup d'ennemis? plusieurs vous répondront : Point du tout, grâces à Dieu. Comme je ne veux de mal à personne, je crois aussi que personne ne me yeut mal en ce monde. De qui parlez-vous donc, quand vous dites : Ab homine iniquo et doloso erue me? Cela ne s'entend pas du diable , car vous dites : Ab homine , et le diable n'est pas homme. Voulezvous savoir de qui je parle, quand je fais cette prière? c'est de moi-même, et non d'aucun autre. Tl n'y a personne au monde qui soit si adroit, subtil, rusé et cauteleux à me séduire, que moimême.

On dit que les deux plus célèbres et plus habiles peintres de l'antiquité, Zeuxis et Appelles, étaient en contention, et avaient fait une partie à qui emporterait la palme, et serait jugé plus adroit à bien représenter quelque chose. Zeuxis contrefit si naïvement une grappe de raisin, que les oiseaux y étaient trompés, et les venaient becqueter. Appelles ne peignit qu'un rideau , mais avec tant d'artifice , que Zeuxis même s'y trouva trompé. Car étant venu pour voir l'ouvrage de son compétiteur, il lui dit brusquement : Tirez ce rideau, si vous voulez qu'on voie votre peinture. Et lors chacun adjugea la victoire à Appelles, parce, disait-on, que Zeuxis n'avait trompé que des oiseaux, au lieu qu'Appelles avait trompé un homme, et un homme du métier. Notre amour-propre est encore plus industrieux que tout cela, il contrefait si ingénieusement les vertus et les bonnes dispositions, qu'il ne trompe pas des oiseaux qui n'ont pas d'esprit. Il ne trompe pas seulement les hommes qui en ont beaucoup ; mais il nous trompe encore nous-mêmes : nous ,

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dis-je , qui , en ce qui nous concerne, pensons avoir plus d'esprit qu'aucun autre. Le cœur de l'homme est fourbe et cauteleux tout ce qui se peut, dit le prophète Jérémie; il a tant de plis et replis, tant de détours et de labyrinthes, qu'il ne se connaît pas soi-même; il n'y a que Dieu seul qui le puisse connaître. Il arrive souvent que notre esprit se flatte et se trompe soi-même, dit saint Grégoire , et ce qui nage en la surface de la pensée est tout à fait différent de ce qui est caché au fond et au centre de l'intention *. Nous prenons souvent de fausses lueurs pour de véritables lumières, et des résolutions imaginaires pour des vertus solides et parfaites.

IL Or, il n'est point de sujet où notre cœur nous trompe si souvent, si finement, si dangereusement que sur le sujet de la pénitence. Pour ce, l'Eglise demandant à Dieu cette vertu en ses dévotions publiques, ne demande pas une pénitence telle quelle : mais sachant qu'il y en a une qui est fausse, trompeuse , affectée , elle demande la vraie pénitence, qui , seule , est utile au salut : Ut ad veram pœnîtentiam nos perducere digneris. Nous pouvons reconnaître la fausse pénitence par les trois marques et propriétés qu'on a coutume de remarquer en toutes les choses fausses. Premièrement, elles n'ont point de fond, rien d'intérieur ni de solide; elles sont tout extérieures, creuses et apparentes : un faux visage n'a que le masque et la figure extérieure. En second lieu, les choses fausses ne sont rien , ne produisent rien , n'ont point d'action ni de propre mouvement. Un fantôme qui est un faux homme, sera toute une année au milieu d'un jardin , sans faire de soi la moindre action. Un faux arbre, un arbre en peinture ne produit ni fleurs, ni feuilles, ni fruits. En troisième lieu, les choses fausses et apparentes ne sont pas de durée, comme sont les vraies et solides. Les couleurs qu'on voit en l'iris ou arc-en-ciel, n'étant vraies couleurs, disparaissent à moins de rien. Un roi de fève ou de théâtre, étant un faux roi, n'a qu'un jour ou demi-jour de règne. Ce sont les trois qualités de la fausse pénitence.

Première partie. — III. Elle est tout extérieure, elle n'a que le masque et écorce de la vertu, elle ne se soucie point de réformer ou changer l'intérieur. C'est la plainte que Dieu en faisait autrefois par ses prophètes ; c'est le reproche que le Sauveur en a fait dans l'Evangile , disant par Jérémie : L'âme pécheresse n'est point retournée à moi sincèrement et de tout son cœur, mais trompeusement, et par grimace : Non est reversa prevaricatrix in toto corde suo , sed in mendatio (Jerem. 3). Et le Sauveur, parlant aux Scribes et Pharisiens, les reprenait avec aigreur et malédiction de ce qu'ils nettoyaient avec grand soin le dehors du vaisseau et laissaient le dedans tout souillé d'ambition, envie, avarice el autres actions criminelles : Vœ vobls qui mendatis quod de forts est calicis (Matth. 32, 25). Il en est de même à présent; il n'y eut jamais

1 Saepe sibi de se mens ipsa mentitur, fitque ut aliud in intimis intentio supprimai, et aliud tractantis animo superficies cogitationis ostendat (Greg. 4 . In pastor, part. 1 , c. 9).

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tant de piété extérieure, tant de confréries, de communions, de confessions, de pénitences apparentes ; mais au dedans, on est aussi plein d'amour de soi-même, attaché à ses propres intérêts, idolâtre des grandeurs du monde ; échauffé après les biens de la terre , sensible aux moindres injures, endurci à ne pardonner pas les offenses, que si on était Iroquois ou Arabe.

IV. De quoi sert d'entendre la confession de cet homme , dit le clergé de Rome à saint Cyprien , de quoi sert de lui donner l'absolution, lui permettre la communion, si vous le laissez dans ses mauvaises dispositions intérieures, en sa vanité, cupidité, rage d'envie, esprit de vengeance et autres vices cachés (Epist. 31. inter Cypriani opéra novae edit.) : Hoc non est curare, sed si verum dïcere volumus, occidere.

C'est faire comme les empiriques , qui appliquent l'emplâtre sur un ulcère , au lieu d'y appliquer le fer pour en ôter la chair pourrie; ils couvrent la plaie, mais ils ne la guérissent pas ; au contraire, ils sont cause que la grangrène s'y met, et font mourir le malade. C'est ce qui fait gémir les Pères du Concile de Latran tenu sous Innocent II. Vous diriez qu'ils étaient en ce temps , et qu'ils voyaient ce que nous voyons. Entre autres abus , disent-ils , il y en a un qui trouble grandement la sainte Eglise, c'est la fausse pénitence : et pourtant nous avertissons nos confrères, les évêques et les prêtres, qu'ils ne permettent pas que les pauvres âmes des séculiers soient déçues, et traînées en enfer par de fausses pénitences'. N'est-il pas vrai que de cent confessions que vous avez entendues, vous n'avez pas eu crainte , qu'un seul pénitent ne soit déçu, qu'une seule âme ne soit traînée en enfer par une seule pénitence. Et voilà mille évêques qui disent que cela arrive souvent. Voilà le Saint-Esprit, qui par la bouche de l'Eglise, vous avertit de prendre garde que cela n'arrive pas.

V. Celui qui a commis des péchés mortels, et n'en a point fait de pénitence, s'il n'est entièrement obstiné et abandonné de Dieu, il en a des remords de conscience ; la syndérèse le tance et le tourmente, il appréhende la mort, il redoute le jugement de Dieu. Si le ciel tonne sur sa tête , si la terre tremble sous ses pieds , si une maladie lui arrive , il est touché de componction ; mais ces pénitences plâtrées vous flattent par une fausse opinion d'avoir obtenu pardon , vous ôtent toute appréhension , apaisent les reproches de la syndérèse , vous donnent une fausse tranquillité, et vaine assurance de votre salut :car si le cœur n'est véritablement converti, les humiliations extérieures , les confessions de bouche, les frappements d'estomac, les soupirs et gémissements, sont pures cérémonies et tromperies de l'esprit malin, ou de notre esprit, qui nous donne le change, et nous amuse, par le masque de cette conversion apparente ; c'est comme Satil au regard de David.

VI. Satil persécutait David à feu et à sang, et ce, sans autre sujet

* Inter caetera unum est quod sanctam maxime perturbât Ecclesiam , falsa scilicet pœnitentia : ideireb confratres nostros et presbyteros admonemus, ne falsis pœnitentiis laicorum animas decipi et in infernum pertrahi patiantur. (Concil. Lat., can. 2.)

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que de pure jalousie. Il le cherchait à mort jusqu'au fond du désert, êtes lieux plus inaccessibles. David fuyant cette persécution, se retira un jour avec ses gens en une caverne du désert. Saiil ne sachant pas qu'il y fut, y entra aussi pour quelque nécessité; les gens de David lui dirent tout doucement : Monseigneur, c'est aujourd'hui, que Dieu a mis votre ennemi entre vos mains, il ne tient qu'à vous de le tuer par le droit d'une juste défense, servezvous de l'occasion. Je m'en garderai bien, leur dit-il, il est l'oint du Seigneur, il n'est jamais permis d'attenter à la personne des rois. Il se contenta de lui couper par derrière un petit bout de sa casaque. Quand tous deux furent sortis de cette grotte, David s'éloignant un peu, s'écria : Sire , voyez que ceux qui font croire que j'ai conspiré contre votre vie , sont des calomniateurs ; si je l'eusse voulu , il n'a tenu qu'à moi , en voilà des bonnes enseignes : celui qui vous a coupé le bord de votre casaque, ne pouvait-il pas aussi aisément vous passer son épée à travers le corps. Saiil , un peu adouci par cette débonnaireté, s'écria : N'est-ce pas ta voix que j'entends, mon fils, mon ami David? Véritablement je connais bien maintenant que tu n'as point de mauvaise volonté contre moi ; tu es meilleur sans comparaison , et plus homme de bien que moi; tu m'as rendu le bien pour le mal; je te poursuivais à mort, et tu m'as conservé la vie. Quiconque eût entendu ces propos et autres semblables, qu'il tint, eût dit : Yoilà Saul converti; la paix est laite, il n'y a rien de si assuré : David n'a point maintenant de meilleur ami que Saûl. Et il n'y avait rien de plus faux, Saul n'était point converti , il gardait toujours au fond du cœur ses mauvaises dispositions : l'ambition , l'envie, le désir ardent et désordonné de conserver sa couronne, et il le montra parles effets : car incontinent après , il ne laissa pas de persécuter David , et de le poursuivre à mort, comme auparavant. Ainsi, quand on prêche la Passion du Sauveur, ou que vous la méditez ; que vous êtes aux pieds du prêtre, ou que vous entendez une prédication un peu pathétique; vous avez je ne sais quel attendrissement, qui ôpreint quelques larmes de vos yeux et vous fait soupirer, mais ce sont des larmes mensongères : Lacrymulx doctx mentiri (Bern.) , et des fourberies du diable, ou de la nature; s'il y reste en l'arrière-boulique , et au centre de votre cœur quelque inimitié contre le prochain, quelque volonté de retenir son bien, ou de plaider injustement, ou de retourner aux débauches, aux cabarets, au brelan, aux vanités et folies du monde, votre pénitence extérieure n'est que mensonge devant Dieu : Linguà suà mentiti sunt ei : cor autem corum non erat rectum cum eo.

Deuxième point. — VII. Il ne faut pas aussi d'autre côté tomber en l'erreur de ceux qui se disent être bien convertis et vrais pénitents, mais que leur repentance est tout intérieure , et qu'elle ne laisse d'être grande, encore qu'elle ne se produise pas au dehors. En saint Matthieu , chap. 21 , le Fils de Dieu allant en Bélhanie en Jérusalem, et étant pressé de la faim, s'approche d'un figuier qui était sur le chemin, et n'y trouvant point de figues, mais seulement de belles feuilles, il lui donna sa malédiction. Le figuier, en

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l'Ecriture, est le symbole de la pénitence, dit saint Grégoire ' : car comme nos premiers parents ayant offensé Dieu, et entendant sa voix, se cachèrent sous un figuier, ainsi la seule pénitence nous peut mettre à couvert des traits de la justice de Dieu. La faim qui presse le Fils de Dieu, c'est le désir qu'il a que les pécheurs se convertissent, et fassent pénitence. Il le disait à ses Apôtres quand il convertit la Samaritaine, en saint Jean chap. 4 : Si en notre pénitence, il ne trouve que des feuilles, et non pas des fruits; au lieu de l'agréer, il la réprouve. Ces confessions affectées, cet appareil de belles paroles, ces promesses à perte de vue : Je restituerai , je sortirai de la maison, sont de belles feuilles. Dieu ne se contente pas de cette verdure, il veut des fruits, des effets et de bonnes œuvres : Idcircô omnis confessio peccatorum recipitur, ut fructus pœnitentix subsequatur, dit saint Grégoire au même lieu.

Si vous demandez à saint Paul quels sont les fruits que cet arbre de la Pénitence doit produire, il répond , écrivant aux Corinthiens, que c'est un grand soin de notre salut, une sainte indignation contre le péché, une crainte et appréhension des jugements de Dieu , un grand désir de lui être agréable, un zèle ardent de sa gloire, un esprit de vengeance contre nous-mêmes , pour punir en nous l'offense de Dieu : Eccc enim îwc ipsum secundùm Deum contristari vos, quantam in vobis opéra tur sollicitudinem; defensionem, indignationem , timorem, desiderium, scmulaiionem , vindiclam (2. Cor., 11)1

VIII. Si vous demandez à saint Chrysostome, quels sont ces fruits , il répond : C'est de pratiquer des vertus toutes contraires aux crimes que vous avez commis; par exemple, vous avez usurpé le bien d'autrui, ne vous contentez pas de le restituer; mais donnez libéralement du vôtre. Vous vous êtes vautré dans le bourbier des voluptés sensuelles, privez-vous des délices qui ne sont pas défendues. Vous avez offensé le prochain ou d'oeuvre ou de parole, rendez le bien pour le mal à ceux qui vous désobligent. Vous avez été adonné au cabaret et à l'ivrognerie, adonnez-vous à l'abstinence et au jeûne 2. Si vous demandez à saint Pacian quels sont ces fruits dignes de pénitence, il répond que ce sont les mortifications de la chair, le retranchement des plaisirs et des divertissements du monde , la perte des biens temporels qu'on distribue en aumônes, et les travaux de la vie 3. Si vous demandez à saint Augustin quels sont ces fruits? Il répond que ce sont des pensées

1 Ideo Dominus arborem foliis decoram fructu sterilem, maledixit, quia confessionis ornatum non recipit sine fructu afflictionis, etc. (Greg., lib., 6. in i. Reg. cap. 15).

2 Facite fructus pœnitentiœ : Quomodb inquis id faciemus? si utique peccatis ad versa faciamus. Verbi gratiâ, aliéna rapuisli? Incipedonare jàm propria ; fornicatus es, à legitimo usu te suspende conjugii : injuriam vel opère cuiquam, vel sermone fecisti ; refer benedictionis verba conviciis, et percutientes te , nunc etiam beneficiis placere contende : deliciis antè et temulentia diffluebas, jejunio et aquae potu utrumque compensa (Chrys., Hom. 40, in Math, sub finem).

3 Detrimenta carnis , damna laetitiae , damna patrimonii , vitœ labores , sunt propriè actus pœnitentium (S. Pacian, Epist. 31).

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et des résolutions de vengeance que le pénitent conçoit contre soimême, voulant exercer sur soi une grande sévérité, afln d'engager le bon Dieu à exercer envers lui sa miséricorde '.

IX. La raison de ceci est évidente en théologie. La pénitence est un surgeon de la justice, seconde vertu cardinale, dit saint Thomas ; la justice est une volonté sincère et constante de rendre à chacun ce qu'on lui doit, dit Justinien : la pénitence donc est une vraie volonté de restituer à Dieu l'honneur que nous lui avons été , et de satisfaire à sa justice pour les offenses que nous lui avons faites par le péché. Or, une volonté n'est pas estimée vraie et sincère, si elle ne vient aux effets, quand elle en a le pouvoir; et c'est une erreur grossière des calvinistes, qui disent que la pénitence n'est autre chose qu'une résipiscence, et que toute sa perfection consiste à nous retirer de notre mauvaise vie, et cesser de pécher. Cela est nécessaire; mais il ne suffit pas.

X. Saint Grégoire dit fort bien (Part. 3, pastor. Adam, 31): La main n'efface pas ce qu'elle a écrit en cessant d'écrire; la langue qui s'est répandue en injures ne satisfait pas en se taisant. Celui qui s'est endetté, ne s'acquitte pas en cessant de faire de nouvelles dettes. Pour guérir une plaie, ce n'est pas assez d'en arracher la flèche, il y faut appliquer des médicaments et un bandage, dit saint Chrysostome (Homil. 40, in Matth.). Et pour reprendre notre première comparaison, le Sauveur ne dit pas seulement qu'un bon arbre ne porte pas de mauvais fruits ; mais il ajoute qu'il fait de bons fruits, et que c'est par ce moyen qu'on doit connaître s'il est bon. Si notre pénitence n'est de" cette qualité, elle est stérile, comme ce figuier auprès de Béthanie; elle est maudite du Sauveur, et , par cette malédiction , elle se sèche soudain , comme ce figuier.

Troisième point. — XI. C'est la troisième propriété de la fausse pénitence, qu'elle est éphémère, journalière, inconstante. Le Fils de Dieu dit en l'Evangile, que tout arbre qui n'est planté de la main de son Père sera bientôt arraché. Ce n'est pas Dieu qui a planté en votre cœur cette pénitence fausse et contrefaite, c'est l'amour-propre ou l'esprit de vanité, ou autre mauvaise disposition ; pour ce, elle n'est pas de durée. Pensez-vous que cette vie, qui est tissue et bigarrée de vices et d'amendements apparents, soit une vie de chrétiens? Il est à craindre que ces confessions, après lesquelles on retombe incontinent au même péché, et puis on se confesse et on retombe, et on se reconfesse, il est à craindre, dis-je, que ces confessions ne soient pas bonnes et salutaires, ce sont des amusements.

XII. Autrement, comme dit Tertullien , et saint Pacian, le sacrement de pénitence serait l'opprobre du christianisme; l'institution de la confession diffamerait et décrierait l'Eglise ; les infidèles diraient que la religion chrétienne donne sauf-conduit et passeport aux hommes de commettre hardiment toute sorte de méchancetés, et toutes les fois qu'ils voudraient, puisqu'ils en seraient quittes

* Qui benè agit pœnitentiam suus ipse punitor est, sic oportet in se reversus ut in eum sit misericors Deus (Aug., Serm. 34, de diversis).

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pour les confesser à un prêtre, et dire quelques prières. Tant s'en faut que les vrais pénitents retournent si tôt à leur vomissement; qu'au contraire , ils sont toute leur vie dans un esprit de componction ; ils considèrent qu'ils ont offensé une Majesté infinie, et ne pouvant en avoir une repentance infinie en activité et vivacité de douleur, ils tâchent de l'avoir aussi longue en durée qu'il leur est possible; ils disent avec David : J'ai toujours devant les yeux l'objet de mon déplaisir : Dolor meus in conspectu meo semper (Psal. 37). Avec saint Paul : Ce m'est une grande tristesse, et une douleur continuelle en mon cœur : Tristitia mi/ri magna est, et continuas dolor cordi meo (Rom. 9, 2). Avec Jérémie : Je pleurerai jour et nuit, et je demanderai à Dieu pour cet efiètune fontaine de larmes : Exliortatio ad vitandam incertam, et dubiam pœnitentiam.

XIII. C'est être sage de faire ainsi, non comme ces mal avisés, qui se contentent d'une petite douleur qui a effleuré leur cœur quand ils sont allés à confesse. N'est-il pas vrai qu'après que vous avez fait une confession qui vous semble bonne, vous vous tenez aussi assuré de votre salut, que si vous n'aviez jamais offensé Dieu? vous ne pensez à vous repentir de vos péchés, non plus que si vous u'en aviez jamais commis; et la repentance que vous en aviez eue, n'a pas été légitime, si elle a été dépourvue de quelque circonstance essentielle que Dieu demande, où en serez-vous? que deviendrez-vous? voyez comme on fait pour les biens temporels, en toute sorte de professions.

XIV. Si vous êtes avocat ou prédicateur, quand vous faites un plaidoyer ou harangue, vous ne vous contentez pas d'un argument pour persuader ce que vous prétendez, vous le prouvez pardiverses voies, à priori, à posteriori; par raisons, par autorité, par exemples, par expérience, afin que si une preuve ne persuade pas au juge ou aux auditeurs, une autre les convainque. Si vous êtes marchand ou mercier, vous n'avez pas en votre boutique ou en votre panier une seule sorte de denrée, mais plusieurs; du drap, de la sarge, du cadis; vous vendez des plumes, des lunettes, des couteaux, des almanachs, afin que si vous ne gagnez en l'un, vous gagniez en l'autre. Si vous êtes fermier, vous ne voulez pas prendre à ferme une terre pour un an seulement, mais pour trois ou quatre, afin que si elle est grêlée ou inféconde une année, vous vous récompensiez en l'autre. Si donc vous avez tant soit peu d'esprit et de zèle pour votre salut, puisqu'en ce sujet il y va de votre éternité, vous ne vous contenterez pas de la repentance que vous pensez avoir en votre confession, mais vous vivrez le reste de vos jours dans un esprit de contrition, et vous en ferez souvent des actes, afin que si quelques-uns sont dépourvus des conditions nécessaires, les autres suppléent à ce manquement.

Conclusion. — Nous voyons que tant de gens semblent faire pénitence, et toutefois Dieu se plaint que personne ne la fait, c'està-dire, fort peu de gens : Nullus est qui agat pœnitentiam (Jerem. 8). C'est signe que plusieurs de ceux qui la pensent faire, s'y trouveront trompés à leur grand dommage. Ce sont les choses plus excellentes qui se falsifient plus ordinairement; il n'est rien

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de si précieux que l'or, l'argent, le baume, les diamants; il n'y a rien en quoi 0:1 fasse plus de fraude. Il n'est rien de si excellent que la pénitence; il n'y a rien aussi qui se falsifie plus aisément; il n'y a quasi personne qui falsifie 1 or et l'argent que les faux monnayeurs, ni le baume que les droguistes, ni les diamants que les lapidaires; mais tous conspirent à nous flatter sur le sujet de la pénitence; le diable, le monde, et la chair. L'esprit malin dit qu'une petite larme etface tous nos crimes, qu'il ne faut qu'un peccavi, pour obtenir abolition et amnistie de tous nos péchés.

Le monde, et même quelquefois les personnes spirituelles, nous disent: Ne vous tourmentez pas, ne vous mettez point tant en peine, demeurez en repos : De propitiato peccato nolï esse sine metu (Eccles. 55). La chair et l'amour-propre nous fait dire : J'ai examiné ma conscience , j'ai confessé tous mes péchés, et accompli la pénitence imposée; je suis assuré d'être en grâce. Et le Saint- Esprit dit : Ne vous tenez jamais assuré du pardon de vos péchés; et le saint pénitent dit : Je me suis mis en peine , troublé et tourmenté pour mon pécbé : Anxiatus est super me spiritus meus , in me turbatv.m est cor meum (Ps. 42, 4). Cogitabo pro peccato meo (Ibicl. 37, 19). Et la maxime de jurisprudence dit, qu'il faut user de plus grande précaution, où il y a du péril : Ubi est periculum, ubi eau tins agendum; et quel péril plus redoutable, que de courir risque de son éternité? Nous nous fions à une pjtite larme qui procède souvent de tendresse naturelle; nous nous contentons d'une faible douleur, qui est en la surface de notre cœur, ou possible en la seule imagination; et si cette repentance se trouve insuffisante au jugement de Dieu, que deviendrons-nous?

La pénitence est un second baptême aussi nécessaire que le premier à ceux qui ont commis le péché ; et si elle se trouve invalide , comme pourrons-nous être justifiés? La pénitence est l'unique bouclier qui nous peut mettre à couvert des traits de la justice de Dieu ; si ce bouclier est de mauvaise trempe, comment éviterons-nous les carreaux de la vengeance céleste? Elle est la seule planche qui nous reste après le naufrage, si elle se trouve pourrie , comment pourrons-nous arriver à bon port? Elle est l'unique relief après la sentence de condamnation ; s'il est mal interjeté , quelle espérance d'avoir notre grâce? Elle est l'unique ressource après la perte de la vie spirituelle, si elle est défectueuse, nous tomberons en la mort éternelle. Elle est la ville de refuge pour tous les pauvres criminels ; si elle nous est interdite, à quel asile aurons-nous recours? Elle est nécessaire à salut, de nécessité de moyen; si nous en sommes privés, soit par notre faute, soit sans notre faute, notre salut est désespéré. Voulez- vous savoir si la vôtre est bonne? apprenez-le de saint Ambroise; écoutez un abrégé du sermon d'aujourd'hui et de celui d'hier ; Pœnitentem hominem dico, qui diligit quod anteneglexit, et quod mali fecerat derelinquit. Si votre pénitence est bonne, vous mépriserez ce que vous estimiez, vous estimerez ce que vous méprisiez, comme on disait à Glovis : Incende quod adorasti, adora quod incendisti. Vous jetterez au feu ces tableaux, les lettres de ce fripon, les romans et livres profanes. Vous méprisiez la lecture de Grenade , la pratique de méditation , l'examen de

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conscience, la visite des malades, les prédications; vous en serez avidement convoiteux : Pœnitentem hominem dico , qui plangit quod peccaverat, et rogat Dominum, ut non iterùm facial, quod admiserat. Si votre pénitence est bonne, vous n'aurez pas seulement un regret passager, le jour ou la veille de votre confession ; mais un déplaisir continuel en quelque lieu que vous alliez; quoi que vous fassiez, cette plaie saignera toujours , ce sentiment vous percera incessamment le cœur. J'ai offensé mon Dieu, j'ai foulé aux pieds ses commandements , j'ai fait plus d'état de mou plaisir que de sa volonté très-adorable; vous prierez Dieu qu'il vous en préserve, qu'il vous envoie plutôt mille morts que de permettre que vous retombiez.

Pœnitentem hominem dico qui diebus , ac noctibus ingemiscit , et cum Prophète dicit : Lavabo per s'mgulas noctes lectum meum lacrymis meis (Ambr., ser. 35). La nuit vous soupirerez do temps en temps ; de jour , vous gémirez en votre cœur. Hé 1 mon Dieu , pourquoi vous ai-je offensé? où étaient mon esprit et mon jugement? oh! si je fusse mort en mon enfance : Pœnitentem hominem dico quipost concupiscentiam suam non vadit et voluptatibus suis se privât. Les joies de ce monde ne vous seront plus rien, vous n'userez des créatures, qu'autant qu'il est nécessaire pour vous conserver en vie , vous vous priverez des plaisirs et récréations superflus ; vous direz : Gela est bon, pour ceux qui n'ont pas offensé Dieu, de se réjouir; non pas pour moi, qui suis criminel de lèse-majesté : cette pénitence ne peut-être un ouvrage des hommes, ce doit être un effet de la miséricorde de Dieu.

C'est pourquoi demandez- la-lui souvent et affectueusement; dites-lui souvent : Ut ad veram pœnitentiam nos perducere digneris. Il nous y conduit et dispose quelquefois par les aumônes; faites-en le plus que vous pourrez, ou des corporelles ou des spirituelles : Peccata tua eleemosynis redime. Il nous y conduit par les mortifications ; car, comme l'humiliation est un chemin à l'humilité, dit saint Bernard, ainsi les austérités et pénitences extérieures, sont des dispositions à la componction intérieure. Il nous y conduit par l'intercession des saints et par les exemples de leur vertu : Ad meliorem frugem nos miser icorditer per sanctorum suorum exempta restaurât. Réclamez leur secours dévotement, ayez en votre maison l'histoire de leur vie, lisez-la, et la faites lire à vos gens ; excitez-vous à faire pénitence à la vue de leurs austérités; si vous avez parfaitement ce second baptême, il vous remettra dans l'innocence du premier; si vous avez ce bouclier, vous vous garantirez de la colère de Dieu ; si vous avez cette planche , vous arriverez à bon port, au port de la félicité et béatitude éternelle. Amen.

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