SERMON XI
DE L'OBJET MATÉRIEL DE LA PÉNITENCE, QUI EST LE PÉCHÉ MORTEL ET LE VÉNIEL.
Pcenitentiam agite.
Faites pénitence. (Matth., 3.)
C'est avec beaucoup déraison que le Saint-Esprit, en l'Ecriture sainte, compare la justification du pécheur à l'œuvre de la création : Creati in Christo, utsimus initium aliquod creaturx ejus ; cor mundum créa in me Deus (Ephes. 2, 10; Jacob. 1, 10; Psalm. 50, 22). Car, comme en la création, Dieu exerça sa puissance sur le néant, d'où il tira la lumière et mille autres belles créatures; ainsi en la justification, la pénitence s'exerce sur le péché, qui est un néant, pour faire éclore de ces ténèbres, la belle lumière de la grâce, les sept dons du Saint-Esprit et les habitudes des vertus infuses. Puisque le saint Evangile convie à la pénitence toutes les âmes chrétiennes, et que plusieurs bonnes âmes ne commettent point de péché mortel, nous devons conclure que l'objet matériel de la pénitence n'est pas seulement le péché mortel , mais encore le véniel. Comme je vous ferai voir dans les deux parties de mon discours : ni l'un ni l'autre de ces péchés n'a été en vous , ô sainte Vierge ! et pour cela votre divin Epoux ayant comparé votre beauté à celle de la lune, craignant qu'on ne pensât que vous avez eu quelque tache comme cet astre, il compare votre splendeur à celle du soleil, et il dit qu'elle vous rend terrible aux anges des ténèbres, comme un escadron de soldats bien rangés; mais si aimable et si admirable aux anges de lumière, que l'un des plus signalés, au nom de tous , vous rendit hommage en se prosternant à yos pieds, et vous saluant par ces paroles : Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — I. Christus convertit in vasa gratise instrumenta vindictae. — II. Patet in pœnitentiâ, in quâ peccatum est niateria sacramenti et virtutis : peccatum inquam, sive mortale : in primum punctum , sive veniale, in secundum.
I. Punctum. — III. An unum peccatum mortale possit remitti sine alio? Rationes quibus videtur quod sic. — IV. Probatur quod non 1. Scripturâ. — V. 2. Patribus. — VI. 3. Responsione ad rationes contrarias. — VII. 4. Instructione.
II. Punctum. — VIII. Pœnitendum de veniali. — IX. 1. Ratione prseteriti. — X. 2. Prsesentis. — XI. 3. Futuri.
Conclusio. — XII. Rationes conglobatse pro secundo puncto. — XIII. Rationes, et instructiones pro primo.
Exorde. — I. L'un des principaux effets de la venue du Fils de Dieu au monde et des plus signalés témoignages de son amour envers les hommes, est que toutes les créatures qui étaient autrefois des instruments de mort, de vengeance et de malédiction contre nous , il en a fait des instruments de vie, de salut et de bénédiction pour nous : Convertit in vasa gratiœ, instrumenta vindicte. La justice de Dieu abîma autrefois tous les hommes sous les eaux
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vengeresses du déluge universel. Ce déluge fit mourir les pécheurs, sans en effacer le péché; mais la miséricorde de Dieu plus ingénieuse, ce semble, que la justice, a trouvé un autre déluge; un déluge admirable et salutaire, le déluge des eaux du baptême qui nettoient les péchés, conservent et sauvent les pécheurs : Salvos nos fecit per lavacrum regenerationis (Tit. 3, 5). La colère de Dieu se servit une autre fois du feu pour consumer Sodome , Gomorrhe, et les autres villes pécheresses, qui avaient corrompu leur chair. La miséricorde de Dieu se servit aussi du feu, le jour de la Pentecôte, pour envoyer le Saint-Esprit et le répandre sur toute chair : Effundam de Spiritu meo super omnem carnem (Act. 2, 17). La mort, les maladies, la pauvreté, les autres afflictions qui sont des peines du péché, peuvent devenir des sujets de mérite et des semences de gloire; si on les reçoit avec patience, agrément et résignation à la volonté de Dieu.
II. Mais ce qui est merveilleux et au delà de toute reconnaissance, c'est que le péché même, par la sagesse et bonté du Fils de Dieu , est devenu matière d'un sacrement. Il n'est rien si odieux , pernicieux, détestable , que le péché; il n'est rien de si sacré, si salutaire et souhaitable, que les sacrements de l'Eglise. Et toutefois, ô prodige! ô merveille! par la bonté du Sauveur, le péché est une partie d'un sacrement de l'Eglise : partie non accidentelle, non intégrante , mais essentielle et nécessaire au sacrement de pénitence; il en est la matière éloignée, mais absolument nécessaire à la validité du sacrement. Or, il ne peut pas être la matière de la pénitence , considérée en tant que sacrement, s'il n'est premièrement matière de la pénitence , considérée en tant que vertu; c'est-à-dire, s'il n'est le sujet et l'objet matériel de vraie repentance; ce qui s'entend de tout péché actuel, tant véniel que mortel , et je le dois montrer de ces deux sortes de péchés.
Première partie. — III. Les théologiens qui semblent douter de tout pour être mieux assurés de tout , examinent , dans leurs écoles, si une âme chrétienne peut avoir l'abolition d'un péché mortel, sans avoir pardon des autres crimes dont elle est coupable devant Dieu? Il semble qu'il n'y a point de doute : car en premier lieu, le Sauveur nous apprend que les péchés sont des dettes et des obligations qui nous engagent à la justice de Dieu; d'où vient qu'il nous met tous les jours en la bouche celte prière : Dimitte nobis débita nostra. Et qui ne sait qu'un créancier peut remettre à son débiteur une ou deux, ou plusieurs dettes sans préjudice des autres : Duo debitores erant cuidam fœneratori (Luc. 1) ? Secondement, saint Augustin, nous invitant à la componction et confession de nos fautes, nous fait cette promesse de la part de Dieu : Si agnoscis , ignoscit ; si accusas , excusât : Si vous reconnaissez vos fautes, Dieu les méconnaîtra; si vous les accusez, il vous pardonnera. Or, nous pouvons reconnaître, nous accuser et nous punir de quelques péchés, sans faire mention des autres, sans les découvrir, sans les avoir en horreur. Car, en troisième lieu, il y a grande différence entre les vertus et les vices : les vertus sont liées ensemble, elles se tiennent par la main et vont de compagnie :
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Conneœse sunt sibi et concatenatœ virtutes , dit saint Ambroise; qui en aime une, les aime toutes; qui en perd une, les. perd toutes. Il n'en est pas ainsi des péchés; ils ne sont pas enchaînés et attachés ensemble : ils sont quelquefois, non-seulement différents, mais contraires et opposés l'un à l'autre, comme la témérité à la lâcheté, l'avarice à la prodigalité. On se peut donc repentir, et par conséquent obtenir pardon d'un péché mortel , ou de deux , sans avoir la repentance et la rémission des autres.
Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, qu'il n'est pas ici question de la puissance absolue et extraordinaire de Dieu; nous ne demandons pas ici si Dieu absolument parlant , sans avoir égard au style et cours ordinaire de sa justice , et aux lois qu'il a établies, pourrait remettre un péché mortel à une âme criminelle , sans lui pardonner les autres. Terlullien, parlant des commandements de Dieu, disait que c'était témérité de disputer s'ils sont bons, s'ils sont justes et raisonnables: Audaciam exislimo de bono divini prxcepti disputare. Il en faut dire autant de sa puissance : c'est une témérité de disputer si elle peut quelque chose ; mais nous parlons ici de sa puissance ordinaire , et nous demandons s'il peut arriver que Dieu remette un péché mortel quant à la coulpe, et quant à la peine éternelle , sans effacer et pardonner les autres.
IV. Et la théologie répond que cela n'est jamais arrivé, et qu'il n'arrivera jamais. Pour cela David demandait à Dieu : Omnes iniquitates meas dele (Psal. 57). Et Dieu dit aux âmes pécheresses : Jetez bien loin de vous toutes vos prévarications. Et toutefois, comme s'il ne demandait que la défaite d'un seul péché , il dit par Jérémie : Nemo est qui agat pœnitentiam super peccato suo (Jerem. 8,6).
V. C'est que, comme dit saint Chrysostome, il y a fort peu de gens qui n'aient un péché particulier, un péché de réserve et d'habitude , un péché mignon , l'ami du cœur, qui en est l'idole et le Dieu. Idolum zeli, comme parle Ezéchiel, l'idole dont on est jaloux : péché que le sang du Sauveur ne lave point, que la confession n'efface pas, auquel les autres sacrements ne servent de rien, parce qu'on le garde toujours et au centre de l'âme; et si le prédicateur crie contre ce vice, si le confesseur le veut battre en ruine, s'il vous en veut arracher l'occasion, vous combattez avec autant d'ardeur pour lui que vous feriez, pro aris et focis; vous avez cinquante raisons pour vous défendre , cinquante sortes de prétextes et d'excuses, où vous vous retranchez et tenez bon en votre poste. Et ce qui est déplorable , tous les docteurs, tous les évoques et tous les papes ne vous feraient pas croire que vous courez risque de votre salut et de votre éternité ; car c'est vice aux uns, c'est l'avarice; aux autres, c'est le cabaret, la vanité et l'estime de soimême , ou bien l'amour déréglé de vos propres enfants , duquel saint Chrysostome dit : De quoi vous sert d'être affranchi des autres vices, si vous êtes esclave de celui-ci? Voyez un forçat de galère, il n'a qu'un pied à la chaîne; ne serait-il pas ridicule s'il disait : Me voilà en pleine liberté, je ne suis garrotté ni aux mains, ni au bras , ni au col? Non , mais vous l'êtes par un pied , et vous êtes aussi bien attaché au banc, prisonnier de galère, sujet à la
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rigueur du comité, que si vous étiez chargé de fers. Le diable ne se soucie guère que vous ne soyez pas homicide , voleur, blasphémateur ; il se contente que vous juriez de temps en temps , que vous soyez médisant, que vous possédiez injustement quelque bien d'autrui : il vous tient suffisamment par cette chaîne.
VI. Saint Thomas, rendant la raison de ceci, nous donne sujet de remarquer qu'il y a grande différence entre les dettes temporelles et les spirituelles : un créancier peut quitter une dette d'argent , sans préjudice des autres, parce que cette remise se peut faire sans aucun changement en la personne du débiteur ; mais un péché mortel ne se peut remettre, si la volonté du pécheur n'est entièrement changée que par une vraie repentance, où celui qui se repent d'un péché mortel, le fait par un mo(if pur, divin, désintéressé, parce que le péché est une offense de Dieu, qu'on aime et chérit sur toutes choses, et par conséquent, il se repent aussi de tous ses autres péchés mortels; puisqu'ils sont semblablement des offenses de Dieu, offenses très-injustes, odieuses et infinies. Ainsi, il peut bien reconnaître, accuser et condamner un péché mortel, sans accuser et condamner les autres : mais il ne peut pas s'en repentir et en avoir pardon. Et le Fils de Dieu dit toujours à l'âme pénitente en la justifiant : Omne debitum dimisi tibi; et puis comme ajoute le même saint : un péché mortel ne se remet que par l'infusion de la grâce sanctifiante : et cette grâce est opposée à toute sorte de péché mortel; elle est incompatible avec un seul, pour petit et léger qu'il nous semble; autrement un même homme pourrait être à même temps ami de Dieu et son ennemi tout ensemble , en ses bonnes grâces et en sa disgrâce , l'objet de sa bienveillance et le but de sa vengeance , ce qui est impossible.
VII. Le Docteur angélique passe bien plus avant , il nous conseille de ne nous pas contenter d'avoir la repentance de nos péchés en gros et en général, mais de tâcher de nous repentir de chacun de nos péchés en détail et en particulier. Voici de mot à mot ses propres termes1 : Pour la rémission d'un péché mortel, est requise une pénitence plus parfaite que pour le véniel , à savoir : que l'homme le déteste actuellement selon qu'il peut, et qu'il fasse diligence de se souvenir de chaque péché mortel qu'il a commis pour les détester chacun en détail. Suarez dit2 que plusieurs théologiens tiennent que c'est un commandement; et il allègue pour cette opinion saint Bonaventure , Alexandre d'Ales, Adrian, Angélus , MelchiorCanus, Dominicus Soto, Gabriel, Médina, Paludanus, Richardus, Ruardus, Silvester. Les autres docteurs qui ne sont pas de cet avis, avouent au moins sans difficulté que cette pratique est plus assurée, plus juste et plus raisonnable ; car, puisque notre volonté s'est séparée de Dieu plusieurs fois par des actes formels et
1 Exigitur ad remissionem peccati mortalis perfectior pœnitentia , ut scilicet homo actualiter peccatum mortale commissum detestetur quantum in ipso est ,ut scilicet diligentiam adhibeat ad rememorandum singula peccata mortalia ut singula detestetur (D. Th., 3 p., q. 87, art. 4). In tempore praecedente justificationem, oportet quod homo singula peccata detestetur quorum memoriam habet (D. Th., 3, 5, 42, q. 443, ad 3).
2 Suar. in 3 p., disp. 4, sect. 6.
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distincts, comme par autant de divers pas, n'est-ce pas la raison qu'elle se convertisse, et retourne à lui par autant de pas opposés ; c'est-à-dire, d'actes de regret, formels, exprès, distincts et séparés. Ensuite de cet avertissement du prophète Baruch : Sicut fuit sensus vester ut erraretis à Deo decies tantùm , iterùm convertentes requir&tis eum (Baruc. 4, 18).
Quand l'Ecriture sainte parle de la parfaite pénitence , elle ne dit pas seulement qu'il nous faut convertir à Dieu , mais qu'il faut retourner à lui : Bevertere ad nie; nolucrunt reverti à viis suisyreversi sunt (Jer. 3, 4; 15, 7, et alibi sœpè). Imaginez-vous un jeune homme qui sort de Paris, où il a son père, ses parents, ses amis et tous ses biens ; il prend les armes pour l'Espagnol , et va aux Pays- Bas. Quelque te^ps après il se ravise, il s'arrête, il quitte les armes, il perd le dessein de les porter contre le roi, il s'en retourne vers Paris. Peut-on dire pour cela : Il est de retour à Paris ? point du tout. On peut bien dire qu'il est rentré en soi-même , qu'il a changé d'intention et de dessein ; mais pour retourner à son père, il faut qu'il retourne sur ses pas, qu'il en fasse autant qu'il en avait fait pour s'éloigner de Paris; mais des pas tout contraires. Vous vous êtes éloigné de Dieu et du ciel , où est votre patrie et tout votre bien ; vous avez pris les armes contre lui , vous vous êtes mis à la solde de son ennemi, vous l'avez offensé par des crimes de diverses espèces; vous vous ravisez, vous quittez vos débauches, vous cessez de pécher : c'est quelque chose, c'est revenir à vousmême et rentrer en votre bon sens ; mais pour être parfaitement remis en grâce et en amitié avec Dieu , pour satisfaire pleinement à sa justice, il faut retourner à lui par divers actes de désaveu , de pénitence et autres vertus contraires aux crimes que vous avez commis : par des actes d'humilité contre vos arrogances , de piété contre votre indévotion, de tempérance et de mortification contre vos ivrogneries et autres dissolutions.
Deuxième point. — VIII. Lisant l'Ecriture, nous pouvons remarquer, en l'Exode, que le roi Pharaon pria instamment Moïse de délivrer sa cour et son royaume des grenouilles , des mouches et autres grands fléaux qui affligèrent l'Egypte (Exod. 8, 26); mais on ne lit point qu'il ait demandé d'être délivré des moucherons. Ainsi , plusieurs chrétiens appréhendent les péchés mortels, s'en repentent quand ils en ont commis , s'en confessent et font pénitence pour en être affranchis; mais ils ne craignent point les véniels : ils les avalent comme de l'eau, ils les commettent à douzaines, et ne se soucient point d'en être délivrés par le remède de la pénitence. Et toutefois, il importe beaucoup , je parle principalement des péchés véniels d'habitude, auxquels on a un attachement affecté, que l'on commet à dessein et de propos délibéré, ou par coutume volontaire, comme sont de tourner la tête en l'Eglise, prier Dieu bien négligemment, répondre irrévéremment à votre père et votre mère , dire des petites injures aux domestiques , perdre le temps en jeux , cajoleries ou autres actions inutiles, se plaire avec vanité aux ajustements du corps. Je dis qu'il importe beaucoup , et plus que vous ne pensez , de vous repentir
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tout de bon des péchés de cette nature, quand vous allez à confesse, et ce pour diverses raisons.
IX. Premièrement, il peut arriver, et il arrive souvent, que les péchés que vous avez commis vous semblent fort petits et légers , comme en effet ils le sont de leur chef, et par la condition de leur nature , et néanmoins ils vous rendent fort criminels devant Dieu , à cause de quelque circonstance qui les envenime et aggrave notablement. Qui aurait cru qu'Osa. eût mérité d'être frappé de mort , pour avoir touché avec un peu d'irrévérence et de témérité l'arche d'alliance (Reg. 6)? qu'Ananias et Saphira , pour avoir retenu une partie de ce qu'ils offraient par dévotion aux pieds des Apôtres (A et. 5)? qu'un pauvre prophète, pour avoir pris un repas bien sobrement chez un autre prophète, contre le commandement de Dieu (3. Reg. 13)? Saint Bonaventure tient, que si le premier homme, en état d'innocence, eût commis un péché qui n'eût été que véniel de sa nature , comme un mensonge léger, c'eût été pour lui un péché mortel, à cause de la noblesse et de l'excellence de son état (Bonav. in 2, dist. 21, p. 3). Et saint Augustin, parlant de ce premier homme, dit qu'il s'imagina , que mangeant du fruit défendu, son péché serait léger et pardonné aisément, parce qu'il n'en mangeait pas à mauvaise intention , mais seulement par condescendance et par complaisance à sa femme , Sociali necessitudine.
Ce péché que vous avez commis , et que vous commettez si aisément, est peut-être plus grand qu'il ne vous semble; ou à cause de la dignité de votre état, parce que vous êtes ecclésiastique ou religieux , ou à cause du scandale que vous portez , ou par une grande ingratitude des grâces que vous avez reçues , ou par une grande connaissance du mal que vous faites, ou à cause du grand attachement et affection à l'objet de votre passion , ou par quelque autre circonstance. Vous êtes prêtre, et vous jurez à demi, dites souvent parbleu ou morbleu. Les séculiers, qui n'entendent pas bien si vous jurez ou non, prennent la hardiesse de jurer souvent à votre exemple. Vous jurez souvent en présence de vos enfants, c'est toujours pour la vérité? mais vos enfants apprennent cette coutume de votre bouche , et jureront pour des mensonges. Si vous ne vous repentez des péchés qui vous semblent petits, et qui sont grands par quelques circonstances , vous vous mettez en danger de faire une confession nulle , parce que la vraie repentance doit détester et avoir en horreur, au moins virtuellement, toute sorte de péché mortel.
X. De plus, il est vrai que les péchés véniels ne sont pas matière nécessaire de la confession , comme les mortels , c'est-à-dire , que vous en pouvez obtenir le pardon sans les confesser ; mais ils sont matière nécessaire de la repentance , c'est-à-dire, que vous n'en aurez jamais pardon si vous ne vous en repentez. Ce qui est si véritable , que les théologiens sont en peine de résoudre cette question : Comment est-ce qu'une âme qui sort de ce monde en état de grâce , et avec affection à un péché véniel , peut être sauvée ? car rien de souillé n'est reçu dans le ciel, pour petite que soit la tache. Où est-ce donc que se nettoie la tache de ce péché véniel? Ce n'est pas, disent-ils, en purgatoire : car le feu du purgatoire est pour
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satisfaire à la peine , et non pour effacer la coulpe. Les meilleurs Docteurs répondent , qu'au moment de la mort , si nous sommes en état de grâce , Dieu répand en notre esprit un rayon de sa lumière , par laquelle nous connaissons la laideur du péché véniel, nous en concevons une horreur, nous nous repentons de l'avoir commis ; et par ce regret et désaveu , il est effacé en ce même moment. Tant il est vrai qu'aucun péché soit véniel, soit mortel, n'est jamais effacé que par la repentance, ou expresse et actuelle , ou virtuelle et en éminence.
Que si vous entendez quelquefois prêcher, ou si vous lisez en des livres spirituels, que les péchés véniels sont effacés par l'Oraison dominicale, l'eau bénite, le pain bénit, la bénédiction de l'évêque, et par d'autres choses semblables, que les théologiens appellent sacramentalia (D. Th., 3 p., q. 87, a. 3, ad. 1) ; ce n'est pas à dire que ces choses effacent les péchés véniels par elles-mêmes immédiatement et sans acte de repentance, mais c'est que récitant dévotement le Pater noster, prenant de l'eau bénite et du pain bénit, avec révérence ; c'est que recevant avec humilité la bénédiction de l'évêque, ces choses nous obtiennent de Dieu les mouvements de sa grâce, pour nous repentir des péchés véniels, qui sont effacés en vertu de notre repentance.
De plus, quand on ne se repent que des péchés mortels , il y a danger qu'on ne s'en repente que par amour-propre, et par crainte naturelle de l'éternité malheureuse. Cari 'amour-propre appréhende naturellemeut cette longue étendue des peines, cette carrière interminable des supplices ; mais quand on se repent aussi des péchés véniels, la repentance semble plus pure, désintéressée, amoureuse. Si le maître-d'hôtel d'un prince n'évite que les grandes pertes et les larcins considérables des biens de son maître, on peut penser que c'est par crainte d'y être surpris et puni ; mais s'il a soin que les moindres choses ne se perdent ou ne se gâtent : des chandelles, des rubans, des aiguillettes, il montre que c'est par zèle et affection au bien de son maître. Si vous n'évitez que les péchés mortels , ce n'est peut-être que par crainte de la damnation éternelle; si vous vous corrigez, et faites pénitence des véniels, vous montrez que vous aimez Dieu , et que vous avez en horreur tout ce qui lui peut déplaire.
XI. Saint Grégoire apporte une autre raison, qui nous doit persuader et faire approuver cette vérité. Le péché qui est négligé, et qu'on ne tient compte d'effacer par la pénitence, porte bientôt l'âme à en commettre de nouveaux : Peccatum quod cita pœnitentia non diluit, mox suo pondère in ahud trahit; cette proposition se vérifie des péchés véniels aussi bien que des mortels : Contribulasti capita draconum in aquis. Ces paroles , au sens littéral , s'entendent de l'armée de Pharaon , et de ses régiments qui avaient des têtes de dragon en leurs drapeaux , et qui furent abîmes dans la mer Rouge. Mais au sens tropologique et moral, elles s'entendent des vices capitaux qu'il faut étouffer dans les eaux d'une amère pénitence. La théologie dit que les sept péchés que vous appelez mortels, ne sont pas toujours mortels, mais sont toujours capitaux ; c'est-à-dire chefs , sources et origines de plusieurs autres ; et
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par conséquent il importe beaucoup de les abîmer en la mer rouge de la pénitence, lors même qu'ils ne sont que véniels; car si on les laisse vivre et subsister, ils en produisent plusieurs autres et même souvent des mortels. Des paroles de raillerie, on passe aisément aux deshonnêtes; des mensonges officieux aux pernicieux ; des petites médisances aux détractions de grande importance. Quand on est accoutumé de jurer pour la vérité , on jure quelquefois pour le mensonge. Un enfant dérobe quelque denier à sa mère, si elle tourne la tête , quand elle compte de l'argent sur la table ; puis il prend quelques sous dans sa bourse, et en tremblant; mais après cela il prend la hardiesse d'en prendre dans le cabinet, si elle oublie de le fermer, et puis il fait faire une fausse clef.
Conclusion. — XII. Beatas qui tenebit et allidet parvulos suos ad petram! Heureux et bien avisé est celui qui ne commet que ces péchés , que par surprise et par fragilité 1 heureux celui qui, en ayant commis , les efface promptement par une vraie et sincère pénitence. Ces péchés, pour petits qu'ils soient, offensent la majesté de Dieu, et voudriez-vous tant soit peu déplaire à un grand du monde, principalement si votre bonne fortune dépendait entièrement de son bon plaisir? Voyez comme vous vous excusez , comme vous vous humiliez , quand vous avez dit ou fait quelque chose qui choque tant soit peu un honnête homme. Ces péchés, dit saint Augustin1, sont des galles et des dartres qui gâtent la beauté de l'âme, et la privent des embrassements et caresses du divin Epoux , ce sont de petites blessures à la vérité ; mais si on néglige de les panser, la grangrène s'y peut mettre; ce sont comme des grains de sable, mais s'ils sont multipliés , ils peuvent tant appesantir et abaisser le vaisseau , qu'ils le feront couler à fond : Qui timet Deum , nihil negligit (Ecc\. 7, 19).
Ces péchés offusquent l'entendement, donnent des langueurs à la volonté , affaiblissent le franc arbitre , émoussent les remords de la conscience, refroidissent la charité, dissipent l'imagination, amorcent la concupiscence et encouragent l'irascible, minent sourdement les forces de l'âme, éloignent de nous les lumières de Dieu et ses grâces particulières; et l'âme étant ainsi affaiblie et dépourvue de renforts, succombe déplorablement à la première secousse d'une forte tentation , et ainsi : Beatus qui tenebit et allidet parvulos suos ad petram i
XIII. Quant aux péchés mortels, il en faut faire comme David aux Ammonites, qui avaient commis une perfidie contre le droit des gens; il tailla en pièces les habitants de toutes les villes Tune après l'autre. Il faut ainsi défaire par le fer de la repentance chaque espèce de péché , les remémorant devant Dieu , avec amertume de cœur, esprit de componction et confusion; avec résolution d'en faire quelque pénitence , en détail et en particulier, proportionnée et correspondante à la qualité de chaque péché. C'est ce que l'Eglise nous enseigne, c'est ce que les saints pénitents ont pratiqué (In Chrys., Hom. 10, in Matth. sub fine m et alib. sœpë). Le Concile de
' Serm. 41, de Sanctis, et hom. ult. ex 50, c. 3.
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Trente, parlant de la contrition , dit qu'elle s'acquiert réveillant en notre mémoire les péchés que nous avons commis, les épluchant avec horreur et détestation , considérant leur gravité , leur grand nombre, leur laideur et difformité1. Saint Pierre ayant renié trois fois le Fils de Dieu, le Sauveur l'interrogea trois fois : Pierre rriairnez-vous? afin qu'il réparât ses trois fautes par trois confessions de foi et trois protestations d'amour. Et en saint Luc, la Madeleine emploie à sa pénitence et à l'exercice de son amour, et distinctement et en détail , tout ce qui lui avait servi à commettre le péché, ses yeux à pleurer, sa bouche à baiser les pieds du Sauveur, ses cheveux à les essuyer, ses parfums à les embaumer, parce qu'elle avait employé ses yeux à des œillades illicites, sa bouche à des baisers impudiques , ses cheveux à des vains agréments , ses parfums à attirer les jeunes gens. Sainte Paule, faisant pénitence en Bethléem, au rapport de saint Jérôme, disait : Il faut que je déûgurele visage que j'ai souvent fardé de blanc et de rouge, contre le commandement de Dieu ; il faut que j'afflige ce corps qui a joui de tant de délices; que je récompense les divertissements et les joies du monde, par des larmes continuelles; que la rudesse et l'âpreté du cilice succède à la délicatesse des toiles fines et des robes de soie : Quse viro et sœculo placui, nunc Christo placere desidero. Et saint Arsène , pour compenser les divertissements qu'il avait pris à la cour, quand il était gouverneur des empereurs Arcade et Honoré , se tenait retiré au fond d'une vaste solitude ; pour se punir des paroles oisives qu'il avait dites, il gardait un très-profond silence ; pour se punir du plaisir qu'il avait pris aux bonnes odeurs, faisant des paniers , il ne changeait point son eau , en retenant toujours quelque partie de la vieille ; au lieu des habits somptueux , il ne portait que des haillons ; au lieu des lits mollets et magnifiques, il couchait sur une claie ; au lieu des compliments mondains dont il avait usé , il se condamna à être incivil , rude et sauvage aux gens du monde. Il refusa de se montrer et de parler à une dame, venue de bien loin pour le voir; et comme elle se recommanda à ses prières : Je prie Dieu , lui dit-il , que jamais je ne me souvienne de vous : Qui secutus es errantes , sequere pœnitentes.
Faites comme ces saints pénitents; pour cet effet, prenez en main le Mémorial de Grenade, et après avoir lu attentivement les dix ou douze premiers chapitres, avant que de vous présenter au prêtre , confessez en la présence de Dieu , avec un esprit de componction et un cœur humilié , toutes les diverses espèces de vos péchés, distinctement et en détail, exerçant un acte de désaveu sur chacun d'eux, et vous imposant quelque pénitence particulière proportionnée à leur qualité : Mon Dieu, j'ai blasphémé votre trèssaint et adorable Nom; quelle arrogance 1 quelle témérité! moi un petit ver de terre, outrager de paroles une si haute et si puissante Majesté , pendant que les anges vous louent ! Que ne m'ont-
♦ Contritio paratur per discussionem, collectionem, detestationem peccatorura, ponderando eorum gravitatem, raultitudinem, fœditatem (Trid-, sess. \ 4, can. 6).
// ne faut pas différer la pénitence à l'avenir. 121
ils abîmé? ils l'eussent fait mille fois, si vous ne les en eussiez empêché par un excès de miséricorde. Pour amende honorable, je dirai tous les jours , trois ans durant , la face contre terre , trois fois le Gloria Patri , ou quelque autre chose semblable. Mon Dieu, j'ai transgressé vos divines lois par mille actions déshonnêtes, infâmes, honteuses et brutales, que j'ai commises; quelle impudence ! quelle effronterie 1 faire en votre présence et devant vos yeux , qui sont si purs, ce que je ne voudrais pas faire en présence d'un petit villageois ; pour pénitence je veux dorénavant jeûner tous les vendredis ou tous les samedis de l'année ; ou bien me priver tous les jours de quelque chose a table; et ainsi des autres offenses. Et après cela, fuir comme la mort toute sorte de péchés pour petits et légers qu'ils semblent. Je dis petits et légers qu'ils semblent ; car, en effet , il n'en est point de petits , sinon en comparaison des plus grands, puisqu'ils déplaisent tous à un Dieu infiniment grand, bon, saint, aimable et redoutable, auquel soit honneur, gloire, louange, service et bénédiction en tous les siècles des siècles. Amen.