‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 21 sur 85 · partie contre la volonté et le service de Dieu , qui es1 le maître · texte numérisé non relu

partie contre la volonté et le service de Dieu , qui es1 le maître

En second lieu , tous les fruits de ce dépôt, toutes les œuvres, paroles , entreprises , actions de cette vie , lui doivent être présentés, offerts et consacrés comme les fruits d'un héritage qui fructifie à son maître. Et vous ne pensez qu'à vous 1 et vous êtes tout dans vos intérêts ! et vous ne faites rien pour Dieu ! et vous ne voulez pas prendre la peine de lui offrir vos actions le matin.

En troisième lieu, ce qui fait encore plus à mon propos, quand bien ce que vous pensez serait véritable, quand bien vous auriez quelque action contre Dieu , quand bien vous seriez son créancier et lui votre redevable, pour quelques bonnes œuvres que vous avez faites, et qu'il serait obligé de vous en récompenser, il peut, sans vous faire tort, répéter son dépôt quand bon lui semblera, et vous serez obligé, et on vous contraindra de le rendre à sa première réquisition : Stulte, hàc nocte répètent animant tuant.

II. Vous dites que vous vous convertirez, que vous vous adonnerez à la dévotion et à la fréquentation des sacrements , quand, vous aurez marié vos enfants, acquis cet héritage , ou quand vous serez parvenu à cette dignité? cela serait bon si vous étiez maître de votre vie ; mais le Sauveur vous dit que ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a mis en sa puissance : Non est vestrûm nosse tempora vel momenta quœ Pater posuit in sua pot estât e (Act. t). Si ce n'est pas à vous de les connaître, encore moins d'en disposer, n'est-ce pas une folie de disposer de toutes vos années, comme si vous en étiez le maître, puisque vous n'avez pas seulement le jour de demain en votre pouvoir, dit le Philosophe moral '.

III. Et saint Augustin : Dieu, qui a promis le pardon de vos péchés à une vraie conversion, n'a pas promis le jour de demain à vos remises2. Au contraire, il nous assure si souvent en l'Evangile, qu'il nous appellera lorsque nous y penserons le moins; et afin que nous n'ayons point d'échappatoire ni d'excuse sur ce sujet, il ajoute ce qu'il n'avait pas coutume d'ajouter aux autres avertissements qu'il donnait à ses disciples. Ce que je vous dis, c'est à tous que je le dis : Veillez, tenez-vous sur vos gardes : Quod autem vobis dico, omnibus dico , vigilate (Marc. 17, 37). Mais le mal est que nous faisons comme cet ambitieux malavisé, dont parle l'histoire profane.

IV. jEmilius Probus, Plutarque et les autres historiens, assurent qu'Archias, un riche bourgeois d'Athènes, se saisit par force de la principauté de sa patrie , se glissa insensiblement sur le trône royal , et se mit la couronne sur la tête. Les jeunes gens de la ville, qui étaient nés à la liberté et nourris au libertinage, ne pouvant porter ce joug, complotèrent ensemble d'arracher la couronne et la vie à ce nouveau roi , et secouer le joug de sa tyrannie. A cet effet , ils se servirent de l'entremise d'un nommé Philidas, faux ami du tyran , qui leur promit de le convier à souper et de leur donner en-

1 Quàm stultum est aetatem disponere qui ne crastino quidem dominamur (Sen.).

2 Deus conversioni tuae indulgenliam promisit , sed dilatationi luae diem crastinum non promisit (Aug., in Ps. 44).

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trée dans sa maison , les cacher en une chambre pour le surprendre et l'assassiner au milieu du repas. Mais leur conjuration ne put pas être si secrète , que l'un des amis du tyran n'en eût le vent le même jour qu'elle se devait exécuter. Cet ami dépêche promptement un de ses laquais vers le tyran , qui était déjà à table , avec une lettre en laquelle il lui découvrait de point en point toute la conjuration. Le laquais demande à parler au roi, il lui donne en main propre cette lettre, dit que son maître le prie de la lire : Hé bien! dit le roi , remerciez votre maître , je la lirai tantôt et je lui ferai réponse. Oui, mais Sire, dit le serviteur, mon maître vous prie bien fort de la lire présentement, parce qu'elle est fort importante ! Ah ! dit-il , ce sont des affaires d'importance qu'elle contient, ce n'est pas maintenant le temps : à demain les affaires d'importance! Et làdessus , sans ouvrir la lettre , il la met en sa poche. A demi-heure de là, les conjurés sortent de leur embuscade, se jettent sur lui , l'égorgent et le tuent. Que dites-vous, mon cher auditeur, de l'aveuglement et de la stupidité de ce tyran? N'était-il pas bien malavisé? vous l'êtes encore plus que lui.

Car enfin vous avez tant fait en prenant les présents que l'ordonnance du roi et les commandements de Dieu vous défendent, en monopolisant avec d'autres pour acheter les décrets et y commettre mille injustices au dommage des créanciers, en vous parjurant pour obtenir un relief que vous ne pouvez pas demander justement, en vendant à faux poids et à fausse mesure. Vous avez tant fait que vous vous êtes fait tyran, le coq de la paroisse, le maître et le prince entre vos voisins; qu'on vous honore, qu'on vous flatte et qu'on vous redoute, pour un peu de bien que vous avez. Il y a conjuration contre vous, et vous n'en savez rien; il y a conjuration contre vous, et vous n'y prenez pas garde. Ces cinquante ou soixante ans que vous avez sur la tête, cette humeur catarrhale qui s'amasse dans votre tête, qui se doit bientôt fondre sur votre poitrine; ce sable qui se durcit dans vos reins et qui engendre une pierre, ou quelque autre accident qui vous doit arriver, sont autant de conjurés qui ont conspiré votre mort. Le Fils de Dieu, qui est le meilleur ami et le plus fidèle que vous ayez, vous écrit une lettre qui vous avertit de la conjuration. Ce Mémorial de Grenade, ce Grand guide des pécheurs, cet autre livre spirituel qui se gâte sur votre buffet, c'est la lettre de Jésus-Christ. Le prédicateur, c'est le messager que Dieu vous envoie pour vous avertir expressément et tout de bon , comme je fais présentement de la part de mon Maître, que vous ayez à vous lever de votre lit, à quitter ces débauches , vos vices, où vous êtes alité il y a si longtemps; parce que, si vous n'y mettez ordre , la mort et la justice divine vous surprendront en mauvais état. L'un de ces jours, quand vous n'y penserez pas, si vous usez de remise , si vous dites que ce sera pour ci-après , à demain les affaires d'importance, et que vous soyez surpris; ce sera à votre nom , ce ne sera pas la faute de votre ami qui vous en a donné avis : Quod autem vobis dico , omnibus dico , vigilate.

Y. Le même Sauveur dit en l'Evangile, que c'est être privé de jugement de jeter les fondements d'un édifice d'importance sur du sable mouvant. Quel édifice plus important que le salut de votre

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âme? quel appui plus chancelant et plus incertain que notre vie , qui n'est pas seulement du sable mouvant, mais une vapeur légère, dit saint Jacques? Et vous voulez établir le dessein de votre conversion, qui est le fondement de votre salut sur un appui si mal assuré, sur ce qui n'est pas en votre disposition, sur vos années suivantes, qui ne sont pas encore, et qui peut-être ne seront jamais? n'est-ce pas une extrême folie ?

Deuxième point. — VI. Mais supposons que tout ce que j'ai dit n'arrive jamais, que vous ne soyez point surpris de mort soudaine, que vous parveniez à une extrême vieillesse , que vous ayez des lettres expresses de sa Majesté divine, qui vous exemptent de mourir jusques à l'âge de cent ans; vous dites que ci-après vous vous convertirez; je dis que vous ne le ferez pas, pour une seconde raison, qui est que les difficultés qui retardent maintenant votre conversion seront alors plus grandes, en plus grand nombre et plus invincibles que maintenant. Ces difficultés procèdent de ce que Dieu est éloigné de vous, parce que vous vous êtes retiré de lui : Peccata vestra diviserunt inter vos, et Deum vestrum. Les grâces, qu'il vous donne pour éviter le péché, ne sont pas si fortes, si puissantes, si efficaces ni si fréquentes, que celles qu'il donne à d'autres, parce que vous les avez déméritées par vos péchés : Mea est ultio ut labatur pes eorum. C'est un grand châtiment de Dieu quand, en punition de nos péchés, il nous laisse à la tyrannie de nos passions et permet que nous tombions en de nouveaux péchés. En second lieu , cette difficulté procède du démon qui vous tient garrottés, parce que vous vous êtes fait son esclave par vos péchés : A quo quis vincitur, ejus servus efficitur; à quo captivi , tenentur ad ipsius voluntatem. Il est ce fort armé dont le Sauveur parle en l'Evangile, quia surpris le donjon de votre âme, et qui empêche tant qu'il peut que quelque bonne inspiration , quelque sainte résolution, ne fasse brèche à votre cœur et ne le chasse de son fort. En troisième lieu, cette difficulté procède de la mauvaise inclination que vous avez à quelque péché, à l'avarice, à la sensualité ou à l'ambition; de quelque forte passion ou affection déréglée que vous portez à quelque créature, à un jeune homme , à une fille , à une vengeance. Or, il est évident que dans la suite du temps toutes ces difficultés seront plus grandes.

VII. Premièrement, Dieu sera plus éloigné de vous : cet éloignement n'est pas une absence corporelle ou une distance locale; c'est une très-juste et efficace volonté qu'il a de ne vous faire pas tant de grâces qu'il fait à d'autres, parce que vous les avez déméritées par vos péchés. Et qui ne voit que plus vous persévérez en mauvais état , plus vous commettez de péchés, plus vous irritez sa colère, plus vous méritez sa vengeance, plus vous déméritez ses grâces, plus vous vous séparez de lui, et plus il s'éloigne de vous? Thesaurizas tibi iram.

VIII. En second lieu , si l'esprit malin a puissance sur vous , et endurcit votre cœur par douze ou vingt péchés mortels que vous avez commis; quand vous en aurez commis cent ou deux cents, n'aura-t-il pas plus d'empire sur vous? ne serez- vous pas plus avant

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dans ses pièges, plus assujetti à sa tyrannie, plus abandonné à sa puissance? n'avez- vous pas augmenté par là même le règne du péché en vous?

IX. En troisième lieu , quand l'esprit malin ne se mettrait pas en peine de vous tenter, quand vous n'auriez point d'autre empêchement à votre conversion que celui que vous vous faites à vousmême, il sera assez puissant pour la rendre, non-seulement difficile, mais quasi tout à fait impossible. Ne croyez-vous pas que, différant votre conversion, vous prenez un mauvais pli, vous faites un cal, vous formez une habitude , vous vous naturalisez au vice, et que vous en prenez tellement la teinture , que vous ne la pourrez plus quitter. Si vous êtes humaniste , souvenez- vous de ce vers de vos poètes :

Difficile est longum subito deponere amorem :

Si vous êtes philosophe, vous savez la définition de l'habitude : c'est une qualité qui s'efface difficilement et qui s'engendre par des actions réitérées. Si vous êtes médecin, souvenez-vous de ce que dit le Sage : qu'une maladie de fraîche date se guérit plus aisément; et que celles qui sont invétérées et enracinées de longue main, font de la peine aux médecins : Languor proliœior gravât medicum , brevem languorem prœcidit medicus (Eccl. 10). Si vous êtes jurisconsulte , ne savez-vous pas que la possession de longue durée fonde un droit de prescription, et qu'on a toutes les peines du monde d'abolir les vieilles coutumes. Si vous êtes théologien , souvenez-vous de ce qu'on enseigne si souvent en l'école, que le péché fait d'horribles dégâts dans l'àme, et qu'il en blesse toutes les facultés : il obscurcit l'entendement, il dérègle la volonté, il affaiblit le franc-arbitre, il enflamme la convoitise, et enfin qu'il fait révolter la partie inférieure contre la supérieure : donc , plus vous différez votre conversion , plus vous commettez de péchés , plus vous faites de dégât et de ravage dans votre âme, plus vous vous rendez la pénitence impossible , ou du moins très-difficile. Si vous êtes politique, souvenez -vous qu'aux avis que vous donnez et aux résolutions que vous prenez , vous regardez toujours l'expérience comme la plus assurée , et la plus juste règle des actions humaines. Et ne voyez- vous pas par expérience qu'il n'y a point, ou fort peu de vieillards qui fassent pénitence, et qui vivent austèrement, s'ils n'ont commencé dès leur jeunesse, et que la parole du Saint-Esprit se vérifie : Adolescens juœtà viam suara , etiam cùm senuerit, non recedet ab eâ : Que l'homme en sa vieillesse marche ordinairement sur le chemin qu'il s'est frayé en sa jeunesse. Bref, qui que vous soyez , pesez un peu ces raisons : Si vous ne pouvez pas maintenant vaincre votre nature vicieuse , comment la pourrezvous vaincre d'ici à quelque temps, quand elle sera renforcée d'une seconde nature, que fait la coutume? Si vous ne pouvez pas résister à votre passion maintenant, qu'elle n'est que comme un lionceau, lui pourrez-vous mieux résister, quand elle sera comme un lion? Si vous ne pouvez pas arracher votre mauvaise coutume , quand elle n'est que comme un arbrisseau, la pourrez-vous mieux arracher, quand elle sera comme un grand arbre? Si vous ne pouvez pas fran-

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chir cette petite difficulté, quand elle n'est que comme un ruisseau, la pourrez-vous passer plus aisément, quand elle sera comme une grosse rivière? Si vous ne pouvez éteindre votre convoitise, quand elle n'est que comme une étincelle de feu , la pourrez-vous mieux éteindre, quand elle sera comme un grand incendie? Si vous ne pouvez vous dépêtrer des liens de vos péchés , quand ils ne sont que comme une petite ficelle , vous en délivrerez-vous mieux quand ils seront comme une grosse corde : Funibus peccatorum suorum constringitur peccator.

Troisième point. — X. Pour achever de convaincre un esprit acariâtre, qui est attaché à son opinion, il lui faut accorder plusieurs choses qu'on n'accorderait pas à un seul esprit docile et modéré. Je vous accorde donc , ô àme pécheresse ! que vous vivrez jusqu'à l'extrême vieillesse; que vous franchirez toutes les difficultés qui s'opposeront à votre conversion , et que vous ferez pénitence sur la un de vos jours. Je vous l'accorde, dis-je, pour vous convaincre encore que très-probablement il n'arrivera pas ; mais que direz-vous du temps, si cher, si précieux et si important, que vous perdez inutilement en différant votre conversion?

XI. Avez-vous oublié ce conseil du Saint-Esprit, qui vous dit par le Sage : Allez à l'école de la fourmi : Vade ad formicam ô piger (Prov. 6, 6); ne dédaignez pas d'apprendre votre leçon de cet insecte ; voyez comme elle se hâte en été de faire provision pour l'hiver, comme elle ne perd pas un moment de temps. Avez-vous oublié cet avertissement du Sauveur, qui vous dit : Travaillez pendant qu'il est jour : car la nuit arrivera, en laquelle on ne pourra plus rien faire , c'est-à-dire après la mort : Veniet nox quando neino potest operari (Joan. 9, 4). Et cette parole de saint Paul, qui dit aux fidèles : Faisons le bien tandis que nous en avons le temps : Dùm tempus habemus operemur bonum (Galat. 6, 10); pendant le cours de cette vie, c'est le temps de faire provision, c'est le jour propre à travailler, c'est la saison de mériter ; toutes les bonnes actions que nous faisons en état de grâce, sont des semences pour l'éternité : Semina œternitatis, dit saint Bernard; elles nous produiront des joies, des honneurs, des richesses et délices en loute l'étendue des siècles. N'est-ce pas grand dommage de les perdre , persévérant en mauvais état les mois et les années entières ?

XII. Un jeune homme noble et savant , nommé Licentius, qui vivait un peu licencieusement , ayant écrit une belle lettre en vers héroïques à saint Augustin , le saint lui répond en PEpitre quarante et unième : Lisant votre lettre, j'ai souhaité d'avoir pour quelques heures votre veine poétique, pour décrire en une élégie assez lugubre, la grande perte que vous faites : Dieu vous a fait présent d'un bel esprit, d'un entendement brillant, d'une heureuse mémoire, de beaucoup de sciences acquises : ô le grand dommage de perdre tous ces talents, que j'ai de déplaisir de voir que vous les perdiez pour des bagatelles ! Si vous aviez trouvé un calice d'or par terre , n'en feriez-vous pas de bon cœur un présent au Sauveur, ne le donneriez-vous pas volontiers à l'Eglise pour être employé à son service? Dieu vous a donné un esprit tout d'or; que ne lui en faites-

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vous un sacrifice agréable? Je vous en dis de même, mon cher Auditeur, vous êtes à la fleur de votre âge , vous avez un bon naturel, l'esprit vif et brillant, un jugement solide, une manière d'agir agréable, la parole à commandement ; ô si tout cela était consacré à Dieu 1 que de gloire il en recevrait, que de services vous lui pourriez rendre, que d'âmes vous lui gagneriez, que de mérites et de récompenses vous en recevriez dans le ciel; et vous perdez tout cela pour un je ne sais quoi, pour une volupté sensuelle, pour un peu de bien temporel, un office ou un bénéfice que vous espérez, par attachement à une créature, par crainte de déplaire à je ne sais qui , par paresse à vous résoudre une bonne fois de vous donner à Dieu ; vous ensevelissez ces trésors immenses dans une vie lâche, inutile, infâme et corrompue d'oisiveté, d'immondices.

XIII. Faisons une supposition qui n'est pas métaphysique, et qui possible est arrivée. Supposons qu'en la prise d'une ville ennemie qu'on a emportée d'assaut, et donnée au pillage à des soldats en ces guerres passées; pendant que les autres entraient parla brèche, se chargeaient du butin , et se faisaient riches pour toute leur vie, votre frère ou votre parent se soit amusé à prendre du tabac, ou à jouer aux cartes dans sa hutte; et qu'après, étant de retour, il vous dit : Me voici , grâces à Dieu , je n'ai été ni tué ni blessé à la guerre; j'en suis retourné en bonne santé; si je n'y ai rien gagné, je n'y ai rien perdu. Qu'en penseriez- vous, et que lui diriez-vous ? Allez vous cacher, lâche que vous êtes ; comment osez-vous paraître en public? N'avez-vous point de honte de voir vos compagnons couronnés d'honneur, chargés de richesses et de dépouilles ; et voir que par votre lâcheté vous avez perdu une si belle occasion de vous mettre à votre aise pour le reste de vos jours? Vous faites la même folie, et encore beaucoup plus grande : les âmes choisies, vos compatriotes , qui sont entrées en religion, ou qui se sont adonnées à la dévotion, se hâtent de faire des bonnes œuvres; elles ne passent pas un seul jour, ni même une heure, sans acquérir une couronne pour l'éternité, par la victoire de quelque passion, ou par la pratique de quelque sainte action. Elles amassent en diligence des trésors spirituels, des grâces, et des mérites pour le ciel; et vous pensez avoir le cœur assis en si bon lieu , vous qui êtes si judicieux et si prudent pour les affaires du monde, vous êtes si imprudent et si malavisé aux affaires de votre salut, que vous perdez le temps à jouer, à folâtrer, ou au plus à bâtir des maisons de boue , et amasser de l'or et de l'argent , c'est-à-dire , des pièces de terre jaune et blanche, un peu éclatante; vous voulez avoir le reproche d'avoir perdu inutilement tant de belles occasions de faire fortune pour l'autre vie, et de devenir un grand saint; et différant de jour en jour, de consentir aux inspirations qui vous sollicitent de vous donner à Dieu de tout de bon , vous employez le plus beau et le meilleur de votre vie en oisiveté , et vous ne lui en réservez que l'écume et la lie, les restes de votre âge, le temps incertain et incommode de la vieillesse, en laquelle vous ne pourrez que tousser et cracher, ou au plus dire votre chapelet auprès du feu.

XIV. Dieu voulait, en l'ancienne loi, qu'on lui offrît en sacrifice , I. — s L — 9

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le plus gras , le meilleur, le plus sain et entier des animaux; endurera-t-il qu'on lui offre le plus faible, débile, incommode, et le plus inutile âge de l'homme, celui qui voulait qu'on lui offrit les prémices du blé, les prémices des fruits de la terre, et qui, sans cela, ne donnait pas sa bénédiction au reste de ces fruits ? ne veutil pas que l'homme lui sacrifie les premiers fruits de sa vie, donnera-t-il sa bénédiction à la vieillesse de celui qui lui aura refusé sa jeunesse? Souvenez- vous, ô homme! de ce que Socrate vous a dit: que votre vie est un héritage et un bien de Dieu. Si votre fermier vous apportant ses redevances, vous donnait du blé mêlé de beaucoup d'ivraie, vous vous plaindriez et vous l'estimeriez injuste : que feriez-vous donc, s'il ne vous donnait que de la zizanie? que feriez-vous si votre vigneron , au lieu de bons raisins et de bon vin qu'il vous doit , ne vous apportait que du marc et de la lie? Et de votre vie, qui est l'héritage de Dieu, vous donnez au monde, au diable, à la chair, le bon grain, la fine fleur, la pure liqueur; et vous ne réservez a Dieu que l'ivraie, que les pailles, que le marc et que la lie? Votre jeunesse , que vous consommez en charnalités et en divertissements, au service du monde et de la chair, c'est la crème, la fleur et le meilleur de votre vie : votre vieillesse que vous gardez pour Dieu, c'est l'égoût , la lie et la zizanie de votre âge. Il vous faut confondre par la voix d'un païen, puisque la' parole de Dieu n'a point assez d'ascendant sur votre esprit. N'avezvous point de honte de ne réserver à Dieu et à vous-même, que la lie et la fin de votre vie, dirai-je avec le philosophe moral : donner au monde et à la chair la vigueur et la fleur de vos années? N'avezvous point de honte de ne réserver à l'exercice de la vertu que le temps de la vieillesse , qui n'est bon à rien ? Est-il temps de commencer à bien vivre, quand on est prêt de mourir? est-il temps d'épargner le vin, quand il est au bas et qu'il n'a plus que la lie? Quel démon a charmé votre esprit, quel philtre vous a ainsi fait perdre la mémoire de votre fragilité; pourquoi attendez-vous à être vertueux , et de servir Dieu jusqu'à l'âge de soixante ans, où si peu de gens arrivent? pourquoi voulez-vous jeter les fondements de la vertu en cet âge dernier, que si peu de gens peuvent atteindre; et pourquoi enfin voulez-vous commencer votre vie, où si peu de gens la finissent '.

XV. Saint Augustin était comme vous, et plût à Dieu que vous fissiez comme lui. Il assure, en ses Confessions, qu'il était enfoncé tien avant dans le bourbier de son péché , et des mauvaises habitudes qu'il avait contractées de longue main, et étant enfin convaincu par les nombreuses, pressantes et puissantes raisons que les inspirations de Dieu lui représentaient pour l'en retirer, il ne savait que répondre , sinon qu'il faisait comme ceux qu'on éveille, et qui sont bien assoupis de sommeil : Tantôt, disent-ils, tantôt, at-

1 Non te pudet reliquias vitae tibi reservare, et id solum tempus bonae menti destinare, quod in nullam rem eonferri potest?Quàm sérum tune incipere vivere cum desinendum est, quàm stulta mortalilatis oblivio , in quinquagesimum et sexagesimum differre sana consilia, et indè velle vitam inchoare quo pauci per duxerunt (Sen., c. 4)1 Sera parcimonia in fundo est, non enim tantum minimum in imo, sed etiam pessimum residet (Sen., ep. i).

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tendez un petit, attendez un petit, encore un peu, et encore un moment '.

Conclusion. — Tous en êtes de même, mon cher Auditeur; vous êtes convaincu de tout point, vous n'ignorez pas le mauvais état où vous êtes ; vous savez bien que vivant comme vous faites, vous méritez l'enfer, et vous avez résolu de faire autrement; mais vous dites : Modo.et ecce modo , encore un peu , encore cette fois , encore ce plaisir, je me convertirai bientôt; et ce bientôt n'arrive point, et ce encore un peu dure, il y a plus de six ans. Quamdiù cras , s'écrie saint Augustin : jusques à quand dirai-je à demain? pourquoi non à présent, pourquoi ne (inirai-je pas à cette heure mes dérèglements. Je vous en dis de même , jusques à quand direz-vous à demain? Pourquoi non à présent, que vous avez le temps de le faire, et le temps qui est propre, temps qui est à vous et qui est en votre pouvoir, au lieu que vous ne savez si vous aurez le temps à venir? Combien en voyez- vous qui meurent en leur jeunesse et qui n'ont pas le loisir de faire la pénitence qu'ils avaient projetée? Quarè non modo? pourquoi non à présent, que votre habitude au mal est encore faible et débile et peut être aisément surmontée? au lieu que si vous attendez plus longtemps, elle s'endurcira et deviendra insurmontable. Quarè non modo ? pourquoi non à présent, que vous avez les forces de porter les austérités de la pénitence ; au lieu qu'en la vieillesse vous serez tout usé et aurez assez de peine à porter les incommodités de la vieillesse même? Quarè non modo? pourquoi non à présent, que vous n'avez pas encore tant de péchés et que vous les pouvez effacer par une médiocre pénitence; au lieu que si vous attendez davantage, vous vous endetterez si fort devant la Justice divine, que vous deviendrez insolvable ? Maintenant que vous êtes en la fleur de votre âge, que vous êtes au plus beau et au plus fort de votre vie, et que Dieu acceptera volontiers si vous le lui présentez; au lieu qu'il vous rebutera si vous ne lui offrez que la vieillesse et le reste de vos années ?

Croyez-moi, faites comme saint Augustin; quand il était en ces pensées, il entendit une voix qui lui disait : Aperi et lege. Il ouvrit un livre spirituel où il trouva : Non in comessalionibus et impudicitiis , non in contentione et semulatione , sed induimini Dominum Jesum Christum. Aperi et lege. Ouvrez le Guide des pécheurs^ ou le Mémorial de Grenade , si vous l'avez , si vous ne l'avez pas, achetez-le, et vous donnez la patience de le lire un peu attentivement. Vous y trouverez les mêmes vérités : Non in commessationibus , etc. Vous verrez que le repos de votre cœur, que le contentement de votre esprit , et que le salut de votre âme ne consiste pas en ces festins, ivrogneries, impudicités, petites pointillés d'honneur, jalousies, ni dans ces préséances, mais à aimer de tout votre cœur le Sauveur, à le servir fidèlement et à lui

4 Non erat omninb quid responderem tibi , nisi verba lenta et somnolenla, modo et ecce modo sine paululum; sed modo, et modo non habebat modum, et sine paululum ibal in longum (Aug. , lib. 8, Conf., c. 5). Quandiù eras, quare non modo, quare non in hâc horâ finis turpitudinis meae {Ibid.,c. 12).

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appartenir tout à fait. Donnez- vous donc à lui entièrement, rompez tout d'un coup ces entraves qui vous retiennent , comme fit saint Augustin. Résolvez- vous dès à présent sans plus attendre , de faire divorce avec toutes ces mauvaises habitudes et affections aux créatures : et vous verrez que vous étant ainsi détaché tout de bon, et vous étant donné à Dieu, il vous semblera être en un pays nouveau , déchargé d'un pesant fardeau, affranchi dune cruelle tyrannie , introduit en un paradis terrestre; vous direz comme saint Augustin , quand il fut converti : Dirupisti Domine vincula mea : tibi sacrificabo hostiam laudis.Amen.

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