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SERMON XIV

SUR LE MÊME SUJET : QU'IL NE FAUT PAS REMETTRE LA PÉNITENCE A LA DERNIÈRE MALADIE.

Quœrite Dominum dùm inveniri potest.

Cherchez le Seigneur quand il peut être trouvé. (Isaïe , 55.)

Hier nous considérions que la vraie saison de faire pénitence, c'est le temps d'à présent, quand nous sommes en bonne santé; et que c'est une chose très-dangereuse pour notre salut, de remettre une affaire de si grande importance, à la dernière maladie. Je vous prouvais cette vérité par l'Ecriture sainte et par les raisons de théologie; le temps ne me permit pas d'étaler plus au long la troisième preuve. Je le dois faire aujourd'hui, en vous faisant voir que si la dernière maladie vous surprend ; notez, je ne dis pas la mort soudaine, mais je dis, si la dernière maladie vous surprend avant que vous ayez quitté votre péché, vous courez risque de votre salut. Je le montre , dis-je , par trois pui?santes raisons. Premièrement, parce que cette pénitence, que vous prétendez faire à l'heure de la mort, est incertaine. En second lieu, parce qu'elle vous sera plus difficile qu'à présent. En troisième lieu, parce qu'elle sera involontaire, et par conséquent infructueuse.

Il est vrai qae nous vous prions souvent d'être notre avocate vers Dieu, en notre dernière maladie, ô sainte Vierge 1 l'Eglise nous met tous les jours en la bouche des prières qui demandent votre secours pour l'heure de notre mort.; mais elle nous fait dire auparavant, priez pour nous pauvres pécheurs, et maintenant, nunc, en temps commode, afin que nous menions une vie si sainte, si vertueuse et si chrétienne, que les prières que yous ferez pour nous à l'heure de notre mort, ne nous soient pas inutiles. Agréez, à cet effet, le salut qui vous a disposée à recevoir, en vos entrailles, le Réparateur de la vraie vie. Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

Exordidm — I. Qui differt conversionem in mortem, non poterit diei virtuosus, ob tria.

I. Punctdm. — II. Conversio dilata in mortem, est ineerta. 1. Scripturâ. — III. 2. Patribus. — IV. 3. Ratione. — V. 4. Historiis.

II. Punctum. —VI. Conversio tune erit diffieilior. 1. Rationibus ex parte daemonis. — VII. 2. Ex parte nostrî.

III. Punctum. — VIII. Erit involuntaria. — IX. 1. Scripturâ. — X. 2. Patribus. — XI. 3. Rationibus ex diversis scientiis.

Conclusio. — Paraphrasis illorum verborum : Ecce nunc tempus acceptabile.

Exorde. — I. Gloria virtutis eorum tu es (Ps. 88). Le dévot saint Bernard a subtilement remarqué, que le Prophète ne dit pas simplement, Mon Dieu, vous êtes la gloire de vos saints, mais qu'il dit : Mon Dieu, vous êtes la gloire de la vertu de vos saints; parce qu'il y a un rapport essentiel et une relation nécessaire entre la vertu et la gloire? comme entre le mérite et la récompense , entre le travail et le salaire, entre le combat et la cou-

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ronne. C'est-à-dire, que comme la récompense n'est donnée qu'à ceux qui l'ont méritée, le salaire à ceux qui ont travaillé, la palme et le laurieràceux qui ont vaillamment combattu; et ainsi la gloire et la félicité du ciel n'est donnée qu'à ceux qui sont vertueux.

Or, la théologie morale nous apprend , et même Ari^tote l'a enseigné, que pour être estimé vertueux au jugement de Dieu et des hommes sages, trois choses sont nécessaires : il faut avoir pratiqué la vertu, il la faut avoir pratiquée, vertueusement, il la faut avoir pratiquée longtemps. On doit dire de toutes les vertus, ce que saint Grégoire dit de la charité , qui est l'âme et la forme de toutes : Si non operatur nec est. Les vertus sont les ornements et les perfections de l'âme; or, la perfection de chaque chose consiste en son opération. Ce qui est si véritable, que Dieu qui est infiniment parfait et qui est la perfection même, n'est point composé de puissance et d'acte; il est un acte pur, il est tout acte; il est un acte infini, subsistant, personnel. En second lieu, pour être vertueux, il faut pratiquer la vertu vertueusement; c'est-à-dire, de bonne volonté, bien librement, par un bon motif, et avec toutes les circonstances nécessaires : car, bonum ex intégra causa, rnalum ex quolibet defectu. En troisième lieu, il la faut pratiquer longtemps et en acquérir l'habitude : car, comme une hirondelle ne fait pas le printemps, ainsi dit Aristote, une seule action vertueuse ne rend pas l'homme vertueux.

Or, celui qui ne quitte son péché qu'en la dernière maladie, n'a point pratiqué de vertu : car qui oserait dire , et qui oserait seulement penser, que celui-là soit doué de la vertu de chasteté, par exemple, qui s'est vautré toute sa vie dans le bourbier des impudicités? Que s'il a semblé avoir quelque autre vertu, elle n'a été qu'apparente, informe et naturelle. Car toutes les vertus sont enchaînées : qui en perd une, les perd toutes, dit le même philosophe. Et si, étant malade, il fait quelques bonnes actions, il ne les fait pas vertueusement, parce que ce n'est pas par un bon motif, ce n'est pas pour l'amour de Dieu ni de la vertu , mais par amourpropre et par crainte des peines, comme nous verrons tantôt. Et s'il fait quelque bonne œuvre, vertueusement et par un bon motif, il ne la peut pas faire longtemps, il n'en peut pas acquérir l'habitude, puisqu'il va perdre la vie : Venit nox in quà nemo potest operari. Mais vous me direz : Il aura les vertus infuses, il les recevra en un instant avec la grâce sanctifiante, qui est toujours accompagnée des habitudes surnaturelles, Dieu les lui donnera en la justification. Qui vous l'a dit? Il ne peut pas recevoir ces vertus , s'il n'est véritablement converti : il ne peut être converti sans une particulière faveur de Dieu. Vous dites qu'il la lui fera; et je dis probablement qu'il n'en fera rien, que ni vous ni moi n'en devons être crus, et que personne ne le peut mieux savoir que lui.

Premier point. — II. Lisez donc toute la Bible, feuilletez l'Ancien et le Nouveau Testament, je vous défie de trouver un seul passage auquel Dieu vous promette de vous convertir au lit de la mort, persévérant en votre mauvaise vie, jusques à cette heure:là ; et je me fais fort de vous en montrer plus de six aussi clairs que

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le soleil, auxquels il vous menace de vous refuser cette faveur. En voici un qui en vaut dix mille. Aux Proverbes, chap. 1 , le Fils de Dieu, qui est la sagesse éternelle, nous dit : Vocavi et renuistis , ego quoque, in interitu vestro riclebo; Je vous ai appelé et vous avez fait la sourde oreille, je me moquerai de vous à l'heure de voire mort. Il vous a souvent appelé, vous le savez bien, et il vous appelle tous les jours par la voix des prédicateurs , par les réprimandes de votre père, par les remontrances de votre femme et par ses inspirations. Quand vous sentez je ne sais quoi qui vous dit là dedans : Tu es en mauvais état, retire-toi de tes débauches; si tu meurs en cet état, tu seras damné sans autre forme de procès. C'est Dieu qui vous appelle , et vous faites le sourd , vous résistez à ses semonces. Vous pensez qu'étant malade, vous direz le bon peccavi, vous ferez des actes de repentance , vous vous confesserez, vous recevrez les sacrements, et par cette voie, vous serez sauvé. Vous ne le saunez faire sans une faveur spéciale, sans une grâce particulière de Dieu , c'est un article de foi.

III. Les conciles de l'Eglise, et le livre de Fide ad Petrum, dont les maximes sont autant d'oracles, le déclarent expressément. Tenez pour tout assuré, et n'en doutez aucunement, disent-ils, que personne ne peut ici faire pénitence , si Dieu ne l'éclairé, et ne le convertit par une miséricorde gratuite '. Or, voyez s'il vous fera cette faveur, puisqu'il vous assure qu'il se moquera de vous? In interitu vestro ridebo. Ceux qui entendent la propre signification des paroles qui sont employées pour exprimer les passions, savent l'emphase de ce mot ridebo. Quand on traite de colère et de vengeance, comme quand Virgile dépeint Mézence, qui tient l'épée à la gorge de son ennemi : Ad quem subridens, rnixtci Mezentius ira; et Tydée chez Stace : Et formidabile ride?is; et le faux dieu Mars chez Claudian : Subrides crudele pater (E. Stat.,lib. 8., Claudian. 2. Eutrop.). C'est ce qui fait que saint Grégoire dit : La punition que Dieu fait des pécheurs est très-juste, lorsqu'il permet qu'ayant oublié Dieu durant leur vie, ils s'oublient eux-mêmes à la mort, au lieu de s'y convertir.

IV. Ce châtiment est très-juste et très-raisonnable : car ditesmoi, y a-t-il apparence que Dieu fasse la plus grande de ses faveurs au plus grand de ses ennemis. A votre avis, quel est le plus grand ennemi que Dieu ait jamais eu? Est-ce Judas? est-ce Mahomet? est-ce Néron ou Domitien? Non, c'est ce bon peccavi prétendu; il n'y a sorcier, il n'y a turc, tyran , antechrist ou démon , qui ait jamais fait tant de ravages en l'Eglise, qui ait fait commettre tant de péchés aux chrétiens , comme ce maudit et détestable peccavi. C'est le complice , le receleur, le fauteur, le garant et le solliciteur de tous les pécheurs. C'est lui qui les encourage et les porte à offenser Dieu; c'est lui qui leur en ôte la crainte et la retenue. S'ils n'avaient pas conDance en cet asile, ils n'ont pas si peu d'amourpropre qu'ils se veulent damner à ce dessein. Un des plus grands

1 Firmissimè tene, et nullatenùs dubites, neminem hic posse pœnitentiam agere, nisi quem Deus illuminaverit : et gratuitâ miseratione converterit (Aug. vel. Fug. de fide ad Pelrmn, c. 31, 1. 40).

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présents, un des plus précieux dons que Dieu puisse faire à une âme, c'est de lui donner une vraie repentance à l'heure de la mort. La persévérance finale, est une arrhe et un gage assuré de la gloire céleste, c'est le faubourg du paradis, c'est la disposition prochaine à la béatitude; et vous pensez que Dieu fera ce don, ce présent, au plus grand de tous ses ennemis? à ce maudit et abominable peccavi! Quelle apparence! nous voyons tous les jours que ces libertins, qui ont fait de. si beaux projets pour l'avenir, étant au lit de la mort, sont aussi négligents de leur salut, aussi ardents en leurs passions, aussi attachés aux biens de la terre, aussi endurcis en leurs mauvaises coutumes, qu'ils l'étaient en santé. En voulez- vous des exemples? en voici de sacrés, de profanes, d'anciens, de modernes et de toute façon.

V. Au livre des Juges, Abimélech avait été ambitieux et oublieux de Dieu pendant sa vie; Dieu permit qu'il fût transporté de vanité et d'oubli de soi-même en sa mort. Il assiégeait la ville de Thèbes ; une femme jetant une grosse pierre du haut de la muraille, atteignit la tête de cet éventé , et le blessa à mort. Croyez-vous qu'en cet article il pensât à Dieu et à son salut? il appelle son écuyer, et lui dit : Passe-moi promptement ton épée au travers du corps, afin que je n'aie pas le déshonneur de mourir parla main d'une femme. Saiïl en lit autant, comme raconte l'Ecriture. Quelle pensée , quel souci en un moment de si grande importance, auquel il fallait demander pardon à Dieu , et se disposer au compte qu'il lui allait rendre! il pense à la vanité. Julien l'apostat ayant été ennemi juré du Fils de Dieu toute sa vie , se voyant frappé par un coup du ciel, et connaissant évidemment que c'était la vengeance de Dieu et sa main toute-puissante qui le punissait, au lieu de se reconnaître, il persiste en son obstination; il prend de son sang en sa main, le jette contre le ciel , et dit enrageant de dépit : Vicisti Galilœe! En France, si Louis XI , étant en bonne santé, avait été horriblement attaché à la vie présente, il le fut aussi étant malade; il fit venir tout exprès , d'Italie en Touraine, saint François de Paule, pensant qu'il le guérirait miraculeusement : ce qu'il ne fit pas ; et comme on avait fait une Oraison pour le roi , en laquelle on demandait pour lui la santé de l'âme et du corps , il dit : Otez ce mot, de l'âme, il ne faut pas demander tant de choses à la fois1. Voilà les sentiments que l'on a à la mort quand on a mal vécu.

Le cardinal Pierre d'Amien rapporte qu'un malheureux se donna à l'esprit malin pour venir à bout de ses desseins; et comme il avait encore quelque reste de foi, il mit cette condition à son marché : que le diable serait obligé de l'avertir de sa fin trois jours avant sa mort, espérant que, pendant ce temps-là, il dirait le peccavi, et mettrait ordre à ses affaires. Satan , qui est ordinairement menteur, ne le fut pas cette fois-là, il le vint trouver, et lui dit : Ecoute, tu dois mourir dans trois jours, me voilà quitte de ma promesse. Il tombe malade , on appelle le confesseur, il le trouve endormi : Mon Père , lui dit-on , monsieur reptse un peu ; vous prendrez, s'il vous plaît, la peine de retourner à une autre heure. Il n'est pas si

' Matthieu, en la vie de Louis XI, dédiée à Louis XII. I. — s l — 10

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tôt hors de la maison qu'on le rappelle. Monsieur est éveillé, vous viendrez quand il vous plaira; il vient, il lui parle de son salut; mais au moment même, il s'endort comme un loir en hiver; il lui parle des affaires du monde; il s'éveille comme un argus. Enfin, il dort d'un sommeil d'Endymion, qui le conduit à la mort sans sacrements et sans pénitence. En la vie de saint Charles Borromée1, il est dit qu'au diocèse de Milan , un bourgeois qui avait été adonné à l'ivrognerie, ordonna, par son testament, que quand il serait à l'extrémité, on lui verserait de temps en temps des cuillerées de vin dans la bouche. Et , sans aller si loin , n'a-t-on pas vu de notre temps à Limoges, une femme qui , étant sur l'échelle , se fâchait contre le bourreau de ce qu'il lui gâtait son collet? N'en ai-je pas vu une à Rouen qui, ayant été condamnée à mort, et l'exécution étant différée , parce qu'elle se trouva enceinte , après son accouchement, tous les. vendredis, qu'elle croyait être exécutée , avait soin de s'ajuster pour paraître jolie allant à la potence! Qu'est-ce que tout cela? punition de Dieu : Hàc animadversione punitur peccator, ut moriendo obliviscatur suî, gui vivendo , oblitus est Dei.

Deuxième point. — VI. Or, si les faveurs de Dieu vous manquent à cette heure-là, les hostilitésde vos ennemis ne vous manqueront pas; mais se redoubleront : Insidiaberis calcaneoejus. Ipsi calcaneum meum observabunt. L'esprit malin dresse ses embûches à notre talon, c'est-à-dire à l'heure de notre mort, qui est la fin de la vie ; comme le talon est la dernière partie du corps, c'est alors qu'il aborde le lit du malade, qu'il bande tous ses nerfs, qu'il emploie tous ses partisans , qu'il invente mille artifices et qu'il fait jouer toutes ses pièces de batterie pour nous avoir, parce qu'il y va de son reste. L'Apocalypse, parlant de la fin du monde, nous donne cet avertissement : Malheur à la terre et à la mer, parce que le diable vient avec une rage extraordinaire , sachant qu'il a fort peu de temps : Vœ terrse et mari, quia descendit diabolus habens magnant iramy sciens guia tempus brève est (Apoc. 12). Il faut dire le même de la fin du petit monde , qui est l'homme, et on peut comparer son ennemi à un artisan, puisqu'il est appelé ouvrier d'iniquité.

Vous avez donné de l'étoffe à un tailleur trois semaines avant Noël pour faire une robe, et vous la voulez avoir pour la fête; les quinze premier-; jours il laisse votre étoffe dans un coffre , et s'applique à quelque autre ouvrage, ou peut-être à la débauche; quatre ou cinq jours avant Noël il travaille diligemment à votre robe, et n'y travaille pas seul ; il prend des garçons de boutique , il n'y emploie pas seulement le jour, mais une partie de la nuit ; non-seulelement les jours ouvriers, mais le jour de saint Thomas, peut-être même le dimanche. Si vous lui demandez : Pourquoi êtes-vous si diligent à un ouvrage que vous avez négligé si longtemps? C'est qu'auparavant je pensais avoir beaucoup de temps, et à présent je me sens pressé, je n'ai plus que trois ou quatre jours, et si je ne rends l'ouvrage achevé, je perdrai ma chandalise. 11 vous semble

1 Traduite en français par le Père Soulphour, 1. 8 , c. 44.

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qu'il vous est malaisé de résister à présent aux attaques du diable , il le sera bien plus à l'heure de votre mort; pour une tentation qu'il vous livre maintenant, il vous en livrera douze. Quand vous êtes en bonne santé , il ne se soucie pas beaucoup que vous consentiez sur-le-champ' à ses suggestions malignes , parce que si vous n'y consentez aujourd'hui, il espère que ce sera demain; si ce n'est pour cette semaine , ce sera la prochaine ou la suivante : mais quand il voit que vous n'avez plus que trois ou quatre jours à vivre , ce qu'il connaît fort aisément par la disposition de votre corps, il joue de son reste, il se met en peine de vous tenter furieusement, il appelle des compagnons, il applique tout son esprit, il emploie toute son industrie , parce que c'est pour toujours qu'il vous doit gagner ou perdre.

Il eut bien la hardiesse de s'approcher du lit de saint Martin , de saint Odilon, abbé de Cluny; de saint Eusèbe,évêque de Crémone, et de tant d'autres saints qu'il pensait surprendre. Saint Elzéar, comte d'Arian en Provence, qui avait vécu en perpétuelle virginité avec sainte Dauphine son épouse , étant à l'agonie , s'écria : 0 mon Dieu, que la puissance de vos ennemis est grande ! et un peu après : Ah ! je me soumets à Dieu en tout et partout ; enfin il dit : J'ai vaincu , grâces à Dieu ; et si le démon a osé attaquer ceux qui l'avaient surmonté toute leur vie, dans lesquels il ne pouvait trouver aucune de ses œuvres : que fera-t-il à ceux qu'il a surmontés tant de fois , qui ont toujours obéi à ses suggestions, qui ont été ses sujets et ses esclaves toute leur vie?

VII. Mais je veux supposer, pour vous convaincre de tout point, qu'il ne vous tentera pas, qu'il vous laissera en repos, que votre conversion ne sera pas impossible, ni même difficile de ce côté-là. Je dis néanmoins qu'avec tout cela, très-difficilement vous vous convertirez; car, comment est-ce que la vraie repentance s'engendre en notre cœur? par une mûre considération , par une vive appréhension des motifs qui peuvent produire en vous l'amour de Dieu et la haine du péché ; pensant attentivement à la grandeur infinie de Dieu , à sa bonté incompréhensible, aux bienfaits inestimables que nous avons reçus de lui, et au grand mal qu'il y a de l'offenser. Il vous sera quasi* impossible d'y penser tout de bon. Vous savez qu'il n'est rien qui vous empêche plus d'appliquer sérieusement votre esprit à un objet spirituel et spéculatif qu'une forte passion de l'âme, ou qu'une grande douleur du corps. Quand une vive passion s'est emparée de votre cœur, elle le transporte, elle l'enivre, elle le tyrannise avec tant de violence, qu'il ne peut penser à autre chose. Le proverbe grec disait chez le poète : Où il y a de la douleur, on y porte toujours la main (ôtou t(ç aX^et xeïds xa\ -/eïp fysc) ; et un autre a ajouté , la pensée. Et, en effet, quand on vous a fait un affront, quand vous avez perdu un procès, guand votre mari ou votre enfant est mort, vous êtes cinq ou six jours sans pouvoir prier Dieu comme il faut ; votre esprit ne se remplit et ne s'occupe que de cette affliction. Si vous avez une douleur de dents, de goutte ou de colique , vous ne pouvez penser à autre chose , votre esprit est tout entier à votre mal. Quand vous êtes en la dernière maladie , la perte que vous allez faire de tous les biens de ce monde,

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le divorce avec toutes les personnes qui vous étaient les plus chères , la tristesse d'avoir tant travaillé pour acquérir des biens qu'il faut abandonner, la présence de la mort, l'horreur de la sépulture, la crainte des jugements de Dieu, les symptômes de la fièvre , la douleur de la maladie , troublent votre imagination , occupent votre esprit, tyrannisent votre âme si puissamment et avec tant de violence, qu'il ne lui reste plus de force, ni de vigueur pour penser à Dieu et à son salut.

Troisième point. — VIII. Oui, mais me dira quelqu'un : Mon Père , nous avons vu le contraire de ce que vous dites; nous avons vu en nos jours un tel ou un tel jeune homme , qui était un renieur de Dieu, désobéissant à ses père et mère, arrogant, querelleur, impudique, pilier de cabaret, insolent dans les églises, un débauché, sujet à mille ordures ; et néanmoins, grâces à Dieu, il a fait une très-belle mort ; il n'a pas attendu l'extrémité pour demander le prêtre; mais au second ou troisième jour de sa maladie , il s'est confessé , il s'est communié ; puis il a reçu l'Extrême-Onction ; il a fait des legs pieux , il a demandé pardon à Dieu et à ses père et mère les larmes aux yeux ; il a protesté avec beaucoup de ferveur, que s'il retournait en santé, il ferait tout autrement qu'il n'avait fait ; il a fait pleurer tous les assistants , il a baisé le Crucifix le plus dévotement du monde jusques à la fin, et dit les plus belles prières qu'il est possible de dire : les bons Pères qui lui ont assisté ont dit, que tout religieux qu'ils sont , ils souhaiteraient de mourir aussi bien que lui. Il a mené une mauvaise vie , et si il a fait une belle mort. Oui , une belle mort; mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit bonne.

Il y a la même différence entre une belle mort et une bonne mort, comme entre un beau temps et un bon temps. Il ne faut juger de personne en particulier ; Dieu peut faire des miracles en l'ordre de grâce, aussi bien qu'en l'ordre de nature; mais on ne peut assurer d'aucune mort qu'elle soit bonne, si elle ne vient après une sainte et vertueuse vie : Pretiosa in conspectu Domini 'mors sanctorum ejus. Mors peccatorum pessima. Le diable est plus fin que vous, vous ne le croyez pas; mais il est vrai, que c'est lui qui met souvent ces belles paroles en la bouche de ces libertins, et cela sert à ses mauvais desseins ; c'est afin que les compagnons de débauche de ce moribond , et autres jeunes gens, qui assistent à sa mort, disent eux-mêmes : A la bonne heure, je suis bien aise de voir ceci; voilà mon compagnon qui a été si vicieux, et néanmoins il fait une si belle mort; je veux faire comme lui, je me veux donner carrière, je veux prendre mes plaisirs, et lâcher la bride à mes appétits sensuels, et quand je serai malade, je me reconnaîtrai, je dirai peccavi, je recevrai les sacrements, et ferai une belle mort comme lui. Le démon leur met ces paroles en la bouche et en l'esprit; mais il ne leur en met pas les dispositions au cœur, et Dieu, qui demande le cœur et qui voit le fond de l'âme, ne fait pas grand état de ces beaux compliments.

IX. Au chapitre seizième de saint Matthieu, saint Pierre fait une confession de foi , disant à notre Sauveur : Vous êtes le Christ, le

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Fils de Dieu vivant. Cette parole est si agréable au Sauveur , qu'en récompense il le canonise, ou au moins il le béatifie avant son décès: Beatus es, Simon Barjona ; il lui donne les clés du ciel, le fait son lieutenant en terre et chef de l'Eglise son épouse. En saint Marc, chapitre premier, et en saint Luc, chapitre quatrième, les démons, qui possédaient un corps, font une semblable profession : au lieu de les en louer et récompenser, il les réprimande et leur ferme la bouche : Increpavit eos; obmutescitc. D'où vient celte différence, répond saint Augustin, le Sauveur agrée et accepte de bon cœur la confession de saint Pierre, non pas celle du démon? Parce que saint Pierre la faisait par amour, par esprit de piété et de dévotion , et que le démon la faisait par crainte servile ' ; il craignait d'être tourmenté par les exorcismes du Fils de Dieu, et déniché du corps qu'il avait envahi : Venisti antè tempus torquere nos. Il y a même différence entre l'âme choisie et l'âme réprouvée en l'article de la mort : toutes deux disent de belles paroles , et même quelquefois l'âme réprouvée en dit plus, et déplus dévotes que l'âme choisie. Dieu écoute avec agrément les paroles de l'âme choisie , parce qu'elle les dit par esprit de piété et de dévotion : il ne fait pas grand état des belles paroles de l'âme mondaine, parce qu'elle les dit par amour-propre, par crainte d'être chassée de son corps et tourmentée en enfer : voulez- vous savoir, en un mot, ce qu'il faut penser et dire sur ce sujet; le même saint Augustin, et saint Salvien l'ont dit.

X. Quand vous ne cessez de mal faire qu'à la fin de votre vie, ce n'est pas vous qui quittez le péché, mais c'est le péché qui vous quitte : Peccala , te dimiserunt , non tu illa ; quand vous serez au lit de la mort, vous direz à votre confesseur : Ah! mon Père, que j'ai mal fait d'aller aux lieux infâmes , au bal , au brelan , je vous promets que je n'irai plus. Non assurément, mon ami, vous n'irez plus, vous en serez bien empêché , vous ne sortirez jamais de votre maison que les pieds devant, pour être porté en terre. Gomment iriez-vous au bal et au brelan ? Ce n'est pas vous qui quittez les débauches, ce sont les débauches qui vous quittent. Vous direz : Mon Père, je ne m'enivrerai plus. Je le crois bien, comment vous enivreriez-vous quand on ne vous donnera plus jamais qu'un peu d'eau et de tisane? Ce n'est pas vous qui quittez l'invrognerie , c'est l'ivrognerie qui vous quitte. Vous enverrez quérir votre parente avec qui vous avez toujours été en mauvaise intelligence : Ma cousine, je suis bien marrie de ce qui s'est passé entre nous; je vous demande pardon, je suis votre servante. Eh bien! c'est quelque chose , cela vaut mieux que rien ; mais peut-être que vous le faites, parce qu'autrement on dirait que vous êtes morte comme une Arabe, ou parce que vous ne pouvez plus lui mal faire, ou par quelque autre semblable motif. Il faut quitter le péché avant que le péché vous quitte, il le faut quitter quand, vous avez encore le pouvoir de le commettre; autrement ce n'est pas bien librement, mais par contrainte.

1 Petrus laudatur, daemon compescitur; una vox, facta diversa, undè separantur istae duae confessiones ; laudatur amor, damnatur timor (Aug., Ser. 3 de verb. Apo., c. 9).

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XI. Si vous êtes théologien, souvenez- vous de cette définition qui est si souvent en votre bouche : Libertas est potentia qux , positis omnibus ad agendum requisitis, potest agere et non agere. Or, quand vous êtes au lit de la mort, vous n'êtes plus en ce milieu, en cet équilibre et dans cette indifférence , puisque vous n'avez plus le pouvoir de vous abandonner aux débauches et aux dissolutions mondaines. Si vous êtes canouiste , souvenez-vous de ces paroles qui sont au décret : Que personne n'attende à se convertir quand il ne pourra plus pécher : car il ne le ferait pas bien librement, mais par nécessité ' . Si vous êtes jurisconsulte, souvenezvous de cette loi qui est la troisième des règles du droit au digeste : Ejus est nolle qui potest et vclle. Et à ce même propos, Sénèque dit : Vis scire utrum velim, fac ut ego possum nolle: voulez-vous savoir si je veux une chose ou si je ne la veux pas? il faut me mettra en tel état, que je la puisse vouloir et ne pas vouloir. Si un villageois bien grossier et bien ignorant allait dire au roi : Sire, ne me faites pas évêque, je ne le veux pas être ; on se moquerait de lui : il ne le veut pas être , parce qu'il ne peut , il n'est pas du bois de quoi on les fait ; mais si un de ces abbés qui sont en faveur dans la cour refusait un évêché, on pourrait dire qu'il ne veut pas être évêque. Quand vous serez au lit de la mort , vous direz : Je ne veux plus être voleur, me battre en duel, opprimer les pauvres. Je crois bien, c'est que vous ne le pouvez plus. Si vous êtes logicien , souvenez-vous de cette maxime : Conclusio sequitur naturam prscniissarum ; L'heure de la mort, c'est la conclusion de la vie, elle est de même nature que les heures et que les journées précédentes. Si vous étudiez en physique, souvenezvous qu'un effet est toujours de même nature et condition que sa cause : la conversion que vous faites alors, est un effet de la crainte que vous avez de la mort; cette crainte ne vous est pas bien volontaire : car si vous pouviez, vous voudriez bien autre chose ; donc, ce n'est pas bien librement, ni de bonne volonté, que vous vous convertissez. Qui que vous soyez, écoutez et obéissez à cette semonce de saint Paul.

Conclusion. — Ecce nunc tempus acceptabile , ecce nunc dies salutis. Autant de paroles, autant de motifs pressants et de puissantes raisons. Ecce , on vous présente l'occasion et l'opportunité de faire pénitence , vous la devez prendre si vous êtes sages ; elle est chauve par derrière : si vous la laissez échapper, vous ne la pourrez plus recouvrer. Nunc, le temps présent est à vous , il est certain , il est plus commode ; le temps à venir ne dépend pas de vous, il est incertain, il n'est pas en votre disposition, il sera peutêtre incommode.

Tempus, c'est maintenant le temps de bien faire l'acte de contrition , le temps est le maître artisan des grands ouvrages : un

' Nullus expectet quandôjàm peccare non potest; arbitrii enim quœrat libertatem, ut delere possit commissa, non necessitatem ; qui itaque prius à peccatis relinquitur, quàtn ipsa relinquat ea , non libéré, sed quasi necessitate condemnat (C. nullus de pœn., dist. 7. Senec, Phil., 1. 2 de beneï., c. -10).

Ne pas différer la pénitence à la dernière maladie. 151

ouvrage d'importance ne peut être conduit à perfection qu'avec beaucoup de temps, par un maître bien expert. Hé ! quel ouvrage plus grand, plus important, plus difficile que de vous bien convertir, et d'un pécheur faire un saint. Gomme le pourrez-vous faire en deux ou trois jours, ou peut-êlre en deux ou trois heures, qui vous resteront à vivre, ne l'ayant possible jamais fait? La première fois qu'on fait quelque chose, on ne la fait pas bien, parce qu'on n'y est pas exercé. La première fois que vous chantâtes, vous ne chantiez pas bien ; la première fois que vous écrivîtes , vous n'écrivîtes pas bien. L'acte delà vraie contrition est si difficile et héroïque, que même les bons religieux , après plusieurs jours d'oraison et de méditation , ont de la peine à l'obtenir; et comment le pourrezvous faire en si peu de temps, n'y étant pas bien exercé? Et ne l'ayant jamais fait en votre vie, ce sera alors la première fois que vous le ferez, il ne sera pas bien fait; et ce sera néanmoins la dernière fois, de laquelle dépendra votre éternité. Vous avez à présent la commodité de vous retirer en votre prie-Dieu, lire un livre spirituel, gémir et pleurer devant Dieu. Alors vous serez assiégé de gens qui ne tâcheront qu'à vous réjouir, ou qui vous mettront en colère , emportant de votre maison et de votre chambre tout ce qu'ils pourront rencontrer.

Tempus, c'est maintenant le temps de bien faire votre confession. Yous pouvez avoir Grenade, ou un autre livre qui vous découvre vos péchés, examiner votre conscience avec attention, vous confesser à loisir, faire la pénitence qu'on vous imposera : alors vous n'aurez ni l'esprit, ni le loisir, ni la commodité de le faire.

Acceptabile. Votre conversion ne dépend pas seulement de vous, mais de la grâce de Dieu , et il la veut donner quand bon lui semble : Ait enim tempore accepto , ou selon le texte d'Isaïe , tempore placito eœaudivi te. Si vous la refusez à présent, vous la voudrez alors : Non est volentis; vous vous hâterez, neque currentis, sed miserentis Dei. Vous prierez Dieu de vous faire miséricorde, et peut-être qu'alors il ne lui plaira pas.

Ecce nunc dies salutis. Venit nox in quâ nemo polest operari. Supposons qu'un avocat ait un procès d'importance , où il s'agît de tous les biens de sa patrie, qui se doit juger le premier jour de Carême. Si tous les jours précédents il négligeait de l'étudier, ne songeant qu'aux festins et aux jeux, et s'il attendait à revoir ses pièces et feuilleter ses papiers jusques au soir du carnaval, quand il serait à demi ivre et tout endormi : qu'en dirait-on? ne dirait-on pas qu'il a perdu le jugement? C'est ce que vous faites, et vous voulez être estimé si sage, et vous êtes si prudent et si judicieux aux affaires du monde ! Vous avez un procès qui est sur le bureau de la justice divine, où il s'agit non pas d'une maison, d'un champ, d'un pré ou d'une rente, mais d'un royaume éternel.

Ce procès se doit vider à l'heure de Votre mort, sans appel , sans reliefs, sans requête civile ; et vous attendez à vous y préparer, et à faire une bonne confession quand vous serez pressé de la brièveté du temps, oppressé de maladie, accablé de visites, assoupi de sommeil, noyé de catarrhe, quand vous aurez l'esprit troublé par

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la crainte du jugement, l'imagination altérée par les vapeurs de la fièvre , l'appréhension lassée par la présence de la mort, le corps affaibli et abattu par des convulsions, la langue nouée par l'ardeur de la maladie. Faites-le à présent si vous êtes sage , quand vous le pouvez faire plus sûrement, plus facilement, et plus fructueusement. Maintenant que Dieu le désire , et vous en présente l'occasion, maintenant que l'esprit malin ne vous livre pas des tentations si furieuses, maintenant que vos passions n'ont pas encore tant d'empire sur vous, maintenant que vous pouvez quitter le péché avant qu'il vous quitte, maintenant que vous avez l'esprit libre, maintenant que Dieu vous ouvre toutes les portes de sa miséricorde, pour vous ouvrir quelque jour celles de sa gloire. Amen.

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