‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 24 sur 85 · DE LA DURÉE DE LA VERTU DE PÉNITENCE , QUI DOIT ÊTRE TOUTE LA VIE · texte numérisé non relu

DE LA DURÉE DE LA VERTU DE PÉNITENCE , QUI DOIT ÊTRE TOUTE LA VIE

Pœnitentiam agite. (Matth., 3.)

Quand l'Ecriture sainte nous enseigne que la conversion qui se fait en la dernière maladie , ou en l'arrière-saison de notre âge , est ordinairement trompeuse, contrefaite et de peu d'estime devant Dieu, elle ne l'entend que de la pénitence qui se commence en une saison si tardive, si importune; car la pénitence qui se commence de bonne heure, et qui ne finit qu'à l'instant de la mort, est très-louable, très-salutaire et très-agréable à Dieu. Et nous pouvons dire avec vérité, que la durée de la pénitence d'un vrai chrétien, c'est qu'elle doit durer toute sa vie. C'est ce que j'ai à vous faire voir en ce discours par l'Ecriture sainte, par les Pères , par les conciles de l'Eglise, par de vives raisons, par des comparaisons et par les exemples des saints. Le plus excellent et admirable a été le vôtre, ô sainte Yierge! votre Epoux a dit en son Cantique, que vous étiez comme une fleur de lis entre les épines : Sicut lilium inter spinas. La fleur de lis n'a pas de coutume de naître au milieu des épines , et la créature raisonnable en l'état heureux de la parfaite innocence , ne serait pas obligée aux épines de la pénitence. Mais pour imiter votre Fils, encore que votre vie ait été plus que très-pure, très-sainte , trèsinnocente, elle n'a été qu'un tissu et qu'une pratique continuelle d'austérités et de pénitences. Vous avez sujet de nous dire : Soyez mes imitateurs, comme je l'ai été de mon Fils. C'est ce que nous désirons faire par le secours de sa grâce, que nous implorons en vous saluant. Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

Punctum unicum. — I. Pœnitentiae virtus débet durare per totam vitam quod probatur 1. Scripturâ. — II. 2. Patribus. — III. 3. Conciliis. — IV. 4. Rationibus. Satisfactionis pro peceatis primi parentis. — V. Avorum nostrorura. — VI. 1. Concivium. — VII. 2. Imitationis Christi. —VIII. 3. Paerservationis. — IX 4. Comparationibus. — X. 5. Exeraplis.

Conclusio.— XI. Confirmans preedicta per Scripturam.— XII. Patres. — XIII. Exempla.

Que la pénitence doit durer toute la vie. 153

Point unique. — I. En cette belle et mystérieuse vision, que le prophète Ezéchiel rapporte au chapitre 9 de ses Révélations, nous connaissons évidemment le prix inestimable de la pénitence et la grande confiance que cette vertu nous donnera , quand nous serons présentés au tribunal épouvantable de la justice divine: Ce prophète assure qu'il vit six anges , en forme et en apparence d'hommes, qui tenaient en main des instruments de mort, c'està-dire, des épées. Au milieu d'eux, il y avait un autre ange, aussi en forme humaine, vêtu d'une aube blanche, qui avait en sa ceinture une écritoire , ou, selon les Septante, une ceinture de saphir. Il vit en même temps la majesté de Dieu, qui se leva de dessus le propitiatoire , qui vint à la porte du temple , y appela cet ange qui avait une robe sacerdotale, et lui dit : Passez par le milieu de Jérusalem , marquez un Tau sur le front de ceux qui pleurent et qui s'attristent ; puis il dit aux autres six anges : Passez par toute la ville , frappez sans miséricorde , mettez à mort tous ceux que vous rencontrerez sans exception de personne, jeunes et vieux, hommes et femmes, grands et petits, aucuns , tous sans exception. Commencez cette exécution , dès mon sanctuaire; mais tous ceux qui auront le Tau imprimé sur le front, ne leur faites point de mal. Cette vision nous apprend, le commandement que Dieu fera à ses anges, de punir les âmes réprouvées au jour du dernier jugement. Il sort du propitiatoire et du lieu de son repos , pour faire ce commandement , parce que ce commandement ne devait pas être propice et favorable ; mais sanglant et redoutable pour les hommes, dit Théodoret. Il quitte pour ce même sujet le lieu de son repos , parce que le centre de Dieu et ce qui est comme son lieu naturel , c'est de faire du bien à ses créatures ; il n'en prend le motif qu'en soi-même et en sa bonté naturelle. Quand il est contraint de châtier, il sort comme hors de soi et du lieu de son repos, il en emprunte le sujet dans l'excès de nos iniquités : Quôd sit rnisericors, ditTertullien, hoc habet de suo, quàd sitjustus, hoc de nostro. Il y a six anges qui sont exécuteurs de la justice divine, en la ville de Jérusalem, il n'y en a qu'un seul qui marque quelquesuns du caractère des prédestinés , parce que le nombre des réprouvés, même dans l'Eglise, est pour le moins six fois aussi grand que celui des prédestinés. Cet ange est habillé en prêtre , parce qu'il représente le Sauveur, l'ange du grand conseil, prêtre éternel et grand pontife de nos âmes. Il a une ceinture de saphir : les naturalistes disent que le saphir, quand vous le portez au doigt, a je ne sais quelle vertu occulte , je ne sais quel charme naturel , pour nous faire gagner le cœur et l'affection de ceux qui nous approchent. Le Sauveur a une ceinture de saphir, c'est-à-dire , que de quelque côté qu'on l'approche , on trouve en lui des motifs, des objets et des sujets d'amour, principalement les âmes pénitentes qui n'ont point d'autre remède ni d'autre ressource , pour leur salut , que les mérites du Sauveur. La marque du Tau , qu'il imprime sur le front de quelques-uns , c'est le signe de la croix. Car, Origène , Tertullien et autres Pères , disent, qu'avant le temps d'Esdras , le Tau des Hébreux était en forme de croix , et que les Massorètes, en haine de la croix , en changèrent la figure. Le texte

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Syriaque porte signa crucem. La justice de Dieu ravagera tous les hommes, commençant par les ecclésiastiques qui sont au sanctuaire , excepté lesprédestinés , auxquels le Fils de Dieu imprime le signe de la croix , c'est-à-dire , influe les mérites de sa mort et passion; et il ne marque de ce signe que ceux qui gémissent et s'attristent , c'est-à-dire , que tous les prédestinés , de quelque âge , sexe , condition qu'ils soient, même les innocents sont dans les pleurs et les gémissements. Il ne dit pas qu'ils ont gémi et se sont attristés , parce que les prédestinés vivent continuellement dans la tristesse et dans l'esprit de pénitence; et si les innocents le font, combien plus ceux qui ont offensé Dieu, s'ils veulent esquiver le ravage que la vengeance du ciel fera au jour effroyable du jugement? C'est la différence que les saints ont toujours reconnue entre la fausse et la vraie pénitence , entre la pénitence des réprouvés et celle des prédestinés ; que celle-là est éphémère , passagère et de peu de durée; celle-ci est continuelle, constante et persévérante jusques à la mort, d'une durée infinie, s'il leur était possible, parce qu'ils considèrent qu'ils ont offensé une Bonté et Majesté infinies.

II. L'auteur de ce beau livre , intitulé de La vraie et de la fausse pénitence, dit fort bien , que celui qui fait une vraie pénitence, doit fort peu estimer les fruits qui en procèdent; qu'il ne soit jamais content de ce qu'il fait, qu'il soit toujours outré de douleur et chargé de confusion en la présence de Dieu , devant qui il a péché, qu'il ne finisse sa tristesse qu'avec sa vie : car si l'apôtre saint Paul regrettait continuellement les péchés qu'il avait commis devant le baptême, que devons-nous faire autre chose que de pleurer le reste de nos jours'?

Et saint Ambroise écrivant à une fille nommé Suzanne, qui était tombée dans une faute, lui dit, qu'elle doit faire pénitence le reste de sa vie; et, entre les autres exercices qu'il lui prescrit , c'est de dire toujours le psaume Miserere , non tellement quellement, mais en pleurant , en gémissant et soupirant.

III. Et comment est-ce que les pécheurs ne seraient pas obligés d'êlre continuellement dans un esprit de pénitence, puisque les innocents y doivent être? C'est l'oracle de vérité, l'Eglise assemblée en corps qui nous enseigne cette vérité. Le concile de Trente (sess. 14, Initio trac, de eœtr. unctione) déclare, que la vie du chrétien; il ne dit pas d'un voleur, d'un meurtrier, ni d'un blasphémateur : mais d'un chrétien, doit être une pénitence perpétuelle : Christiani vita, perpétua pœnitentia esse débet. Les raisons que le saint concile en rapporte ici et ailleurs, nous donnent sujet de dire, que le chrétien doit être toute sa vie dans un esprit de deuil et de gémissement intérieur, ou par satisfaction, ou par imitation , ou par précaution , ou par tous les trois ensemble.

IV. Premièrement, par satisfaction à la justice de Dieu. Lepre-

1 Verus pœnitens omnes fructus suse pœnitenliae parvos habeat. Nunquam credat sufficere ; semper doleat, semper coram Domino antè quem peccavit, erubescat , dolorem cum vitâ finiat : nàm si Apostolus peccata per baptismura remissa continua plorat, nobis etiam quiet praater plorare restât (August. Ambr., ad virginem lapsam) ?

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mier pécheur qui a été en ce monde, c'est le premier homme : Dieu lui pardonna sa faute : Eduœit illum à delicto suo (Sap. 10), eu égard à ce qu'il ne l'avait pas commise par malice, mais par complaisance à sa femme; mais il ne lui dit pas : Vous voilà remis en grâce , rentrez au paradis terrestre ; je vous remets en la possession des privilèges que vous aviez, en la jouissance des divertissements et des plaisirs innocents que vous preniez auparavant. Au contraire, il lui dit : Vous gagnerez votre vie à la sueur de votre visage ; si vous voulez avoir du pairi , il faudra labourer la terre , et elle sera si stérile et si ingrate à vos travaux , qu'elle semblera être frappée de malédiction. Vous serez sujet à mille disgrâces , traverses, incommodités, et ce, non pas pour un an , pour deux, ou pour trois ans; mais pour deux cents, cinq cents, pour sept cents et pour toute votre vie, qui durera neuf cent trente ans : Donec revertaris in terram ; et cela pour un péché , pour un seul péché, pour avoir mordu dans une pomme contre la défense qui lui en était faite. Et nous, après des péchés énormes, dénaturés, monstrueux, que nous avons commis par douzaines, par vingtaines et par centaines , nous nous contentons de deux ou trois ans de pénitence ; et puis nous reprenons nos divertissements et nos passe-temps ordinaires? Nous voulons faire un séjour de délices de cette vallée de larmes, un paradis terrestre de ce lieu de bannissement. Oui, lieu de bannissement: car quand nousn'aurions point commis de péché par nous mêmes, nous devrions toujours dire : Eœules filii Evœ. Nous sommes pécheurs-nés, criminels do naissance, engeance d'Eve la pécheresse, enfants d'Adam le prévaricateur et coupables de sa transgression. La sentence qui lui fut prononcée était décrétée contre nous : Morte morieris. Le langage de Dieu est emphatique et significatif; tout ce qui se peut, chacune de ses paroles signifie tout ce que l'esprit humain ou angélique y peut raisonnablement entendre : Tu mourras de mort, c'est-à-dire, de toute sorte de morts, de mort spirituelle, de mort éternelle, de mort civile et de mort corporelle. La mort spirituelle est la privation de la grâce de Dieu ; la mort éternelle est la privation de la gloire et de la vue de Dieu ; la mort civile, selon les lois humaines, c'est le bannissement , ou la privation des commodités de notre pays : selon la loi divine, c'est la privation de l'usage de toutes les créatures ; la mort corporelle, c'est la privation de la vie du corps : par le péché originel nous sommes condamnés à ces quatre sortes de mort et à ces quatre privations. La théologie appelle les deux premières , les peines du péché; les deux autres des pénalités.

Nous devons soigneusement remarquer, et nous en souvenir toute notre vie , que tant que nous sommes en ce monde et pendant la révolution du siècle, le Sauveur n'applique sa rédemption ni les mérites de sa passion qu'à nous affranchir des peines du péché de la mort spirituelle et de l'obligation à la mort éternelle; il ne l'applique point à nous délivrer des pénalités de la mort civile ou corporelle. Saint Thomas (3. p., q. 69, a. 3) le conclut ainsi et apporte les raisons qu'on peut voir dans la troisième partie de sa Somme. Au commencement du monde, en l'état d'innocence et de la justice originelle, Dieu nous avait donné l'empire et le domaine

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de toutes les créatures; nous avions droit de nous en servir à notre volonté et pour notre plaisir ; nous avons perdu ce droit par le péché du premier homme : car la moindre punition qu'on peut décréter contre un vassal qui a commis une félonie, ou un crime de lèse-majesté contre son prince, c'est de confisquer ses biens. Ce que le Fils de Dieu a fait en ce sujet, c'est qu'au lieu que nous devions être damnés, il nous a mérité et obtenu de son père, le temps de cette vie , pour faire péniience , pour satisfaire à la justice de Dieu. Mais il ne nous a pas rétablis en ce pouvoir absolu et autorité, que nous avions , d'user des créatures selon notre bon plaisir, à notre commandement : il est vrai que comme nous ne pouvons pas subsister, ni être conservés en vie , sans l'usage de plusieurs créatures, il nous les permet par indulgence et miséricorde : Omne quod movetur, et vivit, erit vobis in cibum ; mais non pas in delicias. D'où il suit, par bonne conséquence, ce qu'il faudrait prêcher cent et cent fois par an , que c'est une erreur grossière de croire que vous ayez droit de vous servir de quelque créature que ce soit, par pures délices, sans aucune nécessité , pourvu que vous ne fassiez tort à personne. Vous n'avez aucun droit d'en user qu'autant qu'il est nécessaire à la conservation frugale et honnête de votre vie et de votre état, dans la condition où Dieu vous a mis ; et si vous vous servez d'aucune créature par pur plaisir et volupté, sans qu'il soit nécessaire ou utile à votre conservation , c'est une usurpation, c'est une oppression unique et tyrannique , c'est contrevenir à l'arrêt que Dieu a prononcé contre vous.

V. Ajoutez à cela que nous ne sommes pas seulement enfants de ce père criminel; nous sommes encore descendants de plusieurs autres pécheurs, de nos aïeuls, bisaïeuls, trisaïeuls, qui ont offensé Dieu ; et si nous ne faisons pénitence pour leurs péchés , si nous n'apaisons la colère de Dieu qu'ils ont méritée pour eux et pour leur postérité, nous serons les objets de la vengeance du ciel : Iratus es et peccavimus (Isaï. 4) , puisque Dieu assure, en son Ecriture, qu'il venge les péchés des pères en leurs enfants, jusques à la troisième et quatrième génération. Or, le plus terrible châtiment qu'il puisse envoyer à une âme, c'est la soustraction ou la diminution des grâces auxiliaires et des secours particuliers qui l'auraient empêchée de tomber : Mea est ultio ut labatur pes eorumÇQeut 32, 35). Quand il permet qu'une âme commette le péché, et aille de précipice en précipice, l'Ecriture appelle ce châtiment une vengeance de Dieu: c'est-à-dire, grande vengeance , comme Cedros Dei, montes Dei\ et il exerce quelquefois cette vengeance sur les enfants et petits-enfants, en punition des péchés de leurs ancêtres'. Gomme nous voyons qu'il laisse les Juifs depuis tant de temps dans l'aveuglement d'esprit et l'endurcissement de cœur, en punition de l'énorme parricide que leurs ancêtres commirent autrefois sur la personne sacrée de Jésus-Christ ; il est donc plus que très-important de faire continuellement pénitence , afin de satis-

1 Propter peccata parentum saepe hujusmodi pœnis Deus afficit postero& vel minora illis gratiae auxilia largiendo , vel variis tentationibus exponi sinendo (Lessius ,1. 42, De perfect. divin., c. 15, in medio).

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faire à la justice de Dieu , et éviter la vengeance que nous pourrions encourir pour les péchés de nos ancêtres; car, comme le péché offense Dieu, la pénitence l'apaise; elle calme son esprit, elle adoucit sa colère, elle obtient sa miséricorde et détourne ses fléaux de nos têtes criminelles.

VI. Et puis supposons que nous ayons déjà pleinement satisfait pour nos péchés , et pour ceux de nos ancêtres ; n'est-ce pas assez que nous sachions que Dieu est offensé en ce monde, pour nous tenir dans la tristesse et dans l'esprit de pénitence? Pourrait-on dire qu'un enfant est de bon naturel, qui sachant que son père est très-maltraité , ne laisserait pas d'être joyeux et gaillard , et de faire bonne chère? Ne dirait-on pas, qu'il n'a point de tendresse ni d'affection pour son père. Nous savons que Dieu est méprisé de toutes parts, qu'il reçoit partout tant d'injures, des payens , des juifs, des hérétiques, des mauvais catholiques, en la cour, au palais, à l'armée , au marché, aux boutiques des marchands, aux cabarets et aux maisons des bourgeois : pouvons-nous être gaillards et épanouir notre cœur en des joies mondaines et frivoles? Ne devons-nous pas faire comme Loth ? Saint Pierre dit qu'il était juste ; et ce qui le sanctifiait , c'était sa vue et son ouïe, parce que, quand il voyait, on entendait les crimes et les abominations des Sodomites, il s'attristait et s'affligeait ; son cœur était à la torture par le sentiment de l'offense de Dieu : Aspectu et auditu justus erat habitans apud eos, qui de die in diem animam justam iniquis operibus cruciabant (2. Pet. 2,8). Ne savons-nous pas que, même selon les lois civiles , quand un père de famille est assassiné en sa maison , tous les domestiques en sont en peine, et en peuvent être recherchés de la justice?

VII. Mais quand nous ne serions pas pécheurs, quand nous ne serions ni enfants, ni descendants, ni confrères des pécheurs, nous sommes enfants et membres du Fils de Dieu qui a fait pénitence toute sa vie, et qui nous dit en paroles si formelles : Celui qui veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et me suive ; Qui vult venire post me : abneget semetipsum et tollatcrucem suam, etsequatur me (Matth., 10, 24). Il ne dit pas : celui qui veut être parfait, qui veut être bien t\aut en paradis, grand saint dans le ciel., avoir des auréoles et couronnes particulières ; mais, celui qui veut être sauvé; car, pour être sauvé, il faut nécessairement aller après le Sauveur. Et saint Luc déclare expressément qu'il parlait à tous : Dicebat autem ad omnes (Luc. 9, 23), qu'il renonce non-seulement au péché , au diable, au monde , mais à soi-même , à ses humeurs et inclinations vicieuses, à ses passions , à sa chair, à sa sensualité; qu'il porte sa croix tous les jours, dit saint Luc. Et saint Paul, écrivant aux Galates , dit : Ceux qui sont à Jésus-Christ , ont crucifié leur chair avec ses vices et convoitises : Qui autem Christisunt, carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiis (Galat. 5, 24). Il ne dit pas les prêtres, les anachorètes, les religieux ; mais ceux qui sont à Jésus-Christ ; Peut-on être sauvé sans appartenir au Sauveur? ceux qui lui appartiennent ont crucifié leur chair. Il ne dit pas crucifieront , ou crucifient, mais ont crucifié leur chair, parce que la pratique de la

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pénitence , c'est le premier pas de ceux qui suivent le Sauveur, la première journée de la vie chrétienne , le premier degré de l'escalier qui conduit au ciel.

Saint Thomas (1. p., q. 69 , a. 3) apporte la raison de cette vérité : C'est, dit-il, que nous ne sommes agréables à Dieu , nos actions et satisfactions ne sont méritoires ni recevables devant lui, sinon en tant que nous sommes unis à notre Sauveur, entés et incorporés à l'Homme-Dieu; et comme quand vous entez un arbre, il faut que le tronc sur lequel vous entez , aussi bien que la greffe qui y est insérée souffre le fer et l'incision , le tronc est entamé, ouvert par le couteau , la greffe est coupée et séparée pour jamais de l'arbre qui l'avait produite, et ne tire plus de vie et de sève, et de fruits que du tronc où elle est insérée; ainsi , afin que nous fussions unis et incorporés au Sauveur, il a enduré le fer, les clous, les épines, la croix , les rigueurs de la pénitence; donc, pour être insérés en lui, nous devons aussi endurer les austérités et mortifications, être tirés et séparés delà vie sensuelle et charnelle que nous avons reçue du vieil homme et de sa nature corrompue.

VIII. De plus, les gens de bien considèrent que pour saints , innocents et parfaits qu'ils soient, ils sont hommes, c'est-à-dire fragiles, infirmes, sujets à faillir; que saint Paul a dit : Que celui qui pense être bien ferme , prenne garde de ne pas tomber : Qui se eœistimat stare videatne cadat (i. Cor. 10, 12); que tant que nous sommes en cette vie, nous avons la concupiscence , qui est appelée péché par saint Paul; parce qu'elle est un effet et un avorton de péché, un tison, une amorce, un aiguillon et une allumette qui nous porte continuellement au péché et à toute sorte de péché; et nous y fait tomber infailliblement, si elle n'est refrénée et gourmandée par la pénitence.

IX. Imaginez-vous qu'en une ville frontière il y a un bourgeois brouillon, mutin et remuant, qui a grande antipathie et aversion du roi; des intelligences avec l'ennemi, des inclinations à la rébellion, des parents et amis de même sentiment que lui. Si le gouverneur était fidèle au roi, il veillerait, il l'humilierait, il l'emprisonnerait pour l'empêcher de rien entreprendre contre le service de sa Majesté. Notre corps se révolte incessamment contre la loi de Dieu : Caro concupiscit adversùs spiritum (Galat. 5, 17); il s'entend avec le monde et le démon, ennemis de notre Sauveur; il a les sens, l'imagination , la concupiscence et les passions pour partisans : si nous ne veillons pour nous tenir sur nos gardes , si nous ne combattons ses appétits, si nous ne l'assujettissons et l'affligeons par les exercices continuels de la pénitence, il commettra des trahisons et des rébellions effroyables contre la Majesté divine.

Il s'est trouvé des gentilshommes si enragés et acharnés à la vengeance, que voulant se battre en duel, pour s'obliger à ne point fuir ni reculer, ils se battaient à coups de poignard dans un tonneau. En ce cas, on pouvait dire à chacun d'eux : Ce n'est pas raillerie, il faut nécessairement ou tuer ou mourir; si vous ne le tuez, il vous tuera infailliblement. Notre âme est en même conjoncture , elle a un ennemi mortel, non pas sur ses frontières et à ses portes, mais en ses entrailles dans elle-même; un ennemi qui fuit une

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partie de son être, la partie inférieure, la sensualité, la concupiscence qui lui fait la guerre continuellement, qui la tuera sans y faillir, si elle ne la gourmande et mortifie : Si secundùm carnem vixeritis , moriemini, si autem spiritu facta carnis mortipZcavcritis , vivetis : Si vous flattez votre chair, si vous condescendez â ses inclinations et aux désirs de la concupiscence, elle vous fera mourir ; si vous lui résistez et la mortifiez, l'esprit en sera plus vigoureux, et l'âme aura la vie éternelle, dit saint Paul. Les exemples en sont remarquables.

X. Salomon était au commencement le plus saint, le plus innocent et le plus sage prince qui eût été jusques alors. Il était humble et disait par humilité : Je suis comme un petit enfant, qui ne sait pas encore comme il faut vivre. Il était dévot et plein d'amour de Dieu : Ego sum puer parvulus, ignorans egressum et introitum meum (1. Reg. 3, 9). Dilexit Salomon Dominum (Ibid., v. 3), détaché de l'affection des biens de la terre et de la gloire du monde , il en fut loué de Dieu quand il exauça sa prière. Il demanda à Dieu la continence , non lâchement et à demi , mais de tout l'effort de son cœur; et parce qu'il donna toute sorte de liberté à ses sens, il fut curieux de tout savoir. Il voulut éprouver la douceur des divertissements innocents : il tomba très-malheureusement, il se vautra comme un infâme dans le bourbier des voluptés charnelles : il adora les idoles des femmes qu'il aimait, et nous a laissés incertains de son salut ou de sa réprobation. Au lieu que les saints qui ont vécu dans la pénitence , n'ont pas seulement conservé l'innocence pour eux-mêmes, mais l'ont procurée à une infinité de personnes. Comme saint Jean-Baptiste , saint Basile , saint Bruno , saint Bernard , saint Romuald, saint Norbert, saint Etienne de Grandmont, saint Dominique, saint François d'Assise, saint François de Paule, sainte Thérèse et tous les autres saints patriarches des Ordres religieux.

Conclusion. — XI. Mais qu'est-il besoin de se mettre en peine d'apporter tant de preuves de cette vérité, puisque le Sauveur s'est expliqué si clairement sur ce sujet? En saint Matthieu, il ne marque que deux voies qui conduisent en l'autre monde, une qui est un grand chemin large, spacieux et battu par un grand nombre de voyageurs; l'autre qui est un sentier étroit, resserré, peu frayé, qui n'est suivi ni même trouvé que de fort peu de gens : l'un conduit à la damnation , l'autre au salut éternel : Lata porta et spaciota via quœ ducit ad perditionem , et multi sunt qui intrant per eam. Quàm angusta porta et arcta via est qux ducit ad vitam, et pauci sunt qui inveniunt eam. Sur quoi saint Augustin dit : Audiat ergô qui sapit, et qui seriô animam suam salvare satagit. Hœc est vox geternœ Sapientise; contendite intrare.

XII. La première voie, c'est une vie lâche , mondaine, fainéante et délicieuse. La seconde voie, c'est une vie retirée, rigoureuse, pénitente, mortifiée : Arcta, quia arctat cupiditates , dit saint Augustin : Où est donc cette vie moyenne, cette vie qui se passe en jeux, en comédies, en compagnies, en visites superflues, en festins, en collations, en danses et autres passe-temps qu'on appelle dans le

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monde divertissements innocents et récréations honnêtes, sous prétexte qu'on n'y fait tort à personne? Divertissements innocents! comme si Job ne disait pas de vous et de vos semblables : Ils se réjouissent au son de la guitare et d'autres instruments, ils usent leur vie en festins et en pas^e-temps, et ils tombent en enfer en moins de rien? Divertissements innocents! comme si le phophète Michée ne disait pas : Malheur à vous qui vous occupez de pensées inutiles! comme si le prophète Ezéchiel ne mettait pas l'oisiveté entre les iniquités de Sodome, la plus infâme de toutes les villes ! comme si le Sauveur ne disait pas : Que les hommes rendront compte au jugement d'une parole oisive! comme si saint Matthieu ne disait pas : que le serviteur inutile fut jeté en des ténèbres où il y a des pleurs et des grincements de dents; parce que ces récréaiions et divertissements inutiles, nous disposent et acheminent à des crimes et des dérèglements effroyables. Je n'en veux point d'autre témoin que vous, consultez votre conscience : quelque beau prétexte d'innocence que vous ayez au dehors, elle ne l'est au dedans, il y a bien des ordures au fond du vaisseau ; vous savez que dans l'occasion, des tentations d'impureté, d'injustice ou de vengeance, vous succombez très-lâchement; et au contraire, l'expérience fait voir que ceux qui mènent une vie retirée, pénitente et mortifiée , passent heureusement les mois , les années et même toute leur vie sans commettre de péché mortel.

XIII. Et nous voyons en l'histoire ecclésiastique , que non-seulement les patriarches des Ordres religieux, mais que les saints apôtres , leurs disciples et les chrétiens des premiers siècles , vivaient austèrement et en pénitence. Saint Paul disait : Je châtie mon corps, et je le traite comme un esclave, de peur d'être réprouvé. Son disciple Timothée, un saint évêque dont la vie et la santé étaient très-nécessaires à l'Eglise, ne buvait que de l'eau, nonobstant ses faiblesses d'estomac. Sainte Marthe s'abstenait de vin, de chair, d'œufs , de poisson, et jeûnait tous les jours. Saint Aurélien , disciple de saint Martial, et son successeur en l'évêché de Limoges, jeûna quarante ans au pain et à l'eau. Saint Polycarpe, disciple de saint Jean l'évangéliste , couchait ordinairement tout vêtu : car aux actes de son martyre , il est dit qu'avant que d'être jeté dans le feu , il se dépouilla de ses habits , et qu'il ôta sa chaussure , ce qu'il n'avait fait de longtemps ; Sainte Blandine à Lyon, répondant à la calomnie des payens, qui disaient que les chrétiens mangeaient un enfant dans leurs assemblées, disait : Gomment mangerions-nous de la chair humaine , puisque nous ne mangeons pas même de la chair des animaux? Ce qui montre que les saints apôtres avaient reçu du Fils de Dieu cet esprit de pénitence, et l'avaient transmis et consigné à leur postérité. Saint Martin, en sa dernière maladie, couché sur la cendre , couvert d'un cilice , comme on le pria de permettre que l'on y mît un peu de paille , répondit : Il faut que le chrétien vive et meure dans la pénitence. Saint Amable en fit autant à Riom, et saint Amale, abbé du monastère de Saint-Romeric. Vous louez tous ces saints , vous les honorez , vous les estimez sages et heureux : Imitari non pigeât , quod celcbrare détectât. Imitez-lez donc si vous êtes sages

Premier obstacle, aveuglement d'esprit. 1G1

et discrets ; imitez-les si vous les honorez d'un honneur sincère et cordial ; imitez-les si vous voulez être puissamment secourus de leurs prières; imitez-les si vous voulez participer à leurs mérites; imitez-les si vous voulez être associés à leur gloire. Amen.

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