SERMON XVI
du premier empêchement de la pénitence, qui est l'aveuglement d'esprit.
Dominus erigit elisos, Dominas illuminât cœcos.
Le Seigneur relève ceux qui sont tombés , et même rend la vue aux aveugles, (Psal.145, 8.)
Après avoir vu la nécessité de la vertu de pénitence, son essence , ses qualités et le sujet sur lequel elle s'exerce , en quel temps il la faut faire , combien elle doit durer, puisqu'il y va de notre salut, si nous ne la faisons, il est à propos de considérer les obstacles qui nous en peuvent empêcher. Le premier est l'aveuglement d'esprit ; car le Prophète royal a dit : que lorsque les ténèbres sont répandues au cœur de l'âme pécheresse , les fondements de la terre se pourraient écrouler, sans qu'elle en fût ébranlée : Nescierunt , neque intellexerunt , in tenebris ambulant. Movebuntur omnia fundamenta terrœ. Nous devons donc rechercher, en premier lieu , quelles sont les causes de cet aveuglement ; en second lieu , quels sont les remèdes qu'il y faut apporter. Un des plus salutaires , c'est votre invocation , ô sainte Vierge ! l'Eglise en ses dévotions vous surnomme la porte de la lumière : Tu Régis alti janua , et porta lucis fulgida; et même nous pourrions dire , que comme le Père éternel est appelé par saint Jacques, le Père des lumières; ainsi, on vous peut nommer à bon droit la Mère des lumières; parce que vous avez répandu au inonde la lumière éternelle et incréée, Jésus-Christ Notre Seigneur, et vous communiquez tous les jours par vos prières la lumière du Saint-Esprit à ceux qui vous la demandent , comme nous faisons de tout notre cœur, en vous saluant avec l'ange, Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — I. In ordine naturce nihil nobiliùs intelleetu, nihil miseriùs ejus csecitate.
I. Punctum. — II. Caecitatis mentis causae. 1» Vindicta Dei. 1. Scripturâ. — III. 2. Patribus. — IV. 3. Ratione. — V. 4. Exemplo Achab decepti. — VI. 2° Causa malitia diemonis à quo obcœcamur sicut Sedecias. — VII. 3° Causa aliqua passio.
II. Punctum. — VIII. Remédia 1. prœservativum , credere quôd Deus non excusât culpas per csecitatem commissas. — IX. 2. Curativum, tollere causas. 1» Orando Deum et pœnitendo. — X. 2» Subjiciendo se directori. — XI. 3. Diffidendo de nostris affectibus.
Exorde. — I. De toutes les créatures visibles que la toute-puissance de Dieu a fait éclore du néant, la plus admirable, c'est l'homme. De deux moitiés qui sont en l'homme, la plus excellente c'est l'âme; de toutes les facultés de l'âme, la première, la plus spirituelle et la plus noble , c'est l'esprit. Cette puissance est à notre âme ce que les yeux sont à notre corps; ce que les juges sont à
T. — s t. — Il
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l'Etat, et ce que le soleil est au monde. Par cette puissance, nous mesurons la hauteur 'des cieux, la profondeur de la mer, la rondeur de la terre; nous connaissons le mouvement des astres, nous gouvernons les éléments , nous découvrons les propriétés des planètes , nous domptons les animaux ; nous obligeons toutes les créatures à nous servir, nous portons le sceptre et la couronne de la monarchie de cet univers. C'est l'esprit qui est le père des sciences, l'inventeur de tous les arts, le premier mobile et le principal ressort des actions humaines. Et ce qui est bien plus honorable, il est la première porte par où Dieu entre en notre cœur, il est le trône de la foi, le temple de la prophétie, le sanctuaire de la béatitude. Car, selon la doctrine de saint Thomas, les saints sont essentiellement et formellement bienheureux par la vision de Dieu : Hœc est vita seterna ut cognoscant te. Vidcoimus eum sicut est. Satiabor cùm apparuit gloria tua; et c'est le propre de l'entendement d'exercer cette action si haute , si noble, si souhaitable, si surnaturelle et divine.
Je sais bien que la volonté est la reine de ce petit monde ; mais aussi je sais que l'entendement est son premier ministre , son chancelier, le chef de son conseil, ou, pour mieux dire, son unique conseiller dont elle suit les avis si aveuglément et avec tant de déférence, que, si on examine la chose de bien près, on verra qu'elle n'aime rien, qu'elle n'embrasse, qu'elle n'entreprend et qu'elle n'exécute rien , si le jugement ne le trouve à propos ou avec erreur, ou avec prudence et vérité : Nihil volitum quod non prœcognitum. De plus , l'esprit a un grand avantage sur la volonté, en ce que la volonté , pour jouir de ce qu'elle aime , sort de son logis et de soi-même; elle va chercher son objet, elle se prostitue et s'abandonne à lui, elle s'y colle et attache; l'affection fait qu'elle se transforme en lui, se rend semblable à lui, se fait sa servante, sa captive et son esclave : Terram diligis , terra es, dit saint Augustin et le prophète Osée : ils se sont rendus abominables comme les choses qu'ils ont aimées. L'entendement, au contraire , attire et loge en son sein son objet ; et, s'il est matériel, il le décharge de la matière corporelle, il l'épure, le raffine, l'ennoblit, le rend spirituel et incorruptible. Si donc , il est vrai ce que dit le philosophe, qu'une privation est d'autant plus funeste, que la perfection qui lui est opposée est plus excellente : Optlmi corruptio pessima, ne faut-il pas avouer que c'est un malheur bien déplorable , quand une si noble puissance est obscure, quand ce juge est corrompu, quand ce soleil est éclipsé, quand ce conseiller est perverti, quand ce premier mobile est déréglé : c'est-à-dire, quand l'homme vient à tomber dans l'aveuglement d'esprit? Pour éviter un si grand malheur, il nous faut premièrement considérer les causes d'où il procède ; et en second lieu , les remèdes qu'on y peut apporter.
Premier point. — II. La première cause, c'est la vengeance de Dieu qui, en punition de quelque secret orgueil ou autre péché précédent, par un profond et incompréhensible, mais plus que trèsjuste et très-adorable jugement, permet que nous tombions en ce funeste accident. Moïse, au Deutéronome, menaçait les Juifs que
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s'ils ne gardaient les commandements de Dieu, ils seraient frappés d'aveuglement corporel : Perçut it te Dominus cœcitate (Deut. 28), qui ne leur est jamais arrivé; mais d'aveuglement spirituel, où ils sont tombés très-souvent. Comme quand Dieu dit en Isaïe : J'aveuglerai le cœur de ce peuple et je lui fermerai les yeux, de peur qu'il ne voie et qu'il ne se convertisse , et que je ne le guérisse : Èxcœca cor popull hujus , et oculos ejus Claude; ne forte videat oculis suis et convertatur et lavemeum (Isa. 6, 10).
III. Et saint Paul parlant de ceux qui seront séduits à la fin du monde, parce qu'ils n'ont pas voulu recevoir l'amour de la vérité, Dieu leur enverra un esprit d'erreur, et ils ajouteront foi au mensonge : Et quod charitatem verltatis non receperunt ut salvi fièrent, ideà mitte illis Deus operationem erroris , ut credant mendacio (2. Thess. 2, 10). Ce que considérant saint Augustin, il s'écrie en ses Confessions : Que votre conduite est admirable et secrète, ô Dieu de gloire et de majesté, qui demeurez en silence au plus haut des cieux, et qui, selon la loi immuable et éternelle de votre justice, répandez de justes aveuglements et des ténèbres vengeresses sur les passions illicites '. Et saint Grégoire qui marche toujours sur les pas de saint Augustin, dit en son Pastoral : Que si un pasteur de l'Eglise ignore ce qui est de son devoir, cette ignorance est une peine de son péché; mais c'est aussi une punition du peuple qui a mérité, par ses crimes, d'être privé des instructions que son pasteur lui doit faire 2.
IV. Saint Augustin en rend la raison. Il n'est rien de si juste, ditil, ni rien de si conforme à la raison , que d'ôter à un serviteur l'insfrument qu'on lui a donné, s'il ne s'en sert jamais. Ce maître de la parabole, qui avait donné des talents à ses serviteurs pour en trafiquer, le fit ôter à celui gui le laissait inutile. En effet, si un de vos serviteurs vous disait : Monsieur, il y a deux ans que par votre commandement je porte tous les matins à cinq heures en hiver de la chandelle à votre fils, pour se lever et étudier ; mais je vous assure qu'il n'en fait rien , il la laisse brûler sur la table et dort tous les jours jusques à sept heures? Vous lui diriez : Ne lui en portez donc plus: Lucerna pedibus meis verbum tuum. Il y a deux, trois, quatre et cinq ans que Dieu vous envoie des prédicateurs qui vous avertissent de votre devoir, qui vous montrent le chemin du ciel, qui vous prêchent la parole de Dieu , qui vous exhortent de quitter vos mondanités, vos vanités, vos afféteries, et vous n'en faites rien. Vous n'en remuez pas le bout du doigt, pour pratiquer ce qu'on vous prêche ; vous dites qu'on a beau prêcher, qu'on n'en fera ni plus ni moins. Eh bien 1 l'un de ces jours, une longue maladie , ou une mauvaise affaire vous mettra dans l'impuissance d'entendre des prédications ; Dieu vous enverra des prédicateurs qui prêcheront à
1 Quàm tu secretus es habitas in excelsis in silentio , Deus solus magnus lege infatigabili spargens pœnales caecitates super illicitas cupiditates (Aue.' \.Conf., c. 10).
2 Pastorum saepè imperitia meritis congruit subditorum, qui, quamvis lumen scientiae, suâ culpâ exigente non habeant districtio, tamen Dei judicio agitur ut per eorum ignorantiam hi etiam qui sequuntur offendant (Greg., parte 1, Pastor., c. 1).
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la mode, qui chatouilleront vos oreilles de périodes bien carrées , qui vous mettront dans le chemin large , chemin , qui au dire du Sauveur, conduit à la perdition. Il y a cinq ou six ans que votre mère, ou votre femme vous est comme un flambeau allumé, qui vous montre le chemin du ciel, par ses remontrances et ses bons exemples, vous n'en faites aucun proût, vous vous moquez d'elle, ou vous l'injuriez. Eh bien ! un de ces jours, Dieu vous ôtera ce flambeau : Movebo candelabrum tuum de loco suo; elle viendra à mourir, vous n'aurez plus personne qui vous retienne , vous irez de précipice en précipice.
V. L'Ecriture nous en propose un bel exemple au troisième livre des Rois. Josaphat, roi de Judée, et Achab, roi d'Israël, faisaient dessein d'aller de compagnie assiéger et prendre Ramoth, ville de Galaad ; mais Josaphat qui était prince dévot, trouva bon de ne rien entreprendre sans avoir premièrement consulté Dieu. Achab, qui était un impie, répondit : J'en suis content, et fit assembler sur-lechamp quatre cents faux prophètes, dont il se servait pour le culte du faux dieu Baal. Ces prophètes, qui étaient complaisants, voyant que le roi avait grande affection à cette guerre, lui prédirent qu'il en aurait bonne issue, et qu'infailliblement il prendrait la ville. Josaphat connaissant à leur contenance qu'ils n'étaient pas inspirés de Dieu, s'écria : N'y a-t-il point ici de prophète du vrai Dieu? Achab répond : Il y a ici le prophète Michée ; mais je le hais comme la mort , parce qu'il ne me prédit jamais rien de bon : toutes ses prédictions sont des prophéties de malheur. Nonobstant on envoie quérir le prophète : le messager qui l'amena lui disait en chemin : Tous les autres prophètes donnent de bons présages au roi, je vous conseille de faire comme eux. Michée répond : Je ne saurais flatter, je ne dirai au roi autre chose que ce que Dieu me mettra en la bouche. Etant arrivé en cour, il dit à Achab par ironie, en se moquant de ce qu'il voulait qu'on prophétisât selon son humeur : Allez, Sire, allez à la bonne heure, allez assiéger la ville de Ramoth, vous l'emporterez sans doute. Achab se doutant bien que Michée parlait en se moquant , lui dit : Ne me flattez point , dites-moi la vérité. Alors le prophète parlant tout de bon, lui prédit qu'il y demeurerait, et que son armée serait mise en déroute. Achab se tournant vers Josaphat : Voyez, ne vous ai-je pas bien dit que ce beau devin ne prédit que des malheurs et des infortunes? Alors le prophète prenant la parole et parlant encore plus hardiment qu'il n'avait fait jusques-là : Sire , écoutez la vision que j'ai eue ; croyez-la , ne la croyez pas, il ne m'importe : mais tant y a qu'elle est très-véritable et que l'issue vous en fera voir la vérité. J'ai vu Dieu assis en son trône et environné d'un grand nombre d'esprits angéliques, tant bons que mauvais, auxquels il a dit : Qui est-ce qui trompera le roi Achab? Et incontinent un esprit malin se présente et dit : Je le tromperai fort aisément si vous me le permettez. Et comment le tromperas-tu, lui dit Dieu? Je serai un esprit de mensonge en la bouche de tous ses prophètes. Ya et fais comme tu l'entends. L'événement montra qu'il avait dit vrai. Les faux prophètes avaient assuré que le roi gagnerait la bataille, et il y fut tué, et son armée défait» , comme Michée avait prophétisé. 1° Pourquoi Dieu permit-il que ce
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pauvre roi fut ainsi malheureusement séduit? Ce fut en punition du crime qu'il avait commis, opprimant injustement et tyranniquement le pauvre Naboth ; 2° il fut séduit, parce qu'il le voulait ainsi ; il prenait plaisir d'être flatté, il caressait les faux prophètes qui l'entretenaient de belles promesses, et il maltraitait le prophète Michée qui lui disait des vérités. Vous faites comme cet infortuné : un bon confesseur vous veut retirer du péché, il vous refuse ou diffère l'absolution jusques à ce qu'on voie un peu d'amendement en vous. C'est un scrupuleux, un visionnaire; c'est un esprit noir et mélancolique; il ne me retient plus, il sera bien fin s'il m'y attrape; il m'avait dit que je retournasse à la Pentecôte, pour lui rendre compte si je me serais amendé , qu'il m'y attende ; s'il ne m'a pas donné l'absolution, un autre me la donnera. Vous vous adressez à un autre qui est ignorant ou intéressé, à un confesseur qui est ravi de voir à ses pieds des manteaux doublés de panne et des robes de soie, à un confesseur à qui vous donnez des présents, ou à qui vous faites dire des messes. Il vous dit : Hé 1 hé! ce bon père est un peu trop rigoureux ; il ne considère pas assez la fragilité humaine, et que vous ne pouvez pas vivre dans le monde comme des religieux , il n'a pas pensé que. vous n'avez pas mauvaise intention ; communiez, communiez tous les mois, tous les quinze jours, tous les dimanches encore que vous donniez le bal, encore que vous jouiez jusques à minuit, que vous ne vous leviez tous les jours qu'à neuf heures, et quoique vous soyez une mégère et furie en votre maison.
VI. Quand donc au jugement de Dieu, vous vous trouverez en peine, il sera bien temps alors de dire : J'ai été trompée, l'esprit d'erreur et de mensonge était au cœur et en la bouche de ce confesseur indulgent : pourquoi Dieu a-t-il permis que j'aie été si malheureusement trompée? Pourquoi? premièrement en punition de quelque faute notable que vous avez faite autrefois; ou en second lieu, Dieu permet que vous soyez trompée, parce que vous le voulez ainsi ; vous êtes bien aise d'être aveugle pour ne voir pas la difformité de vos vices , que vous ne pourriez approuver s'ils n'étaient déguisés de quelque beau prétexte. Vous aimez et estimez ceux qui se rendent partisans de vos passions ; et cette même histoire d'Achab nous montre que la seconde cause de cet aveuglement, c'est Satan qui est ravi d'avoir permission d'aveugler notre esprit, d'autant que par ce moyen il dispose mieux de nous à sa discrétion; en quoi, dit saint Grégoire (Mor., c. 16), il se comporte envers nous comme le roi des Chaldéens se comporta envers le roi de Judée. Nabuchodonosor (4. Reg. 25) ayant assiégé et saccagé la ville de Jérusalem, fit prisonnier le roi Sédécias, égorgea ses enfants en sa présence, lui creva les deux yeux, l'emmena captif en Babylone et le mit à la cadène comme une bête. Quelle étrange tragédie ! elle arrive tous les jours. Sédécias veut dire en hébreu, le juste du Seigneur : Vous aviez été jusques à présent juste et vertueux, Satan vous a fait son captif par le consentement à un péché mortel qu'il a extorqué de vous , il a fait mourir toutes vos bonnes œuvres, tous vos mérites précédents, il vous tient à la cadène attaché d'affection à une chétive créature , il vous a poché les yeux de l'entendement,
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il vous tient en Babylone, en une vie pleine de confusion, de désordre et de dérèglement : Ubi nullus ordo , sed sempiternus horror inhabitat : Oui Sédécias, justus Domini. C'est aux justes principalement qu'il en veut en ce sujet; il sait qu'il n'appartient qu'aux bêtes et aux plus grossières et niaises , de se jeter dans les filets qu'elles voient tendre en leur présence : Frustra jacitur rete antè oculos pennatorum . Les mariniers les moins experts évitent aisément les écueils qui sont visibles et à fleur d'eau ; les bons et sages pilotes ne brisent que contre les rochers cachés en la mer. Une âme, qui a le cœur bien assis, se garde bien de faire une action qui soit évidemment noire et criminelle. Il lui cache le piège , il lui couvre l'hameçon, il la combat non à guerre ouverte, mais par embûches et artifices; et c'est ce que je redoute principalement en vous et en moi, Messieurs, sachant que, comme dit saint Léon : Plus est periculi in insignatore occulto quàm in hoste manifesto. Je ne crains pas que vous tombiez en des actions notoirement honteuses et infâmes, j'ai trop bonne opinion de vous pour le croire; mais je dis avec David : Delicta guis intelligit, intùs legit. Je crains le fond du cœur, où personne ne peut lire que Dieu ; les péchés intérieurs, l'orgueil secret, la présomption de nous-mêmes, la confiance en nos vertus prétendues, l'attachement à nos pensées, à nos sentiments, à nos intérêts , aux biens de la terre, être idolâtres de vos enfants, passionnés pour les grandeurs du monde, n'aimer et ne chercher que vous en vos désirs , desseins et actions , n'avoir point d'amour de Dieu , ne rien faire que par retour à vous-mêmes, être zélés et passionnés pour vos intérêts, insensibles et froids comme glace pour ceux de Dieu. Toutes ces dispositions sont des haleines de Satan , des pièges qu'il tend couvertement pour perdre les âmes de meilleure trempe : Narraverunt ut absconderent lagueos, dixerunt : Quisvidebit eos ?
VII. Mais la plus immédiate et plus ordinaire cause de l'aveuglement d'esprit, c'est le dérèglement de la volonté, quelque passion qui y règne, l'attachement que nous avons à nous-mêmes, à notre propre sens, à quelque créature. Il est vrai que l'entendement conduit et dirige la volonté , il est son flambeau qui l'éclairé et qui lui montre où elle doit aller : mais elle est toujours la dame, il est comme un serviteur qui connaît bien les humeurs et les inclinations de sa maîtresse et qui s'y rend complaisant; il détourne ce flambeau des lieux qu'elle a en aversion; il le tourne, l'arrête et le fait éclairer sur ce qu'elle aime et affectionne. Vous le yoyez par expérience , quand vous avez un procès ou une querelle : les raisons vous viennent à la foule pour justifier votre cause ; votre droit vous semble plus clair que le soleil en plein midi; au contraire, votre partie adverse pense que vous êtes en erreur et que vous avez le plus grand tort qui puisse imaginer. C'est par une passion déréglée, qui nous enivre plus que le meilleur vin qui soit au monde, elle jette des ténèbres en notre esprit, elle nous fait prendre de fausses lueurs pour des lumières bien éclatantes. Il faut dire de tout amour déréglé, ce que les anciens disaient de l'Amour impudique (leur apologue avait bonne grâce); ils disaient que Cupidon n'était pas aveugle de naissance , ni au commencement de sa
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vie; mais que badinant un jour auprès de la Folie elle le rebuta plusieurs fois; et comme il recommençait toujours, pour se délivrer de ses importunités, elle lui donna un si grand soufflet, qu'il en perdit la vue. Il y eut là-dessus un grand procès intenté pour réparation d'injure; l'arrêt des juges porta : que puisque la Folie avait aveuglé l'Amour, elle lui servirait toujours de guide ; ainsi il ne va jamais nulle part, qu'elle n'y entre la première.
Deuxième partie. — VIII. Pour prévenir un si grand mal avant qu'il arrive, il faut considérer que les fautes que nous commettrons par cet aveuglement , ne seront pas impunies? et pour y remédier quand nous y sommes tombés, il en faut ôter les causes. Non, Dieu n'excuse pas, en son jugement, les fautes que nous commettons par aveuglement d'esprit, principalement quand il est volontaire , ou en soi , ou en sa cause ; c'est ce qu'on appelle ignorance grossière et criminelle, fautive ; ce qui se fait en diverses manières. En premier lieu , quand vous vous ingérez à une charge, ou à une vocation dont vous n'êtes pas capable : vous prenez une cure, sans savoir ni prêcher, ni catéchiser; vous entendez les confessions sans avoir appris les cas de conscience; vous exercez une charge de judicature , de médecine et de chirurgie, sans savoir les arts ou les sciences qui sont nécessaires pour s'en bien acquitter, sous prétexte que vous étudierez, et vous vous rendrez habile homme, après avoir peuplé l'enfer et fait bossus les cimetières.
En second lieu, quand vous ne priez pas assez Dieu pour obtenir de lui la lumière et conduite , afin de vous bien acquitter de votre charge, vous ne lisez pas les livres qui vous y peuvent conduire; au lieu de lire l'Ecriture et les Pères pour apprendre à bien conduire les âmes; au lieu de lire les jurisconsultes, les livres de médecine et de chirurgie, vous vous amusez à jouer, à lire les romans, ou d'autres livres inutiles.
En troisième lieu , quand vous vous fiez trop à vous-même , que vous ne consultez personne , et que vous pensez avoir assez d'esprit, de science et de prudence pour vous conduire tout seul; et cependant votre esprit n'est que ténèbres , votre prudence que folie, pour vous conduire vous-même, qui que vous soyez; ou si vous consultez quelqu'un , vous ne vous adressez pas à celui qui dira vos vérités; mais en un flatteur et à un complaisant, qui s Rajuste à votre humeur, qui condescend à vos inclinations, et qui vous forme une conscience à la mode.
Voulez-vous voir, comme les mauvaises actions que vous commettez par cet aveuglement ne sont pas excusées devant Dieu? Croyez-vous que les païens, qui ont martyrisé les Apôtres, et que les tyrans qui ont persécuté l'Eglise et les martyrs ne soient pas coupables et soient impunis : ils sont damnés, n'est-il pas vrai? Néanmoins, ils pensaient bien faire, ils s'imaginaient qu'en le faisant , ils rendaient grand service à Dieu. Jésus-Christ lui-même le dit : Venit hora ut omnis qui interficit vos arbitretur obsequium ■seprœstare Deo. Saint Paul et saint Barnabe prêchant en Antioche, les Juifs suscitèrent des femmes dévotes et honnêtes : Concitaverunt mulieres religiosas et honestas, qui s'élevèrent contre les
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Apûtres, et leur livrèrent une si furieuse persécution, qu'ils furent contraints de quitter le pays. Elles ne le faisaient pas par impiété, puisqu'elles étaient dévotes, ni par haine de la chasteté que les apôtres prêchaient, puisqu'elles étaient honnêtes. Elles le pensaient faire par un bon zèle, et elles ne laissent pas d'être damnées : mais comment damnées? plus damnées que ceux de Sodome et de Gomorrhe. Oui, avec leur honnêteté apparente, leur dévotion orgueilleuse, elles sont plus damnées que ceux de Sodome, qui commirent des charnalités monstrueuses et dénaturées. Comment le savons-nous? l'Ecriture le dit; elle ne peut mentir. Au même lieu, verset cinquante et un, les saints quittant le pays, secouèrent contre elles la poussière de leurs pieds, comme le Sauveur l'avait commandé en saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc. Or, en ces mêmes lieux , il assure et avec serment , que ceux à qui cela arriverait , seraient plus punis au jugement que ceux de Sodome et de Gomorrhe. Voyez par là que ce n'est pas assez d'être chaste, dévot, vertueux à l'extérieur et devant les hommes? Voyez combien un zèle indiscret et passionné est dangereux? Voyez comme l'aveuglement qui nous semblerait excusable est quelquefois cause de plusieurs grands péchés, et qui pis est, comme il nous a fait croupir et persévérer longtemps? Les actions que vous jugez être criminelles, vous vous en confessez; et si votre confesseur a tant soit peu de zèle pour votre salut, il vous en reprend ; et si vous y retombez plusieurs fois, il vous refuse ou diffère l'absolution; vous appréhendez ce refus, vous tâchez de vous corriger ; mais les actions que vous ne pensez pas être des péchés, quoiqu'elles le soient, en effet, vous ne vous en repentez pas, vous ne les confessez pas, vous ne vous en corrigez pas; si votre confesseur vous en interroge, si le prédicateur les reprend en chaire, vous ne le croyez pas, vous pensez que ce sont des exagérations; vous dites que'ce sont des scrupuleux , qu'ils sont trop sévères et trop rigoureux.
IX. Donc, pour remédier à un mal si pernicieux, il faut ôter les causes qui sont trois, comme nous avons dit : la justice de Dieu , la tentation du diable, et quelque passion déréglée. Le remède contre la première, c'est la prière; contre la seconde, c'est demander avis; contre la troisième, c'est de nous défier de nous-même et de nos affections. Humiliez-vous beaucoup devant Dieu, reconnaissez l'extrême besoin que vous avez de sa lumière, demandez-lui souvent son Saint-Esprit, pour vous et pour vos directeurs; priez-le de vous adresser à un confesseur, qui vous dise vos vérités , qui n'endure pas vos mauvaises habitudes. Priez-le de vous envoyer des prédicateurs qui ne vous flattent point, qui prêchent la pure parole de Dieu, et non pas de belles pensées de philosophie. Priezle de faire tomber entre vos mains, et vous faire goûter les livres qui enseignent solidement à vivre selon l'Evangile. Priez-le qu'il vous ouvre l'esprit pour recevoir et appréhender les vérités qui vous sont enseignées. Adressez-lui souvent ces élévations : ///urnina tenebras meas; Mon Dieu éclairez mes ténèbres, enseignezmoi à faire votre sainte volonté, ne me cachez pas vos divins commandements. Doce me facere voluntatem tuam. Non abscondas à me mandata tua, Domine ut videam. Et afin que Dieu étant
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apaisé, il n'ait plus sujet de retirer de vous ses lumières , tâchez de satisfaire à sa justice pour les péchés de votre vie passée , par toutes les pénitences intérieures et extérieures qui vous seront possibles.
X. Et parce que, comme il fut révélé à un saint évoque, Dieu enseigne les hommes par les hommes; ayez un homme prudent, docte, pieux et désintéressé, à qui de temps en temps, comme deux ou trois fois l'année, vous rendiez compte de votre état, de vos dispositions intérieures et de vos actions : Mon Père, je me comporte ainsi en ma famille , je fais telle chose en ma charge, j'emploie le temps à telles actions, je fais tel marché avec mon fermier, je n'ai point d'enfants , ou fort peu ; ils sont déjà fort bien pourvus; j'ai tant de revenu, je ne donne que tant par an en aumônes. Ne me flattez point, dites-moi franchement, si c'est vivre chrétiennement, si je me puis sauver en faisant ainsi.
Au troisième livre des Rois, l'Ecriture nous apprend , qu'aussitôt que Salomon fut assis sur le trône après la mort de son père , Dieu lui apparut et lui dit : Demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous l'octroierai. Il ne demanda ni les grandeurs du monde, ni les richesses de la terre , mais seulement la sagesse ; et cette prière fut si agréable à Dieu , qu'elle fut appointée sur-le-champ par l'octroi , non-seulement de ce qu'il demandait , mais de tous les biens temporels que le cœur humain peut souhaiter. Voulez-vous savoir en quels termes il demanda la sagesse : Dabis' ergô servo tuo cor docile , un cœur docile qui se laisse conduire , qui n'est point idolâtre de son opinion, qui demande et suit aisément l'avis d'autrui. Celui-là s'expose aux artifices et aux embûches du séducteur, qui refuse de se soumettre à la conduite d'un directeur, dit saint Bernard'. Et ailleurs, il dit de soi, qu'il était plus capable de conduire et gouverner des centaines de religieux, que de se conduire soimême. Mais souvenez-vous que les juges ecclésiastiques sont hommes aussi bien que les séculiers, qu'il leur peut arriver quelquefois d'avoir des respects humains; de se rendre complaisants, et d'avoir égard à leur intérêt particulier. Si un confesseur, par bassesse d'esprit, par trop de mollesse , crainte de vous déplaire , vous permet des choses contraires aux maximes de l'Evangile. Si un prédicateur , pour avoir l'approbation et l'applaudissement de tout le monde, vous élargit la conscience, vous ouvre le chemin large et spacieux, qui est le chemin de perdition , dit le Fils de Dieu , afin qu'on dise : Voilà l'homme qu'il nous faut , il ne damne pas le monde, il ne détrempe pas nos délices dans l'amertume des jugements de Dieu et de la crainte de l'éternité.
Vous ne serez pourtant pas justifié devant Dieu ; car il dit par Ezéchiel : Si celui que j'ai mis dans la guérite pour faire le guet , voit le glaive de ma justice venir fondre sur quelque pécheur, et ne l'avertit pas , le pécheur mourra en son iniquité , et je demanderai compte de son âme à celui que j'avais mis en sentinelle.
1 Deceptori dat manum qui dare dissimulât prœceptori (Bern., Ser. 77 in Cant.; Idem, ep. M ad Augerium).
170 Sermon XVI.
Le confesseur est au confessionnal ; le prédicateur est en chaire comme en une guérite, pour avertir le peuple chrétien de ce qui est contraire à son salut. Si le confesseur lui permet le bal, la perte du temps au jeu , le luxe et la superfluité en habits, en meubles , en festins; si les collations , les afféteries et les cajoleries illicites ; s'il ne vous avertit que l'épée de la vengeance de Dieu tombera sur vous , Dieu lui demandera compte de votre âme. Mais vous ne laisserez pas d'être condamné, car il ne dit pas seulement : Je demanderai cette âme à la sentinelle, mais aussi il dit, que le pécheur mourra dans son iniquité : cela est terrible.
Ce complaisant intéressé n'est pas plus docte que saint Paul, il n'est pas plus spirituel qu'un ange du ciel ; et saint Paul dit aux Galates : Si moi , oui moi, qui suis un apôtre, ou un ange du ciel , vous annonce quelque chose de contraire à l'Evangile, ne le croyez pas; dites-lui : Anathème 1 Je vous puis dire le même, à plus forte raison quand vous me consulterez à la porte de notre maison, ou en votre logis, si je vous dis quelque chose contraire aux vérités de l'Evangile , que je vous prêche ici , ne me croyez pas ; ici , je suis hardi comme un lion ; là, peut-être , que je serai lâche comme un Thersite; ici , je parle en général , je ne redoute personne ; là, je puis appréhender de déplaire au particulier que je crains de désobliger. C'est une vérité de l'Evangile : que quiconque s'élève sera humilié; que non-seulement les larrons, mais les avaricieux, ne posséderont point le royaume de Dieu ; que tout arbre qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu ; que celui qui veut être ami du monde , sera ennemi de Dieu. Si quelqu'un vous dit, qu'étant ambiteux, avaricieux, fainéant et mondain, vous ne serez pas humilié , banni du ciel, jeté aux feu et ennemi de Dieu , ne le croyez pas.
XI. Tertullien dit fort bien : L'âme fidèle vogue en ce monde comme sur une mer orageuse, au milieu des gouffres et des écueils, poussée du vent du Saint-Esprit; si elle se défie de soi, elle évite les dangers; si elle est toujours en crainte , elle est en assurance l. Défiez-vous ainsi de vous, de vos pensées , de vos lumières, de vos sentiments, de vos humeurs; mais surtout défiez-vous de vos désirs et de vos amours, pour beaux et spécieux qu'ils soient, s'ils sont tant soit peu ardents et passionnés. Il n'y a que deux désirs qui ne doivent pas être suspects , qui ne peuvent être trop grands : le désir d'être bien humble et le désir de bien aimer Dieu; tous les autres sont dangereux, défiez-vous-en et vivez en crainte. Le Sage disait : Bienheureux qui craint toujours ; David disait : Mon Dieu, nettoyez-moi de mes imperfections cachées; et saint Augustin, qui était si humble, craignait d'avoir beaucoup d'orgueil secret ; il en gémissait devant Dieu et il en répandait des ruisseaux de larmes , oui , des ruisseaux de larmes : Mon Dieu , disait-il , je crains fort ce qui est caché au fond de mon âme , je crains qu'il n'y ait de l'orgueil secret, que vous voyez et que je ne vois pas ; vous savez les gémissements de mon cœur sur ce sujet, et les ruis-
1 Inter scopulos et vada velificata Dei spiritu fides navigat, tuta si cauta, secura si altonita (Tert., de idolatriâ, c. ultimo).
Second obstacle, endurcissement du cœur. 171
seaux de larmes que j'en répands en votre présence ' . J'ai bien plus de sujet d'en dire autant à Dieu : Je crains fort le fond de mon cœur, que sais-je, peut-être qu'il est tout pourri? Oh ! mon Dieu! devant vous, peut-être, que je ne suis que pourriture, qu'un crapaud tout bouffi du venin d'orgueil, d'amour-propre et de recherche de moi-même; je suis plus aveugle en l'esprit que Faveugle-né ne l'était au corps, je ne suis que ténèbres, que faiblesse, qu'ignorance et folie ; mais mon espérance est en vous , vous êtes la vraie Lumière, la Lumière du monde, le Soleil de justice, l'Ange du grand conseil , la Sagesse éternelle et la Sapience incréée. Soyez ma lumière, ma sagesse, ma conduite : Emilie lucem tuam, et veritatem tuam, ipsa me deduxerunt in montem sanctum suum, et in tabernacula tua. Amen.