DE LA PÉNITENCE EN TANT QUE SACREMENT
Quorum remiseritis peccata , remittuntur eis . (Joan. 20,23.)
Jusques à présent nous avons traité de la pénitence en tant que vertu ; vertu si agréable à Dieu , qu'afin qu'elle nous donnât sa grâce infailliblement et sans aucun doute, il en a fait la matière d'un sacrement; ce sacrement est comp se de trois parties, comme vous savez : de la contrition de cœur, de la confession de bouche et de la satisfaction d'œuvre. Aujourd'hui nous traiterons de ces trois parties en gros et en général ; les jours suivants, Dieu aidant, nous parlerons de chacune en détail et en particulier. Quand l'église en ses'dévotions publiques, vous surnomme le Befuge des pécheurs , ô sainte Vierge 1 elle l'entend à la vérilé de toute sorte de pécheurs; mais elle vous invoque particulièrement pour les pécheurs repentants, pour les pécheurs qui désirent se convertir, et qui vous disent comme un de vos favoris : Domina nostra, Médiatrice nostra, Advocata nostra, tuo Filio nos représenta , notre Souveraine, notre Médiatrice, notre Avocate. Daignez, s'il vous plaît , nous réconcilier avec votre Fils : représentez-nous à votre Fils comme vos pauvres serviteurs, qui se prosternent à vos pieds, et qui vous disent avec l'ange : Ave, Maria.
Exordium. — I. Hoc sacramentum meritô habet très partes. Undè hîc dantur tria monita circà singulas.
I. Punctum. — II. Monita de compunctione. 1° Ea est de neeessitate medii. — III. 1. Scripturâ. — IV. 2. Conciliis. — V. 3. Ratione. — VI. 4. Instructione. — VII. 2»Ea débet esse supernaturalis. — VIII. 3»Sola attritio sine absolutione non justificat.
II. Punctum. — IX. Monita de confessione. 1. Confitenda peccata interiora. — X. 2. Peccata omissionis . — XI. 3. Aliéna.
III. Punctum. — XII. Monita de satisfactione. 1. Eam obligare in conscientiâ. 2. Imponendam cunvenienter. 3. Non eamdem , pro quibusvis peccatis.
Conclusio. — XIII. 1. Cavenda peccata futura. — XIV. 2. De prseteritis vera pœnitentia agenda, et à Deo petenda : utrumque explicatur comparationibus.
Exorde. — I. Très sunt qui testimonium dant in cœlo Pater , Verbum , Spiritus sanctus (1. Joan. 5). Le péché offense ces trois divines personnes , le Père, le Fils et le Saint-Esprit, parce qu'il méprise très-insolemment leur juste, sainte, adorable et très-aimable volonté.
Il choque leurs trois principales et plus signalées perfections : car c'est une faiblesse contre la puissance du Père, une ignorance contre la sagesse du Fils et une malice contre la bonté du Saint- Esprit.
C'est une ingratitude dénaturée et monstrueuse contre les bénéfices inestimables de ces trois divines Personnes : contre la création, la rédemption et la sanctification. Le péché emploie très-mal, et profane trois dons de Dieu : l'âme, le corps et les biens extérieurs.
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Trois ennemis nous y sollicitent: le diable, le monde et la chair; nous y tombons par trois degrés : par suggestion, par délectation et par consentement; il s'accomplit en trois manières, par pensée, par parole et par œuvre. Nous y sommes attirés et portés par trois sortes d'amorces, qui sont l'honneur, le plaisir, le profit.
Il se commet contre trois objets : contre Dieu, ou notre prochain, ou nous-mêmes ; il gâte et corrompt les trois puissances de notre âme : il offusque l'entendement, il souille la mémoire, il pervertit la volonté.
Il nous fait perdre trois sortes de biens : les spirituels , les temporels et les éternels. Il attire sur nous et sur l'état les trois fléaux de Dieu : la guerre , la peste et la famine.
N'est-ce donc pas la raison de le défaire par trois actes, comme par autant de corps d'armée : par la contrition de cœur, parla confession de bouche et par la satisfaction d'œuvre. Ces trois actes sont les trois lances, avec lesquelles il faut percer, faire mourir ce cruel parricide, comme Joab ût à Absalon; ce sont les trois asiles où se doivent réfugier les homicides et autres criminels, comme aux trois villes de refuge ; ce sont les trois journées qu'il faut faire, avant que de sacrifier à Dieu , comme Moïse (Exod. 5); avant que de manger les pains bénits, et multipliés par le Fils de Dieu (Matth. 15, 32), comme le peuple qui le suivait au désert; avant que de ruiner Jéricho, comme les espions d'Israël; avant que de défaire Holopherne comme la vaillante Judith. Ce sont les trois choses qui portent témoignage d'une vraie conversion, selon le dire de saint Jean : Très sunt qui testimonium dant in terra, spiritus , aqua , etsanguis (Joan. 5, 7) , l'esprit d'une amoureuse componction , les larmes d'une confession douloureuse , le sang d'une laborieuse satisfaction.
En un mot , ce sont les trois priucipales parties du sacrement de Pénitence , si souvent recommandées et si mal pratiquées. J'ai trois instructions à vous donner sur chacune de ces trois parties ; et afin d'avoir plus de créance dans votre esprit , je ne mettrai point ici les questions qui sont agitées entre les théologiens de ce temps , je vous proposerai seulement les vérités qui sont reçues et approuvées de tous les Docteurs unanimement, sans aucune contestation , comme étant tirées de l'Ecriture et des conciles de l'Eglise.
Premier point. — II. Premièrement donc, il est assuré et hors de doute, que le repentir est si absolument nécessaire après le péché, que sans lui il n'y a point de pardon, point de grâce de Dieu, point d'espérance de salut, quelque confession ou satisfaction que vous fassiez, quelque absolution qu'on vous donne, quelque indulgence et jubilé qu'on vous octroie; quand même vous seriez privé de cette répentance sans votre faute, quand même vous la penseriez avoir, si vous ne l'avez effectivement et en vérité, il n'y a point de sacrement ni d'absolution utile pour vous. Et, en effet, l'absolution n'est pas plus efficace et ne demande pas moins de disposition que le baptême.
III. Or, pour recevoir fructueusement le baptême si on est en péché mortel, il en faut faire un acte de regret : car aux Actes, chapitre
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second et chapitre troisième, saint Pierre ayant fait une puissante prédication , et ses auditeurs étant vivement touchés, lui demandèrent : Que nous faut-il faire pour obtenir pardon de nos péchés? 11 leur répond : Repentez-vous et recevez le baptême. Et au chapitre premier de saint Marc , le Fils de Dieu invitant le peuple à la foi et au baptême, disait : Repentez- vous, et croyez à l'Evangile.
IV. Pour ce , le concile de Trente (sess. 14, c. 4), après avoir défini la repentance , ajoute : Fuit autem quovis tempore ad impetrandam veniam peccatorum hic contritionis motus necessarius : ce mouvement de repentance a été nécessaire en tout lemps , pour obtenir pardon des péchés1. Ce qui est si véritable , que les théologiens concluent qu'un martyr, oui un martyr, un homme qui irait endurer la mort pour la foi de Jésus-Christ, s'il se souvenait être en état de péché, serait obligé d'en faire un acte formel et exprès de repentance , et qu'à faute de cela, son martyre ne servirait de rien. A plus forte raison , cet acte formel de repentance est-il absolument nécessaire quand on veut recevoir l'absolution ; car les conciles déclarent que les actes du pénitent sont la matière de ce sacrement, et entre ces actes, le premier, le principal et le plus essentiel, c'est celui de la repentance.
V. On ne saurait faire un composé de matière et de forme, où il n'y a point de matière. Comme on ne saurait faire un bâtiment de bois et de pierre, où il n'y a ni pierre ni bois, on ne saurait faire non plus un sacrement de pénitence, sans un acte de repentance, vu que la repentance en est la matière ; et de là vient que c'est un grand péché de se confesser par coutume sans aucune repentance , encore que vous n'ayez que des péchés véniels à confesser. Celui qui baptiserait un enfant avec du vin, ou qui donnerait l'Extrême-Onction à un malade avec du beurre, ne pécherait-il pas grièvement? Qui en doute? Pourquoi? Parce qu'il ferait un sacrement nul et invalide, un sacrement qui n'aurait pas de matière; vu que la matière du baptême c'est l'eau, non pas le vin ; et que la matière de l'Extrême-Onction c'est l'huile d'olive , et non le beurre. Ainsi, celui qui se confesse et qui reçoit l'absolution sans aucune repentance , encore qu'il déclare tous ses péchés, et qu'il n'ait que des péchés véniels , fait un grand mal , parce qu'il fait un sacrement défectueux, mutilé et inutile.
VI. D'où vous devez encore apprendre que ce repentir pour être utile à ce sacrement, doit précéder l'absolution. Concevez bien ce que je dis, si après l'absolution , quand vous êtes sorti du confessionnal , vous avez une vive douleur, un grand déplaisir de vos péchés , cela est très-bon , très-utile et très-salutaire ; mais il ne sert de rien pour le sacrement que vous avez reçu ; et si vous n'avez eu la repentance avant que le prêtre vous donnât l'absolution , ou à l'instant qu'il vous l'a donnée , l'absolution a été nulle et ne vous a pas remis en grâce. Je ne dis pas un peu avant l'absolution , mais simplement avant l'absolution , car il n'est pas nécessaire d'avoir ce repentir immédiatement avant l'absolution : c'est assez de l'avoir eu depuis que vous avez commis le péché. Et si faisant votre examen un jour ou deux avant votre confession , vous êtes
1 Suar., to. in 31, part., disp. 29, sect. 2 et 3, to. 4, disp. 9, sect. 7.
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bien fâché d'avoir offensé Dieu, la confession que vous faites après cela est bonne encore; qu'en vous confessant, vous n'ayez point de douleur ni de repentance actuelle , votre cœur étant occupé à déclarer vos péchés.
VII. En second lieu , le saint concile nous enseigne que ce repentir, même imparfait, cru'on appelle a ttrition, pour nous rendre capables d'absolution, doit être surnaturel, c'est-à-dire, qu'il nous doit venir du ciel, ce doit être un don de Dieu et un mouvement du Saint-Esprit : Domum Dei ac Spiritus sancti impulsus : non quiclem inhabitantis , sed moventis . Ce qui nous doit avertir d'une pratique d'importance, contraire à ce que vous faites : vous mettez tout votre soin à examiner votre conscience et à rechercher vos péchés, cela est bon et nécessaire , mais ce n'est pas le plus important ; si vous y manquez quelque peu, un bon confesseur, qui sait ce qui est de sa charge , peut suppléer à ce manquement , en vous interrogeant et examinant. Mais si vous n'avez pas la repentance , ni lui ni tous les théologiens : ni tous les pères spirituels qui sont au monde, ne vous la peuvent pas donner; c'est à Dieu seul de vous faire ce don, et il faut employer beaucoup de temps, de soin, d'affection et de ferveur à le lui demander.
VIII. En troisième lieu, le même concile définit au même chapitre que cette attrition même surnaturelle , que cette repentance qui est un don de Dieu et un mouvement du Saint-Esprit, nous laisse en état de péché si elle n'est actuellement suivie de l'absolution du prêtre'. Quand vous êtes surpris à l'article delà mort en état de péché mortel, si vous n'avez que l'attrition , vous avez beau demander le prêtre , vous avez beau faire toutes vos diligences pour l'avoir, si en effet il ne vient et ne vous absout, mourant là-dessus, vous êtes damné n'en douiez nullement; c'est un article de foi , on ne le dispute point en théologie. Vous me direz : Dieu ne nous oblige jamais à l'impossible : serai-je damné pour n'avoir point d'absolution, vu que ce n'est pas ma faute, puisque je fais tout mon possible pour l'avoir? Je vous réponds que vous ne serez pas damné pour aucun péché que vous commettiez , en ce que vous êtes privé de l'absolution, car vous n'en commettez point en cela ; mais vous serez damné pour le péché précédent que vous aviez commis , dont vous ne pouvez avoir de remède que par la parfaite contrition, ou par l'attrition avec l'absolution. Comme un petit enfant qui meurt sans baptême , encore que ce ne soit pas sa faute, ni la faute de sa mère , ni d'aucune autre personne , il est privé de son salul par le péché originel , dont il ne peut avoir d'autre remède que le baptême.
Et cette doctrine, n'est pas seulemeut du concile de Trente et de l'Eglise d'à présent, c'était la créance de tous les fidèles en la primitive Eglise ; car un bon évêque nommé Honoré , désirant quitter sa ville cathédrale , pour éviter les incommodités du siège et de la prise dont elle était menacée, et ayant consulté saint Augustin, pour savoir s'il le pouvait faire en conscience, ce saint docteur
1 Attritio sine Sacramento pœnitentiae , per se ad jusliQcationem perducere peccatorem nequit (Trid. ibid.).
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lui mande : Gardez-vous-en bien; et , entre autres raisons qu'il lui apporte pour l'en dissuader : Eh quoi! dit-il, si pendant voire absence quelqu'un mourait sans absolution, quelle damnation seraitce pour lui , et quel regret à ses parents de savoir qu'il ne serait jamais avec eux dans le royaume des cieux1 ! A ses parents, dit-il, ce n'est donc pas seulement la créance de saint Augustin , mais de tous les chrétiens de son temps. Si la seule attrition sans l'absolution du prêtre nous pouvait mettre en voie du salut , les chrétiens de son temps n'eussent pas eu crainte de voir mourir leurs parents sans absolution , et la raison de saint Augustin serait vaine et frivole, carl'évêque lui aurait répondu : Ceux qui mourront sans absolution, auront l'attrition avant que de mourir ou non; s'ils ne l'ont pas , toutes les absolutions ne leur serviront de rien ; et s'ils ont l'attrition elle les remettra en voie de salut. Non, personne n'a fait cette réponse, parce qu'on a toujours tenu pour indubitable en l'Eglise, que la seule attrition sans l'absolution du prêtre, n'effaçait pas le péché et ne nous remettait pas en état de grâce; mais demain , Dieu aidant, nous parlerons plus amplement de cette première partie du sacrement. Venons à la seconde.
Deuxième point. — IX. Sur la seconde partie de la pénitence qui est la confession, laissant à part plusieurs choses que nous traiterons en d'autres occasions , j'ai trois avertissements à vous donner. Le premier est, que vous ayez grand soin de bien confesser les péchés intérieurs, les dispositions de votre cœur, ses secrètes volontés et affections vicieuses : car Dieu regarde le fond de l'âme et la posture du cœur, dit le Sauveur : Pater tuus videt in abscondito (Matth. 6, 6); il pèse plus les volontés que les œuvres, les affections que les actions , dit saint Grégoire , parce que cela est cause , premièrement , qu'au lieu que les péchés extérieurs sont en petit nombre , les intérieurs sont en grande quantité. Vous avez survendu votre marchandise deux ou trois fois au-dessus du plus haut prix, ou donné de la vieille, de la mauvaise et sophistiquée , au lieu de la neuve, bonne et légitime; mais vous avez toujours été en volonté de le faire toutes les fois qu'il se présentait des acheteurs qui n'y entendaient rien. Vous n'avez commis que deux ou trois péchés extérieurs , mais un très-grand nombre d'intérieurs. De plus, la secrète volonté fait quelquefois que ce qui ne serait que péché véniel, est un péché mortel ; dérober deux ou trois sous, avec volonté de prendre une grande somme si vous la trouviez, ou si vous ne craigniez d'être reconnu : et ce qui serait action de vertu devient péché véniel, comme de venir à la messe pour être estimée dévote ; être modeste à l'Eglise pour être louée de votre confesseur ; donner une grosse pièce pour les prisonniers ou les pauvres honteux, parce que c'est une demoiselle qui fait la quête. Ce qui serait œuvre méritoire peut devenir péché mortel, par ce même moyen : faire l'aumône à cette pauvre fille , aider cette veuve en ce
* Si ministri desunt , quale exitum sequitur eos qui de isto saeculo , vel non regenerati exeunt vel ligati ! qualis lucius fidelium suorum , qui eos in aeternae vitœ requie non habebunt (Aug.,epist. 180, circà médium).
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procès et solliciter ses affaires , c'est une œuvre de miséricorde; le faire à intention de gagner ses bonnes grâces, pour la disposer à consentir au mal, c'est une action criminelle. Dites donc comme David : Aboccultis rneis mvnda me Domine; dites comme saint Augustin : Multum itaque vereor occulta mea.
X. Prenez garde aussi de ne pas oublier les péchés d'omission. Vous ne le croiriez pas, mais il est véritable que c'est le genre de péché qui est le plus à craindre pour votre salut. C'est ce que le Prophète appelle négociation nocturne du prince des ténèbres, c'est la chalandise du diable, c'est son grand trafic, c'est sa plus lucrative négociation. Premièrement, parce qu'il gagne ceux qui s'exemptent des autres péchés. Secondement, parce qu'il y fait commettre très-grand nombre de péchés. En troisième lieu , parce qu'il y fait persévérer avec aveuglement jusques à la fin. Il voit un ecclésiastique qui récite dévotement ses Heures, qui dit tous les jours la messe , qui hante fort peu les compagnies : quelle apparence de le tenter d'indévotion , de luxure, de gourmandise? Il me renverrait bien loin, je lui fournirais un champ où il cueillerait des palmes et des lauriers ; il le faut attraper finement : je lui adresserai un grand qui le prendra pour son confesseur; une présidente ou une conseillère, qui seront ses pénitentes, il sera lâche à les interroger, à les reprendre , ou à leur refuser l'absolution sur les injustices, vanités, mondanités et médisances criminelles qu'elles commettent ; il leur formera une conscience à la mode : ce m'en est assez , je ne veux que cela pour le perdre. Voilà un gourverneur de ville, le seigneur d'un village, consul ou magistrat, naturellement enclin à la probité, à la droiture et à l'équité; si je le tente as quelque action noire , il la rejettera avec horreur : il me le faut flatter de la bonne opinion qu'il a de sa prud'hommie naturelle, sur ce qu'il n'est point joueur, jureur, blasphémateur, ni concussionnaire; il ne voudrait faire tort à personne, et cependant je procurerai qu'il ne fasse pas son devoir en la communauté ou famille qu'il a en charge; qu'il n'empêche pas les danses, brelans, comédies, charriages et boutiques à demi-ouvertes les jours de fêtes; les jeux, les débauches dans les cabarets pendant l'office , comme il pourrait faire s'il avait du zèle. Voilà une bonne veuve, il me la faut avoir : de quoi la tenterai-je? d'impureté, de vanité en ses habits, et à découvrir son sein ? Elle n'est plus en âge de médisance et détraction?elle est à demi sourde, il me faut procurer qu'elle ne fasse point d'aumônes , qu'elle ne rachète point les péchés de sa jeunesse par des œuvres de miséricorde , qu'elle se contente de donner quelque reste de potage, ou quelque double à la porte, et que n'ayant point d'enfants , elle mette en bourse la moitié ou les deux tiers de son revenu par une avarice insatiable.
Tant s'en faut qu'il n'y ait point de crime en ces omissions, qu'au contraire il n'est point d'espèce de péché qui en produise un si grand nombre. Vous pourriez payer vos créanciers : les marchands qui vous ont vendu à crédit leurs denrées , les artisans et serviteurs qui ont travaillé pour vous; et vous les incommodez contre leur volonté , en différant de les payer? Vous ne rendez pas cet héritage que vous avez mal acquis , vous cachez ou vous n'exécutez pas le
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testament d'un défunt ; vous ne satisfaites pas à cette fille que vous avez déshonorée, ou à cette veuve que vous avez mal jugée? Les docteurs sont bien en peine de compter le nombre des péchés que vous commettez ; en cela je ne vous oserais dire ce que Lessius : Dejustitidetjure (lib. 2, cap. 11, dubit. 3) et quelques autres en enseignent : vous me jugeriez trop rigoureux. Tant y a que les théologiens les plus larges tiennent pour tout assuré que vous péchez toutes les fois qu'il se présente occasion de rendre et satisfaire, toutes les fois que vous voyez vos créanciers , que vous vous en ressouvenez , ou que vous y pensez.
Et ce qui est plus dangereux, c'est qu'on ne s'en confesse point, on ne s'en aperçoit point, on n'en fait point d'examen : les péchés de commission qui se font par parole et par œuvre, sont visibles et palpables ; ce sont des flèches qui sont tirées du jour : A sagittâ volante in die. On les évite plus aisément, ou si on en est quelquefois blessé, les plaies en sont plus remarquables; mais les péchés d'omission se commettent en ne rien faisant , ils sont insensibles et inconnus , c'est le négoce de la nuit.
XI. Et il en faut dire de même des péchés d'autrui ,qui nous sont imputés par notre coopération. Il ne faut donc pas oublier de les expliquer en sa confession ; il faut faire comme David : il examina sa conscience sur tous les commandements de Dieu et il trouva qu'il les avait gardés; c'était devant son péché ou après sa pénitence. 11 entra en quelque complaisance , et dit que Dieu lui réservait pour cela une grande récompense. Mais étant sur-le-champ plus éclairé de Dieu et touché du Saint-Esprit, il se repent, et dit : Mais qui est-ce qui pourrait comprendre les péchés qui me sont cachés? Les péchés d'autrui, dont peut-être je suis coupable devant Dieu : Servus tuus custodit ea , in custodiendis Mis retributio inulta delicta quis intelligit, ab occultis meis munda me (Ps. 18)! Nous pouvons être responsables des péchés d'autrui en autant de manières que de nos propres péchés : par pensée , par parole, par œuvres, par omission : Delicta quis intelligit? Qui estce qui pourrait comprendre les péchés d'autrui dont vous êtes coupable par pensées? Vous ne voudriez pas commettre aucune action déshonnête , pas même recevoir volontairement la moindre pensée impure ; mais vous êtes ravie d'être aimée, regardée et convoitée? Le Fils de Dieu dit en l'Evangile : Celui qui regarde une femme pour la convoiter, il commet un adultère devant Dieu (Matth. 5). Et Tertullien dit là-dessus : Videre et videri velle ejusdem libidinis est : Regarder et vouloir être regardée, convoiter et prendre plaisir d'être convoitée, c'est un même genre de vice. Delicta quis intelligit? Qui pourrait comprendre les péchés d'autrui dont vous êtes coupable par cette parole à double entente, par ce rapport que vous faites et qui engendre ou qui fomente une inimitié ; par ce conseil que vous donnez d'entreprendre ou de poursuivre ce procès injuste : Delicta quis intelligit? Qui pourrait dire les péchés d'autrui dont vous êtes coupable par œuvres? Vous donnez le bal, vous commencez ce maudit bouquet de danses , ou d'autres débauches qui se font au carnaval? Vous prêtez votre salle pour danser, vous avez sujet de l'appeler une salle, car il n'est rien de plus sale, toute
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balayée et tout ornée qu'elle est. Tertullien et saint Augustin l'appellent le territoire du diable; vous répondrez devant Dieu de toutes les pensées impures, œillades lascives , paroles dissolues, vaincs complaisances, envies, jalousies, médisances, moqueries et détractions déshonnètes qui s'y font, de toutes les querelles, duels et dispensions qui s'y engendrent. Delicta quis intelligit? Que de péchés d'autrui vous seront imputés par omission ? Vous ne veillez point sur votre famille, pour épier ce que font vos clercs, les maîtres de vos enfants, vos pensionnaires, avec vos Ql les ou vos servantes quand vous n'y êtes pas? pour savoir où elles vont et ce qu'elles sont dans les compagnies, les métairies, les maisons de vos voisins, aux églises et aux chapelles écartées? Vous serez criminel devant Dieu, d'un nombre innombrable de péchés que vous ce prévoyez pas.
Troisième point. — XII. Je crains de vous ennuyer, je tranche court et en abrégé trois vérités sur la satisfaction, savoir : premièrement, que c'est une erreur de croire que le confesseur ne vous puisse pas obliger en conscience à faire la pénitence qu'il vous impose. Secondement, que c'est un abus d'en imposer de petites pour de grands péchés, ou en grand nombre. En troisième lieu, que c'est une imprudence de les imposer toujours et à tous uniformément et de même nature.
N'allez-vous pas à confesse dans l'espérance que Dieu vous pardonnera vos péchés par l'entremise du prêtre? Si le prêtre n'a pas la puissance et l'autorité de vous obliger à la pénitence, il ne l'a pas aussi de vous pardonner vos péchés? S'il n'a pas le pouvoir le vous lier, il n'a pas le pouvoir de vous délier et absoudre. Li même Sauveur, qui a dit aux Apôtres et à leurs successeurs : Tout ce que vous délierez sur la terre , sera délié dans le ciel , le même Sauveur a dit au même lieu : Tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel : Quœcumque, etc., et même il a donné le pouvoir de lier avant que de donner celui de délier. Et tant s'en faut que le confesseur n'ait pas le pouvoir de vous imposer quelque pénitence; qu'au contraire, il est obligé de vous l'imposer proportionnée et correspondante, tant que faire se peut, à la grandeur et au grand nombre de vos crimes; et le concile de Trente (sess. 14, can. 8) lui déclare que si par flatterie, par lâcheté ou ignorance , il impose de petites pénitences pour de grands crimes , il se rend participant et responsable des péchés d'autrui. Et quand le saint Père donne des indulgences, ou envoie des jubilés, il dit toujours en sa bulle : que c'est à condition qu'on imposera aux fidèles des pénitences salutaires, c'est-à-dire des pénitences qui les remettent en voie de salut, qui guérissent leurs inûrmités, qui les retirent puissamment du vice, qui les préservent de la récidive ; à l'exemple du Sauveur, qui, comme dit saint Grégoire, nous a ordonné en l'Evangile, des remèdes opposés et contraires à nos maladies : Contraria opposuit médicament a peccatis. C'est donc une simplicité de prescrire à toute sorte de gens, pour toute sorte de péchés, une même pénitence; des sept psaumes , des chapelets ou des aumônes; mais il faut imposer, tant que faire se peut, des jeûnes aux
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intempérants, des macérations de la chair aux luxurieux, de grandes aumônes aux avarieieux, et ainsi des autres. Et les pénitents qui sont bien disposés, et qui ont une vraie volonté de s'amender, doivent prier le confesseur de leur imposer ces sortes de pénitences médicinales et salutaires.
Conclusion. — XIII. Finissons par les paroles du bien-aimé disciple. Il écrivait aux fidèles : Hxc scribo vobis ut non peccetis : et je dirai à mes auditeurs : Hœc dico vobis, ut non peccetis; gardez-vous bien d'offenser Dieu , c'est le plus grand mal qui vous pui-se arriver; toutes les fois que vous consentez à un péché mortel, vous vous mettez en danger de damnation éternelle : car vous pouvez mourir en cet état, sans avoir le loisir de recevoir l'absolution du prêtre; et vous vous imaginez qu'en ce rencontre vous êtes assuré de votre salut, pourvu que vous ayez le loisir de dire avant que de mourir : mon Dieu je vous crie merci ! Vous vous trompez ; car, si vous ne pouvez pas avoir le prêtre , il faut avoir la parfaite contrition , et elle est très-difficile et très -rare; et quand vous auriez le prêtre il ne vous sert de rien sans la contrition; et vous ne pouvez pas avoir l'attrition de vous-même , il faut que Dieu vous la donne par une grâce puissante et gratuite; et il ne vous doit pas cette grâce, vous la déméritez par le péché ; il ne l'a promise à qui que ce soit, il la refuse à plusieurs, il ne la doit à personne : Non enim esset gratia ullo modo, nisi esset gratuita omni modo , dit saint Augustin.
XIV. Ne péchez donc pas si vous êtes sage : Hsec dico vobis, ut non peccetis. Si quis peccaverit ; mais si, par fragilité humaine, vous avez péché , confessez-vous, mais d'une confession qui ne soit pas une momerie et une moquerie de Dieu, comme on le fait bien souvent. Ce n'est pas se confesser, c'est se moquer de Dieu et de son confesseur, que de compter ses péchés sans une vraie repentance et volonté de s'amender. Vous vous confessez à Pâques de n'avoir pas jeûné le Carême y étant obligé , d'avoir travaillé le dimanche matin , d'avoir retenu de l'étoffe qu'on vous a donnée pour travailler, d'avoir juré pour mieux vendre; en vérité ne vous moquez-vous pas de Dieu et de votre confesseur? Si le Carême recommençait huit jours après Pâques, si on vous donnait de l'étoffe, ou s'il fallait jurer pour mieux vendre, vous recommenceriez. Qu'ainsi ne soit , n'est-il pas vrai que vous en dîtes tout autant l'année passée , et il y a deux et trois ans ? Ne voyez-vous pas que votre confession est une pénitence fausse et trompeuse? Pœnitentia theatralis , dit saint Chrysostome , pénitence de farce et de théâtre, qui trompe et qui amuse les enfants, mais non pas les gens d'esprit et de jugement. Assistant à la comédie , vous voyez un acteur qui semble être blessé jusques au cœur, qui tombe comme mort sur le théâtre et qui y demeure étendu sans se remuer. Les enfants disent : Il est mort, il est mort! il est mortl c'en est fait ! Vous savez bien le contraire et que ce n'est qu'une feinte, qu'il n'est point mort, mais qu'il le contrefait. A quoi connaît-on qu'il ne l'était pas? c'est que le lendemain on le voit aller par les rues aussi sain, gaillard et remuant que jamais; disons de même : Voilà un homme qui
192 Sermon XIX.
semble repentant, outré de douleur, touché vivement jusqu'au cœur, parce qu'il fait extérieurement comme sont les vrais pénitents : il vient à l'Eglise, il se met à genoux devant le prêtre, il confesse ses péchés, il frappe sa poitrine; les idiots disent : Il est mort au péché , il est bien converti ; mais les anges disent : Ce ne sont que mines, singerie, tromperie si fine et si adroite, qu'il ne trompe pas seulement les autres, mais aussi soi-même. A quoi la connaît-on? huit jours après il est aussi jureur, arrogant, médisant, indévot et dissolu qu'auparavant. À quoi sert d'aller à confesse, si nous n'obtenons la fin pour laquelle la confession a été instituée , qui est le pardon de nos péchés? nous en sommes privés si notre confession n'est fidèle, sincère et accompagnée d'une vraie conversion et d'un amendement de vie. Nous ne le pouvons avoir de nous-mêmes, il le faut demander à Dieu par les mérites de son Fils : Siquis peccaverit, advocatum habemus apud Patrem.
Supposons qu'ayant fait naufrage , vous nagiez au milieu de la mer; ne trouvant rien à quoi vous accrocher et qu'il n'y ait point d'autre voie de vous sauver la vie que la commodité d'une corde qu'un matelot vous pourrait présenter. Gomment la lui demanderiez-vous ? comment crieriez-vous? avec quelle instance, ardeur et affection le prieriez- vous de vous la tendre? Vous avez fait naufrage de votre salut par le péché, il n'y a point d'autre planche , point d'autre ressource pour vous que la vraie repentance. Dieu seul vous la peut donner; vous l'avez souvent déméritée; vous serez donc bien négligent de votre salut, et bien ennemi de vousmême, si vous ne la lui demandez souvent, humblement et fervemment. C'est ainsi que David faisait après son péché; il devenait tout enroué à force de crier, ses yeux perdaient leur éclat, ils étaient tout flétris et languissants à force de les élever au ciel, pour invoquer celui qui y réside. Veni in altitudinem maris et tempestas demersit me. Laboravi damans raucœ factse funt fauces meœ, defecerunt oculi mei (Psal. 68). Faites comme lui , priez , pleurez , gémissez, et on vous dira comme à lui : Dominus transtulit peccatum tuum; le prêtre vous dira : Je t'absous; et le Fils de Dieu vous a assuré que si vous êtes vrai pénitent, la sentence qu'on prononcera en votre faveur sur la terre, sera confirmée et ratifiée dans le ciel. Amen.