DE LA FUITE DES OCCASIONS, QUI EST NÉCESSAIRE A LA VRAIE PÉNITENCE
Occasione autem accepta peccatum operatum est in me. (Rom. 7, 8.)
Hier, nous considérions que, pour être bien converti et faire une pénitence utile et fructueuse , il fallait avoir, non une simple velléité, mais une vraie, sincère, cordiale et efficace volonté de ne plus retomber au péché, et que pour avoir cette volonté, il en faut éviter les occasions. Le temps ne me permit pas d'étaler bien au long cette vérité , je le dois faire aujourd'hui , et vous la prouver puissamment par l'Ecriture, par les Pères, par les Conciles, par les raisons de théologie et par les exemples des saints. Vous avez été leur idée , ô sainte Vierge 1 Saint Ambroise , proposant aux vierges chrétiennes le tableau de votre vie, dit que toutes les compagnies que vous hantiez étaient irréprochables et sans soupçon , et que vous n'y alliez jamais que par charilé et miséricorde : Eos solos solita cœtus virorum invisere, quos misericordia non erubesceret (Ambr., lib. 2 de Virginibus circà initium). C'est pour nous donner exemple; car, pour votre particulier, en quelque occasion que ce fût , vous n'y étiez point en danger, vous étiez conflrmée en grâce et en la possession assurée de toutes les vertus; vous n'aviez pas sujet de craindre, on vous pouvait dire en tout temps et en tout lieu : Ne timeas Maria, comme votre ange vous le dit quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — I. Quidquid refertur ad peccatum est odiosum, ergô et ejus oecasio.
Punctum unicum. — II. Eam esse fugiendam , probatur. 1. Scripturâ. — III. 2. Patribus. — IV. 3. Conciliis. — V. 4. Rationibus. 1° Ex charitate in nos. — VI. 2° Ex hurailitate. — VII. 5. Exemplis evitandis : Samsonis , Davidis , Salomonis. — VIII. 6. Exemplis imitandis in lege naturse, Joseph. — IX. In Scripturâ, Judith. — X. In nova, Martinianus. — XI. 7. Argumentis conglobatis.
Conclusio. — XII. Per recapitulationem.
Exorde. — I. On dit en philosophie, et il est vrai, que les choses contraires ont une nature, des inclinations, des propriétés et des productions toutes contraires. Rien n'est contraire à Dieu que le péché , mais il lui est si directement et diamétralement opposé , qu'autant que Dieu est un grand bien , le péché est un aussi grand mal : et comme Dieu est un si grand bien, si essentiel, si infini et si communicatif , que tout ce qui a quelque rapport et relation à lui, est aimable, utile, salutaire et souhaitable; ainsi le péché est un si grand mal, si essentiel et si contagieux, que tout ce qui a quelque rapport et apparence à lui , est odieux , nuisible, pestilent et abominable. Telles sont les occasions du bien et du mal : il n'est rien de si utile à notre salut que les occasions de bien faire, comme les bons livres, la hantise des gens de bien, les
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prédications et les saintes confréries. Il n'est rien de si pernicieux que les occasions du vice.
Nous en pouvons distinguer de deux sortes : il y en a qui occasionnent et qu'on peut appeler actives; il y en a qui sont occasionnées et qu'on peut nommer passives. Les premières sont les occasions qui, d'elles-mêmes et par la condition de. leur nature, sont malignes, envenimées, et contagieuses, qui servent de piège et de pierre d'achoppement, qui sont des amorces et des allumettes de péché , comme les livres d'amour, les tableaux où il y a des nudités, les paroles déshonnêtes, les seins découverts, la hantise des personnes qui nous ont servi d'objet et de sujet de péché. Les occasions passives sont celles qui nous font tomber, non par ellesmêmes, ni par aucune malice qui soit en elles, mais eu égard à notre état, à notre faiblesse, à notre mauvais naturel ou habitude vicieuse : comme d'être prêtre, si vous n'avez le don de continence; d'être curé, si vous n'avez le talent d'instruire et de conduire les âmes; être juge, notaire, médecin et chirurgien, si vous n'avez pas l'esprit, la science, la prudence et la conscience nécessaire à ces fonctions. Etre soldat, sergent, et cabaretier, si vous êtes sujet aux vices que ces professions ont coutume d'apporter avec elles. Or, qu'il faille quitter toutes ces occasions pour être véritablement converti, et faire une sincère et légitime pénitence, je le montre par toutes les voies par lesquelles on peut prouver une vérité catholique, c'est-à-dire par le Vieux et le Nouveau Testament, par les Pères, par les Conciles, par les raisons et par les exemples.
Premier point. — II. En V Ecclésiastique, chap. 3, v. 27, le Saint-Esprit dit : Cor durum malè habebit in novissimo , et qui amat periculum peribit in illo ; Le cœur endurci se trouvera mal à la fin , et celui qui aime le danger, périra dans le danger; il ne dit pas qu'il périra par le danger, mais dans le danger, in illo, non pas per Mua. Se tenir en l'occasion prochaine de faire mal, ce n'est pas seulement une disposition et acheminement au péché, mais c'est un péché : car on ne se perd que par le péché , et il dit qu'on se perd non-seulement par le mal où le danger nous achemine; mais par le danger même. Saint Gyprien (epist. 60) passe bien plus avant, il dit : que pour assurer son salut, non-seulement il ne faut pas se tenir dans le péril, mais pas même auprès du péril; non-seulement il ne faut pas demeurer en cette maison, mais pas même au voisinage : Nemo diù tutus est periculo proximus.
Il a raison de parler ainsi ; il se conforme au sentiment de l'Ecclésiastique, qui dit : Quasi à fade colubri fuge peccata (Eccl. 21 , 2) ; il ne dit pas à rnorsu, à veneno, mais à facie; il faut éviter non-seulement les dents, la piqûre et le venin de ce serpent ; mais encore la présence , la vue et la rencontre. Notre Sauveur ayant dit en saint Matthieu (5, 29) : Qui viderit mulierem, etc., ajoute : Si oculus tuus scandalizat te, erue eumet projice abs te, expedit enim ut pereat unum membrorum tuorum., quàm totum corpus tuum eat in gehennam. Il faut que ce commandement soit digne d'être bien observé et de grande conséquence pour notre salut , puisque le Fils de Dieu le répète si souvent pour nous l'inculquer,
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comme en saint Matthieu, chap. 18, et en saint Marc, chap. 9. Nous devons faire quatre réflexions sur ces paroles, et en tirer quatre instructions très-importantes.
La première, que lorsqu'un emploi, un état, un office ou un bénéfice, un lieu ou une personne nous est occasion de péché, il nous en faut priver, quoi qu'il nous coûte , pour chère et précieuse que soit cette personne, pour utile, commode et nécessaire que soit cet emploi, cette affaire, cet office et ce bénéfice. Votre maître vous chérit et vous affectionne, il vous a promis de vous avancer, comme il en a avancé d'autres qui l'avaient servi : mais il se sert de vous pour des plaisirs honteux et déshonnêtes, pour des actions noires et, infâmes , pour porter des poulets, pour faire des messages d'amour, des monopoles injustes et des souplesse de chicane ; il le faut quitter à quelque prix que ce soit. Il y a douze ans que vous servez en cette maison, vous y êtes aimée, caressée, honorée et demi-maîtresse ; on vous y doit marier à votre avantage. Mais il y a quelqu'un qui vous fait tomber de temps en temps en impureté, ou autre péché, il en faut sortir à quelque prix que ce soit. Vous voyez bien que vous ne faites pas votre salut en la profession que vous exercez, en cet office de conseiller, de partisan, de procureur ou de notaire, parce que vous n'en êtes pas capable , que vous êtes trop attaché au bien , ou que vous y commettez des injustices. Vous avez un bénéfice qui a charge d'âmes, et vous n'y résidez point, ou vous êtes ignorant ou vicieux, il vous le faut quitter à quelque prix que ce soit. Ces personnes ne vous sont pas plus chères et précieuses, cet emploi, cet état, cet office et ce bénéfice ne vous est pas plus utile, plus commode et nécessaire que votre œil droit, que votre main droite, que votre pied droit, et notre Seigneur dit, que s'il était nécessaire, il vous faudrait priver de tous ces membres, pour éviter l'occasion du péché.
La seconde. Le Fils de Dieu dit : Erue Muni, abscinde eam; Afin que vous ne disiez pas, cela est bien dur de me séparer d'une personne qui m'est si proche, que j'ai tant aimée, qui m'a tant obligé : c'est une grande cruauté de sortir d'une maison , où j'avais résolu de demeurer le reste de mes jours : quitter mon état, mon office ou mon bénéfice, qui est mon gagne-pain, qui me fait honorer et respecter. Où irai-je? que deviendrai-je? qu'en dira-t-on? c'est un grand effort que cela, c'est une extrême violence; oui, mais ce n'est pas une plus grande cruauté, un plus grand effort, ni une plus grande violence, que d'arracher votre œil, de couper votre pied et votre main. Jésus-Christ ne dit pas : Si votre œil, si si votre pied, si votre main vous est occasion de péché, fermez votre œil, arrachez votre main, mettez votre pied à la chaîne; mais il dit : Arrachez-le, coupez-le. Violenti rapiunt illud; la loi de grâce demande de nous, bien plus de perfection et d'éloignement du péché, que la loi mosaïque; et Dieu disait au Deutéronome : Si votre frère, ou votre fils, ou votre fille, ou votre femme , ou votre ami que vous chérissez comme vous-même , vous veut persuader en secret d'adorer les faux dieux, gardez-vous bien de lui acquiescer, ni de l'écouter, ni de l'épargner et d'avoir pitié de lui; mais vous le déférerez au juge, et le ferez condamner à la
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mort au plus tôt, et vous lui jetterez la première pierre quand on le lapidera *.
La troisième. Et afin que vous ne pensiez pas user de supercherie avec Dieu, disant : Je chasserai cette coquine de ma maison, mais je la logerai en la même rue où je la pourrai voir de temps en temps : elle viendra quelquefois rendre service à ma femme; je ne jouerai plus, mais je regarderai ceux qui jouent, et je ferai jouer pour moi ; je m'absenterai du cabaret, je couvrirai mon sein, mais ce ne sera que pendant le Carême ; le Fils de Dieu dit : Projicie abs te, jetez l'occasion bien loin , et pour toujours.
La quatrième. El parce que vous pourriez dire : C'est un conseil et non pas un commandement, je n'y suis pas obligé, on ne me peut pas refuser l'absolution, encore que j'y manque. Pour montrer que ce n'est pas un jeu d'enfant, mais qu'il y va de votre salut, il ajoute : Il vaut mieux que vous entriez au royaume des cieux n'ayant qu'un œil, une main et un pied, que d'être jeté au feu éternel ayant deux yeux, deux mains et deux pieds. Voilà l'Ecriture : voyons les Pères et les Conciles.
III. Le grand saint Grégoire, faisant un excellent commentaire sur le chapitre vingt et un de saint Jean (Hom. 24. in Evang.) , où il est dit que Notre Seigneur, après sa résurrection, apparut à saint Pierre et aux autres apôtres qui péchaient en la mer Tibériade, fait une belle question , et demande : Puisque le Fils de Dieu avait dit que celui qui, ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi , ne vaut rien pour le paradis; c'est-à-dire celui qui s'étant mis au service de Dieu, et reprend ses premières occupations : d'où vient que saint Pierre et ses compagnons, qui avaient tout quitté pour se mettre à la suite du Fils de Dieu, retournèrent à leur barque, et reprennent leurs filets; et que nous ne lisons point que saint Matthieu soit retourné à sa banque après sa conversion? Il répond qu'il y a des métiers qu'on peut exercer sans offenser Dieu et sans danger de péché , comme la pêche , la médecine et l'agriculture; si un pécheur qui les a exercés s'est converti à Dieu et a fait pénitence, il les peut continuer et en faire l'exercice, sans démentir sa conversion ; mais il y a d'autres professions qu'il est quasi impossible ou au moins très-difficile d'exercer sans offenser Dieu, et sans courir risque de son salut, comme de partisan, de gabeleur, de sergent, de cabaretier; si celui qui a commis plusieurs péchés en cette vocation, se convertit véritablement, et se met à la suite du Fils de Dieu, il ne doit pas retourner à l'exercice de sa profession, comme saint Matthieu ne retourne plus à sa banque. C'est un pape qui parle, sa décision doit avoir l'ascendant sur notre esprit.
IV. Mais si vous dites qu'il ne le dit que comme docteur particulier, en voici deux qui parlent en qualité de papes : Ex cathedra , et dans des conciles. Le concile de Latran, tenu sous Innocent II ,
' Si tibi voluerit persuadere frater tuus, vel filius tuus,vel filia, sive uxor quae est in sinu tuo, aut amicus quem diligis ut animam tuam, clàm dicens : eamus et serviamus Diis alienis quos ignoras tu et patres tui, ne acquiesças ei, nec parcat oculus tuus ut miserearis et occultes eum; sed statim inlerficies; sit primùra manus tua super eum (Deut. 13, 6).
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l'an mil cent trente-neuf, après avoir averti que la fausse pénitence est un des malheurs qui trouble plus l'Eglise, et qui entraîne le plus d'àmes en enfer , ajoute que celui-là fait une fausse pénitence, qui ne quitte pas un office qu'il ne pouvait exercer sans péché. Le pape Grégoire VII, en avait dit tout autant, quasi en mêmes termes, dans le cinquième concile de Rome, l'an mil soixante et dix-huit, et que celui qui est privé de l'absolution, parce qu'il ne quitte pas ainsi l'occasion du|péché , ou ne restitue pas le bien mal acquis, ou ne se réconcilie pas à ses ennemis, ne doit pas laisser de faire tout le bien qu'il lui est possible, afin que Dieu éclaire son cœur, et se dispose à une vraie pénitence '.
V. Les raisons qui ont porté ces saints prélats à parler ainsi sont, premièrement , parce que la charité nous oblige d'avoir notre salut en recommandation autant pour le moins et encore plus que celui de notre prochain. Or, saint Paul dit aux Corinthiens : que s'il savait qu'en mangeant de la chair il fût occasion de péché à quelqu'un, il n'en mangerait de sa vie. N'aimeriez-vous pas mieux être condamné à n'entrer jamais au cabaret, qu'à ne manger jamais de viande? Cependant l'Apôtre du Fils de Dieu dit : qu'il aimerait mieux ne manger jamais de la chair, que de scandaliser son prochain (1. Cor. 8, 13), c'est-à-dire, lui être occasion de péché. Il vaudrait mieux pour vous de ne jamais manger de viande que d'aller au cabaret, puisqu'en ce faisant vous vous scandalisez , c'est-àdire que vous vous jetez dans l'occasion du péché. Le jurisconsulte ne dit-il pas : que celui qui donne occasion de quelque dommage est censé avoir fait le dommage? Et ensuite de cette maxime, les lois imposent la peine du fouet à celui qui s'expose au danger de mettre le feu en sa maison et au voisinage 2. Et l'axiome de philosophie dit : Quod est causa causse, est causa causait; Celui qui veut ou produit une cause, est jugé de tout esprit raisonnable, vouloir l'effet qui en procède.
VI. De plus, quand vous vous tenez en l'occasion , vous montrez que vous n'êtes pas humble; vous êtes téméraire et présomptueux, vous présumez de vos forces, vous n'avez pas cette crainte et défiance de vous-même, que le Saint-Esprit recommande tant en l'Ecriture , vous êtes de ceux dont il est dit : Qui confidunt in virtute suâ (Ps. M, 8). Vous me direz : C'est que je me confie en la protection et providence de Dieu , j'espère qu'il m'assistera et me tiendra par la main pour m'empêcher de tomber. Qui vous l'a dit qu'il vous assistera? Où l'a-t-il promis? A qui l'a-l-il fait? Je vous défie de trouver un seul passage en l'Ecriture où Dieu promette
1 Inter caetera, unum est quod sanctam maxime perturbât Ecclesiam, falsa scilicet pœnitenlia : undè confratres nostros admonemus , ne falsis pœnitentiis laicorum animas decipi et in infernum detrahi patiatur. Et infrà : falsa etiam sit pœnitentia cùm pœnitens ab officio vel curiali vel negotiali non recedit quod sine peccalo agi nullâ ratione praevalet (Concil. Lat., eompositum ex mille patnbus , can. 22).
2 Qui occasionem praestat, damnum fecisse videtur(L. qui occidit, § in hâc quoque ff. ad legem Aquiliam). Eos qui negligenter apud se ignem habuerint potest praefectus fustibus, aut flagellis caedi jubere (£,. nam salutem, et l. Imperatores ff. De oflicio prœfecti vigilum).
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de secourir ceux qui se jettent témérairement dans l'occasion sans son aveu, sans son ordre , sans sa conduite et sa direction particulière : je vous défie de trouver en toute l'histoire ecclésiastique l'exemple d'un seul des présomptueux à qui il ait fait cette grâce.
N'est-ce pas une chose étrange que quand on vous veut obliger à quitter l'occasion , vous trouvez mille prétextes pour vous en excuser? Si je sors de cette maison , si je ne romps avec cette personne et si je quitte cet office ou bénéfice , que ferai-je? où irai-je? que deviendrai-je? Je perdrai ma fortune, je ruinerai mes affaires, je me rendrai malheureux. Que ne dites-vous comme vous disiez tantôt : Je me confie à la providence de Dieu, j'espère qu'il m'assistera; il dit par saint Paul : Je ne te délaisserai pas, je ne t'abandonnerai pas : Non ego te deferam neque te derelinquam (Hebr. 13, 5). D'où vient que vous espérez en la protection qu'il ne vous a jamais promise et que vous ne voulez pas espérer en celle qu'il vous a si souvent et si expressément promise? Nous trouvons qu'il a assisté extraordinairement et miraculeusement plusieurs de ceux qui, pour éviter l'occasion d'offenser Dieu , avaient perdu leur fortune et se jetaient entre les bras de sa providence. Moïse pour ne demeurer pas parmi des infidèles et en l'occasion de péché, quitta la cour d'un grand monarque , aima mieux être berger hors de l'occasion , que fils adoptif d'une princesse et héritier de la fille d'un grand roi. Dieu , en récompense, le fit chef et conducteur de son peuple, général d'une armée de six cent mille combattants, fondateur et législateur de sa Synagogue. Saint Paul, premier ermite, étant encore un jeune homme de quinze ans, se défiant de ses forces et craignant de succomber s'il était appréhendé pour la foi, se retira en une grotte au fond d'un vaste désert; Dieu le nourrit par l'entremise d'un corbeau l'espace de soixante ans. Saint Félix, prêtre de Noie, fuyant aussi la persécution , se cacha dans un coin de la maison ; Dieu le couvrit sur-le-champ d'une grande toile d'araignée qui le déroba à la vue des païens qui le poursuivaient; au contraire, ceux qui se sont jetés témérairement en l'occasion, quoique gens de bien et vertueux, Dieu les a abandonnés, et ils sont déplorablement et malheureusement tombés.
VII. Samson avait été conçu miraculeusement d'une femme stérile (Judic. 13), voué à Dieu dès le ventre de sa mère. Sa naissance avait été prédite par un ange ; il ne buvait ni vin ni cidre ; Dieu l'avait comblé de bénédictions et rempli de son Saint-Esprit ; il colletait et déchirait les lions ; mais parce qu'il se jeta dans l'occasion, devenant amoureux d'une Philistine, l'esprit de Dieu l'abandonna : il devint faible comme un autre homme et le jouet des infidèles ses ennemis.
David était un grand prophète, si saint, qu'il était appelé l'homme selon le cœur de Dieu ; il a écrit en ses Psaumes les plus hauts mystères de notre religion et un abrégé de l'Ecriture sainte; mais cependant il perdit sa sainteté par une occasion qui ne semblait pas trop prochaine : se promenant sur sa plate-forme , il donna trop de liberté à ses yeux : il vit une femme qui se baignait : Mulier longé, libido propè , dit saint Augustin. Cette femme était éloignée , mais sa sensualité était bien près de lui ; il convoita la
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femme, il la déshonora, il devint un traître, un meurtrier, un adultère.
Son fils Salomon ne fut pas mieux avisé que lui ; il était doué d'une si grande sagesse , qu'on le nommait le Sage par excellence (Prov. 30). La reine de Saba venait tout exprès de bien loin pour le consulter et pour admirer sa sagesse (I.Reg. 11, 3); ses pensées étaient des prophéties, ses paroles des oracles et ses écrits des livres canoniques ; mais depuis qu'il se fut jeté dans l'occasion, il dit de soi-même : Je suis le plus grand fou de tous les hommes. Et, en effet, quelle plus grande folie, que de bâtir des temples à l'idole Chamos; à l'idole Moloch et à cent autres semblables, pour complaire à des femmes; lui qui avait été si sérieusement averti de Dieu et de son père David , de ne le faire pas? L'Ecriture lui reproche que la cause de sa chute fut, qu'il n'évita pas l'occasion, comme Dieu l'avait commandé (Exod. 34, 16). Dieu avait défendu bien expressément en la loi de se marier aux infidèles , de peur d'en être perverti et porté à l'idolâtrie, et parce que quelqu'un pouvait dire : Si je prends une femme infidèle, je la convertirai à la foi ; si je prends un mari idolâtre, je le retirerai de son idolâtrie; Dieu parle en des termes dont il n'a pas coutume de se servir : Non ingrediemini ad eas, neque de Mis ingredientur ad vestras ; certissimè enim avertent corda vestra ut sequamini deos earum (3. Reg. 11, 2). Car, comme dit saint Chrysoslome, il est bien plus aisé de se laisser emporter par un autre penchant du vice, que de l'élever à la sublimité de la vertu ; et saint Grégoire de Nazianze (in Carminé de vite sud) dit qu'étudiant avec saint Basile, en l'Université d'Athènes, ils évitaient la hantise des écoliers fripons et débauchés; et parce qu'on lui pouvait objecter : Vous les deviez fréquenter, pour les convertir à Dieu ; il ajoute : Quand un homme qui est en bonne santé converse avec un malade , il gagne bien plutôt son mal , que le malade n'acquiert la santé de celui qui se porte bien. Ce que Salomon ne considérant pas, il aima des femmes infidèles; et par une sotte complaisance, il s'adonna à l'idolâtrie , attirant sur soi et sur sa famille la malédiction de Dieu. Voilà trois exemples qu'il faut éviter; en voici trois qu'il est bon d'imiter : un en la loi de la nature , l'autre en la loi écrite , le troisième en la loi de grâce.
VIII. Ces saints n'ont pas seulement évité le danger d'offenser Dieu , ils ont eu horreur de tout ce qui leur pouvait remettre en l'esprit la souvenance de l'occasion. Quand cette mégère d'Egypte, femme de Putiphar, sollicita son serviteur Joseph à souiller la couche conjugale de son maître, et le prit par la robe pour l'arrêter, ce saint jeune homme sauva sa chasteté par la fuite, et laissa son manteau entre les mains de sa maîtresse. Il n'y a point de doute qu'il se mettait en danger évident de se perdre : car, que pouvait-il attendre d'une femme effrontée, sa maîtresse, qui avait pouvoir de vie et de mort sur lui, par les lois du pays, après qu'elle eût reçu un tel refus, un affront si sensible, et qui pouvait craindre que Joseph ne la découvrît, ou du moins qu'il ne se moquât d'elle; le moins qu'il pouvait attendre de son ressentiment, c'était de perdre sa fortune, la surintendance qu'il avait en la maison de
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son maître. Il ferme les yeux à toutes ces considérations, il aime mieux courir risque de perdre sa fortune, ses commodités, son honneur et sa vie, que de se tenir dans l'occasion du péché. Aussi Dieu lui donna le centuple : ce fut le commencement de sa grandeur. Il fut vice-roi d'Egypte, surintendant de la maison, non pas de Putipliar, qui n'était qu'un vassal, mais de Pharaon, qui était un grand roi. Faites de même quand ce méchant homme vous importune de retourner au péché, ne vous amusez pas à le prêcher, ce n'est pas votre métier; et quand ce serait votre métier, vos paroles n'auront point d'ascendant sur son esprit, puisque vous êtes complice de même faute, ne vous arrêtez pas à lui vouloir persuader de quitter ses déchauches et d'aller à confesse. Vous voulez faire cela comme vous pensez, par zèle de son salut, et peut-être qu'en effet, ce n'est que pure jalousie, et crainte qu'il ne se donne à un autre. Au lieu de le convertir, il vous pervertira; laissez-le à la providence de Dieu, qui peut-être vous bénira, si vous fuyez l'occasion comme Joseph. D'où vient même que ce saint patriarche laisse son habit entre les mains de sa maîtresse. Il était à la fleur de son âge; elle, une demoiselle faible et délicate; il le lui pouvait arracher par force, et s'échapper aussi promptement qu'il fît. Il devait prévoir que cette rusée se servirait de son manteau , pour preuve de son prétendu attentat? C'est qu'il voulait éviter nonseulement l'occasion, mais l'ombre même et la mémoire des occasions. Il savait que quand nous nous souvenons de quelque belle occasion que nous avons eue autrefois, de nous satisfaire par quelque volupté charmante, cette pensée touche notre imagination et réveille la sensualité. Il quitta volontiers cet habit, parce que s'il l'eût retenu, toutes les fois qu'il l'eût regardé, il se fût souvenu de cette occasion si commode, où il s'était trouvé.
IX. La chaste et vaillante Judith apprit sa leçon de l'exemple de ce saint jeune homme (car les saints profitent de tout). Après qu'elle eût tranché la tête à Holopherne et donné la victoire à ses compatriotes sur les Assyriens, le peuple partageant le butin des vaincus, lui donna en préciput tous les meubles et les dépouilles d'Holopherne, particulièrement un lit ou pavillon, très-riche et précieux, qui servait de couche à ce général d'armée , et dont l'étoffe était de pourpre et toute brochée d'or, couverte d'émeraudes et autres pierreries : Conopœum quod erat ex purpura et av,ro et smaragdo et lapidibus pretiosis intextum (Judith, 10, 19); mais elle en fit si peu d'état , qu'elle s'en défit incontinent : Universa vasa bellica Holophemis quse dédit Mi populus , et conopœum quod ipsa sustulerat de cubili ipsius , obtulit in anathema oblivionis (Judith. 16, 13). Estime-t-elle si peu les dépouilles d'une si heureuse victoire? que ne les conserve-t-elle pour rendre illustres ses descendants? Que ne les met-elle parmi les trophées de ses ancêtres, pour faire connaître sa valeur à la postérité, et éterniser sa mémoire? et si elle ne veut pas garder l'épée et les autres armes qui ne sont pas à son usage , que ne garde-t-elle ce lit qui est un meuble convenable à son sexe; elle le pourrait mettre en sa couche, et le faire voir en parade à ceux qui le visiteraient ; ou si elle pense qu'un riche ornement ne conviendrait pas bien à une chaste et dé-
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vole veuve, elle pourrait le cacher dans ses coffres pour en faire un présent à quelqu'un de ses parents en son testament. Non, elle ne veut pas cela , elle prévoit sagement que toutes les fois qu'elle verrait ce lit , il lui remettrait en mémoire l'occasion qu'elle avait eue de se perdre, et que cette souvenance pourrait souiller son imagination et faire quelque impression sur sa sensualité : elle le rejette loin d'elle, et le veut mettre tout à fait en oubli : In anathema oblivionis.
X. Saint Martinien fut encore plus sur ses gardes, car ayant vu qu'une femme débauchée était allée jusques au fond du désert pour le tenter dans sa cellule , où il vivait dans une profonde paix, pour éviter un semblable piège, il se retira en une île déserte, au milieu de la mer, faisant des paniers qu'il vendait à un matelot, qui, de temps en temps, lui apportait sa provision d'un peu de biscuit pour vivre. Des mariniers passant par-ià firent naufrage , et brisèrent leur vaisseau contre un rocher : une fille s'étant attachée à une planche , aborda dans l'île où était ce saint solitaire : Ma fille, lui dit-il, le feu et les étoupes ne sont pas bien ensemble, j'aime mieux m'abandonner à la providence de Dieu qu'à la faiblesse de ma nature ; voilà du pain pour vous empêcher de mourir jusques à ce que d'ici à quelques mois mon pourvoyeur vous vienne prendre; pour moi , j'aime mieux être à la merci des vagues qu'au danger d'un péché mortel. Disant cela, il se jette à la mer, et la providence de Dieu lui envoya un dauphin qui lui servit de monture , et le porta à l'autre rivage. Voyez que les saints n'ont pas seulement redouté le péché , mais l'occasion , la tentation , le danger ou l'ombre même du danger ; et vous ne voulez pas quitter une occasion prochaine, qui vous fait si souvent et si criminellement tomber?
XI. Qu'en dites- vous? qu'en pensez-vous? direz-vous après cela que vous craignez de ruiner vos affaires, de perdre votre fortune si vous sortez de cette maison , si vous rompez cette amitié. Et où est la confiance que vous devez avoir en la providence de Dieu? où est la créance que vous devez ajouter à ces paroles de son Ecriture : Seigneur, vous ne délaissez point ceux qui vous cherchent : Non ci ère liq uisli quœrentes te Domine (Psal. 9, H); Ceux qui espèrent en vous ne sont point confondus : Qui sperant in te non confundentur (Psal. 24, 8) ; Ceux qui se fient en Dieu n'y perdent rien : Sustinentes Dominum non minuentur omni bono (Psal. 33, 11). Vous perdrez votre fortune, je le veux; est-ce à dire que la crainte de cette perte doive avoir plus de pouvoir sur votre cœur, que celle d'offenser Dieu. Et que deviendra donc cette parole du Sauveur : Si quelqu'un vient à moi et fait plus d'état de son père, de sa mère, sa femme, ses enfants ou même de sa vie, il ne peut pas être mon disciple; quiconque ne renonce à tout ce qu'il possède, il ne peut pas être mon disciple : Si quis venit ad me , et non odit patrem suum et matrem , et uxorem , et fillos : adhùc autem et animam suam non potest meus esse discipulus (Luc. 14, 26). Omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus aux possidet, non potest meus esse discipulus (Luc, 14, 33).
Saint Pierre , saint André, saint Jean et saint Jacques dirent-ils au Fils de Dieu : Si nous quittons notre père, notre barque et nos
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filets pour vous suivre, nous perdrons notre fortune : Relictis relibus , ac pâtre secuti sunt eum (Matth. 4, 22)? Saint Matthieu lui dit-il : Si je quitte ma banque et mes livres de comptes, je ruinerai mes affaires? Les martyrs disaient-ils: Si je n'obéis aux empereurs , je serai dégradé de noblesse , dépouillé de mes états , banni de mon pays; mes biens seront confisqués : on me fera mourir cruellement? Vous avez beau faire, Dieu aura toujours son compte 1 Si vous demeurez dans l'occasion ou dans le danger de l'offenser par crainte de perdre votre fortune, vous la perdrez tôt ou tard; et même très-probablement cette occasion sera cause de la ruine de vos affaires. Les enfants de Jacob vendirent leur frère Joseph, pour l'empêcher de devenir grand et d'avoir de l'ascendant sur eux, et cette créance fut cause qu'il devint leur seigneur. Les Scribes et les Pharisiens disaient : Si nous laissons cet homme en vie, les Romains viendront et ruineront notre ville; et parce qu'ils l'ont fait mourir, les Romains sont venus et les ont ruinés.
Je vous dirai donc comme avec le Prophète : Fugite Babylonem, fuyez l'occasion, c'est une vraie Babylone pour vous; un état de servitude et de captivité ; c'est une voie et un acheminement au péché; c'est la rencontre du serpent, c'est le danger qui vous fera périr ; c'est la pierre d'achoppement, le bord du précipice et le piège de damnation.
Conclusion. — Quand cette charge ou cette personne qui vous fait offenser Dieu vous serait aussi chère et précieuse que le meilleur de vos yeux, aussi utile que votre main droite, aussi nécessaire que votre pied, il la faut quitter et vous en séparer bien loin ; autrement vous faites ce que le Fils de Dieu reprend avec tant d'aigreur. Vous regardez en arrière, ayant mis la main à la charrue, vous n'êtes pas bon pour le royaume des cieux. Votre pénitence est fausse, trompeuse et inutile. Vous manquez de charité envers vous, voulant courir risque de votre salut par attachement à je ne sais quelle créature; vous n'abhorrez pas le péché, puisque vous en aimez les appartenances et les dispositions. Vous êtes téméraire et orgueilleux , et vous présumez de vos forces, puisque vous ne craignez point ou il y a tant à craindre pour vous; comme si vous étiez plus fort que Samson, plus saint que David, plus sage que Salomon, plus chaste que Joseph , plus vaillant que Judith, plus mortifié que saint Marlinien. Quand il y aurait six mois, un an, deux ans, que vous ne péchez plus avec celte personne, vous pouvez être cause qu'elle pèche, au moins par pensée et affection. Vous pouvez pécher avec le temps, il arrive quelque ois en un jour ce qui n'arrive pas en cent ans. Quand vous ne pécheriez plus , vous offensez Dieu par scandale , vous servez de mauvais exemple , vous donnez sujet de mauvais jugement, de croire que vous continuez : Fugite Babylonem. Sortez de cette maison , chassez cette coquine de votre logis, évitez les cabarets, les académies , les danses , les. assemblées de garçons et de filles , les compagnies mondaines et la hantise des personnes vicieuses.
Quittez cet office , ce bénéfice où vous ne faites pas votre salut. Peut-être que vous n'avez plus guère à vivre , que la mort est plus
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proche que vous ne pensez. Vous quitterez alors toutes ces choses, mais à regret , par force et sans mérite ; si vous les quittez à présent pour l'amour de Dieu , vous confiant en sa Providence , vous mériterez beaucoup devant Dieu , vous gagnerez ses bonnes grâces, il prendra le soin de vos affaires, il vous donnera en ce monde le centuple qu'il a promis; c'est-à-dire, des consolations, des contentements, des grâces et délices spirituelles, qui vaudront cent fois plus que ce que vous aurez quitté, et en l'autre monde, après votre mort, il vous donnera la vie éternelle. Amen.