III. Pu.MTtM. — X. Dissuadetur abnsus tanti beneficii
Exorde. — I. Le Prophète royal, contemplant la rigueur des jugements de Dieu, perçant avec son esprit prophétique les siècles à venir et prévoyant le mystère de l'Incarnation , s'écriait au psaume soixante et onzième : Deus judicium tuum Régi da , et justitiam tuam Filio régis; Grand Dieu ! quand je considère la sévérité de votre justice et comme vous punissez exemplairement les moindres fautes qui se commettent contre vos lois, je frissonne de crainte, tout mon sang se glace dans mes veines, il n'y a cheveu en ma tète qui ne se dresse de frayeur. Je vois au livre des Nombres (15 , 32), qu'un pauvre garçon ayant recueilli du bois pour faire du feu un jour de Sabbat, vous commandâtes à Moïse de le faire lapider par le peuple. Je lis au Lévitique (10, 1), que Nadab et Abiu , enfants d'Aaron et neveux de Moïse, pour avoir manqué à une rubrique du cérémonial, le feu du sacrifice se jeta sur eux et les dévora. J'ai vu de mon temps que le pauvre Oza , pour avoir touché l'arche d'alliance avec un peu d'irrévérence est tombé mort sur la place : Et qui ne tremblerait à la vue de vos jugements? Quis novit potestatem irœ tuœl Si vous faites toujours ainsi, vos foudres seront bientôt épuisées; vous serez bientôt sans armes, sans instruments de justice et même sans sujets qui vous adorent. Si vous trouviez à propos de donner cette commission, cet état de judicature au Messie que vous envoyez, il s'en acquittera dignement , il l'exercera avec fidélité envers vous, car il sera Dieu comme vous; il l'exercera avec douceur et débonnaireté envers nous, car il sera homme comme nous : la sainte humanité qu'il empruntera de nous, lui donnera de l'humanité et de la douceur pour nous; vos intérêts lui seront chers et précieux, car il sera votre fils ; les nôtres lui seront en grande recommandation , car il sera notre Roi : Deus judicium tuum Regida, et justitiam tuam Filio Régis.
Dieu soit béni et loué à jamais , grâces immortelles lui soient rendues, nous voyons ce désir de David exaucé, cette requête entérinée, cette prophétie accomplie : le Père ne juge plus personne, dit le Sauveur, il a commis à son Fils en tant qu'homme, toute l'autorité de juger le monde : Pater nonjudicat quemquam,sed omne judicium dédit Filio, quia Filius hominis est (Joan. 5, 22); le Fils de Dieu a reçu de son Père la puissance de remettre les péchés : Filius hominis liabet potestatem in terra dimittendi peccata ; il l'a reçue avec tant de plénitude qu'il l'a communiquée à ses disciples. Combattre cette vérité est ici une des plus grandes et des plus pernicieuses erreurs de la religion prétendue. On trouve bien des ministres qui excommunient quelquefois leurs gens, on n'en a jamais trouvé qui aient été si hardis que dabsoudre un
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homme! C'est une propriété de la vraie Eglise, qui ne convient qu'à elle seule, d'avoir les clés du paradis, dit Lactance Firmien. Les ministres sont privés de cette autorité , et pour se consoler en leur impuissance, ils disent que c'est faire tort au Fils de Dieu que s'adresser à un autre qu'à lui pour avoir pardon de nos péchés; qu'il n'appartient pas à un pécheur de remettre les péchés des autres. Et à ce compte , dit saint Ambroise, vous faites tort à Jésus- Christ, quand vous portez au minisire votre enfant pour être baptisé; le péché originel n'est-il pas remis par le baptême; si un adulte est baptisé, ses péchés lui sont pardonnes par la réception de ce sacrement. Saint Paul le dit en écrivant à Tite (2) : Il nous a sauvés par l'eau de la régénération. Et aux Ephésiens (2) : Le Sauveur nettoie son Eglise par le baptême d'eau. Et le Symbole du Concile de Nicée que vous recevez en votre confession de foi : Je confesse un baptême pour la rémission des péchés; n'est-ce pas au Fils de Dieu à baptiser? Le ciel l'a déclaré à saint Jean-Baptiste : Celui sur lequel tu verras que le Saint-Esprit descendra , c'est lui qui baptise (Joan.? 1, 33). N'est-ce pas à notre Sauveur que saint Pierre a dit : Maître, à qui irons-nous , vous avez les paroles de la vie éternelle? Vous faites donc tort au Fils de Dieu d'aller à un autre , de vous adresser à votre ministre pour entendre de lui les paroles de la vie éternelle , de lui- porter votre enfant pour être baptisé? de croire qu'étant pécheur, il puisse nettoyer votre enfant du péché originel par ce sacrement? Ainsi donc, vous pourrez dire que les conseillers du Parlement font tort au roi, de vider les procès, puisque c'est à lui seul d'exercer la justice? ce qui est si véritable que juger et régner sont synonymes : être juge et être roi , c'est une même chose en l'Ecriture. Ainsi ,vous diriez qu'un ambassadeur ou qu'un ministre d'Etat fait tort au roi quand il négocie de sa part et qu'il conclut la paix avec l'étranger. Et quel est le petit esprit qui ne réponde aisément qu'on baptise, qu'on prêche et qu'on absout de la part de Dieu ? qu'on vide les procès , qu'on fait justice et qu'on conclut la paix au nom du roi et par son commandement? qu'on ne s'adresse pas au ministre en tant qu'homme, mais eu tant que lieutenant de Dieu, pour être baptisé, instruit et enseigné?
Premier point. — II. J'en dis de même de l'absolution. Nous absolvons des péchés, non pas de nous-mêmes, mais de la part de Dieu , comme ses lieutenants , ses ambassadeurs et ministres d'état par le pouvoir, l'autorité et la commission qu'il nous en donne. En voici les bulles et les patentes en bonne forme. En*saint Matthieu, chapitre dix huitième : Tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le ciel. Et en saint Jean, chapitre vingtième : A quiconque vous remettrez les péchés , ils seront effectivement remis. A des passages si clairs, que peut répondre un hérétique? Il répond : Mon ministre remet mes péchés; c'est-à-dire qu'il déclare qu'ils me sont remis; quand j'ai la foi, qu'elle me justifie et qu'elle efface mes péchés. Je m'adresse au ministre ; je lui confesse que je suis grand pécheur, inutile à tout bien, enclin à tout mal: il me console, il me dit des paroles de l'Evangile, il m'assure que si j'ai la foi , mes péchés me sont pardonnes.
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III. Mais répondre cela, qu'est-ce autre chose sinon se crever les yeux et dire qu'il n'est pas jour à midi? Car, premièrement, ce n'est donc pas à votre ministre, ni à saint Pierre, ni aux Apôtres seulement que sont données les clés du ciel et la puissance d'absoudre, mais à tous les hommes; puisque le moindre ouvrier, une simple femmelette, ou même un infidèle vous peuvent consoler, vous lire l'Evangile , vous assurer que si vous avez la foi , vos péchés vous sont pardonnes? Ils ont donc les clés du ciel et la puissance d'absoudre? Si je me vantais que le roi m'a donné les clés du Havre de Grâce , et quand on me demanderait où elles sont, si je disais : C'est que je déclare que les portes sont ouvertes à dix heures du matin et fermées à dix heures du soir, ne me rendrais-je pas ridicule? Le Fils de Dieu a donné les clés du ciel à saint Pierre , primitivement et principalement; et aux prêtres, par une participation de sa puissance. Vous répondez : C'est en ce qu'ils peuvent déclarer que le ciel m'est ouvert par la foi : Allez, vous êtes un moqueur, se faut-il ainsi jouer de la parole de Dieu et du salut éternel des hommes!
En second lieu, s'il n'avait que le pouvoir de déclarer que les péchés sont remis, le Fils de Dieu ne dirait pas : Erunt soluta , ils seront remis , mais erant, ils étaient remis; la rémission du péché précéderait la déclaration du prêtre, le prêtre approuverait et ratifierait la sentence de Dieu. Et c'est tout au contraire, c'est Dieu qui avoue , qui approuve et qui ratifie dans le ciel la sentence que le prêtre donne sur la terre : Ce que tu auras délié, ce que tu auras lié : ô' làv Xùar)?, o éàv Sy]c?]Ç «« T?jç y^ç ; c'est à l'aoriste du subjonctif, sera délié, sera lié dans le ciel ferrai, au futur non pas «m, au présent ni lyevÉTo , au passé egtou lelv^ivov , £<rrai SsSe^évov Iv toTç oupavotç. Sur quoi saint Bernard : Clavesregni cœlorumtàm singularité)- accepit, ut procédât sententia Pétri sententiam cœli (Bern., Serm. 1 in festo SS. Pétri et Pauli).
En troisième lieu , il ne dit pas seulement : A quiconque vous remettrez les péchés ils seront remis : Tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le ciel; mais il ajoute : A quiconque vous ne les remettrez pas, ils ne seront pas remis : Tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel. Quand vous vous adressez à votre ministre , confessant que vous êtes un grand pécheur, supposé qu'il vous rebute, ou qu'il ne dise mot : ou vos péchés sont pardonnes, c'est contre votre parole ; s'ils vous sont pardonnes, c'est contre la parole de Dieu; s'ils ne vous sont pas remis , c'est contre ce que vous avez dit , qu'ils sont remis par la foi; s'ils vous sont remis sans que le ministre fasse rien, c'est contre ce que Notre Seigneur a dit : A quiconque vous les retiendrez, ils seront aus&i retenus.
IV. Ces paroles du Sauveur sont plus claires que le soleil; mais supposons qu'elles aient besoin d'interprétation ; à qui est-ce de les expliquer? ou à un je ne sais qui, qui est venu depuis deux jours, ou aux anciens Pères, qui vivaient aux premiers siècles, auxquels mêmes, selon Calvin, l'Eglise était en sa pureté? Saint Chrysostome (lib. 3 de Sacerd.) dit des [merveilles sur ce sujet, où il semble avoir prévu toutes les échappatoires des Calvinistes. Pre-
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mièrement, il dit que le Fils de Dieu a communiqué à ses apôtres le même pouvoir qu'il avait reçu de son Père, et ce grand saint parle ainsi après le Sauveur même ; car en même temps qu'il dit à ses disciples : A quiconque vous remettrez les péchés, ils seront remis, il leur dit eu même temps : Je vous envoie comme mon Père ma envoyé (Joan. 20). Or, le Sauveur n'avait pas seulement le pouvoir de déclarer que les péchés étaient remis, mais il avait la puissance de les remettre. En second lieu, saint Chrysostome dit : Si un roi donnait à un favori le pouvoir d'emprisonner ceux qu'il voudrait , d'ouvrir les conciergeries et délivrer les prisonniers, quelle faveur serait-ce? Cela ne serait rien à comparaison du pouvoir qu'ont les prêtres. Il y a autant de différence entre ces deux puissances, qu'entre le ciel et la terre. En troisième lieu , il dit que les prêtres de la loi mosaïque n'avaient pouvoir de juger que de la lèpre du corps, et d'en juger seulement, et non pas de la guérir. Les nôtres ont pouvoir de juger du péché , qui est la lèpre de l'âme, et même d'en guérir. Saint Augustin dit : Que personne ne se flatte, disant: Je me confesse en mon cœur, je me confesse à Dieu, ce n'est pas assez; et à ce compte, en vain le Fils de Dieu aurait dit aux prêtres : Tout ce que vous délierez sur la terre (Aug., hom. 49 ex 50). Et saint Ambroise parlant aux Novatiens, qui disaient que les hommes n'ont pas le pouvoir de remettre les péchés. Pourquoi baptisez-vous, leur dit-il, si les hommes n'ont pas le pouvoir de remettre les péchés ; car le baptême, c'est la rémission de tous les péchés: et qu'importe si les prêtres s'attribuent le pouvoir qu'on leur a donné , ou par le baptême ou par la pénitence (Ambros., lib. 1 de Pœnitentiâ, chap. 7)?
Deuxième point. — Mais laissons là ces infidèles, puisque leur maladie est incurable, et que, comme des frénétiques, ils refusent le médecin; parlons des catholiques et admirons les merveilles de cette puissance que notre Sauveur a donnée à ses prêtres. Il faut que je confesse qu'il n'y a guère de mystères en notre religion , qui me ravissent plus que celui-ci. Vous l'admirerez si vous en voulez peser avec moi les circonstances.
La première est que cette puissance est divine; car il n'appartient proprement qu'à celui qui a reçu une injure de la remettre et pardonner ; donc, il n'appartient" qu'à Dieu de pardonner les offenses qui sont commises contre lui. Et le Sauveur ne donne pas seulement pouvoir de remettre les péchés qu'on a commis contre les hommes , mais aussi ceux qu'on a commis contre Dieu même. Nous lisons bien que les païens ont attribué follement à leurs divinités imaginaires plusieurs choses qui ne conviennent qu'au vrai Dieu; nous lisons même que plusieurs empereurs qui ont été si ridicules, que de prendre des épithètes et des éloges d'honneur qui ne sont propres qu'à Dieu ; que l'empereur Constance, hérétique arien, se faisait appeler Y Eternel ; que les poètes disaient, qu'Atlas soutenait le ciel, que Jupiter le gouvernait, et que Neptune était le maître de la mer : mais ils n'ont jamais eu la hardiesse d'attribuer à aucun homme, ou à un faux dieu le pouvoir de remettre les péchés spirituellement et pour l'autre vie : tant il est vrai que
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cette puissance est propre au vrai Dieu, et en effet , et dans l'opinion des hommes. Pour cela les pharisiens entendant que notre Seigneur disait au paralytique : Tes péchés te sont remis, ne croyant pas qu'il fût Dieu, pensaient qu'il faisait un blasphème. Qu'eussent-ils donc, pensé? qu'eussent-ils dit, s'ils eussent su comme nous savons, que Jésus-Christ donnerait aux hommes, et à des hommes pécheurs , cette même puissance?
VI. Puissance en second lieu si souveraine, qu'elle est définitive et en dernier ressort ; il n'y a point d'appel de leur sentence ; on ratifie indubitablement dans le ciel les arrêts qu'ils ont prononcés, et tout ce qu'ils ont justement ordonné sur la terre : Nec in solvendis , aut ligandis quorumcumqve causis , aliud unquam ratum esset in cœlo, quàm quod Pétri placuisset arbitrio, dit saint Léon (Homil. de Trans. Domini). Quand vous vous êtes confessés avec les dispositions nécessaires, si le prêtre vous dit : Je t'absous ; n'ayez pas peur que Dieu vous condamne, il ne le saurait faire, il lui est impossible de mentir, ou de manquer à ses promesses; il a promis de vous absoudre, si le prêtre vous absout légitimement et en bonne forme. Et au contraire, si le prêtre ne vous absout pas, ne pensez pas que Dieu vous pardonne, qui que vous soyez : prince, roi, empereur, évêque, archevêque, ou pape! Et c'est ce qui montre encore que cette puissance d'absoudre, et l'obligation de se confesser n'est pas une invention des hommes, ni une institution de l'Eglise. S'il n'y avait que l'Eglise qui eût institué la confession, elle en aurait exempté les prêtres, ou les évoques, ou les patriarches ou du moins notre saint Père le Pape, qui n'a point de prêtre sur lui. On trouve bien que quelques-uns ont été dispensés du jeûne, de l'abstinence des viandes, de l'office divin et des autres commandements de l'Eglise; mais depuis l'établissement du christianisme, il n'est jamais arrivé et n'arrivera jamais , que quelqu'un ayant commis un péché mortel ait été ou soit dispensé de s'en confesser.
Mais la parfaite contrition ne remet- elle pas le péché sans l'absolution? Oui, en cas de nécessité, quand on ne peut pas avoir le prêtre , il se peut faire que , par une grâce particulière de Dieu , vous exerciez un acte de contrition si pure et si parfaite, ou un acte d'amour de Dieu si ardent et si héroïque, que vos péchés vous seront pardonnes ; ce qui est très-rare , et encore plus que trèsrare. Et alors même, le Concile de Trente déclare que la rémission des péchés doit être attribuée au désir que vous avez de recevoir l'absolution. Et si, par la supposition d'une chose impossible, vous aviez la contrition , et avec cela la volonté de ne vous point confesser, vous ne recevriez pas la grâce de Dieu , tant il est vrai que depuis que Jésus-Christ a donné les clés du paradis à saint Pierre , personne n'y entre s'il ne l'ouvre.
VII. Et cela se fait avec tant d'autorité et de majesté, que cette puissance est entièrement royale, car le prêtre n'absout pas en priant. Si le prêtre ne vous disait que le misereatur, s'il se contentait de vous dire : Je prie Dieu qu'il vous absolve, vous ne seriez pas absous; Jésus-Christ veut qu'il vous dise : Et quant à moi, je vous absous. Quand le saint patriarche Abraham , ce grand ser-
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viteur de Dieu, voulut comme flatter la miséricorde divine, et l'émouvoir à pardonner aux cinq villes pécheresses, il se jeta à terre, il mit de la cendre sur sa tête, il parla humblement et en tremblant : Loquar ad Dominum cùm sim pulvis et cinis? Oserai-je bien parler au Seigneur, moi qui ne suis que cendre et que poussière? Et au bout du compte, il n'y fit rien. Mais qu'un prêtre ait devant soi, non pas cinq villes pécheresses, mais cinq cent millions d'hommes, qui se soient confessés à lui avec une vraie repentance, qui aient commis des blasphèmes, des adultères, des sacrilèges et quelque autre péché que ce soit, il n'a pas besoin de se prosterner, de se mettre à genoux, mais qu'il s'asseye et dise à chacun d'eux : Je vous absous! ils seront absous infailliblement, et le ciel et la terre faudront plutôt qu'ils manquent d'être absous , j'ai dit de quelque péché que ce soit, car :
VIII. C'est une quatrième circonstance de ce pouvoir, qu'il est très-ample, très-absolu et général, sans restriction, sans exception et sans modification quelconque. De la part du caractère, on peut absoudre de la coulpe et de la peine éternelle; de la coulpe, pour griève qu'elle soit , même du péché des Juifs, qui ont mis à mort le Sauveur, ces impies en pourraient être absous : Ipso redempti sanguine quem fuderunt, dit saint Augustin. Pauvre. Judas, que tu as été malavisé! dit saint Chrysostome (epist. ad Theodorum lapsum). Ce malheureux vendit et livra son bon Maître, il s'en repentit un peu après: Pœnitentid ductus , il s'en confessa; il dit aux prêtres et pharisiens : Peccavi tradens sanguinem justum. Il rendit l'argent mal acquis, les prêtres lui disent : Que nous importe, c'est à ton dam? Il se désespère et se va pendre. Pauvre infortuné! lui dit saint Chrysostome; tu devais attendre quatre ou cinq jours, tu eusses pu obtenir pardon de ton sacrilège. Ces prêtres de la loi ancienne auxquels tu te confesses, ont sujet de te dire : Quid ad nos? Nous ne saurions qu'y faire. Ils n'ont pas le pouvoir de t'absoudre; ils peuvent juger de la lèpre, mais ils n'en peuvent pas guérir. Tu avais entendu que ton bon Maître avait promis aux apôtres, tes condisciples, le pouvoir d'absoudre : Quœcumque alligavcritis , il le leur donna le jour de sa résurrection : si tu eusses attendu cinq ou six jours, et que tu te fusses adressé à l'un d'eux, lui confessant ton péché avec grand regret, il ne t'eût pas dit : Quid ad nos, mais : Ego te absolvo, il t'en eût donné l'entière absolution.
Car il n'est point de péché que l'Eglise ne puisse remettre quant à la coulpe , puisque le Fils de Dieu a dit absolument et sans réserve : A quiconque vous remettrez les péchés. Et la maxime du droit dit qu'il faut interpréter le bénéfice du prince le plus amplement qu'il se peut1.
Et quant à la peine qui est due au péché, l'absolution l'ayant changée d'éternelle en temporelle, le confesseur en diminue beaucoup la durée par les pénitences qu'il impose si elles sont bien
\ Beneficium imperatoris, quàm plenissimè inlerprelari debemus [I. Bencficio ff. de constitutionibus Principum).
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accomplies'. Pour cela, quand vous voulez faire des jeûnes, des aumônes, des austérités et quelques autres œuvres satisfactoires , c'est un conseil salutaire de prier votre confesseur qu'il vous les impose pour pénitence en la confession, d'autant qu'en ce cas , outre le mérite et la satisfaction qui est en cette bonne œuvre, en tant que vertu pratiquée en état de grâce : ex opère operantis , quand elle est imposée par le prêtre en la confession , elle satisfait plus abondamment, ex opère operato , par les mérites et les satisfactions de Jésus-Christ , auxquels elle est unie en vertu du sacrement, et même elle augmente la grâce, comme étant partie du sacrement, dit saint Thomas (3. p., q. 10, a. 11,2 ad. 2).
C'est trop peu de dire que ce pouvoir d'absoudre relève les prêtres de la loi de grâce par-dessus les prêtres de la loi mosaïque, et au-dessus du saint patriarche Abraham ; saint Chrysostome passe bien plus avant et avec raison quand il dit que le Fils de Dieu a en cela avantagé les hommes par-dessus les anges. La tradition de l'Eglise nous apprend que saint Michel, le prince de la milice céleste, et l'ange gardien de l'Eglise militante, a pour office de recevoir les âmes quand elles sortent de cette vie , de les examiner, juger et de les envoyer au lieu qu'elles ont mérité. Pour cela, on le peint avec une balance en main, parce qu'il pèse les âmes au sortir de cette vie, il examine leurs mérites et leurs démérites au jugement particulier : Constitui te principem super omnes animas suscipiendas ; mais il ne fait cela qu'après notre mort, quand le sort est jeté , quand on ne peut plus révoquer ni effacer ce qu'on a fait, quand on n'est plus en la voie, mais au terme. Il pèse, il examine et il juge ; mais il n'absout pas , il ne change pas le sort, il n'efface pas les démérites. Le prêtre tient en main la balance comme saint Michel, il examine les mérites, les démérites et les dispositions du pénitent : il en juge, il dit son avis, il prononce arrêt définitif , et cela lorsque tout n'est pas encore désespéré, lorsqu'il y a du remède , et que ce pas dangereux de la mort n'est pas encore fait, il absout, il pardonne, il donne grâce et abolition de toute sorte de crimes : Potestatem talem dédit hominibus, non pas angelis.
Pour mettre cette vérité dans son jour, faisons une supposition qui peut arriver. Supposons qu'il y ait un homme dévot à l'archange saint Michel, qu'il le réclame et l'honore tous les jours de sa vie. Cet homme, après avoir commis des péchés mortels, s'en repent, mais d'une contrition imparfaite; et en cet état il tombe en apoplexie au milieu d'une forêt : il est privé du jugement, quand il sent les approches du mal. Il invoque saint Michel : saint Michel y accourt, tant parce qu'il a la surintendance de toute l'Eglise, comme parce que cet homme lui a été dévot et l'a réclamé, quelle pitié! quelle compassion! quel sentiment doit avoir cet archange, voyant que cette âme sera perdue à faute de prêtre ! Saint Michel a beau lui dire : Deus misereatur tuî ; il a beau prier Dieu pour lui !
1 Afilictio pœnitentiae ad dolenda peccata , tune demùm idonea est , cùm Sacerdotis fuerit judicio imperata (Greg., lib. 3, c. 5, In primum Regum paulo antè médium).
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il est vrai que par ses prières il lui peut obtenir de Dieu l'usage de sa raison, et la grâce de faire un acte d'une parfaite contrition et d'être sauvé par ce moyen. Mais c'est une faveur extraordinaire qui ne se fait que rarement; et si cet homme demeure dans les symptômes de l'apoplexie, privé de l'usage de la raison, n'ayant pas la parfaite contrition , saint Michel ne le saurait sauver avec tout son pouvoir. Au lieu que si quelqu'un de mes amis, ou quelque autre chrétien est en môme état, s'il a commis plusieurs péchés mortels et s'il a exercé un acte de vraie contrition, quoique imparfaite , qu'il me témoigne par le moindre signe la repentance qu'il en a , et que je lui dise : Allez, à la bonne heure, mon ami, je vous absous de vos péchés; il sera absous et sauvé. Et quand ces deux âmes seront présentées à saint Michel au jugement particulier, mises en sa balance, il condamnera son favori qui n'avait point d'absolution , et sera obligé de recevoir celui que j'aurai absous, de le juger conformément à ma sentence et de l'envoyer au séjour des bienheureux. Si vous doutez de cela, vous doutez des principes de la foi; car tout ce que je viens de dire sont des maximes de la religion chrétienne , qu'un catholique ne saurait révoquer en doute.
IX. Mais ce que j'admire davantage en ce pouvoir, c'est la cinquième et dernière circonstance, la commodité et facilité qu'on a d'en user. Il est vrai qu'ayant commis un péché mortel , il n'est pas si aisé qu'on s'imagine d'en avoir une vraie repentance, iJ la faut demandera Dieu instamment, il faut tâcher de l'obtenir de lui par de bonnes œuvres. Mais quand on l'a obtenue, qu'y a-t-il de plus facile que de confesser son péché à un prêtre et d'ouïr de sa bouche ces paroles : Je t'absous de tes péchés. Quand je considère ceci, je suis ravi d'élonnement et je dis en moi-même : Hé! mon Dieu , à quoi pensiez-vous? où étiez-vous quand vous avez institué ce sacrement? Hé! comment avez-vous été si libéral et prodigue en miséricorde, que de donner cette puissance à votre Eglise pour tous les prêtres? Ne voyez-vous pas bien que cette grande facilité qu'on aurait d'obtenir pardon , donnerait sujet aux âmes mal faites de vous offenser plus facilement ; et qu'il faudrait que l'Eglise votre épouse, plus jalouse, ce semble, de votre honneur que vous-même, tirât de la juridiction des prêtres inférieurs , ceux qui commettent des péchés trop énormes? Encore si vous n'eussiez donné ce pouvoir qu'au pape, aux patriarches ou aux évêques, ou pour une fois seulement en la vie de chacun , l'excès de la libéralité ne serait pas si grand; mais pour toujours, pour autant de forfe qu'on se reconnaîtra! et à tous les prêtres, qu'on en fasse tant qu'on voudra, quel excès d'amour 1 quelle profusion de grâce et prodigalité de miséricorde! A-t-on jamais vu,a-t-on jamais entendu qu'un roi se soit si confié à un favori, qu'il ait publié cette ordonnance : En tout ce qui concerne mes Etats, mon domaine et ma couronne, je veux qu'on s'en rapporte à un tel, et tout ce qu'il ordonnera, tout ce qu'il jugera, pardonnera ou condamnera, sera bien ordonné, bien jugé, bien pardonné et bien condamné, jusques aux crimes de lèse-majesté. En premier chef, quand on aurait trahi la patrie , conspiré contre mon Etat, attenté à ma personne; si ce favori
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donne grâce, elle sera bien accordée. Il ne pourra y avoir d'appel de son jugement au parlement, au grand conseil ni au conseil privé : et le criminel ne sera point obligé de faire entériner sa grâce en aucun lieu. Qui a jamais ouï dire qu'un prince ait dit cela? Non, jamais roi n'a donné un pouvoir si absolu, pas même à son frère, ni à son (ils, ni à son propre père.
Au contraire les empereurs disent dans le droit civil ' : Si quelqu'un est si osé que de demander grâce pour un criminel de lèsemajesté , qu'il soit déclaré infâme toute sa vie. Non, jamais roi de la terre n'a fait celte faveur à qui que ce soit; mais le roi très-adorable des principautés et des dominations célestes, l'a faite par une bonté incompréhensible, non pas à des anges, à des archanges ou à des séraphins ; mais à des hommes , à son Eglise bien-aimée ; non pas pour quelques prêtres seulement , mais pour tous: parce qu'il les estime tous ses confidents (et malheur à eux, s'ils ne le sont! malheur à eux; s'ils ne lui sont fidèles, s'ils ne s'acquittent dignement de cette charge , s'ils dispensent mal les trésors de ses mérites, par des absolutions intéressées, ou inconsidérées!) de sorte que si j'ai tué un homme en colère d'un premier mouvement, et quasi sans y penser, il me faut tenir prison longtemps . envoyer à Paris, avoir du crédit en cour, entremettre des amis, dépenser beaucoup d'argent, obtenir grâce , l'entériner et payer une grosse amende. Et après vous avoir offensé, ô mon Dieu ! quand je vous aurais blasphémé, renié, mis à mort de sang-froid et de propos délibéré, pourvu que je m'en repente vivement, et de bon cœur, je n'ai qu'à entrer en la maison de mon voisin s'il est prêtre, ou en sa chambre, s'il demeure avec moi, lui dire les offenses que je vous ai faites, lui promettre d'en faire pénitence, et j'en recevrai l'absolution.
Ne vous semble-t-il pas, selon notre petite façon d'entendre, que le Père éternel aurait sujet de se plaindre de nôtre Sauveur, et de lui dire : Est-ce ainsi que vous usez du pouvoir que je vous ai donné? est-ce ainsi que vous êtes fidèle en l'exercice de votre charge? Je vous ai pourvu de la qualité de juge, eu égard à votre innocence, à votre sagesse , à votre science, et à ce que vous êtes Dieu, pensant que, comme mon fils, vous auriez soin de mon honneur, et que mes intérêts vous seraient en recommandation : cependant vous résignez le même pouvoir à des hommes mortels, corruptibles et pécheurs! Non, le Père éternel ne dit point cela; l'amour que son Fils lui porte, est si ardent, les services qu'il lui a rendus si signalés , ses mérites si grands et de si grand prix , qu'il loue et approuve tout ce qu'il a fait. O que l'âme bienheureuse dans le ciel se pâmera d'amour pour un si grand bienfaitl Que de fois elle baisera les sacrées plaies de fon Sauveur! Que de fois elle adorera cette mort précieuse! Que de fois elle bénira le sang adorable qui lui a mérité un si grand bien! Que de fois enfin dirat-elle : Benedic anima mea Domino , et, au contraire, que de regrets aurons-nous dans les enfers, si nous sommes damnés pour l'avoir négligé, pour l'avoir méprisé, pour l'avoir profané!
* L. Quisquis § denique C. ad legem Juliam majestatis.
Du bénéfice de V absolution. 261
Troisième point. — Le docte Rupert avait coutume de dire qu'il n'avait point de pitié des chrétiens damnés ; et comme on lui disait : Pourquoi, vu qu'un chien qui serait affligé vous ferait compassion? Je n'en ai point pitié, car c'est, répondait-il, leur faute; ils l'ont bien mérité, ils se pouvaient sauver si aisément. Ce sera un des plus cuisants et des plus grands tourments que vous endurerez en enfer, quand vous verrez les grandes commodités que vous avez eues d'échapper ces supplices , et que vous les avez perdues avec tant de négligence. Si vous aviez été turc, ou juif, ou hérétique , ou en quelque ferme bien écartée des églises , vous auriez quelque consolation; mais vous avez été chrétien catholique en une ville où il y avait tant de prêtres, et vous ne vous confessiez pas, ou si vous vous confessiez, c'était sans disposition. Vous enragerez de dépit contre vous, vous sécherez d'ennui et de regret de votre négligence, vous vous accuserez comme inexcusable, vous vous déchirerez vous-même de rage et de désespoir. Vous ne vous confessiez qu'à Pâques ou que de six en six mois, et si la mort soudaine vous arrive entre deux et vous surprend en état de péché, comme la parfaite contrition est si malaisée à avoir et que les religieux ont peine à l'avoir après plusieurs heures de méditation, ne vous pourra-t-on pas dire : Si vous vous fussiez confessé un tel dimanche quand vous en eûtes l'inspiration , la mort vous eût trouvé en élat de grâce et en voie de salut? Quel regret aurez-vous, voyant que vous êtes mort sans confession ou que vous vous êtes mal confessé ; et qu'à l'appétit d'une pièce de chair, d'une opiniàtreté'à ne vouloir pas pardonner, de l'affection à un peu de bien d'autrui que vous n'avez pas voulu rendre, ce bénéfice de l'absolution vous a été inutile.
Ne vous y trompez pas , il est vrai qu'il n'y a point d'appel de la sentence du prêtre , pourvu que vous la receviez avec les dispositions nécessaires; mais s'il y a de la collusion, de l'abus, de l'erreur du jugement, ou du manquement de quelque pièce justiûcative , la sentence sera cassée et mise au néant. Si vous cachez quelque péché, si vous ne quittez toute voire haine , si vous ne chassez cette coquine , on ne fait rien quand on vous absout.
Il n'y a pas trop longtemps, qu'en une ville d'Espagne, un bourgeois continuait en la mauvaise habitude d'un péché, et se confessait une fois l'an au supérieur d'une religion que je ne veux pas nommer. Il tombe soudainement en un accident qui le réduit à l'article de la mort; on court promptement au monastère sur le minuit , on demande le Père pour le venir entendre en confession ; il y vint accompagné d'un jeune novice. Comme ils sont en chemin auprès d'un cimetière, le malade meurt et leur apparaît. Où allezvous? Je vais, répond le Père, en une telle maison, pour confesser Monsieur qui est bien malade. C'est moi, repart-il , je suis mort et damné , et vous avec moi ; parce que vous m'avez entendu en mon vice , me donnant l'absolution quand je ne la méritais pas. Là-dessus la terre s'ouvre et les engloutit tous deux , laissant là le pauvre novice avec un flambeau allumé qu'il avait en la main, qui s'en retourna tout effrayé au monastère, et on ne le vit jamais rire depuis ce temps-là. Un homme digne de foi , qui avait appris cette
26t2 Sermon XXVI.
histoire de ce même novice, nous l'a racontée autrefois dans Paris. A Uissimus creavit de terra medicamenta , et vir prudens non abhorrebit ea. Le Fils de Dieu n'a pas composé le remède qui est en ce sacrement des plantes de la terre , mais des mérites de sa passion | les ingrédients de ce médicament sont ses sueurs, son sang précieux, ses travaux et sa mort; c'est pour faire cette composition qu'il est descendu du ciel , qu'il a voyagé sur la terre trente-trois ans, qu'il a langui trois heures en la croix: Oportuit Christum pati, et resurgere à mortuis , et prsudicari in nomine ejus pœniientiam. Vir prudens non abhorrebit ea. Ne méprisez pas , si vous êtes sage , un remède qui lui coûte si cher et qui nous sera si salutaire ; tâchez de vous en prévaloir. Si vous vous confessez comme il faut , ce médicament vous remettra en parfaite santé , ce trésor acquittera vos dettes, ce sacrement produira en vous la grâce de Dieu; les clés de saint Pierre vous fermeront les portes de l'enfer et vous ouvriront celles du ciel. Amen.