DES MOTIFS DE LA CONTRITION ET DE LA HAINE DU PÉCHÉ
QUE LE PÉCHÉ OFFENSE LA GRANDEUR DE DIEU, LAQUELLE SE CONNAIT PAR VOIE DE CAUSALITÉ , d'ÉMINENCE ET DE SURÉMINENCE.
Omnibus diebns vitœ tuce, in inente habeto Deutn , et cave- ne aliquandô peccalo consenlias.
Souvenez- vous de Dieu tous les jours de votre vie, et gardez- vous bien de jamais consentir au péché. (Tob. 4, 6.)
Jusques ici nous avons traité de tout ce qui est essentiel et de plus important au sacrement de Pénitence; à présent il est à propos de considérer ce qui peut servir aux trois parties de ce sacrement; et premièrement, nous devons proposer les motifs qui peuvent engendrer en nos cœurs la haine du péché et un vrai regret de l'avoir commis , pour cela je diviserai mon discours en deux points. Au premier, nous tâcherons de connaître par quelque conjecture , la très-infinie et très-incompréhensible grandeur de Dieu. Au second point, nous verrons la très-effroyable malice du péché qui offense une si haute Majesté, une Majesté remplie de perfections si excellentes, si aimables et si redoutables. Vous les avez honorées en votre cœur virginal , ô sainte et bienheureuse Mère! vous les avez célébrées en votre cantique de louanges ; sa puissance : Fecit rnihi magna qui potens est ; sa sainteté : Et sanctum nomen ejus ; sa miséricorde : Misericordia ejus à progenie inprogenies ; sa justice : Deposuit potentes de scde; sa bonté : Eocaltavit humiles ; sa providence : Esurientes implevit bonis; sa fidélité : Sicut locutus est ad Patres nostros; il a promis aux Pères anciens de faire honorer ceux qui l'honoreraient. Pour contribuer à l'accomplissement de cette promesse, puisque vous l'avez tant honorée, nous vous honorons, nous vous saluons et nous vous bénissons. Ave, Maria.
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IDEA SERMONIS
Exordium. — I. Cogitando et loquendo de Deo, sumus idiotre. — II. Pueri balbutientes. — III. Rustici rudes. — IV. Et tamen Deus dignatur acceptare nostras laudes.
I. Punctum. — V. Conjicimus ejus perfectiones tribus viis, 1. causalitatis. — VI. 2. Emi lientise. — VII. 3. Supereminentiœ , seu inaccessibilitatis.
II. Punctum. — VIII. Iisdem viis cognoscitur malitia peccati. Ex. 1. — IX. Ex. 2. — X. Ex. 3.
Conclusio. — XI. Peccatum infinitis lacrymis dignum.
Exorde. — I. Accedet homo ad cor altum, et exaltabitur Deus, dit le Prophète royal ; Balbutiendo ut possumus , excelsa Dei resonamus, dit saint Grégoire; Tibi silentium laus Deus in Sion, dit la version de saint Jérôme, au lieu de ces paroles du Psalmiste : Te decet hymnus Deus in Sion, Ces paroles d'un grand Prophète , d'un grand Pape et d'un grand Docteur, nous enseignent fort judicieusement que Dieu est au-dessus de nos plus hautes pensées et de nos conceptions plus relevées; que nous en parlons très-imparfaitement et en bégayant; et, que pour faire son éloge, il le faut louer par un profond silence. Car, à dire le vrai, en tout ce que nous pensons, disons et exprimons de Dieu , nous ne sommes que des idiots et des enfants, des villageois stupides et grossiers. Quand je récite une harangue, que j'ai faite autrefois à un évoque , et que je dis : Votre Grandeur nous a beaucoup honoré, si, par ce mot de Grandeur, quelqu'un entendait la grandeur du corps et s'imaginait que l'évêque fût grand comme un géant, il serait bien idiot. Plusieurs en font de même , quand on dit que Dieu est grand , qu'il est beau, patient, miséricordieux et jaloux de son honneur; si vous vous figurez que Dieu est tout cela à notre mode et à la façon des hommes, c'est une grande illusion : car, il y a plus de différence entre les perfections des hommes et celles de Dieu, qu'entre la grandeur du corps et celle du plus grand esprit : Accedet homo ad cor altum , et exaltabitur Deus. Expliquons ceci par une comparaison un peu basse mais fort naïve.
IL Quand les enfants à la mamelle veulent parler, ou bégayer, au lieu de former des paroles, ils disent souvent des mensonges. Vous avez dit à un enfant en lui montrant son aïeul : C'est votre grand père ; pensant dire comme vous , il dit : Voilà mon gant : ce qu'il veut dire, yaut mieux assurément que ce qu'il dit ; car au fond il dit un mensonge, puisqu'un homme n'est pas un gant. Ainsi, quand nous disons, Dieu est puissant, sage et bon, à proprement parler et en rigueur de théologie, ce sont des mensonges ; car ces termes expriment un composé de ces excellentes qualités et de la personne qui en est douée. Et la foi nous enseigne que Dieu est un être très-simple, pur et indivisible. Si nous disons que Dieu est la puissance, la sagesse et la bonté, c'est parler fort improprement : car ces termes n'expriment que des qualités abstraites et séparées, vagues et flottantes , sans subsistance ; et il n'est rien qui subsiste mieux que l'être de notre Dieu , puisqu'il subsiste en trois infinies •et très-adorables personnes.
III. Supposons d'abondance, qu'il y ait un petit garçon, le fils d'un paysan, qui ne soit jamais sorti de son village et qui n'ait jamais vu de noblesse , que le seigneur de sa paroisse qui est un baron ;
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quand on lui parlerait rie Paris , on ne pourrait le lui représenter, autrement qu'en lui disant que c'est un grand village , parce qu'il ne sait ce que c'est qu'une ville, une cité, un bourg, ni un château , il n'en a jamais vu ; et quand il parlerait du roi , il l'appellerait le baron du grand village, parce qu'il ne connaît point de plus grand seigneur qu'un baron , ni d'autre demeure que le village ; il prêterait à rire à tous ceux qui l'entendraient parler de la sorte. Si le roi, d'aventure passait par là, n'est-il pas vrai qu'il se montrerait débonnaire au dernier point s'il daignait parler à ce petit garçon et si , pour s'accommoder à sa bassesse , il disait : Mon fils , je suis le baron de ce grand village; quand vous serez devenu plus grand, venez-moi trouvera Paris, je vous donnerai du fromage et du pain blanc tant que vous en voudrez. Nous sommes comme ce petit garçon et nous parlons comme lui, et les anges se moqueraient de nous , s'ils n'avaient appris de leur maître à être compatissants et débonnaires pour les hommes.
IV. Quand nous parlons de leur demeure , nous l'appelons le royaume des cieux, parce que nous n'avons rien vu déplus riche, ni de plus spacieux qu'un royaume , et quand nous parlons de Dieu, nous l'appelons le Roi des rois ; le Roi du ciel, parce que nous n'avons rien vu de plus grand, de plus noble et de plus excellent qu'un roi, et Dieu montre sa bonté extrême, en ce qu'il daigne nous parler et tenir notre langage grossier. En son Ecriture, il appelle comme nous le paradis un grand royaume, comme Paris un grand village; se qualifie roi du ciel, comme si le roi se qualifiait le baron de Paris; et il nous dit en l'Evangile : Quand vous serez devenus grands en piété , en vertu , en sainteté et en perfection , vous viendrez en paradis, où vous mangerez et boirez à souhait dans mon royaume et à ma table : Ecce dispono vobis ut edatis et bibatis in regno rneo super mensam meam (Luc. 22, 30). Il montre en cela sa douceur, voulant bien ainsi condescendre et s'accommoder à notre ignorance, mais notre langage ne laisse pas d'être bas, grossier et ridicule, et comme ce petit villageois ferait mieux de se taire, que de parler si grossièrement du roi et de Paris, ainsi nous rendrions plus de gloire à Dieu , de l'honorer par un chaste et respectueux silence , que de parler de lui et de ses perfections si imparfaitement et si grossièrement que nous faisons : Tibi silentium Deus in Sion. Admirez donc ici avec moi la très -aimable clémence et déhonnaireté de Dieu , qui ne nous permet pas seulement de parler de lui si imparfaitement, mais qui daigne accepter nos louanges, les agréer, les récompenser et nous y convier : Laudate ûominum, omnes gentes. Laudate, pueri, Dominum.
Premier point. — V. Il y a principalement trois voies par lesquelles nous pouvons arriver à quelque petite, mais bien petite et bien faible connaissance de ses perfections : par voie de causalité, par voie d'éminence, et par voie de suréminence ou d'inaccessibilité ; développons ces trois énigmes.
Saint Paul nous marque la première voie, écrivant aux Romains : Il est vrai, dit-il, que Dieu est invisible, parce qu'il est un pur Esprit ; mais les créatures visibles sont des miroirs fidèles et assu-
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rés où, depuis le commencement du monde, les hommes, qui sont des créatures intelligentes, peuvent contempler et découvrir ses perfections invisibles : Invislbilia enim ipsius à créature mundi, per ea quœ facta sunt intellecta conspïciunlur (Rom. 1, 20). On connaît la cause par ses effets; l'ouvrier, par ses ouvrages ; l'architecte, par le bâtiment qu'il dresse; le peintre, par l'image qu'il forme , et le Créateur, par ses créatures.
Putentia. Sa puissance paraît en leur production , en ce qu'il les a tirées du néant. Ne faudrait-il pas, à votre avis, un grand pouvoir pour faire d'un grain de poussière un soleil? Un soleil d'un grain de poussière ! et quelle apparence? la seule proposition en semble ridicule. Le soleil si grand , si beau, si éclatant, d'un grain de poussière, si petit, si obscur et si ténébreux ! 11 est plus difficile de faire un grain de poussière de rien, que de faire un soleil d'un grain de poussière; car, entre un grain de poussière et le soleil , il y a quelque rapport, quelque analogie et proportion; mais entre le néant et un grain de poussière, il n'y a proportion quelconque, il y a une dislance et différence infinie. Or, Dieu a fait de rien, non pas un grain seulement, mais le soleil, la lune, les étoiles, le ciel, la terre, les éléments et les autres créatures si belles, si diverses et en si grand nombre : créatures animées , inanimées , célestes, terrestres, visibles et invisibles, sans travail, par une seule parole et par un seul acte de sa volonté.
Immensitas. Son immensité se montre en leur conservation, en ce qu'il les soutient par soi-même, immédiatement : Immediatione suppositi, disent les théologiens. Il est donc présent à toutes, il est au fond de leur être, et, comme dit saint Denys,il leur est plus intime qu'elles ne le sont à elles-mêmes : Intimo nostro intimior.
Sapientia. Sa sagesse éclate en leur conduite, en ce que, nonobstant leur antipathie et contrariété naturelle, il les tient en bonne intelligence, il en fait un accord , il en compose une harmonie , il en fait un monde , c'est-à-dire un tout, orné et diversifié de mille créatures qui , dans leur disconvenance, conviennent et s'ajustent ensemble pour le bien de l'univers. Si un sage politique eût fait la paix, en un même jour, entre le roi de France et le roi d'Espagne , entre le roi de Pologne et le roi de Suède, entre le Turc et les Vénitiens , on eût admiré son esprit et adresse. Ces rois n'étaient pas si contraires entre eux que le feu et l'eau, l'air et la terre, le froid et le chaud , le sec et l'humide : et Dieu accorde ces contraires il y a plus de six mille ans.
Tu numeris elementa ligas ut frigora flammis,
Arida concernant liquidis. (Boet., de Consolât.)
Bonitas. Sa bonté se fait voir en ce qu'il ne s'est pas contenté de leur donner l'être simplement, il leur a donné le bien-être, l'être heureux et content, à chacune selon l'exigence et la capacité de sa nature, et le rapport qu'elle a au bien de l'univers.
Aïternitas. Son éternité et son immutabilité se connaît, en ce que toutes les œuvres émanées de lui immédiatement, sont incorruptibles et d'une éternelle durée, comme les cieux, la matière
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première, les esprits angéliques, les âmes raisonnables; en un mot, Dieu est la source et l'origine de toutes les beautés, bontés , rares qualités , et excellentes propriétés d'esprit et de corps , qui nous charment en ce monde. S'il est vrai ce que l'on dit en philosophie , que 'personne ne donne ce quil n'a pas, nous devons conclure, par une conséquence infaillible, que les perfections que nous admirons et aimons tant parmi les créatures, sont toutes en l'être de Dieu, comme en la mer toutes les rivières, au soleil toutes les lumières , au centre toutes les lignes, en la source tous les ruisseaux, en la cause toutes les qualités et les propriétés de ses effets : Ostendam tibi omne bonum.
VI. Elles sont en Dieu avec éminence , c'est-à-dire, d'une manière plus noble , plus excellente , plus parfaite et plus relevée, sans comparaison, qu'elles ne le sont aux créatures. Aux créatures, elles ne sont que par emprunt; en Dieu, elles sont par essence. Aux créatures, elles sont composées; en Dieu , elles sont simples. Aux créatures , elles sont impures et imparfaites; en Dieu , elles sont trèspures, très- parfaites et très- accomplies : Perfectiones enim in Deo sunt per essentiam non per participationem. Aux créatures, elles sont bornées; en Dieu, elles sont, infinies; c'est-à-dire, que les créatures n'ont de beauté, de bonté, de force, de sagesse et de richesse ; qu'autant qu'il plaît au Créateur de leur en donner. Vous rudoyez votre fille , parce qu'elle n'est pas si belle que vous le souhaiteriez; vous avez aversion de votre cadet, parce qu'il n'a pas tant d'esprit , tant de santé , ni tant d'industrie que vous voudriez : qu'y feriez-vous?Ils en ont autant qu'il a plû à Dieu de leur en donner : Ipse fecit nos, et non ipsi nos, disait un ancien, qui avait le corps un peu voûté, mais l'àme bien droite et bien sainte : mais Dieu a des perfections autant qu'il en veut , autant qu'on en peut souhaiter, autant qu'on en peut concevoir et encore plus , parce qu'il les a de soi-même, sans les mendier hors de soi.
Simplices. Aux créatures, la bonté n'est pas beauté , la beauté n'est pas la force, la force n'est pas la sagesse : de là vient que les unes sont bonnes, d'autres fortes, les autres sages , et il n'arrive jamais, ou quasi jamais, qu'une seule créature soit douée de toutes ces perfections ensemble : ce que Dieu a voulu ainsi pour nourrir parmi nous la charité , la concorde et la bonne intelligence, par le secours et le service mutuel que nous nous rendons les uns aux autres; comme pour entretenir le commerce parmi les hommes, il n'a pas voulu qu'une seule providence fût féconde en tout ce qui est nécessaire à l'entretien et aux délices de la vie : Non omnis ferl onwia tellus, Me segetes , illîc veniunt feliciùs uvœ, arborei fœtus alibi. En Dieu , toutes les perfections sont inséparables, elles sont unies ensemble, elles sont une même chose , et si on y regarde de près , il n'en exerce jamais une sans exercer toutes les autres.
Sine imper fectione. Dans les créatures, les perfections sont toujours mélangées de quelque défaut, il n'y a pas jusques aux corps célestes qui n'aient quelque tache ; et la providence de Dieu fait réussir ses manquements au salut des prédestinés; ce leur est un contre-poids pour les empêcher de s'élever, pour les tenir bas, afin
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qu'à la vue de leur imperfection, ils aient sujet de s'humilier, comme le paon à la vue de ses pieds. Les perfections de Dieu sont toutes très-accomplies , il n'y a rien en lui qui ne soit très-aimable : Totus desiderabilis.
Infini tœ. Bref, toutes les beautés , bontés, qualités, excellences et propriétés , qui nous semblent si agréables et si admirables aux créatures, qui nous charment et qui nous ravissent si souvent hors de nous-mêmes, ne sont que des ombres et des figures, ce ne sont des beautés et des perfections qu'en peinture bien imparfaite et bien grossière en comparaison de celle de Dieu : Prseterit figura hujus mundi; in imagine pertransit homo.
VII. Ne sortons pas de ces pensées sans nous élever à Dieu , et lui dire avec saint François : Deus meus et ornnia; avec l'Eglise : Deus à quo bona cuncta procédant; avec David : Quid mihi est in cœlo; et à te quid volui super terram ? Que puis-je souhaiter dans le ciel ? que puis-je désirer sur la terre , que je ne trouve aisément en vous , avec un grand avantage , ô mon Dieu , mon Sauveur et mon tout ! Quand je suis si malavisé que de vous perdre par un péché mortel, pour quelque créature que ce soit , quand ce serait pour gagner tout le monde , c'est une aussi grande folie , et beaucoup plus grande encore que si je perdais volontairement un torrent de miel , ou d'autres liqueurs précieuses pour une goutte d'eau; un grand trésor d'or et d'argent, pour un grain de poussière, et un grand royaume pour embrasser une ombre.
1° Scripturâ. La troisième voie par laquelle nous pouvons conjecturer quelque chose de la grandeur de Dieu , c'est qu'elle ne contient pas seulement en éminence , et avec beaucoup de surcroît les perfections de toutes les créatures, mais qu'elle est si fort au delà de toute expression , de toute pensée et de toute conception , qu'il nous est impossible d'y atteindre, et même d'en approcher tant soit peu. Que dis-jeî impossible de nous approcher de sa Majesté? Saint Paul dit qu'il est impossible d'approcher de sa demeure ; il fait son séjour au milieu d'une grande lumière; cette lumière est inaccessible : Lucem inhabitat inaccessibilem (i. Timoth. 6, 16). Il ne dit pas inaccessible aux hommes , m<iis absolument inaccessible, qui ne peut être approchée ni des hommes, ni des anges, ni des séraphins, ni d'aucune créature.
2° Patribus. Saint Denys , aréopagite , disciple de ce grand apôtre, avait bien retenu cette leçon de son grand maître; car, au premier chapitre de ce beau livré qu'il a fait des//Voms divins, il nous avertit sagement , que c'est une présomption et une entreprise téméraire , de vouloir parler de Dieu, si nous en disons autre chose que ce qu'il a daigné nous en révéler dans ses divins écrits'.
3° Ratione. La raison qu'il en apporte est excellente : quand nous prenons la hardiesse de parler des choses divines par nos propres lumières , nous nous mettons en danger de prononcer des blas-
1 De hâc essentiâ superiore et occulta divinitate nefas est quidquam dici, aut cogitari praeter ea quœ divinitùs nobis à scriptis divitis patefacta sunt (Dionys., 1. dp. Div. nomin., cap. 1).
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phêmes, ou du moins des erreurs et des mensonges. Car, comme les bêtes brutes ne sauraient atteindre à la connaissance des affaires humaines et politiques; comme les pierres et autres choses corporelles, ne sauraient comprendre les spirituelles; comme un homme en peinture ne saurait connaître la nature et les desseins d'un homme véritable; ainsi l'entendement de l'homme, parla seule conduite de son petit raisonnement, ne saurait parvenir à la connaissance des choses divines.
Toutes les perfections que nous admirons et adorons en Dieu , nous ne les connaissons naturellement que par réflexion de celles que nous voyons aux créatures. Or, il y a plusieurs créatures que nous ne connaissons pas; il y en a plusieurs dont nous ne connaissons pas les perfections , et il y en a une infinité que nous ne pouvons pas connaître : car le Créateur produisant ce monde, n'a pas épuisé sa puissance; il n'a pas fait une entière effusion de soimême ; il n'a pas communiqué toutes ses perfections ; il a fait cet ouvrage , non par nécessité de nature , mais par le bon plaisir de sa volonté; non comme un père qui produit son fils, auquel il communique sa nature et toutes ses propriétés naturelles , mais comme un peintre qui fait son tableau, auquel il ne donne que quelques traits et linéaments de sa propre figure. Et il s'est si peu épuisé , qu'il pourrait créer autant de millions de mondes qu'il y a d'étoiles au ciel, ou de gouttes d'eau dans la mer, de brins d'herbe et de petits insectes sur la terre. Or, il contient en soi les perfections de toutes ces créatures imaginables , avec tant d'éminence et de surcroît, que s'il avait créé ce nombre innombrable de mondes, ils ne paraîtraient en sa présence non plus que la lumière d'une bougie, ou d'un ver luisant auprès du soleil , et beaucoup moins encore.
Deuxième point. — VIII. Ces trois voies qui nous acheminent à quelque petite connaissance de la grandeur inGnie des perfections de Dieu , nous doivent aussi conduire à la connaissance de la trèseffroyable et infinie malice du péché qui offense une si haute et si excellente Majesté.
Dieu étant la première cause, la source, l'origine et le principe de tout être, quand vous le déshonorez, vous commettez une plus grande injustice que si vous offensiez toutes les créatures qui sont, qui seront, qui ont été et qui peuvent être. Comme celui qui dirait une injure au roi serait plus digne de punition que s'il la disait à tous les vassaux de sa majesté. Celui qui vous blesse au cœur, qui est la source de la vie, intéresse plus votre santé que s'il vous blessait en tous les autres membres. Supposons qu'on fasse une diète et une assemblée générale de tous les rois de la terre, une consultation de tous les docteurs du monde, une armée de tous les soldats de l'univers, et qu'un villageois grossier mît son siège et s'assît audessus de tous ces rois, y aurait-il une arrogance ou une audace semblable à celle-là? ou qu'il démentît tous ces docteurs en quelque point difficile de leur science, y aurait-il une présomption ou une folie semblable à celle-là? ou qu'il attaquât et pensât surmonter tous ces soldats, y aurait-il une témérité semblable à celle-là?
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La vôtre est plus grande de beaucoup quand vous offensez Dieu , car vous m'avouerez qu'il est incomparablement plus noble que tous les rois, plus sage et plus savant que tous les docteurs, plus fort et plus puissant que tous les soldats qui sont au monde et qui peuvent être.
Quand vous commettez le péché, vous ne posez pas votre siège au-dessus de Dieu, mais vous mettez votre volonté au-dessus de la sienne : Volui et noluisti. Un valet qui préfère sa volonté à celle de son maître commet une plus grande faute que s'il voulait aller devant lui; car il est quelquefois permis et louable, en certaine conjoncture, qu'un valet marche devant son maître. D'où vient que nos pères disaient par proverbe : En pont , en bois et en rivière, valet devant , maître derrière; au lieu qu'il n'est jamais louable ni honnête qu'un valet préfère sa volonté à la volonté juste et raisonnable de son maître. Cependant vous préférez la vôtre à celle de Dieu , qui est une plus grande arrogance que si vous vouliez marcher devant tous les grands, devant tous les princes et tous les rois de la terre. Vous préférez votre esprit et votre jugement à celui de Dieu ; car il vous dit qu'il n'est pas bon ni utile pour vous de vous venger, de séduire celle fille, de poursuivre ce procès ni de retenir ce bien d'autrui; et vous le jugez plus à propos : Despexistis omne consilium meum, ce qui est une plus effroyable présomption que si vous contredisiez tous les docteurs qui ont été, et qui seront jamais au monde. Vous déclarez la guerre au Dieu des armées, vous attentez à sa vie : Tetendit adversùs Deum manumsuam, contra omnipotentem roboratus est (Job. 15), qui est une plus horrible témérité , que si vous vouliez combattre tous les soldats de cent mille mondes à la fois; car Dieu est infiniment plus fort, plus puissant et plus redoutable que tout ce qu'il peut créer.
IX. Si vous entrepreniez d'offenser toutes les créatures possibles, ce serait une injustice et une témérité prodigieuse, mais vous la pourriez pallier de quelques prétextes apparents; car pour grandes et excellentes que soient les perfections et les belles qualités des créatures, elles ne sont jamais pures , il y a toujours du mélange , toujours des manquements et des défauts, et vous pourriez dire que c'est ce que vous combattez. Mais les perfections étant toutes trèspures et très-accomplies, sans mélange d'aucune imperfection, c'est leur faire un grand déshonneur de les mépriser sans aucun sujet, et d*en faire moins d'état que d'une fumée d'honneur ou d'une volupté passagère. Comme ces divins attributs contiennent en éminence toutes les perfections des créatures/et qu'ils sont d'une condition et nature toute différente, de même le péché qui les offense contient en soi les difformités de toutes les injures qu'on peut faire aux créatures, mais avec un surcroît de malice qui ne se peut assez exagérer.
Le péché est un larcin et une usurpation du bien d'autrui; car vous vous servez des membres de votre corps et des puissances de votre àme contre la volonté de Dieu à qui elles appartiennent. C'est une perfidie que vous commettez contre le plus grand ami que vous ayez jamais eu; il vous peut dire comme à Judas : Amice ad quid venisti : tu verô homo unanimis, dux meusy et notus meus?
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C'est un adultère spirituel, par lequel votre âme se débauche de la fidélité qu'elle doit à un époux très-aimable; c'est une révolte et une félonie contre Dieu qui est votre prince naturel et le légitime souverain; c'est un parricide, par lequel vous attentez à la vie d'un père qui vous a caressé et obligé au dernier point; mais c'est un larcin encore plus injuste, c'est une perfidie plus monstrueuse, c'est un adultère plus infâme, c'est une rébellion plus atroce, c'est un parricide plus dénaturé sans comparaison , que tous les larcins, les perfidies, les adultères et parricides qui ont jamais été commis et qui se commettront jamais contre les hommes.
X. Et comme les perfections de Dieu étant infinies et suréminentes sont au-delà de toute louange, de toute estime et de toute admiration; ainsi la malice du péché qui leur est opposée étant infinie et infiniment odieuse, est au delà de toute expression, de toute connaissance et de toute conception. Vous ne sauriez connaître la grandeur du mal que vous faites quand vous offensez Dieu , vous n'en sauriez connaître la centième, ni la millième , ni lacent millième partie de ce mal. Que dis-je? vous qui n'êtes que ténèbres et qu'ignorance , les anges qui ne sont qu'esprit, les chérubins qui ne sont que science, les séraphins qui sont si proches de Dieu, les saints qui ont la lumière de gloire, la Vierge qui est toute plongée dans l'abîme de la sapience divine, ni aucune pure créature n'est capable de concevoir la grandeur du mal que vous faites ! Dieu seul la peut comprendre , parce que lui seul peut comprendre l'excellence et la grandeur de son être; et on peut dire en quelque façon que le péché est un aussi grand mal que Dieu est un grand bien; et comme Dieu est un bien infini , inconcevable et incompréhensible, le péché est un mal infini, ineffable et incompréhensible! 0 grande sainte! que vous aviez sujet de dire ce que vous disiez ! ô que vous étiez sage, et que vous étiez divinement éclairée ! si nous avions un petit rayon de votre lumière, une petite bluette du brasier de votre amour!
Dieu fit un jour la faveur à la bienheureuse Catherine de Gênes de lui faire voir un échantillon de la malice du péché : ce ne fut qu'en passant, en un moment, et comme un éclair; et toutefois, elle en conçut une si grande horreur, que tout son sang se glaça dans ses veines; elle en fut réduite aux abois, et elle dit que si cette vue eût encore duré tant soit peu , elle en serait tombée raide morte, quand bien elle aurait eu un corps de diamant. Et elle ajoute : Quand je pense de quelle importance est l'ombre d'un péché, je crois que si Dieu ne me préservait , j'en mourrais : et si j'avais quelque chose à désirer en ce monde , je ne souhaiterais rien si ardemment que de pouvoir exprimer ce que je connais, et que je sens d'une chose si étrange ; et si à cet effet il était besoin de souffrir quelque chose, j'endurerais volontiers tous les supplices des martyrs et des malfaiteurs , afin de faire connaître aux hommes une chose de telle conséquence. Et depuis que Dieu m'a communiqué ce rayon de lumière, je ne m'étonne plus que l'enfer soit si redoutable, et que l'éternité soit si longue. Au contraire, il me semble que les peines y sont trop douces, et qu'elles n'ont point de proportion avec la malice du péché, tant l'ombre seule d'un péché
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véniel me semble affreuse et effroyable! En un autre lieu elle dit : 0 mon Dieu 1 toutes les autres choses se peuvent bien supporter ; mais de vous avoir offensé, ce m'est une si grande peine, que la seule pensée m'en est horrible et insupportable ; et je vous prie qu'à l'heure de ma mort , vous me montriez plutôt tous les démons avec toutes leurs terreurs et tous leurs supplices, que de me faire voir le moindre de mes péchés , parce que je n'estime rien tout le reste en comparaison de l'offense qui vous est faite, pour petite qu'elle soit, encore qu'il n'y en puisse avoir de petite , étant contre une majesté si grande et incompréhensible.
Conclusion. — C'est donc avec raison , que le prophète Jérémie nous crie : Deduc quasi torrentem lacrymas tuas; non taceat pupilla oculi tui; Répandez des larmes en grande abondance, comme si c'était un torrent, mais que la source n'en tarisse pas si promptement que les eaux d'un torrent. Si le mal est le vrai et l'unique objet de la tristesse ; si les larmes ne sont faites et ne doivent être employées que pour pleurer et regretter le mal , on ne saurait tant pleurer d'avoir commis le péché , qu'il ne mérite encore plus d'être pleuré et regretté, puisque c'est un mal infini. Quand vous verseriez autant de larmes qu'il y a d'eau en votre rivière , quand vous en verseriez autant qu'il est tombé de gouttes de pluie depuis que le monde est monde, et autant qu'il y a de gouttes d'eau dans la mer , vous ne pleureriez pas autant que le péché mérite d'être pleuré. Si une larme est bien employée à pleurer un petit mal , deux larmes sont bien employées à pleurer un mal deux fois plus grand ; donc, pour pleurer dignement un mal infini, il faudrait verser une infinité de larmes. Mais au lieu de dire il faudrait, je devrais dire il faudra : car en effet, si vous ne vous amendez, si vous mourez en l'état de péché ou vous êtes , vous verserez plus de larmes qu'il n'y a d'eau dans la mer, et dans toutes les rivières du monde : Ibi erit fletus, il y aura là des pleurs , dit Notre Seigneur; la parole de Dieu est efficace, féconde et perpétuelle : In seternum, Domine, permanet verbum tuum. Après des millions d'ans, ibi erit fletus , après cent millions d'ans, ibi erit fletus. Quand vous en aurez versé dix mille fois plus qu'il n'y a d'eau dans la mer, ibi erit fletus. Et ce très-justement : il faut que celui-là souffre un mal de peine infinie, qui a commis un mal de coulpe infinie; il faut que celui-là pleure éternellement, qui a offensé une très-haute, très-auguste, très-adorable et inconcevable majesté. Dieu nous en garde par sa miséricorde. Amen. f