LE PÉCHÉ OFFENSE LES QUATRE DIMENSIONS DES PERFECTIONS DIVINES
Omnibus diebus vitœ tuœ , in mente habeto Deum ; et cave ne aliquandô peccato consentias
Ayez Dieu présent tous les jours de votre vie , et gardez-vous jamais de consentir au péché. (Tob., 4, 6.)
Après avoir contemplé le nombre innombrable des perfections divines que le péché mortel offense, il nous faut considérer qu'il en choque encore les quatre excellences , et les quatre dimensions que saint Paul leur attribue : la hauteur, la longueur, la largueur, la profondeur. Elles sont immenses et infinies^ mais elles ont été comme appétitées, et, si je l'ose dire, quasi anéanties en votre sein virginal, ô sainte et bienheureuse Mère! La toutepuissance s'est jointe à la faiblesse, l'éternité s'est assujettie au temps, l'immensité s'est raccourcie et retranchée en vos pures entrailles : Quem totus non capit orbis , in tua se clausit vicera factus homo. C'est ce que votre ange vous prédit quand il vous salua par ces paroles. Ave, Maria.
IDEA SERMON1S
I. Punctum. — I. Continet quatuor dimensiones perfectionum Dei. 1. Est sublimitas, nempè quod earum excellentiœ sunt in summo gradu : quod probatur. 1» In génère. — II. 2» In specie. — III. 2. Latitudo , quâ se extendunt ad omne objectum possibile. — IV. 3. Longitudo, nempè seternitas. — V. 4. Profundum, nempè quod sunt abyssus infinita.
II. Punctum. — VI. Débita nostra ergà has Dei perfectiones. 1. Honor. — VII. 2. Amor. — VIII. 3. Timor peccati quod illas ostendit , quatuor dimensionibus odiosis. 1. Sublimitate. — IX. 2. Latitudine. —X. 3. Longitudine. — XI. 4. Profundo.
Premier point. — I. Toutes les perfections de Dieu sont immenses et infinies, c'est-à-dire sans bornes, sans limites et sans mesure; c'est donc parler fort improprement que d'attribuer des dimensions à ses grandeurs et perfections divines; mais parce que nous ne pouvons parler qu'à notre mode et selon noire petite façon d'entendre, le Saint-Esprit daigne condescendre et s'accommoder à notre bassesse, et bégayer avec nous. Il nous fait considérer par saint Paul, la hauteur, la longueur, la largeur et la profondeur de ses divines perft étions, afin que nous connaissions la malice effroyable du péché qui les offense.
Premièrement, la hauteur. On ne peut pas arriver tout d'un coup à la connaissance d'une chose si sublime, il y faut monter petit à petit et par divers degrés. Nous voyons en ce inonde quatre degrés de créatures, qui ont des perfections d'autant pius excellentes, que leur être est plus haut et relevé. Les premières n'ont que l'être tout simplement, comme les éléments, les pierres, les métaux et les minéraux. Les secondes ont l'être et la vie, ce sont les plantes. Les troisièmes ont encore le sentiment, ce sont les
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animaux. Les quatrièmes ont la raison, ce sont les hommes. Une pierre a fort peu de bonnes qualités : elle est inanimée, sans mouvement , sans accroissement, sans action. Une plante a encore la vie : elle s'élève vers le ciel, elle s'étend et se provigne sur la terre ; un chien a des qualités plus nobles : il a la vue qui voit le gibier, l'odorat qui en sent la piste, il a la voix qui aboie après. L'homme est doué de la raison , qui est beaucoup plus noble que la fécondité des plantes et que le sentiment des animaux. Ce qui se voit en la privation ; car il n'est point de père de famille qui n'ai-, mât mieux que sa fille fût aveugle que folle, et qu'elle fût plutôt stérile qu'aveugle.
Au lieu que sur la terre il n'y a que ces quatre degrés et ordres différents des créatures , il y en a neuf dans le ciel , qui ont aussi des perfections d'autant plus avantageuses , que leur espèce est plus haute et plus relevée. Il y a les anges, les archanges, les vertus, les principautés, les puissances, les dominations, les trônes, les chrérubins et séraphins; où nous voyons que les archanges sont autant par-dessus les hommes , que les hommes pardessus les plantes : car, comme entre les hommes et les plantes il n'y a qu'une espèce, à savoir celle des animaux, ainsi entre les archanges et les hommes, il n'y en a qu'une, à savoir celle des anges. Et les séraphins sont autant par-dessus les archanges, que les archanges sont par-dessus les pierres, et encore plus; car entre les pierres et les archanges il n'y a que quatre espèces , au lieu qu'entre les archanges et les séraphins il y en a six. Donc, comme les perfections des archanges sont incomparablement plus nobles et plus excellentes que celles des pierres, ainsi celles des séraphins sont incomparablement plus nobles que celles des anges et des archanges.
Or, Dieu pourrait créer à présent un nouveau ciel , où il y aurait cent degrés et cent ordres de créatures , plus hautes et plus nobles les unes que les autres , et ornées de perfections plus excellentes à proportion de leur être, et dont la plus basse et la moindre serait plus relevée que les séraphins : et un moment après il pourrait créer un autre ciel où il y aurait mille degrés, et autant d'ordres de créatures qui se surpasseraient ainsi les uns les autres en noblesse et excellence de perfections ; et ainsi à chaque moment d'ici à cent mille ans, il pourrait créer de nouveaux cieux , dont la plus basse créature surpasserait en dignité la plus haute du ciel précédent. Pesez, si vous pouvez, combien excellentes et^admirables seraient les perfections de la plus haute : toutes ces perfections ne seraient que des crayons bien imparfaits, de petits linéaments et des ombres de celles de Dieu ; et si nous considérons ces divins attributs en détail, et en particulier, nous pourrons dire que leur hauteur et leur sublimité consistent en ce que les excellences de ses perfections divines, sont en un souverain degré, chacune en sa qualité, qui la rend signalée et remarquable , et qui nous la fait distinguer de toutes les autres.
II. Par sa puissance il ne fait pas seulement tout ce qu'il veut , mais il le fait avec très-grande facilité, fécondité et perfection. 11 n'est rien si aisé que de parler , et Dieu a tout fait par sa parole et
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par une seule parole : Diœit et facta sunt. Verbo Domini cœli f\rmati sunt. Et ce qui est merveilleux, cette parole a été si féconde, qu'elle n'a pas seulement formé les créatures qui furent écloses du néant au commencement du monde; mais elle opère encore maintenant, et opérera jusques à la consommation des siècles. Il dit en la création : Que la lumière se fasse, que la terre produise de l'herbe verte! Depuis ce temps-là, la lumière se fait continuellement, la terre produit incessamment de l'herbe verte et agréable. Et ce qu'il fait si facilement, il le fait néanmoins avec tant de perfection, que quand tous les hommes et tous les anges seraient dix mille ans à considérer toutes ses œuvres, ils ne sauraient remarquer le moindre manquement en une seule ; ils n'y sauraient rien ajouter, diminuer ni changer, sans en ôter l'utilité, la beauté et la bonne grâce. Pour cela, quand les hommes parlent de leurs ouvrages, c'est en termes qui expriment l'imparfait : Apelles pingebat : Praœiteles eœcudebat. Quand on parle des œuvres de Dieu, c'est en des termes qui expriment le plus-que-parfait, parce qu'elles sont plus que parfaites : Vidit Deus cuncta quœ fecerat , et erant valdè bona.
Scientid. Ainsi, par la science, il sait tout ce qu'on peut savoir avec une très-grande clarté, exactitude et certitude.
Bonitate. Par sa bonté, il veut du bien à ses créatures, avec une affection et une charité très-ardente.
Providentid. Par sa providence , il a soin de toutes et de chacune en particulier, avec autant de diligence et d'application d'esprit, que s'il n'y en avait qu'une seule et qu'il n'eût autre chose à faire.
III. En second lieu, nous pouvons dire que la largeur des perfections de Dieu, c'est l'immense étendue de leur activité dont le ressort n'a point de bornes, et la sphère en est, infinie; carelle s'étend à tout ce qui leur peut servir d'objet, sans aucune restriction ni mortification quelconque.
Potentiâ. Par sa puissance, il pourrait créer un monde qui serait si vaste et si admirable, que chaque grain de sable qui y serait, serait aussi grand et aussi parfait, que ce monde qui est devant nos yeux. Pensez combien grand serait ce monde , qui aurait autant de cieux, de soleils, de lunes, de mers et de terres qu'il y a de grains de sable en tout l'univers. Et après qu'il aurait fait ce monde , il en pourrait faire un troisième, à comparaison duquel le second qu'il aurait créé ne serait que comme un grain de sable. Et après ce troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième, et ainsi consécutivement en aussi grand nombre, qu'il y a d'atomes en l'air et de feuilles d'arbres sur la terre. Quand il aurait fait ee grand nombre de mondes, il pourrait dire : Tout ce que j'ai fait n'est qu'un jeu , un essai, un prélude de ce que je veux faire ; puis il en pourrait faire mille fois davantage, puis encore mille fois plus, et ainsi jusques à l'infini.
Scientid. Par la science, il sait le nombre de toutes les créatures qui sont au monde; de tous leurs mouvements, leurs actions et accidents; de toutes les fourmis, moucherons et poissons qui ont été depuis le commencement, et qui seront jusques a la fin des siècles ; de toutes les pensées , paroles, gestes et œillades, aussi bien que
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de tous les pas des hommes et des femmes : Gressus meos dinumerasti (Job. 14, 16). Numerus mensium ejus apud te est (Job. 14, 5). Capilli capitis vestri omnes numerati sunt (Matth. 18, 31). Il connaît très-distinctement toutes les qualités, propriétés, perfections et imperfections, non-seulement spécifiques, mais individuelles de chaque créature; la longueur, la largeur, l'épaisseur, la couleur de chaque feuille d'arbre; quand, comment, en quel moment, en quel côté, par quelle imagination et rencontre, chaque moucheron a volé en l'air ; chaque poisson a nagé dans l'eau ; chaque fourmi a marché sur la terre, et chaque feuille d'arbre s'est remuée en la forêt; et il sait toutes ces choses plus clairement, plus assurément et plus distinctement que vous ne savez le nombre et l'âge de vos enfants. Quel admirable, esprit! Quelle mémoire! Quelle science!
Bonitate. Par sa bonté , il veut à toutes ses créatures autant de bien qu'il leur en peut faire , selon l'exigence de leur nature, selon l'utilité de l'univers et selon les règles de sa providence. Et de fait, au mystère de l'Incarnation , il a fait à toutes ses créatures un bien infini et un honneur inestimable, les unissant toutes à sa divine essence en unité d'hypostase; car l'homme étant un abrégé, un précis et une récapitulation de toutes les créatures, l'homme ayant, l'être des éléments, la vie des plantes, le sentiment des animaux, le mouvement des cieux, et l'intelligence comme les anges ; quand la sainte humanité est déifiée, toutes les créatures sont élevées à cet honneur suprême de l'union hypostatique.
Providentiâ. Sa providence s'élend et s'abaisse à diriger et gouverner toutes ses créatures, à les conduire et acheminer à leur dernière fin par des moyens convenables, sans en oublier une seule; il n'y a pas un seul petit moineau qui ne soit dans les archives de sa mémoire; pas une petite fourmi au fond du Canada ou au milieu des déserts d'Arabie , à laquelle il arrive quoi que ce soit sans les ordres de sa providence : llli est cura de omnibus (Sap. 6, 8). Nonne quinque passeres vseneunt dipondio; et units ex illis non est in oblivione coràm Deo (Matth. 2, 19). A udeo dicere setas porcorum, nedum capillos sanctorum, numeratos esse apud Dominum (Tertull.).
IV. La troisième dimension dont les grandeurs de Dieu sont ornées, c'est la longueur; c'est-à-dire, l'éternité, la parfaite possession et la jouissance qu'il en a , sans fin , sans commencement et sans vicissitude : Interminabilis vitœ tota simul et perfecta possessio. Un roi peut perdre sa puissance , étant dépouillé de ses Etats, ou du moins il la perd à la mort ; les politiques perdent souvent leur sagesse et commencent à radoter au déclin de leur âge; les bons et les vertueux perdent quelquefois leur vertu par l'impression de quelque forte tentation; mais Dieu ne peut rien perdre de ses perfections , parce qu'elles sont une même chose avec son être , qui est indépendant , nécessaire, immuable et invariable. La possession d'une hérédité est jugée bien affermie, quand elle est d'un temps immémorial. Une noblesse est estimée très-illustre et avantageuse, quand elle est de plusieurs siècles. La maxime de jurisprudence dit : Qui prior est tempore prior est jure; La noblesse
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et l'excellence des perfections divines , et la possession qu'il en a , n'est pas seulement de temps immémorial, ni de plusieurs siècles, mais de tout temps , de toujours et de toute éternité.
La connaissance qu'il a de ses grandeurs , l'amour et l'affection qu'il leur porte, la joie et le plaisir qu'il en reçoit n'est pas successif, mais tout ensemble; sa durée n'est que d'un moment, mais qui coexiste à tous les siècles , qui recueille et réunit en un point toutes les différences des temps présent, passé et à venir. Voyez combien vaste, spacieux el immense doit être le cœur et l'esprit de Dieu! car supposons que par l'espace d'un temps infini, il reçût à chaque moment de nouvelles joies, de nouveaux contentements, des lumières et des connaissances, combien grand et incompréhensible serait ce nombre? Or, il possède tout cela, non pas en détail ni par lambeaux, mais souverainement et tout ensemble, depuis qu'il est Dieu et tant qu'il sera Dieu; et partant quel trésor, quel magasin , quel océan , et quel abîme de lumière, de connaissance , de joie, de volupté et de béatitude !
V. En quatrième lieu, la profondeur de ses perfections, c'est qu'elles sont des abîmes sans fond et sans fin , elles sont toutes infinies Si la mer n'avait point de fond, les eaux y seraient sans mesure; si un puits plein de miel, n'avait point de fond, la douceur en serait infinie ; s'il était plein de lait, la blancheur en serait infinie; s'il était plein d'or et d'argent, les richesses en seraient infinies. Il en est ainsi de la Divinité et de ses perfections adorables : elles n'ont point de fond , point de fin, point de mesure , point de termes ni de limites. 0 abîme sans fond de la sagesse et de la science divine, s'écrie l'Apôtre saint Paul (Rom. li); et le Prophète royal : La grandeur de Dieu n'a point de fin , sa sapience n'a point de nombre, sa sagesse n'a point de bornes (Ps. 144, 3; 146,5).
Elles sont si grandes , si immenses et si infinies , que rien ne les peut mesurer, que rien ne leur peut être comparé, rien n'en peut approcher tant soit peu. Portez la vue de votre esprit sur toute l'étendue de la terre, voyez que de personnes , que de villes, que de provinces, que de royaumes et que de nations il y a ; le prophète Isaïe dit que tout cela, en comparaison de Dieu , n'est qu un petit grain de poussière : Quasi pulvis eœiguus (Is. 40, 15). Partagez un petit grain de poussière en autant de parties qu'il y a d'hommes, de femmes et de créatures au monde; je suis une de ces parties, je suis devant Dieu la cent millième partie d'un grain de poussière et encore moins; je suis non pas un néant, mais lacent millième partie d'un néant : car Isaïe ayant dit que toutes les nations sont devant Dieu comme un petit grain de poussière , et voyant que c'était trop dire, il s'en est corrigé , ajoutant qu'elles sont comme si elles n'étaient pas, qu'elles sont comme un néant en la présence de Dieu : Omnes gentes quasi non sint , sic sunt coràm eo et quasi nihilum et inàne (Is. 40, 17). Et le texte sacré, traitant ailleurs de la puissance, de la bonté, de la miséricorde et des autres perfections de Dieu , en parle comme si les créatures n'en avaient point du tout et si Dieu seul en était avantagé. De la puissance et immortalité, saint Paul dit que Dieu seul est puissant, et que lui seul est
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immortel (1. Tim. 6, 15). De la bonté, le Sauveur dit : Personne n'est bon que Dieu seul (Luc 18, 19). De la souveraineté, Isaïe, lui, dit (37, 20) : Vous seul êtes le souverain. De la piété et de la miséricorde, les saints lui disent en l'Apocalypse (15, 14) : Vous seul êtes pieux, parce que les belles qualités des créatures , comparées à celles de Dieu , ne sont pas plus que si elles n'étaient point du tout.
Deuxième point. — VI. A des perfections si grandes et si excellentes, nous sommes obligés de rendre trois principaux devoirs : de l'honneur, de l'amour et de la crainte filiale? Or, le plus grand honneur et hommage que nous leur pouvons rendre, c'est de les révérer, c'est de les admirer ; les révérer par un chaste et religieux silence. Les anciens disaient que Thauma, c'est-à-dire l'admiration, était mère de l'arc-en-ciel , qu'ils appelaient Iris, Thaumantia virgo ; parce que c'est un objet d'étonnement, de voir en cet arc un si grand nombre de couleurs, si belles, si diverses et si distinctement remarquables, qui ne sont néanmoins qu'une seule lumière du soleil , reçue en une nuée opaque et bien disposée : Mille trahit varios adverso sole colores. Et c'est un sujet de grande admiration de voir en l'être de Dieu la puissance, la sagesse, la bonté , la justice, la miséricorde, et une infinité d'autres perfections qui ont des effets très-différents, et même quelquefois contraires et opposés, et qui ne sont néanmoins qu'une même chose entre elles et avec sa divine essence. Cette admiration donc, doit produire quelquefois en nous un respectueux silence, qui rend plus de gloire à Dieu, et qui l'honore plus dignement, que les plus grandes louanges qu'on lui saurait attribuer : Tibi silentiurn laus, Deus, in Sion. Vous n'êtes pas inutile, mais saintement occupé en la méditation , quand , tout ravi d'étonnement à la vue des grandeurs de Dieu, vous demeurez en suspens, disant avec le Prophète : 0 mon Dieu I que votre nom est admirable ! que votre puissance, votre sagesse, votre bonté est admirable et incompréhensible (Ps. 8) ! Faisant comme les séraphins , qui se couvrent devant Dieu, ne l'osant pas envisager, mais qui excitent leur cœur en son amour par le battement de leurs ailes (Is. 6).
VII. Cet amour doit être accompagné des mêmes dimensions que les perfections de Dieu , afin de les honorer par imitation. Nous devons avoir pour notre Dieu un amour haut et relevé ; l'aimer non pas par des motifs bas et terrestres, mais sublimes et célestes; non pour nos intérêts et par réflexion à nous-mêmes, mais parce qu'il en est plus que très-digne. Un amour large et spacieux qui nous porte à embrasser et à pratiquer, pour son honneur, toutes les œuvres vertueuses qui nous sont possibles selon notre condition; un amour qui n'ait point de fin, comme ses divines perfections sont d'une éternelle durée; un amour qui soit profond, sincère, cordial, ou du fond du cœur, et non pas superficiel , imaginaire et du bout des lèvres ; un amour qui se témoigne par les effets, qui jette dans notre cœur une crainte filiale de ses perfections divines , car elles sont en effet toutes à craindre. Sa grandeur est à craindre : Magnus et terribilis super omnes (Ps. 88, 8) ; terribiliter magnifica-
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tus es (Ps. 138, 14). Sa puissance est à craindre : Potens et metuendus nimis (Eccl. I, 8). Sa sainteté est à craindre : Sanctum et terribile nomen ejus (Ps. 110, 9). Sa piété est à craindre : Quis non timebit te, quia tu solus plus es (Apoc. 15, 4). Mais, pour mieux dire, ce qui est à craindre, c'est le péché qui les désoblige toutes, et qui se rend odieux par une hauteur, une largeur, une longueur et une profondeur abominable. Voici votre témérité, votre arrogance et votre audace.
VIII. Je vous disais hier que, quand vous commettez un péché mortel, vous êtes plus arrogant que si vous mettiez votre siège audessus de tous les rois du monde ; je dis bien davantage , et sans danger de mentir, qu'en péchant, vous vous élevez au-dessus de cent mille monarques, au-dessus de cent mille mondes, au-dessus de toutes les créatures possibles et imaginables : car vous vous élevez au-dessus de Dieu , qui est , comme nous avons vu , une infinité de fois au-dessus d'elles. Vous dites, non pas peut-être de parole , mais , ce qui est bien pis , en effet et en vérité par votre action : J'ai bien plus d'autorité que Dieu. Il défend à ce villageois de porter faux témoignage ; à cette fille et à cette femme de commettre une impureté ; à ce greffier et à ce notaire de faire une fausseté; et moi, je leur veux commander de la faire, et ils la feront , contre sa défense : mon commandement l'emportera. Et si c'est un arrêt, un arrêt irrévocable, que quiconque s'exalte sera humilié; si c'est une loi indispensable, que plus nous nous élevons et plus nous serons abaissés, je vous laisse à penser jusques où vous serez humilié. Vous vous élevez au-dessus de ce qui est infiniment haut, vous méritez d'être abaissé au-dessous de ce qui est infiniment bas, c'est-à-dire du néant. Vous êtes plus vil, plus abject, de moindre prix, de plus bas aloi devant Dieu, qu'un limaçon, qu'une chenille, qu'un ciron et que le néant même. Non, vous ne serez pas anéanti, vous serez conservé, mais vous serez réservé à des peines sensibles et piquantes au plus haut point, parce que vous commettez la plus haute injustice, la plus grande et énorme injure qui se puisse imaginer, plus grande que toutes les injures qu'on. ait jamais faites et qu'on puisse faire à quelque créature que ce soit.
Nous avons peine à concevoir ceci, parce qu'à toutes les injures qui se font à la créature , est toujours jointe et associée l'injure du Créateur. Mais supposons qu'il y ait un autre monde que celui-ci, aussi grand et aussi ancien que celui-ci , un monde où il n'y ait point de Dieu : cela est impossible de toute impossibilité. Mais supposons-le : et qu'un tyran ait fait mourir très-cruellement et trèsinjustement en chaque jour et à chaque heure, depuis le commencement des siècles, des hommes très-innocents ; quel horrible carnage serait-ce! quelle injustice! quelle barbarie ! et combien de millions de meurtres aurait-il commis en tant de jours et en tant d'heures, qui ont été depuis six mille ansl Tenez pour assuré et n'en doutez pas , que toutes ces injures ne seraient rien , en comparaison de l'injure que vous faites à Dieu par un seul péché mortel. Les raisons en sont évidentes ; car tous ces meurtres seraient des injures finies et le péché est une injure infinie ; ces injures faites aux
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créatures , seraient comme qui écraserait un million de fourmis, et l'injure qui est faite au Créateur , c'est comme qui donnerait un soufflet au roi. Ce tyran, au plus, ne mériterait que d'être brisé sur la roue autant de fbis qu'il y a eu d'heures et de jours, depuis six mille ans; mais, par un péché mortel, vous méritez d'être brûlé tout vif autant de jours, d'heures et d'années qu'il y en aura en des millions de siècles et dans l'étendue de l'éternité.
IX. Et comme les perfections de Dieu bénissent, sanctifient et perfectionnent tout ce qui a quelque rapport à elles , le péché, qui leur est contraire et qui les offense, est si contagieux, que, par une largeur détestable, il étend sa corruption et répand son venin sur tout ce qu'il rencontre; il infecte les créatures qui nous y servent, il les rend les objets de la colère de Dieu et la proie du feu qui les consumera; il rend notre conception très-immonde, notre naissance douloureuse, notre vie criminelle, notre mort malheureuse et notre damnalion éternelle1.
X. Quelle prodigieuse longueur ! quelle effroyable durée d'une action qui semble si courte! D'ici à cent ans, d'ici à mille, d'ici à dix mille ans, si vous demandez à une âme damnée : Qu'est-ce qui vous retient ici? C'est mon péché. Il y a si longtemps que votre péché est dans ce feu; n'est-il pas encore consumé? Quand ce serait du fer et de l'acier, il serait fondu mille fois! Quand ce serait du marbre et du diamant, il serait calciné, consumé et anéanti depuis si longtemps , et ce péché est aussi entier, aussi incommode et nuisible , qu'au premier jour qu'il fut commis.
XI. La quatrième et dernière dimension , qui est la profondeur, consiste en ce que, quand vous commettez le péché, vous abaissez le Très-Haut, non-seulement au-dessous de vous , non-seulement audessous d'une chétive créature, maisjusques au néant, et encore plus bas. Saint Paul , parlant de ceux qui offensent Dieu après le baptême, dit qu'ils le méprisent si fort, et qu'ils le ravalent si bas, que c'est le fouler aux pieds ; car comme nous ne faisons point d'état de ce que nous foulons aux pieds ; ainsi, dit saint Chrysostome, on peut dire avec l'Apôtre, que nous foulons aux pieds le Fils de Dieu, quand nous en faisons moins d'état que de toutes les autres choses2. Si vous étiez assuré que toutes les fois que vous jurez, il vous faudrait nécessairement payer une amende de trente sous, ne travailleriez-vous pas à vous en abstenir? n'y a-t-il pas plus de deux ans que vous en auriez perdu la coutume? Vous êtes assuré que Dieu ne veut pasque vous juriez, et vous ne faites rien pour vous en corriger ifil y a même plus de dix ans que vous en conservez l'habitude. Vous faites donc moins d'état de la très-juste et très-aimable volonté de Dieu, que de trente sous. Si votre femme vous faussait la foi conjugale, vous diriez : Elle ne vaut rien. Si votre Yoisin faisait faire une fausseté contre vous, vous diriez : Cet homme ne vaut rien. Donc cette femme, avec qui
1 Infecta est terra ab habitatoribus suis, quia transgressi sunt leges (Isai. 24, 5). Terra contaminala est in operibus eorum (Psal. 1 05 , 39). Cœli ardentes solventur et elementa ignis ardore tabescent (2. Petr. 3, 42).
a Quantb magis putatis détériora mereri supplicia, qui Filium Dei conculcaverit (Hebr. 40,29).
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vous commettez un adultère, ne vaut rien ! Donc cet homme qui vous fait faire une fausseté ne vaut rien ! et vous les aimez plus que Dieu. Vous déplaisez à votre Dieu, pour complaire à cette adultérer Vous offensez Dieu , pour obliger, par une fausseté, cet homme qui ne vaut rien. Vous faites donc moins d'état de Dieu , que de ce qui ne vaut rien ? vous le mettez donc au-dessous du rien. Quel affront! quel mépris! et quel épouvantable outrage! Donc, si nous avons encore une seule goutte de bon sang dans les veines, nous aurons en horreur ce maudit péché plus qu'un monstre , plus que la peste , plus que la mort, plus que l'enfer, et plus que tout ce qui est de détestable et d'horrible dans la nature. C'est le plus grand de tous les maux , c'est le vrai mal , et c'est l'unique mal. Comme l'amour de Dieu , qui lui est contraire , est le plus grand de tous les biens est le vrai bien , est l'unique bien , et un bien éternel, celui qui aime Dieu en ce monde jusques à la fin de la vie, il l'aimera, le possédera , le verra face à face, et jouira de lui en tous les siècles des siècles. Amen.