‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 40 sur 85 · SERMON XXVIII · texte numérisé non relu

SERMON XXVIII

DES INJURES QUE LE PÉCHÉ FAIT AUX TROIS PERSONNES DE LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ.

Omnibus cliebus vilœ tuœ , in mente habeto Deum ; et cave ne aliquandô peccato consentias.

Avez Dieu dans l'esprit, tous les jours de votre vie ; gardez-vous de consentir jamais à. aucun péché. (Tob. 4, 6.)

Hier et avant-hier, nous considérions en gros et en général , les injures que le péché fait aux très-excellentes et infinies perfections de Dieu; aujourd'hui nous avons à considérer en Îmrticulier, qu'il offense très-criminellement la puissance du père, a sagesse du Fils , la bonté du Saint-Esprit ; l'être et la vie de ces trois adorables Personnes. Et, par conséquent, il vous déplaît au dernier point, ô sainte et bienheureuse Vierge! puisque vous êtes la Fille bien-aimée du Père, la Mère du Fils et l'Epouse du Saint-Esprit. Quand le péché attente à la vie de ces trois divines Personnes, il tend à vous rendre orpheline de votre Père, privée de votre Fils et veuve de votre saint Epoux : Da mihi virtutem contra hostes tuos. Donnez-moi des forces contre votre ennemi, prêtez-moi, s'il vous plaît , des armes de lumière , pour combattre cet enfant de ténèbres ; à cet effet : Dignare me laudare te. Ave , Maria.

IDEA SERMONIS

Exordium. — Quibus verbis scripturâ exprimat injurias peccati in Deum.

I. Punctum. — Peccatum offendit potentiam et dominium Patris , quod probatur comparatione ex Augustino sumptâ.

II. Punxtum. — Offendit sapientiam et providentiam Filii , quia destruit ejus finem.

III. Punctum. — Offendit bonitatem et eharitatem Spiritùs Sancti : nàm audacter committitur, quia Deus bonus est.

IV. Punctum. Offendit vitam trium Personarum. Conclusio. — Exhortatio ad fugam peccati.

Le péché fait injure à la sainte Trinité. 281

Exorde. — Pour nous détourner du péché , et nous faire concevoir des pensées d'horreur et d'exécration contre un monstre si détestable, il ne faudrait que peser un peu attentivement, en quels termes l'Ecriture parle des horribles attentats que ce dénaturé ose commettre contre la Majesté divine. En premier lieu , elle dit que le péché offense Dieu , qu'il lui ôte son repos, qu'il lui est importun, qu'il trouble son bonheur, qu'il lui cause beaucoup d'ennui, de tristesse et de fâcherie. Saint Paul aux Ephésiens : Gardez-vous bien de contrister l'Esprit de Dieu : Nolite contristare Spiritum sanctum Dei (Ephes. 4, 10). Le prophète Isaïe : Vous êtes ennuyeux à mon Dieu : Molesti estis et Deo meo (Isa. 7, 13). Et ailleurs : Ils ont attristé son Saint-Esprit : Afflixerunt Spiritum sanctum ejus (63, 10). Hé! mon Dieu , ne m 'afflige rai -je pas au moins une bonne fois en ma vie, de vous avoir si souvent affligé! En second lieu, elle dit que le péché aigrit le cœur de Dieu , qu'il altère son Esprit divin , qu'il change son naturel doux et débonnaire , le remplit de fiel et d'amertume contre ses chères créatures. Au psaume 10e : Le pécheur a aigri le Seigneur : Ejacerbavit Dominum peccator. Au psaume 105e : Ils ont aigri l'Esprit de Dieu : Exacerbaverunt spiritum ejus. Le prophète Osée dit : Que Samarie périsse , parce qu'elle a causé de l'amertume à son Dieu : Pereat Samaria quoniam ad amaritudinem concitavit Deum suum (14, 1). En troisième lieu , l'Ecriture dit que le péché irrite Dieu, qu'il le pique de jalousie, qu'il le met en grande colère, qu'il le transporte de fureur. C'est comme qui dirait, pour parleselon nous, qu'il le prive de son bon sens, le met hors de soir même et lui fait perdre la raison1 : car, tels sont les effets de la jalousie, de la colère et de la fureur. Au psaume 9e : L'impie a irrité Dieu : Irritavit impius Deum. Le prophète Isaïe (24, 2) : L'indignation du Seigneur tombera sur tous les méchants : Indignatio ûomini super universam malitiam. Au psaume 97e : Les Juifs ont provoqué Dieu à entrer en jalousie. Et derechef, Isaïe (5, 25) : Ils ont rejeté la loi du Seigneur des armées , pour cela il s'est mis en colère et en fureur contre son peuple : Abjecerunt legcm Domini exercituum. Ideô iratus est furor Domini in populum suum. Et après avoir attenté à tout cela, je serai exempt de punition, je ne ferai point pénitence, je penserai en être quitte pour dire tout naturellement : Mon Dieu! je vous crie merci! Quelle apparence! ce n'est pas que le péché produise actuellement aucun de ces effets dans l'Esprit de Dieu. Le Prophète lui dit : Non aécedet ad te ma- Zwm(Psal. 90;. Le Sage lui dit : Tuautem cum tranquillitate judicas (Sap. 12, 13); mais l'Ecriture parle ainsi, pour s'accommoder à notre faiblesse, pour nous apprendre que si Dieu était susceptible de ces impressions comme nous , s'il était sujet à ces passions , aux transports et aux altérations, le péché produirait en lui tous ces déplorables effets et encore de plus funestes, tant il commet d'indignités et d'offenses dénaturées contre lui. Je les réduis à quatre principales, et je désire vous faire voir qu'il choque la puissance

1 Furor iraque mentem précipitant : iratos propriè dicimus exiisse de consilio, de ratione, de potestate, de mente (Cicero.).

282 Sermon XX VI U.

et la souveraineté du Père, la sagesse et la providence du Fils, la bonté et la douceur du Saint-Esprit, et enfin l'être et la vie de ces trois divines Personnes.

Premier point. — Pour l'intelligence du premier point, il faut que je me serve d'une comparaison qu'un célèbre docteur me fournit. Supposons qu'il y ait un prince qui ait seulement deux villes en tout son domaine , mais villes grandes, spacieuses et peuplées : l'une qui est la capitale, s'appelle Jérusalem, et l'autre Babylone. Allant par le pays pir curiosité et pour voir le monde ,-vous entrez dans Babylone , et après y avoir passé quelques jours , vous demandez : A qui est cette ville-ci? qui en est le roi légitime? On vous répond : C'est le roi de Jérusalem. Est-il bien aimé en cette ville? Nullement : il n'y a pas un seul habitant qui l'aime comme il doit. Lui paie-t-on bien les tailles? Très-mal. Gan!e-t-on bien ses ordonnances? On n'en fait rien si on ne veut, il n'y a pas un seul bourgeois qui n'en viole quelqu'une. Est-ce point qu'il en publie trop souvent ou de trop difficiles? Non, il n'en a publié que fort peu, toutes pour le bien de ses sujets et pour la paix de l'Etat. Mais c'est peut-être qu'il opprime ses vassaux et qu'il les traite tyranniquement? Non, il se comporte avec toute la douceur et la bonté imaginable. Et le grand Turc, qui est ennemi de votre roi, en quelle catégorie est-il ici? Il y a grand crédit, il n'y a pa< un seul citoyen de la ville qui n'ait intelligence avec lui et ne fasse ce qu'il sait lui être de plus agréable. Sortant de là , vous poursuivez votre chemin et vous entrez dans Jérusalem, et vous demandez à quelqu'un : Le roi est-il bien aimé en cette ville-ci? Extrêmement bien, répond-on ; tous les habitants le servent et le chérissent comme leur propre père, et encore plus. Lui paie-t-on bien les tailles? Trèsexactement, et d'un si bon cœur, qu'on en paie toujours plus qu'il n'en demande. Garde-t-on bien ses édits? Parfaitement bien , et avec tant d'affection , que si on connaît qu'il désire quelque chose, on l'exécute sur-le-champ sans attendre qu'il le commande. Le grand Turc ne serait donc pas bien venu ici? Je vous en réponds : il y est venu quelquefois pour penser muguetler cette place, mais il s'en est toujours retourné avec honte. Entendant ces propos, sachant assurément qu'on ne vous ment point, si vous vouliez représenter la puissance et l'autorité royale de ce prince sur ces deux villes, comment la représenteriez-vous ? On a coutume d'exprimer et de représenter la souveraineté par une couronne. Quelle couronne feriez-vous pour représenter celle-ci? N'est-il pas vrai que pour exprimer la puissance qu'il a en Jérusalem, vous feriez une couronne d'or, de rubis, de diamants, ou d'autre matière encore plus précieuse si vous pouviez; car puisqu'il y est honoré et aimé, servi et obéi avec tant d'humilité, de cordialité et de fidélité, la puissance qu'il a en cette ville est mille fois plus précieuse que l'or, plus éclatante que les rubis, plus ferme et solide que les diamants. Et si vous vouliez exprimer la souveraineté qu'il a sur Babylone, vous feriez un diadème de paille ou une couronne d'épines. Et quel roi de paille serait-ce, diriez-vous, s'il n'avait point d'autre domaine que Babylone? Je ne sais s'il en est roi de droit et par titre

Le pèche fait injure à la sainte Trinité. 283

légitime; mais en effet et en vérité, il en est aussi peu roi que moi: car il n'y est respecté, ni aimé, ni servi, ni obéi, ni redouté. De quoi lui sert la souveraineté qu'il en a, sinon pour être méprisé, moqué et bafoué comme si c'était un fantôme de paille! De quoi lui sert cette couronne, sinon pour lui produire des épines, des crève-cœur et des peines d'esprit, de se voir traiter si indignement par ses vassaux naturels? Voilà comme Dieu est traité, oui, voilà comme Dieu est traité 1 C'est saint Augustin qui apporte cette comparaison, et il l'a trouvée si naïve, qu'il a composé là-dessus vingt-deux livres entiers, les plus beaux et les plus doctes de toutes ses œuvres, qui sont les vingt-deux livres de la Cité de Dieu.

Dieu est le roi naturel et légitime de tous les hommes, il a droit de souveraineté sur eux en qualité de Créateur, de Conservateur et de Fin dernière; tous ses sujets sont partagés et réduits à deux communautés , que nous pouvons appeler deux cités ; encore qu'ils soient pêle-mêle, quant au corps et quant à la demeure, ils sont néanmoins tout à fait séparés , quant à l'esprit , au genre de vie et à leur manière d'agir. Cependant Dieu les discerne aussi distinctement que si les uns étaient en Orient et les autres en Occident. Une de ces cités, c'est Jérusalem, l'assemblée des gens de bien, des vertueux et des prédestinés : l'autre, c'est Babylone , l'assemblée des méchants , des vicieux et des réprouvés ; tous les gens de bien portent honneur et affection cordiale à Dieu, comme de bons enfants à leur père ; ils lui paient de bon cœur, non-seulement les dîmes et les autres droits qu'il demande; mais plusieurs aumônes , quantité de charités et d'offrandes, qu'on peut appeler de subrogation. Ils ne gardent pas seulement ses commandements, mais plusieurs de ses conseils et de ses inspirations qu'ils savent lui être agréables. Ils n'ont aucun commerce avec l'esprit malin son ennemi ; et s'il tente leur fidélité, ils le rejettent bien loin, ils l'abhorrent , ils le détestent et le maudissent. La royauté que Dieu a sur ces sortes de gens, n'est-ce pas une couronne qui a plus d'éclat , de prix et de valeur, que si elle était d'or ou de diamants : Qui dicit se nosse Deum, et mandata ejus non custodit , mendax est (Joan. 2, 4); mais en la cité de Babylone , en l'assemblée des vicieux, en ce parti que vous prenez quand vous commettez un péché mortel , pas un n'aime Dieu comme il doit, tous lui tournent le dos très-lâchement. Cela est vrai , le péché mortel et le vrai amour de Dieu, tel qu'il le demande de nous, sont incompatibles plus que l'eau et le feu , que le blanc et le noir /que la lumière et les ténèbres. En ce parti que vous prenez, personne ne lui paie le tribut , personne ne lui offre les présents qu'il est obligé de payer et d'offrir, tous sont comme ces rebelles dont il est dit en l'Ecriture : Filii Brtial non attulerunt ei mimera.

En cette ville de Babylone, dont vous vous rendez citoyens , quand vous tombez en péché mortel, il n'y en pas un qui ne viole les ordonnances divines, soit l'une ou l'autre; il n'y a aucun commandement de Dieu qui n'y soit méprisé; il n'y a personne qui en observe quelqu'un en charité : cependant ils sont si faciles et en si petit nombre.

En ce parti que vous prenez, il n'y a personne qui n'ait inlelli-

284 Sermon XX VI IL

gence avec le démon , qui ne se livre à sa domination : .-1 quo captivi tenentur, et qui ne fasse ce qui lui est agréable, car ces blasphèmes, ces adultères, ces rapines et ces faux témoignages lui plaisent extrêmement. Attendu donc que Dieu est le Roi naturel et le Seigneur de tous les hommes, ces gens ne blessent-ils pas outrageusement son autorité royale? car, de quoi lui sert la souveraineté qu'il a sur cette Babylone, sinon pour y être comme un roi de farce et de théâtre, qui n'a pas plus de crédit en la ville que le moindre palefrenier? De quoi lui sert cette souveraineté, sinon pour faire que son ennemi se moque de lui et le brave, en disant : Vous avez droit de propriété sur ces gens , mais j'en ai la possession et la jouissance! Vous en avez le domaine et moi la domination ; ils se disent vos sujets, mais en effet ils me servent et me rendent hommage! Cette souveraineté n'est-elle pas une couronne d'épines, qui ne lui produirait que des peines et des afflictions d'esprit de se voir ainsi méprisé, si sa béatitude infinie ne le rendait incapable de telles impressions? Sortez donc de cette Babylone, si vous êtes sages; sortez de l'état du péché : heureux mille fois , heureux mille fois, mille et millions de fois heureux celui qui n'a jamais été de ce parti ! C'est ainsi que David commence tous ses psaumes , c'est le frontispice et le titre qu'il donne à sa poésie sacrée : Beatus vir gui non abiit in concilio impiorum. En hébreu : Ascre haisch. Beatiludines virï: comme s'il disait : autant de fois que je chante en mes psaumes les grandeurs et les perfections de Dieu, autant de fois je publie le bonheur et la félicité de celui qui n'a jamais été du parti qui se révolte contre une si haute, si -grande et si puissante Majesté.

Deuxième point. — Si le péché offense ainsi la puissance et l'autorité du Père , il n'en fait pas moins à la sagesse et à la Providence du Fils. Il la choque en la conduite du monde , il en rompt l'harmonie, il en trouble l'économie, il y fait un plus grand désordre que si on déréglait le mouvement des cieux, le cours du soleil et des autres astres, le flux et reflux de la mer, les productions de la terre, le commerce des éléments, la vicissitude des saisons, l'accord et la liaison des autres créatures. Quand vous commettez un péché mortel, vous faites un plus grand désordre en la nature, que si les globes célestes s'arrêtaient, que si le soleil perdait sa lumière, que si la terre ne produisait plus de plantes, que si les animaux ne se multipliaient plus, que s'il n'y avait plus d'été, d'hiver, de printemps ni d'automne. Vous ne me croyez pas, parce que vous ne vous conduisez que par imagination; mais si vous me voulez écouter et peser attentivement mes raisons, vous verrez qu'il n'y a rien de plus vrai.

On dit en philosophie , et il est assuré , qu'en la conduite d'une entreprise , une seule faute qu'on commet au regard de la fin , est beaucoup plus pernicieuse et de plus grande conséquence que plusieurs qui se commettraient à l'égard des moyens qui tendent à la fin. Je m'explique : vous avez un procès d'importance , mais juste et selon l'équité ; pour en avoir bonne issue vous faites quantité d'actions , vous présentez requête , vous faites donner assigna-

Le péché fait injure à la sainte Trinité. 285

tion , vous consultez votre avocat , vous fournissez vos pièces , vous instruisez le rapporteur ; la fin que vous prétendez en tout cela , c'est d'avoir gain de cause et d'obtenir sentence favorable. Supposons que votre avocat n'entende votre droit qu'à demi, ou que votre sergent ne donne pas d'ajournement quand il le doit , ou que le clerc de votre procureur soustraie une pièce de votre sac, ou que le secrétaire de votre rapporteur ne permette jamais que vous l'abordiez; ce serait un grand accident pour votre dessein , mais il ne serait pas extrême, si nonobstant cela, le juge connaissant la justice de votre droit , prononçait sentence en votre faveur. Au contraire , supposons que toutes les assignations soient bien données , l'avocat bien informé , les pièces fournies , et le procès tien instruit ; mais que le juge , gagné par argent , ou par quelque autre passion , vous condamne : cette seule disgrâce vous est plus dommageable et d'importance que toutes les autres ensemble; parce qu'en votre dessein , la fin que vous prétendez est d'avoir sentence favorable; les moyens que vous prenez pour cela, sont : des ajournements, les plaidoyers des avocats, la fourniture des pièces et l'instruction du procès.

En la conduite de ce monde , le péché mortel seul ruine la fin de la Providence , et les autres dérèglements qui peuvent arriver, ne sont qu'au regard des moyens. Considérons cela en un péché particulier, il nous fera juger de tous les autres : car ils sont tous égaux , en ce qu'ils nous privent de Dieu. Voilà que Dieu met le premier homme au monde , dans le paradis terrestre ; il fait mouvoir les cieux , briller les astres sur lui ; il commande à la terre de produire des herbes , aux arbres de porter des fruits, aux animaux de lui rendre obéissance, aux saisons de l'année de le servir par quartier, et à toutes les créatures de contribuer à son entretien. Quel est le but de tout cela , et à quelle fin se rapporte toute cette économie? C'est afin que l'homme connaisse Dieu, afin que, par la beauté, la bonté et la sage conduite des créatures, il comprenne la grandeur, la beauté, la bonté et la sagesse du Créateur qui les a produites et qui les gouverne , et non pas qu'il connaisse Dieu simplement , mais qu'en le connaissant il l'honore et l'affectionne : car, si le connaissant il ne l'honorait , ni ne l'aimait , le mépris en serait plus grand et l'offense plus injurieuse. La fin donc du mouvement des cieux , de la lumière et de l'influence des astres , de la beauté et de la fécondité du paradis terrestre, de la conservation et conduite de toutes les créatures , c'est qu'Adarré aime et honore son Dieu : il manque à cela par un péché mortel , il aime mieux complaire à sa femme qui lui présente le fruit, qu'à son Dieu qui le lui défend. La faute donc qu'il commet est un plus grand désordre, que si les cieux, si les astres et si les aliments se déréglaient : car la faute qu'il fait ruine la fin de toute la conduite de Dieu ; le dérèglement des autres créatures n'en pervertit que les moyens. S'il eût persisté en l'amour de Dieu , encore que toutes les créatures se fussent renversées sens dessus dessous, la Providence de Dieu eût eu son compte, car elle ne prétendait en toutes ses œuvres que d'être aimée de cet homme; mais cet homme manquant à son devoir, et perdant l'amour de Dieu , toutes les

286 Sermon XXVIII.

créatures, quoique bien réglées et sagement conduites, ne parviennent point à leur fin, et par conséquent sont déréglées et inutiles.

Troisième point. — Mais de toutes les perfections divines, celle contre qui le péchenr exerce plus d'hostilités, c'est la bonté et charité du Saint-Esprit, il la soulève contre elle-même, et il se sert d'elle pour lui être plus injurieux. Car je vous demande , pécheur, quand vous êtes au palais et qu'on tient audience, pourquoi n'otfensez-vous pas un président ou un conseiller, pas même le plus petit huissier, quand il vous aurait désobligé au dernier point? C'est que vous croyez très-assurément que vous en seriez puni. Pourquoi offensez-vous Dieu qui ne vous a jamais désobligé? c'est que vous croyez qu'il vous pardonnera. Si vous étiez très-assuré , en cas que je commette ce péché, que Dieu ne me le pardonnera jamais, que je serai damné infailliblement, vous vous garderiez bien de le commettre , quelque tentation que vous en eussiez. Mais vous le commettez aisément, parce que vous pensez : Dieu est bon, Dieu est miséricordieux, il me pardonnera. Vous lui êtes donc mauvais, parce qu'il vous est bon : Oculus tuus nequam est, quia ille bonus. Vous prenez sujet de ne l'épargner pas , sur ce que vous croyez qu'il vous épargnera, vous offensez sa bonté en droite ligne.

Supposons qu'étant hors de la ville , en une hôtellerie des champs , un bon ecclésiastique , vénérable vieillard et savant homme, soit logé en même chambre que vous, vous êtes si insolent que de lui lancer des brocards, lui dire des injures et déchirer sa réputation. Quelqu'un vous dit : A quoi pensez-vous? c'est un conseiller du parlement l Haï c'est un conseiller, il lui en faut donner tout le long de l'aune, il faut qu'il en ait tout son saoul, puisque c'est un conseiller, et vous lui dites à cause de cela des injures plus atroces et outrageu?es , sans doute qu'en ce cas vous blesseriez notablement le respect que vous devez à son âge, à sa doctrine et à son caractère de prêtrise. Mais vous offenseriez bien davantage sa qualité de conseiller. Vous méprisez les commandements de Dieu , vous jurez son saint nom, vous le blasphémez et le reniez; vous ne le sauriez faire sans perdre le respect que vous devez à sa grandeur, à sa puissance, à sa sagesse et à son immensité : mais surtout, vous offensez outrageusement sa bonté, prenant sujet sur ce qu'il est bon de le persécuter avec plus de licence. Or, qu'est-ce qui vous donne la hardiesse de commettre ce péché? c'est que Dieu est grand, puissant et juste. Non, s'il n'y avait que cela, vous auriez plus de retenue ; mais parce qu'il est bon , vous prenez l'audace et la témérité de le traiter indignement. Et s'il y avait de la distinction entre les attributs de Dieu , vous donneriez sujet à toutes les autres perfections de se plaindre de sa bonté ; sa grandeur, sa puissance et sa justice auraient occasion de dire à sa bonté : Ma sœur, vous nous faites tort, vous êtes cause qu'on nous offense plus librement, car si on n'espérait d'être à couvert sous vos ailes , on ne nous mépriserait pas comme on fait.

Mais ce qui montre encore mieux la malignité du péché, ce détestable avorton dénature, c'est qu'il choque cette bonté divine,

Le péché fait injure à la sainte Trinité. 287

non tellement quellement, mais en son infinité; car n'est-il pas vrai, que si la bonté de Dieu avait quelques bornes, et que si Dieu n'était bon que jusques à certain degré, vous ne seriez pas si osé que de l'offenser? Vous penseriez en vous-même : Si je commets ce péché, peut-être que Dieu ne sera pas bon jusques à ce point que de me- le pardonner. Mais vous l'offensez hardiment, parce que Dieu est infiniment bon, que sa charité n'a ni terme, ni mesure, que les trésors de sa miséricorde sont immenses et inépuisables. Hé, mon Dieu! où en sommes-nous réduits! En quel abîme d'ingratitude sommes-nous tombés? Ce qui nous devrait être un sujet de vous aimer de tout notre cœur;et d'un amour infini, s'il était possible, cela nous sert de prétexte et d'occasion de vous persécuter avec plus d'outrage. Quel effroyable dérèglement! Quel monstrueuse révolte! Nous servir de la bonté divine pour choquer l'être et la vie de celui qui , par sa bonté , a donné l'être et la vie !

Quatrième point. — Oui , choquer l'être et la vie , car tout ce que nous avons dit jusques à présent des horribles attentats et des effets funestes du péché n'est rien en comparaison de ce quatrième et dernier. C'est ici où il faudrait avoir une voix de tonnerre et une poitrine dacier pour se faire entendre à tous les hommes et aux quatre coins de l'univers. Mon Dieu! donnez-moi des larmes pour puriGer mes péchés avant que de faire entendre à ce peuple l'abomination des crimes qu'il commet! Le puis-je dire sans frémir, sans répandre des larmes de sang , sans avoir le cœur brisé et réduit en poussière? Faut-il que je le dise? ma langue, l'oseras-tu bien prononcer? Le péché, c'est un déicide. Qu'est-ce à dire un déicide? Mon Dieu, faut-il que j'aie appris à parler pour développer ces horreurs? c'est-à-dire qu'il attente à la très-auguste majesté de Dieu. Il conspire contre la vie de Dieu, il tend à anéantir l'être de Dieu : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus; en hébreu il y a : En Eloim; non sit Deus, ou non est Deus in corde suo; c'est-àdire, qu'il le voudrait et qu'il le désirerait : Cordis locutio est affectio, dit saint Bernard. Etderechef : Nunc autem et ipsum quantum in ipso, est, Deum perimit voluntas propria ; et il le montre par cette raison : Quand vous commettez le péché, vous voudriez que Dieu ne le vît pas , ou qu'il ne le pût châtier, ou qu'il ne le châtiât pas. Vous voudriez donc qu'il fût aveugle, ou impuissant, ou injuste1, et par conséquent qu'il ne fût pas Dieu. Et pour vous convaincre encore plus sensiblement , je vous dirai éjue quand vous commettez le péché mortel , ou vous pensez que Dieu en sera content, et vous le voulez ainsi ou non ; si vous pensez et voulez que Dieu en soit content , vous voulez qu'il soit méchant , qu'il approuve la malice , qu'il agrée l'iniquité , qu'il approuve et agrée ce que vous-même n'approuveriez pas, si vous n'étiez aveuglé de votre pas-

1 Omninb enim vellet Deum peccata sua aut vindicare non posse, aut nolle, aut nescire. Vult ergb eum non esse Deum quae quantum in ipsà est vulteum, aut impotentem, aut injustum esse, aut insipientem. Cmdelis plané et omninb execranda malitia quae Dei potentiam , justitiam , sapientiam,perire desiderat (Bern. , Serm. 3 , in die Paschœ; Bern. Epist. 104 ad Galterum de Calvo monte) .

288 Sermon XXVlll.

sion , et ce que vous-même, tout méchant que vous êtes, ne pouvez approuver en un autre ; car vous condamnez les larrons et les voleurs, les concussionnaires et les adultères. Vous voulez donc que Dieu ne soit pas juste, qu'il ne soit pas bon , et qu'il ne soit pas Dieu? car celui qui approuve et qui agrée la méchanceté et l'injustice, n'est pas bon , n'est pas juste et n'est pas Dieu. Que si vous pensez que Dieu ne sera pas content de votre péché , et néanmoins vous le commettez , vous voulez que Dieu ne soit pas content , qu'il ne soit pas heureux et qu'il ne soit pas Dieu. Car celui-là n'est pas Dieu , qui n'est pas heureux absolument; celui-là n'est pas parfaitement heureux, qui n'est pas content en quelque chose : Exacerbavit Dominum peccator. 11 est vrai qu'encore que Dieu déteste et abhorre votre péché , il ne laisse pas d'être heureux en soi-même et parfaitement content ; parce que , par sa bonté infinie , et par sa sagesse incompréhensible , il sait tirer de votre péché quelque bien. Mais tant y a que de votr# part , en tant qu'il est en vous, par la nature et par la condition de votre péché , par la disposition de votre cœur et par l'inclination de votre volonté, vous tendez à le rendre mécontent , à troubler son repos, à altérer sa félicité , à blesser sa souveraineté, à prévenir l'ordre de sa providence, à lui enlever sa couronne et par conséquent à détruire sa divine essence.

En effet, si un vassal portait un coup d'épée au sein de son prince, et que le prince se trouvât armé d'une cotte de mailles ou d'une cuirasse sous sa pourpre et qu'il n'en reçût aucune blessure , le vassal ne serait pas moins coupable, moinsparricide ni moins puni que s'il avait tué son prince. Vous faites une action qui, de sa nature serait suffisante pour détruire l'essence de Dieu et anéantir sa divinité, si elle en était capable. Votre péché ne fait pas cela en effet , parce que Dieu est armé de son impassibilité et de son immortalité naturelle ; mais sans doute, que vous êtes aussi criminel, parricide et déicide que si votre attentat détestable portait coup. De là vient que le péché est un aussi grand mal , comme Dieu est grand bien; un mal infini , ineffable et incompréhensible. Un grand docteur disait que si toute l'eau de la mer était d'encre , tous les hommes des écrivains, et toutes les feuilles d'arbres des feuilles de papier, ils ne pourraient pas coucher par écrit assez dignement, les excellences d'une seule perfection de Dieu. Cela est vrai, et c'est ce qui me perce le cœur, c'est ce qui me fait frémir d'horreur en la seule pensée du péché , qui tend à les anéantir toutes : et il faut ajouter que tous ces écrivains ne pourraient jamais exprimer la malignité du péché.

Conclusion. — Hé! mon Dieu, qu'est-ce cela? hé! quelle misère d'être toujours en ce monde en danger, à chaque moment, d'encourir un si grand mal 1 0 grand saint! que vous aviez bien sujet de dire ce que vous disiez et faire ce que vous faisiez ! que vous aviez grand sujet, en suite de Pétymologie de votre nom, d'être tout de feu , tout de flamme et de zèle, pour anéantir le péché. Saint Ignace avait procuré à Rome qu'on instituât une maison de retraite pour y renfermer les pauvres filles perdues, qu'on retirerait des occasions du péché ; lui-même prenait la peine d'en chercher

Le péché fait injure à la sainte Trinité. 289

et de les y conduire. Quelqu'un lui dit, qu'il était bien simple, que c'était peine perdue, que ces malheureuses créatures ne laisseraient pas de retourner à leur vomissement. N'importe, dit-il , quand je ne les empocherais d'offenser Dieu qu'une seule nuit en leur vie, je ne penserais pas que ma peine fût perdue. Il avait ra^on, il avait raison; et je dis à son exemple : Quand je n'empêcherais qu'une seule âme de commettre un péché mortel , qu'elle eût commis si elle n'eût été en cette prédication, je ne regretterais pas d'être venu à Toulouse, d'être né au monde, de m'être fait prêtre; je tiendrais mes veilles, mes travaux et mes études très-bien employés. Que dis-je? que je ferais cela! moi, une chétive créature! quand notre Sauveur n'aurait fait autre chose depuis qu'il est au monde, que d'empêcher une seule âme de commettre un péché mortel, il ne se repentirait pas de s'être incarné, il tiendrait sa naissance, sa vie, ses fatigues, ses miracles, sa mort et sa passion très- bien employés.

Figurez-vous donc qu'il vous fait la question qu'il fit autrefois à saint Pierre : Pctre , amas me? Pierre, Jean, François, m'aimezvous? Mais encore en vérité, m'aimez- vous? Que répondrez-vous à cette question? si vous ne voulez pas mentir, comme il ne le faut pas faire , principalement quand on parle à Dieu , qui est la vérité même, vous direz : Non, je ne vous aime pas. Ingrat que vous êtes, vous n'aimez pas celui qui vous a tant aimé et comblé de tant de biens! Dénaturé que vous êtes, vous aimez votre chien et vous n'aimez pas votre Dieu 1 Mon Dieu! quelle horreur de prononcer cela. Mais c'est pour mettre à ce perfide ses abominations devant les yeux, ainsi que vous nous le commandez 1 Vous n'aimez pas votre Dieu , malheureux que vous êtes ! comment voulez-vous qu'il soit avec vous? Si votre serviteur me disait : Mon maître ne m'aime point; je lui dirais : Ne demeure donc plus avec lui. Votre valet ne doit pas demeurer avec vous si vous ne l'aimez pas ; et pensez-vous que votre Dieu veuille demeurer avec vous si vous ne l'aimez pas? et si Dieu n'est pas avec vous, que pouvez-vous devenir?

Si vous aimez votre Dieu comme vous êtes obligé, haïssez donc le péché : Qui diligitis Dominum, odite malum. C'est l'unique ennemi qu'il a et qu'il peut avoir au monde ; il désoblige au dernier point ses perfections , il offense sa grandeur, il déshonore sa puissance, il méprise sa sagesse, il abuse de sa bonté, il irrite sa justice, il démérite de sa miséricorde , il choque sa simplicité, il n'a point de respect pour son immensité , il est injurieux à sa souveraineté, odieux à sa sainteté; il s'oppose à sa volonté , il contrecarre ses desseins, il anéantit ses grâces, il fait révolter contre lui ses créatures : Qui diligitis Dominum, odite malum; ces deux paroles sont bien jointes. Autant que Dieu est digne d'amour, autant le péché est digne de haine ; Uieu mérite d'être aimé sur tous les biens qui peuvent être; le péché mérite d'être abhorré sur tous les maux qui peuvent arriver : Qui diligitis Dominum , odite malum. Celui qui aime le bien souverain, toutes choses lui réussissent; celui qui abhorre le mal souverain, tous les autres maux ne lui peuvent nuire : Nulla nobis nocebit adversitas, si nulla nobis dominelur iniquitas. Qui diligitis Dominum , odite malum. Celui qui

290 Sermon XXIX.

aime Dieu, aura quelque jour des voies que l'esprit humain ne peut comprendre; celui qui évite le péché, évitera des peines inconcevables , insupportables et éternelles. Amen.

Page 1