QUE LE PÉCHÉ OFFENSE LE BÉNÉFICE DE L'INCARNATION
Retribuebant mihi niala pro bonis.
Ils me rendaient des maux pour des biens. (Psalm. 34, 12.)
Hier nous considérions que le péché mortel nous fait abuser des grâces et des bienfaits inestimables que nous avons reçus et recevons tous les jours de la libéralité divine, puisque le mystère de l'Incarnation est le plus signalé et le plus remarquable de tous, il nous en faut contempler la grandeur, afin que nous connaissions la malice du péché qui nous fait offenser le Sauveur par une ingratitude si énorme, si monstrueuse et si dénaturée. Si en traitant des autres bénéfices, nous avons eu sujet de vous honorer, ô sainte et bienheureuse Vierge! à plus forte raison, en parlant de celui-ci , auquel vous avez tant de part : Qui fecit me sine te, non salvavitme sine te : Celui qui m'a créé sans vous, ne m'a pas racheté sans vous; il a eu besoin de votre ministère, il a choisi une partie de votre substance virginale, il a emprunté le couvert de votre sein immaculé, il a demandé le consentement de votre sainte volonté : c'est ce que son ambassadeur négociait quand il vous salua par ces paroles : Ave , Maria.
Exordium. — I. Deus est incomprehensibilis. — II. Et tamen incarnatus est.
I. Punctum. — III. Potuit incarnari , quod illustratur per responsionem ad objectiones quas infidèles apud Augustinum faciebant contra hoc mysterium. 1. — IV. 2. — V. 3. — VI. Responsio ad primam. — VII. Ad 2. — VIII. Ad tertiam.
II. Punctum. — IX. Voluit incarnari, hoc illustratur : 1. Scripturâ. — X. 2. Expendendo eximia verba Bernardi , Amor dignitatis nescius. — XI. Dignatione dives. — XII. Affectu potens. — XIII. Sursi efficax.
Conclusio. — Expenduntur et applicantur ad mores eadem S. Bernardi verba.
Exorde. — I. Magnus Dominus , et laudabilis nimis , disait le Prophète royal considérant la grandeur de Dieu au trône de sa divinité : Parvus Dominus, et amabilis nimis, se disait le dévot
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saint Bernard , considérant la petitesse de Dieu dans les abaissements de son humanité. Le prophète Moïse étant envoyé de Dieu aux enfants d'Israël pour les retirer d'Egypte, il prit la hardiesse de lui dire : Seigneur, s'ils me demandent qui est-ce qui m'a envoyé à eux, qu'est-ce que je leur répondrai? Dites-leur : Celui qui est, m'a envoyé à vous. Nous avons pour le moins autant d'intérêt de savoir qui est celui qui nous est envoyé au mystère de l'Incarnation, pour le recevoir et l'accueillir, sinon selon ses mérites, du moins selon notre petit pouvoir. C'est celui qui envoya Moïse, c'est celui qui est , qui nous est envoyé. Il dit : Celui qui est, parce qu'il est tout ce qu'on peut dire de grand , de rare , d'excellent et d'admirable. Il ne dit pas ce qu'il est, parce qu'il est au delà de tout ce qu'on peut dire de grand , de rare , d'excellent et d'admirable.
Si vous dites avec la théologie : Dieu est incompréhensible et il comprend tout; il est invisible et il voit tout; il est inaccessible et intime à tout; il est immuable et il change tout; il est sans commencement et il est le principe de tout; il est infini et il est la fin de tout : vous direz vrai; mais vous direz fort peu en comparaison de ce qu'il est. Si vous dites qu'il habite dans soi-même, qu'il est heureux en soi , content de soi, suffisant à soi-même et qu'il n'a besoin de personne; qu'il n'emprunte d'aucune créature le moindre surcroît de sa béatitude , qu'il est entièrement heureux et satisfait de la plénitude de son être, de la contemplation de ses grandeurs, de la jouissance de ses perfections et de la société de ses personnes ; vous direz vrai, mais vous direz fort peu en comparaison de ce qu'il est. Si vous dites : Dieu est bon sans qualité , il est grand sans quantité, il est immense sans étendue, il est très-haut sans être élevé , très-profond sans être abaissé , il est en tout temps sans y être sujet, en tout lieu sans y être contenu , en tontes choses sans y être attaché : vous direz vrai , mais vous direz fort peu en comparaison de ce qu'il est. Si vous dites : La nature de Dieu n'est que bonté , son être n'est que majesté, sa vie n'est que fécondité , son entendement n'est que science , sa mémoire n'est que sagesse , sa volonté n'est que puissance, sa pensée n'est que lumière, sa parole n'est que vérité, son opération n'est que sainteté, son mouvement n'est que tranquillité , son repos n'est que félicité , sa durée n'est qu'élernité : vous direz vrai, mais vous direz fort peu en comparaison de ce qu'il est. Bref, imaginez-vous toutes les excellences, les rares qualités, les belles propriétés et les admirables perfections que les hommes se peuvent figurer, celles que les anges se peuvent représenter; dépouillez les imperfections que l'esprit humain y peut concevoir, faites-en un précis, un abrégé; si vous dites que Dieu est tout cela , vous direz vrai , mais vous direz fort peu en comparaison de ce qu'il est : car il est sans doute une infinité de fois infiniment plus que tout cela.
IL En effet, il fut présenté en vision au patriarche saint Benoît, comme un océan de lumière, comme une mer immense et infinie de splendeur et de clarté , et le monde au milieu comme un atome. Vous savez ce que c'est qu'un atome, un de ces petits points qui paraissent en l'air, dans une chambre, quand les rayons du soleil y
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brillent. Voyez ce que c'est qu'un homme , en comparaison de tout le monde, tout le monde n'est qu'un atome, en comparaison de Dieu; et qu'est-ce donc qu'un homme en comparaison de Dieu ? Et toutefois, ô merveille 1 ô merveille! dites-le avec moi, mes chers Auditeurs. Quand nous le dirions cent mille fois, nous ne le dirions pas assez; ô merveille! ô merveille! Dieu s'est fait homme : Magnus Dominus et laudabilis nimis : Parvus Dominus et amabilis nimis. Et n'est-il donc pas infiniment aimable, puisqu'étant si grand qu'il était, il a daigné pour l'amour de nous se faire si petit qu'il est; c'est-à-dire, peuple, écoutez-moi bien et le retenez et pensez-y souvent; c'est le fond du christianisme, le principe et le principal ressort de notre salut. Si vous ne savez ceci, vous n'êtes pas chrétien et vous ne serez jamais sauvé si vous ne l'apprenez.
Le Fils de Dieu qui est vrai Dieu comme son Père, et le même Dieu que son Père , mais une autre personne que son Père ; le Fils de Dieu qui était de tout temps et de toute éternité comme son Père , qui est au ciel et en terre et en tout lieu comme sou Père; qui est un esprit tout-puissant, tout sage, tout bon et tout parfait comme son Père, qui, avec le Père et le Saint-Esprit, avait créé le ciel et la terre; ce Fils de Dieu , dis-je, désirant endurer pour nous, et ne le pouvant pas en sa divinité , parce qu'elle est immortelle et impassible, il a daigné prendre un corps et une âme comme les nôtres dans les entrailles de la très-immaculée Vierge Marie ; il s'est uni à ce corps et à cette âme , il s'y est incarné et incorporé; il s'est fait homme semblable à nous, il a vécu en ce monde comme un d'entre nous , ainsi il est , et sera à jamais vrai Dieu et vrai homme. C'est ce qu'on appelle le mystère de l'Incarnation, qui est la merveille du ciel et de la terre, l'étonnement des hommes et des anges. En quoi il a vérifié cette belle parole que l'Eglise lui dit quelquefois : Abundantia pietatis tux : et mérita hominum eœcedis et vota : par un excès de piété , par un excès de miséricorde, il est allé au delà, non-seulement de nos mérites, mais de nos espérances, de nos souhaits et de nos pensées; car le mystère de l'Incarnation est un miracle si étrange, si prodigieux et si difficile à croire sans la lumière de la foi , que tout homme qui n'a rien que de l'homme, ne croira jamais que Dieu se soit fait homme, témoin le colloque téméraire dont saint Augustin fait mention.
Premier point. — III. Un gentilhomme fort illustfe et signalé dans le monde, mais encore idolâtre, nommé Volusien, écrivit à ce grand docteur comme à son ami , qu'il s'était trouvé dans une compagnie d'autres payens, où l'on avoit mis sur le tapis l'Incarnation du Fils de Dieu , et qu'après avoir proposé les raisons qui sont contre ce mystère, on avait trouvé bon de les lui écrire et lui en demander la résolution , dont voici les trois principales : premièrement, Dieu est une substance parfaitement spirituelle, un être si pur, si simple , si délié , si exempt et si dégagé par sa nature, nonseulement de toute matière , mais encore de toute alliance , qu'on ne peut reconnaître en lui aucune composition ni de substance et d'accident, ni d'acte et de puissance, ni de nature et de subsis-
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tance , ni même d'essence et d'existence; et nous penserons qu'il ait pu s'incarner en la nature humaine , se mêler avec un corps de boue , s'envelopper dans la matière , s'incorporer avec la chair, et faire avec elle un composé si prodigieux, que Dieu et la chair ne soient qu'une même personne, et qu'on puisse dire avec vérité : Un homme est Dieu, et Dieu est homme?
IV. Secondement, Dieu est une substance infinie, immense et incompréhensible , qui ne peut être resserrée dans les limites d'aucun lieu , pour grand et spacieux qu'il soit : le ciel , la terre, les éléments et tout le contour de l'univers, cent mille mondes qu'il pourrait créer, seraient trop courts, trop petits et trop étroits pour le contenir, et nous croirons qu'il se soit retranché dans les bornes d'un petit corps, dans les membres d'un enfant de trois ans, de trois jours et de trois moments?
V. En troisième lieu, si cet homme qui s'appelle Jésus , est Dieu comme il le dit, que ne le montre-t-il par ses œuvres? Que ne fait-il de grandes choses, des actions divines et dignes de lui? Que ne dit-il aux hommes : C'est moi qui ai fait le soleil, la lune, les éléments et le monde que vous voyez; et pour vous le montrer, tenez, voilà un autre soleil, une autre lune, un autre monde que je fais aussi aisément que j'ai fait les premiers. A tout ceci saint Augustin répond que , quand il s'agit d'un article de foi, si vous en demandez la raison, il ne sera plus admirable, il ne sera plus article de foi; si on le prouve par expérience, il ne sera plus singulier : tombons d'accord que Dieu peut faire beaucoup de choses que nous ne saurions comprendre; qu'aux mystères de la religion, toute la raison de l'effet c'est la puissance de la cause, et à toutes les objections qu'on propose contre la foi , c'est faire sagement et pertinemment que de répondre : Je crois en Dieu le Père tout-puissant. Mais pour montrer à ces petits esprits, qu'encore que nos mystères soient par-dessus la raison, ils ne sont pas néanmoins contre la raison. Répondons aux raisonnements, ou pour mieux dire, aux raisonnettes apparentes qu'ils allèguent avec tant de fanfare.
-VI. A la première : Qu'y a-t-il de plus spirituel qu'une belle pensée, une haute et sublime conception qui est le précis, l'expression et comme la quintessence de l'esprit? El cependant j'incorpore ma pensée, je ne la mêle et je l'enveloppe dans un être matériel : car elle est portée de mon esprit au vôtre; elle ne peut entrer en votre esprit si elle ne passe par vos sens ', et vos sens sont corporels; elle est donc revêtue d'une voix articulée, d'une parole sensible. Et si je puis incorporer mon verbe mental, la production de mon esprit par l'entremise de ma langue, pourquoi est-ce que Dieu n'aura pu incarner son Verbe divin dans les entrailles de la Vierge par l'entremise du Saint-Esprit, qui s'est autrefois montrée en forme de langue? Mais sans aller plus loin, qu'y a-t-il de plus spirituel que votre âme? Quy a-t-il de plus corporel que votre corps? et toutefois votre âme est unie, incarnée et ensevelie eu votre corps; et le mélange de l'âme et du corps, vous
* Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu.
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l'appelez homme : ainsi que nous appelons le mélange de Dieu et de l'homme, Jésus-Christ *. Et celte comparaison de l'âme, vous donne lumière pour répondre à la seconde objection.
VII. Dieu remplit le ciel et la terre par son immensité infinie, il est vrai : mais c'est sans extension , sans dépendance et sans division; c'est spirituellement et non localement; c'est comme votre âme remplit votre corps, non pas qu'une partie de l'essence divine soit en une partie du lieu , et que l'autre partie soit en l'autre , ou qu'elle soit plus étendue en un grand espace, plus resserrée en un petit lieu ; mais elle est toute en tout, et toute en chaque partie du monde. Comme la parole que je prononce est, tout entière en tout mon auditoire , tout entière en chacun de mes auditeurs; elle n'est pas plus grande aux oreilles d'un géant , ni plus petite à celles d'un enfant. Celui donc qui peut être présent par toute sa divine essence, en chaque petit endroit qu'on pourrait marquer avec la pointe d'une épingle ; celui qui a su loger dans le petit corps des abeilles et des fourmis une plus grande industrie et prévoyance que dans le grand corps des bœufs et des chameaux ; celui qui a su donner à la prunelle de notre œil une si grande vivacité, qu'elle peut parcourir en un moment, quasi la moitié du ciel. Celui qui a su ramasser dans le pépin d'une figue , une vertu si féconde , qu'étant si petit qu'il est, il pousse et produit un grand arbre; celui-là, dis-je, n'aura-t-il point su renfermer sa divine substance et l'unir hypostatiquement au petit corps'd'un enfant?
VIII. Vous dites qu'il devait faire un nouveau monde, pour montrer qu'il était Dieu et que c'était lui qui avait fait le monde où nous sommes : mais où eût-il fait ce nouveau monde? S'il l'eût fait hors de celui où nous sommes, ou il vous eût mené en ce nouveau monde avant que de le faire, ou après l'avoir fait : il ne pouvait pas vous y mener avant que de le faire, puisqu'il n'était pas; s'il vous y eût mené après l'avoir fait , vous eussiez dit que c'était Dieu et non pas Jésus-Christ qui l'aurait fait. Ne direz-vous point qu'il le devait faire dans ce monde? Mais où? car ce nouveau monde aurait été aussi grand que celui-ci qui est fait, ou plus petit. S'il eût été aussi grand , comment aurait-il pu y être contenu? S'il eût été plus petit, vous eussiez dit que Jésus n'était pas Dieu, puisqu'il n'aurait pas su faire un monde aussi grand que celui que Dieu a fait. C'est assez qu'il ait marqué son pouvoir en tous les ordres de ce monde; au ciel, faisant éclipser le soleil; en la terre, la faisant trembler; en l'air, apaisant ses orages; en la mer, Marchant à pied sec sur les eaux. C'est assez qu'il ait récréé et renouvelé le petit monde, rendant la vue, l'ouïe, la parole, le mouvement et la vie à l'homme. Il a donc pu s'incarner, parce qu'il est tout-puissant, et il l'a voulu parce qu'il est tout bon. Ecoutez son Apôtre.
Deuxième point. — IX. Apparuit benignitas, et humanitas Salvatoris nostri ûei (Tit. 3, 4). Dans le grec il y a, où x.pW'"!? xa{ ou <piXavxpw7ua. La bonté de notre Sauveur et son amourenvers
1 Persona hominis mixtura est animée et corporis : persona autem Christi, mixtura est Dei et hominis (Aug., ep. 3).
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les hommes, s'est montré bien apparemment en son incarnation : Apparuit bonïtas. Le propre du bien, c'est de se communiquer; le propre d'un grand bien, c'est de se communiquer grandement; du bien souverain, se communiquer souverainement, et du bien infini, de le faire infiniment. Au bénéfice de la création, Dieu nous donne ses biens; en la justification , ses grâces et ses faveurs; en la glorification, sa félicité et sa béatitude. En l'incarnation il se donne soi-même; et cela sans réserve, sans restriction, sans modification, selon toute l'étendue et plénitude de sa Divinité; il se répand , s'applique et s'approprie à sa sainte humanité, et à nous par son entremise : In ipso inhabitat omnis plenitudo divinitatis corporaliter (Coloss. 2, 9) : Et de plenitudine ejus omnes accepimus (Joan. 1, 16) : Apparuit benignitas, xp'l^o^i?, et humanitas, <eiX«v6poj7rta, l'amour envers les hommes.
X. C'est ici où saint Bernard s'écrie avec grand sujet : Itane? Summus omnium, unus factus est omnium? Quis hoc fecit? Amor dignitatis nescius, dignatione dives , affectu potens , suasu efjicax. Quid violentius? triomphât de ûeo amor. Denique exinanlvit semetipsum, ut scias amoris fuisse , quod plenitudo effusa est ; quod altitudo adxquata est , quod singularités associa ta est (Serm. 64, in Cant.). Celui qui était au-dessus de nous tous, s'est fait comme l'un d'entre nous; que dis-je, comme l'un d'entre nous? Mais en effet, l'un d'entre nous. C'est l'amour qui a fait cet effort , c'est lui qui triomphe de Dieu; l'amour qui oublie toute sa propre dignité, qui est riche en corn passion et en miséricorde, très-puissant en ses affections, très-éloquent à persuader ce qu'il veut.
XI. Dignitatis nescius. On ne trouve rien à quoi on puisse comparer cet amour, tant il est singulier et extraordinaire : il faut imaginer des choses qui n'ont jamais été et qui ne seront jamais pour l'expliquer. Du temps de saint Charles Borromée, il y avait en l'église un Ordre de religieux qui s'appelaient les Frères Humiliés; ils étaient fort débauchés, principalement au diocèse de Milan. Le saint les voulut réformer, selon le devoir de sa charge et le pouvoir qu'il en eut du Pape son oncle. Us conspirèrent de le faire mourir, et marchandèrent avec le plus téméraire d'entre eux, comme avec un autre Judas, lui promettant une somme d'argent s'il les délivrait de ce cardinal qui troublait tout le monde avec ses réformes. Le saint faisait tous les jours, sur le soir, une heure d'oraison mentale avec ceux de sa famille et autres personnes dévotes qui y venaient. Ce désespéré prit un jour cette occasion pour exécuter sa maudite entreprise. Il entre en la chapelle, s'approche du saint environ quinze pas, lui décharge par derrière un coup d'arquebuse. Chose admirable, mais très-véritable ! la balle, après avoir percé le rochet et la soutane de ce saint, après avoir fait, pour marque de miracle, une petite meurtrissure à sa peau, tomba à ses pieds, comme si, par respect, elle n'eût osé entamer ce saint corps, qui était tout consacré au service de Dieu. Sic lœsa, ut Ixdi non potuisse scias. En punition d'un attentat si exécrable , le Pape éteignit et supprima tout l'Ordre des Humiliés, et appliqua leurs biens et leurs maisons à d'autres religieux et à des œuvres pies. Le saint fit tout ce qu'il put pour sauver la vie à ce détestable par-
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ricide. Mais supposons qu'il eût fait davantage, qu'il eût dit en soimême : Le Pape veut anéantir, pour l'amour de moi, cette communauté religieuse : je ferai qu'il la conservera, et qu'il la favorisera pour l'amour de moi; et que là-dessus il eût pris l'habit de cet ordre , qu'il se fût fait religieux au couvent des Humiliés, qu'il se fût assujetti aux pénitences , aux mortifications et aux humiliations du noviciat, à la pauvreté religieuse, à l'obéissance aux supérieurs et à toutes les austérités de la religion, afin de donner sujet au Saint-Père de conserver et de favoriser un Ordre où il aurait un neveu. Qu'en eût-on dit? quel conseil lui eût-on donné? Vous, un archevêque! qui êtes un état de perfection ; vous , un des premiers cardinaux! qui sont comme les princes du sang en l'église; vous qui êtes à la veille d'être pape, vous faire fratelli 1 vous faire pauvre religieux , petit novice! vous vous ferez moquer de vous. C'eût été une grande merveille; mais il eût dit : L'amour oublie toute dignité : Amor dignitalis nescius.
Le Fils de Dieu a fait pour l'amour de nous infiniment plus que tout cela, car le péché du premier homme était un attentat commis particulièrement et directement contre la personne du Fils, comme le péché du premier ange. Lucifer voulut faire l'homme complice de son crime, et faire naître sur la terre l'iniquité qu'il avait conçue dans le ciel; il avait affecté d'être semblable à Dieu : Similis ero aUissimo ; il procura que l'homme eût la même ambition : Eritis sicutdii. Or, affecter d'être semblable à Dieu, et aller de pair avec lui , c'est ambitionner ce qui convient au Verbe divin par la propriété de sa personne. Le Père éternel, pour venger cette offense commise contre son Fils, avait perdu une partie des anges, il voulait perdre tous les hommes ; il voulait disgracier et damner toute la nature humaine, dont tous les autres étaient coupables. Que fait le Fils de Dieu? il dit : Mon Père veut, pour l'amour de moi, punir et perdre tous les hommes : je ferai que pour l'amour de moi il leur pardonnera, qu'il les aimera, qu'il les favorisera, qu'il les sauvera, qu'il les comblera de bénédictions'; et pour cela il prend notre habit, il se rend de notre Ordre, il se fait homme, il s'assujettit aux bassesses de l'enfance, qui est le noviciat de notre vie, à la pauvreté, à l'obéissance à sa mère, à la faim, à la soif, aux travaux, aux fatigues, aux souffrances et aux autres incommodités et infirmités de la nature humaine; sans considérer qu'il était le Fils de Dieu par la nature, égal, consubstantiel et coéternel à son Père, la splendeur de sa gloire, l'héritier de tous ses biens et le caractère de sa substance : Amor dignitalis nescius , dignatione dives.
1 Lucifer prsecipitatus illico corruit, quoniam zelavit pro Filio Pater, etc. Adam et Eva , quod Filii Dei est, consilio diaboli subripere tentant ; nec dissimulât injuriam Filii Pater, sed continua in ipsum hominem vindictam retribuit, etc. Quid agat Filius videns pro se zelare Patrem , et nulli penitùs parcere creaturae? duas tantùm inquit , Deus fecerat nobiles creaturas rationis participes , capaces beatitudinis, Angelum videlicet atque hominem : sed ecce propter me Angelos perdidit multos ; homines universos : ergb , ut sciant quia ego diligo Patrem , per me recipiat quos quorlammodo propter me amisisse videtur (Bern.. Serm. 1 de Adv.).
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XII. C'est trop peu de le comparer à un cardinal qui aurait pitié de plusieurs religieux; il le faut comparera un roi qui aurait pitié d'un insecte. Supposons qu'un laquais ait laissé un flambeau allumé dans les écuries du roi, et que le roi étant en son cabinet, voie à travers ses fenêtres un petit papillon qui va voletant autour de ce flambeau ; qu'il se lève de sa chaise, qu'il sorte de son cabinet, descende l'escalier, qu'il traverse la basse-cour, qu'il entre en l'écurie, marche sur le fumier, qu'il mette sa main entre le flambeau et le papillon pour l'empêcher de brûler; et que voyant que, pour s'ébattre, il va voler de l'autre côlé du flambeau, il noircisse, il souille et brûle ses mains royales pour éteindre ce flambeau, etqu'étant interrogé pourquoi il le fait : Hélas! dit-il, ce pauvre papillon s'allait brûler, j'en ai pitié et je ne saurais souffrir. Qu'en dirait-on? qu'en penserait -on? quelle abondance, quel excès! quelle tendresse de miséricorde : Dignatione dives.
Le Fils de Dieu a fait pour l'amour de nous infiniment davantage. Il a vu du trône de sa gloire que nous allions être brûlés dans les flammes éternelles pour la désobéissance de notre premier père et pour nos propres péchés : il est descendu du ciel, il est entré en une étable , il s'est mêlé parmi nos ordures , il s'est chargé de nos péchés, assujetti à nos misères, brûlé et consumé en la croix, pour nous empêcher d'être brûlés : Per omnes naturœ humanx contumelias volutatus , dit Tertullien. Jnfrà suam ipse vacui factus potestatem, dit saint Hilaire. Eœinanivit semetipsum, dit saint Paul. Le roi ne pourrait faire, pour ce papillon, plus que ce que nous avons dit.
XIII. Mais le Fils de Dieu passe bien plus outre : Affectu potens. Supposons que le roi, pour l'amour du papillon, se fasse papillon lui-même : on ne le peut pas imaginer; mais, forçons notre imagination , ou faisons que le plus grand roi du monde se fasse moucheron, pour empêcher qu'on ne fasse mourir un papillon. Que serait-ce? Ce ne serait pas un effet, ce serait un excès de miséricorde; on ne trouverait point de parole pour exprimer cette saillie. Le roi ne saurait faire cela, mais Dieu l'a fait par son amour : Affectu potens. L'amour est puissant en ses affections; et quand il se trouve en Dieu, il est tout-puissant, il désire, il entreprend, et il exécute ce qui est impossible. Cela est vrai, il n'y a rien de plus assuré. Si le plus grand roi du monde se faisait moucheron , pour empêcher qu'on ne tuât un moucheron , il n'obligerait pas tant ce moucheron, comme le Sauveur nous a obligés par le mystère de l'Incarnation. Le Fils de Dieu s'est plus abaissé, humilié et anéanti, se faisant homme pour les hommes, qu'un roi ne s'abaisserait , se faisant moucheron pour les moucherons. Il y a plus de disproportion et de disconveuance entre Dieu et tous les hommes, qu'entre un roi et un moucheron ; Dieu est plus grand à comparaison de tout le monde , qu'un roi n'est grand à comparaison d'un moucheron; cent mille mondes sont plus petits à comparaison de Dieu, qu'un moucheron n'est petit à comparaison d'un roi. Et toutefois, ô merveille 1 ô prodige! Dieu s'est lait homme, et cela pour l'amour des hommes : Domine, consideravi opéra tua, et eorpavi. Je me pâme , je m'abîme , je me perds en la considération de cet amour!
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Dieu s'est fait homme ! oui , Dieu s'est fait homme ! c'est comme qui dirait : Un roi s'est fait moucheron! Quelle piété, quelle charité, quelle clémence, quelle miséricorde, quelle saillie, quel transport, quel effort, quel excès, j'ai quasi dit quelle folie d'amour! Mon Dieu! ô mon Dieu ! bien nous en prend que nous savons que vous êtes sage : car si vous ne l'étiez, je dis infiniment, je dis essentiellement ; oui, si vous n'étiez la sagesse même, nous aurions sujet de dire que vous avez fait en cette œuvre une action de folie; c'est un trait de folie, c'est un scandale au jugement de tous ceux qui regardent ce mystère sans la conduite de votre lumière : Judœis scandalum : Gentibus stullitiam.
XIV. Suasu efficax. Si vous eussiez appelé quelqu'un à votre conseil sur ce dessein , il n'y eût eu personne qui eût osé vous le conseiller, qui n'eût fait tout son possible pour vous le dissuader, qui ne vous eût dit pour vous en détourner : Qu'avez-vous à faire de ces hommes, qui ne sont que des vers de terre? Vous devezvous soucier s'ils sont heureux ou malheureux? se mettent-ils jamais en peine si des moucherons sont bien ou mal? Vous qui êtes la pureté même , si éloigné de toute matière, si grand, si puissant, si immense et si infini, qui n'avez besoin de personne, qui ne pouvez rien espérer des hommes , qui ne devez attendre d'eux que des ingratitudes monstrueuses, vous faire, semblable à eux et passer par tous les états de leur vie ! n'aurez-vous point horreur des entrailles d'une Vierge? ne serez-vous point honteux des bassesses de l'enfance? n'aurez-vous point confusion de l'infamie du gibet? Vous ferez tort à votre majesté, vous trahirez votre grandeur, vous vous ferez moquer de vous. Ce dont tous vos anges vous eussent détourné, ce dont votre noblesse, votre sagesse, votre pureté, votre sainteté et tous vos autres attributs vous eussent dissuadé , votre amour, plus éloquent, plus puissant, plus triomphant et plus efficace que tous, vous l'a heureusement persuadé : Suasu efficax.
Conclusion. — Amor triumphat de Deo. L'amour a triomphé de Dieu , ne triomphera-t-il pas de nous ? Il a tant eu de pouvoir sur le Créateur, ne pourra-t-il rien sur les créatures : Apparuit , cpiXavOpcoTu'a. Après des preuves si puissantes, après un témoignage si évident, douterons-nous encore de son amour : Sic Deus dileœit mundum ; sic Deus dileœit. Après un tel effet , après un tel excès d'amour, lui refuserons-nous le réciproque ? Si amare pigebat , redamare non pigeât. Si nous étions retenus à le prévenir de notre amour, ne soyons pas ingrats et rétifs à le suivre. Quels reproches vous fera-t-il en son jugement 1 quelle honte et quelle confusion aurez-vous en sa présence et devant les anges, quand il vous fera voir, qu'étant la plénitude de tout être, le trésor et l'océan de tout bien , il s'est épuisé pour l'amour de vous : Plenitudo effusa est, eœhausit semetipsum; et vous n'avez pas voulu tirer de votre bourse une petite aumône pour le soulager en sa nécessité, de vos greniers un peu de blé pour l'aider à vivoter, de vos coffres un peu de linge pour l'empêcher d'être rongé de vermine en sa maladie , de votre bouche quelque parole d'instruction et de compassion pour le consoler en ses disgrâces.
310 Sermon XXX.
Quand il vous fera voir, qu'étant la hautesse et l'excellence souveraine, il s'est ravalé aux infirmités de votre nature, aux faiblesses des enfants , à l'obéissance d'une fille , au néant de l'être créé : Altitudo adxquata est, et que vous n'avez pas voulu vous soumettre au commandement de votre mère; à rechercher d'amitié ceux qui vous ont désobligé ; à la volonté de votre maîtresse ; vous lui avez répondu arrogamment, vous, une petite servante, que la bassesse de sa condition devrait humilier. Quelle confusion aurezvous quand Dieu vous fera voir que lui, étant unique, incomparable en toutes ses perfections et infiniment au-dessus de tout être créé par l'éminence de sa condition, il a reçu votre nature à la participation de toutes ses grandeurs, il l'a élevée à son trône, il l'a adoptée à sa famille, associée à son empire et unie à sa divinité : Singularitas associata est ! Et vous ne voulez pas que personne aille de pair avec vous? vous êtes piquée d'envie, vous enragez de jalousie, si quelqu'un approche tant soit peu de la prééminence et singularité que vous pensez avoir, en la beauté du corps ou de l'esprit, en la pompe des habits , ou en d'autres excellences imaginaires et prétendues. Quand il vous fera voir que son amour pour vous lui a fait oublier ses grandeurs et mépriser ses prérogatives : Amor dignitatis 7iescius :/El que vous avez fait litière de sa sainte volonté, foulé aux pieds ses commandements, violé tout droit divin et humain pour vous enrichir, vous élever et vous agrandir ! Son amour a été si riche en miséricorde pour vous : Dignatione dives, qu'il a épousé toutes vos misères.
Quand vous êtes malade en un hôpital , si un grand vous daigne visiter, il montre sa grande charité ; s'il pleure en vous voyant pleurer, on dira : Quelle pitié, quelle tendresse, quelle miséricorde : Ecce quandô diligebat eum l mais s'il devenait malade par compassion de votre mal , par sympathie de pitié et de charité, on crierait : 0 quel excès! Le Verbe divin n'a pas pris seulement les livrées , les apparences et la forme extérieure de nos bassesses ; il en a pris la vérité, l'essence et la réalité; il a été vrai homme, vrai enfant , véritablement mortel , passible , sujet au temps et à ses injures; quand il vous fera voir cet amour, et vous reprochera que vous n'avez pas daigné faire un pas pour le visiter en la prison, en l'hôpital, en votre voisinage ; que vous n'avez pas voulu soigner un pauvre malade, faire un exploit, dresser une requête pour l'amour de lui , que lui répondrez-vous ?
Affectu potens, suasu efficace. Il a fait de si grands efforts sur soi par la puissance de son amour et à sa persuasion, n'en feronsnous point pour l'amour de lui et de nous? Assurément, assurément, mes chers Auditeurs , vous ne vous sauverez pas si vous ne faites'des efforts sur vous , au moins quelquefois , au moins en certaines occasions. Quand il est question de vous détacher d'une créature qui vous est une pierre de scandale , de dompter une passion , de pardonner une grande injure, de restituer un héritage, de quitter un office , un bénéfice ou une maison où vous ne faites pas votre salut, d'entreprendre un dessein d'importance pour le service de Dieu : Vioknti rapiunt illud. Une àme dévole me disait ces jours passés : J'ai été guérie miraculeusement, en une église
Le péché fait injure à V Ilomine-Dlcu. 311
de Noire-Dame, d'une fâcheuse maladie; je me sens tellement obligée à la Sainte Vierge que, quand je me tiendrais à genoux jour et nuit pour la remercier, je ne l'en pourrais pas dignement reconnaître. Ces paroles m'attendrirent et élevèrent mon esprit à estimer infiniment la grâce que Jésus-Christ nous a faite; car, qu'est-ce d'être délivré d'une maladie passagère par un miracle qui ne coûte rien à la Vierge, en comparaison d'être délivré de la mort éternelle par les abaissements d'un Dieu ; si nous savions ce que c'est que Dieu et ce qu'il a fait pour nous quand il s'est fait homme, nous voudrions nous mettre en pièces cent fois par jour pour l'amour de lui. Nous souhaiterions que le centre du monde fût infiniment plus profond qu'il n'est, et y être continuellement prosternés pour adorer le mystère de l'Incarnation.
Honorons-le donc souvent, mes chers Auditeurs, si nous ne voulons être des monstres d'ingratitude; honorons-le au moins une fois par jour à quelque heure déterminée; adorons le Père éternel, ouvrant ses entrailles de miséricorde , pour nous donner son Fils bien-aimé , le sujet de sa complaisance et l'objet de ses plus tendres amours. Adorons le Fils de Dieu , s'abaissant pour l'amour de nous , au néant de notre nature. Adorons le Saint-Esprit opérant ce mystère ineffable par une bonté incompréhensible ; et disons quelquefois avec le dévot fondateur de l'Oratoire : Grand Dieul Père éternel , Père de miséricorde, vous avez voulu que votre Fils unique, qui était Dieu en votre sein de toute éternité, fût vrai homme pour l'amour de nous, durant toute l'éternité: faites-nous , s'il vous plaît, la grâce d'honorer incessamment cette très-divine et ineffable vie du Verbe en l'humanité, et l'humanité en votre Verbe, afin que nous soyons animés de son esprit sur la terre, et que nous jouissions quelque jour de son agréable vue dans le ciel. Amen.