DES INJURES QUE LE PÉCHÉ FAIT A L'HOMME-DIEU
Quarê me persequeris ?
Pourquoi me persécutez- vous ? (Act. 9.)
Comme le mystère de l'Incarnation est le plus grand bienfait que nous ayons reçu de la miséricorde de Duju, l'ingratitude que le péché commet contre une grâce si précieuse est une des plus énormes , des plus noires et des plus atroces que l'on se puisse imaginer. Hier, le temps ne me permit pas d'étaler bien au long cette vérité, je dois le faire aujourd'hui, en vous montrant les horribles attentats que le péché mortel commet contre la très-adorable et très-aimable majesté de l'Homme-Dieu. Premièrement, il ruine ses biens; secondement, il le chasse de sa maison; en troisième lieu, il lui ôte son honneur; en quatrième lieu, il le crucifie. La sage Thécuite, parlant en parabole au roi David et se plaignant de ceux qui voulaient faire mourir son 01s unique, disait : Quœrunt extinguere scintillam meam (2. Reg. 14, 7). Vous pouvez
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dire le même des pécheurs, ô sainte et bienheureuse Vierge ! votre bien-aimé Fils, c'est votre lumière, votre gloire, votre trésor, votre unique ressource; le péché mortel tend à le faire mourir. Peut-on offenser le Fils sans offenser sa Mère? peut-on blesser la prunelle de vos yeux et le cœur de vos entrailles, sans vous faire une douleur très-sensible? Il est donc évident que vous avez beaucoup d'affection , de zèle et d'intérêt que ce monstre soit banni de l'univers. C'est à quoi je dois travailler, moyennant la grâce de votre Fils, que j'implore par votre entremise. Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — 1. PeCcatum destruit opus Christi , eum expellit ô domo suà, inhonorat, et crucifigit.
I. Punctum. — II. Opes Christi quas peccatum destruit, surit thesauri gratiœ, quod probatur. 1. Scripturâ. — III. 2. Patribus. — IV. 3. Ratione.
II. Punctum. — V. Peccatum pellit Christian : domo suâ. Quàm hoc sit illi injuriosum probatur ex amore illius ; ergà animam justam 1. Scripturâ. — VI. 2. Patribus. — . VII. 3. Ratione. — VIII. 4. Comparatione.
III. Punctum. — IX. Peccatum inhonorat Christum. 1. Scripturâ. — X. 2. Patribus. — XI. 3. Rationibus.
IV. Punctum. — XII. Crucifigit Christum. 1. Scripturâ. — XIII. 2. Comparationibus. — XIV. 3. Exhortatione ad fugam peccati , cujus malitia prœponderat bonitati omnium bonorum operum , tàm nostrorum. — XV. Quàm omnium sanctorum.
Conclusio. — Recapitulatio per paraphrasim. Quare me persequeris.
Exorde. — I. Tetendit adversùs Deum manum suam, et contra omnipotentem roboratus est. Cucurrit adversùs eum erecto collo et pingui cervice armatus est , dit Job au chapitre 15 ; Il s'est révolté contre le Tout-Puissant , il a haussé le bras pour frapper le Créateur; il s'est armé de pied en cap pour lui faire la guerre à feu et à sang , il s'est efforcé de le persécuter. Bon Dieu 1 quel est ce présomptueux , cet insolent, cet impudent et ce désespéré, qui ose déclarer la guerre à votre très-infinie, très-adorable , trèsaimable et très-redoutable Majesté 1 Quel est ce géant téméraire qui veut escalader le ciel , et débusquer Dieu de son trône? Quel est ce brutal et étourdi, qui ose conspirer contre son bienfaiteur? Quel est cet arrogant Sémei, qui bafoue son prince légitime? Quel est ce parricide Absalon, qui se soulève contre son père? Quel est ce chien enragé qui tourne sa furie contre son propre maître? C'est le pécheur, Messieurs , c'est ce chrétien qui est si téméraire , que de commettre un péché mortel; c'est à lui proprement que Jésus peut faire ce reproche : Quarè nie persequeris ? Il le persécute en tout ce qu'il peut ; il exerce contre lui les plus étranges inimitiés , les plus outrageuses hostilités qui se puissent exercer -r il ruine ses richesses, il le chasse de sa maison , il lui ôte son honneur, il le crucifie et il attente à sa vie ; ne sont-ce pas de furieuses persécutions?
Premier point. — II. Les richesses du Fils de Dieu sont les trésors de sa grâce. Son Apôtre dit aux Ephésiens : Nos dettes sont acquittées par les richesses de sa grâce : Secundùm divitias gratis ejus (Ephes. 17). Et au chapitre suivant : Dieu nous a fait tant des faveur, afin que les siècles suivants reconnaissent l'abondance de
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richesses de sa grâce : Ut ostenderet in sœculis supervenientibus abundantes divitias graïtxsux (Eph. 2, 5). Le péché ravage toutes ces finances. Un hérétique ancien, nommé Manès , qui vivait au second siècle , disait qu'il y a deux dieux , un bon qui s'emploie à faire le bien ; l'autre, mauvais , qui ne s'occupe qu'à faire du mal. C'était une erreur, mais supposons qu'il soit ainsi t et que ce dieu auteur du mal, qui ne serait pas un dieu , mais un démon , soit aussi puissant à faire du mal , que le bon Dieu est puissant à faire du bien , et que, par une extrême malice , il éteigne le soleil , la lune et les étoiles, qu'il brise les globes célestes, qu'il altère les éléments, qu'il arrache tous les arbres et coule à fond tous les vaisseaux qui sont sur la mer ; qu'il mette le feu à toutes les maisons ; qu'il tue tous les animaux , qu'il renverse la terre sens dessus dessous, et enfin qu'il ruine et anéantisse tout ce qui est en la nature? ne serait-ce pas grand dommage? ne serait-ce pas un horrible dégât? Tenez pour tout assuré , car il n'est rien de plus vrai , que le ravage ne serait pas si grand que celui que vous faites par un péché mortel ; cela est si certain par les principes de la foi et de la raison, qu'on ne le dispute point en l'école : il passe pour une vérité constante et avérée de toi s les docteurs.
III. Le maître de la théologie , saint Thomas, le conclut ainsi en termes exprès : Bonum universi , est majus quant bonum particulare unius, si accipiatur utrumque in eodem génère : sed bonum gratix unius majus est, quant bonum naturx totius universi (1. 2. q. 113, art. 9, ad 2). Le bien de tout l'univers est préférable au bien d'un particulier, s'ils sont tous deux du même genre et du même ordre : mais il n'en est pas ainsi s'ils sont de différents étages ; car la grâce de Dieu qui est en un particulier, est préférable au bien naturel de tout l'univers. Vous ne le croyez pas, parce que vous ne vous conduisez que par les sens ou l'imagination , et non pas par la foi et par la raison. Si un enfant avait perdu ou brisé un diamant, quand on lui dirait que c'est une plus grande perle que si on faisait pourrir, ou que si on jetait dans la rivière toutes les pommes qui sont au marché, il ne le croirait pas; vous auriez beau le lui assurer, le lui jurer, le lui faire assurer par tous vos voisins, il n'en croirait rien ; il penserait que tout le monde se trompe, et lui-même se tromperait : Usquequà parvuli diligitis infantiam. Vous êtes un enfant, vous perdez la grâce de Dieu pour une imagination, une fumée d'honneur, pour une volupté passagère. On vous dit que la perte d'un degré de grâce /.st une plus grande perte que si on anéantissait le ciel et la terre , parce que le moindre bien d'un ordre supérieur est plus grand, plus noble, plus excellent, plus à estimer que tous les biens d'un ordre inférieur.
IV. Vous ne le croyez pas, et il ne laisse pas d'être véritable : car un seul péché mortel , pour petit qu'il soit , n'éteint pas seulement un degré de grâce, mais tous les trésors de grâce qui se trouvent en l'âme, pour grands et abondants qu'ils soient. Et quand une âme aurait amassé en son cœur toutes les grâces qui sont aux apôtres, aux séraphins et en la Mère de Dieu , un seul péché mortel venant là-dessus, dissipe et anéantit tout cela. Quelle perte, quel
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dégât, quel ravage, quel naufrage et quel horrible brigandage 1 0 mon Dieu ! quelle méconnaissance, quelle ingratitude dénaturée nous commettons envers vous ! Que vous avez grand sujet de former contre nous cette plainte; ils m'ont rendu le mal pour le bien et la haine pour la dilection. Vous vous intéressez si fort en nos pertes , vous avez tant de soin de conserver nos biens, vous êtes si jaloux de tout ce qui nous appartient, que vous défendez à toute personne, sous peine de damnation, non-seulement de nous ruiner, nous dérober ou nous causer quelque dommage, mais même convoiter nos terres, nos héritages, nos maisons, notre bétail ou autre chose qui nous appartienne : Non concupisces uxorem proximi tui, non domum, etc. ; et nous ruinons pour un plaisir infâme, pour un peu d'argent, vos richesses inestimables, les finances précieuses de votre grâce , et des trésors qui vous coûtent si cher.
Deuxième point. — V. En Isaïe, chapitre soixante-sixième, Dieu parlant à certains Israélites qui avaient le dessein de lui bâtir un temple superbe, et qui ne se retiraient point de leurs péchés : Qux est ista domus quam œdificabitis mihi? et guis est iste locus quietis mieœ , ad quem respiciam nisi ad pauperculum , et contritum spiritu, et trementem sermones meos? Pensez- vous que j'habite en un temple matériel, fabriqué de bois et de pierre? y a-t-il rien de corporel si riche et si précieux qui puisse attirer mes yeux et être l'objet de ma complaisance? Le temple où j'habite volontiers , c'est une conscience pure et nette , une âme qui me craint et qui garde mes commandements. Oui, la théologie l'enseigne , l'Ecriture nous oblige à le croire, que la Majesté divine habite d'une façon toute particulière en l'âme du juste , et qu'elle y habite , non par sa grâce et ses dons seulement , mais par son essence et en propre personne. Si quelqu'un m'aime, dit le Sauveur, mon Père V aimera, et nous viendrons en lui, et nous y ferons notre demeure (Joan. 14). Et saint Paul aux Corinthiens : L'Esprit de Dieu habite en vous (1. Cor. 3, 16). Et le bien-aimé disciple : Celui qui a la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui (1 . Joan. 4 , 16). Et derechef saint Paul : La charité de Dieu est répandue en nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. 5, 5). Il distingue la charité et le Saint- Esprit, il dit que tous deux nous sont communiqués; et Dieu habite en nous si nécessairement, que, comme dit saint Thomas, si par impossibilité, il n'était en tout lieu par son immensité , ou s'il était en quelque lieu particulier , il le quitterait pour venir loger en une âme qui est en sa grâce, et il y demeurerait aussi longtemps que la grâce y serait conservée , tant elle a d'attraits , d'agréments et de charmes pour lui.
VI. Saint Augustin et les autres Pères disent que Dieu est l'âme de notre âme, c'est-à-dire qu'il est à notre âme ce que notre âme est à notre corps (lib. 13 , de Civit., cap. 15). L'âme n'a rien de si délicieux que de demeurer en son corps, de lui donner la vie, le mouvement et le sentiment; c'est son lieu naturel, comme le centre de la terçe l'est aux choses pesantes. Si Dieu la logeait en un diamant , dans une étoile ou dans le soleil, elle n'y aurait point tant de contentement, elle serait en un état violent, et elle désire-
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rai t toujours retourner à son corps. Ce qui est si véritable, que saint Augustin et saint Thomas disent que l'âme bienheureuse qui est au ciel a toujours l'inclination d'être réunie à son corps ; et elle le désire avec tant d'affection, que si quelque chose la pouvait affliger en cette abondance et plénitude de tous biens, ce serait de se voir séparée de son corps où est son centre et son lit de repos '. Il en est de même de Dieu au regard de notre âme : s'il peut avoir quelque plaisir et recevoir quelque contentement hors de soimême, il n'en peut avoir que dans Pâme du juste. Le temple de Salomon, dont il disait : Erunt ocxili mei, et cor meumibi; le ciel empyrée dont il dit : Cœlum mihi sedes est , ne lui est point un séjour si délicieux que l'âme raisonnable.
VII. Pour connaître le plaisir qu'il a d'être en ce logis, il ne faut que voir la résistance qu'il fait pour n'en point déloger, considérer qu'il n'en sort jamais qu'à son très-grand regret et comme en son corps défendant, s'il est bien permis de parler ainsi. Supposons qu'un prince vienne loger en votre pauvre maison : vous êtes si peu courtois, si grossier et si incivil, que vous ne lui faites quasi point d'accueil, vous ne lui tenez point compagnie, vous ne l'entretenez pas le long du jour ; vous lui donnez seulement le bonjour le matin et le bonsoir la nuit ; vous dites plusieurs paroles qui lui déplaisent, vous faites des actions qui le désobligent, s'il demeurait toujours en ce logis nonobstant tout cela; s'il endurait ces incivilités, s'il ne sortait point qu'on ne le prît par les épaules et qu'on ne lui dît : Sortez d'ici, on n'a que faire de vous ! que diraiton? que penserait-on? ne diriez-vous pas qu'il aime ce logis, qu'il y a là-dedans quelque créature qui le charme, qui le captive et possède son cœur? Quand vous faites une bonne confession, Dieu entre en votre âme comme en son sanctuaire : vous ne lui faites pas grande réception, vous l'entretenez fort peu, vous pensez fort peu à lui, vous ne lui parlez quasi point, vous le laissez là tout seul sans compagnie; vous vous contentez de lui faire quelque petite prière le matin et le soir; vous lui refusez mille choses qu'il vous demande par ses inspirations , vous contristez son esprit par mille péchés véniels, vous lui désagréez par mille petits mensonges , par des paroles oisives , par des vaines affections ; et néanmoins il ne rompt point avec vous, il ne s'en va point, il demeure toujours jusques à ce que vous le chassiez de vive force par un péché mortel, qui est incompatible avec lui. C'est signe qu'il aime bien celte maison , c'est signe que ce qui est là-dedans a de grands chaFines et de puissants attraits pour l'obliger à demeurer, nonobstant tant d'irrévérences et d'indignités.
Moïse disait au peuple juif : Votre Dieu est le Seigneur de toutes les créatures ; le firmament et les autres cieux , la terre et tout ce qui est en elle lui appartiennent ; il n'a besoin de personne, et néanmoins il a daigné prendre votre nation pour l'objet de son amour : En Domini Dei tui cœlum est, et cœlum cœli , terra et omnia qux
1 Aug., tom., 2, lib. 12, de Gènes., cap. 35; Divus Th., 2. 2. q. 4, art S; Itâ divus Laurent. Justin., lib. de Disciplina et perfectione religionis , cap. 4
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in ed sunt : et tamen patribus tuis conglutinatus est, et amavit eos (Deut. 10, 14). Notez ce mot, conglutinatus; il exprime une liaison étroite, un amour ardent et passionné, une parfaite amitié, comme quand il est dit : Anima Jonathœ erateonglutinata animx David. Dieu s'attache d'affection , il se lie et se colle à votre âme quand vous êtes en état de grâce. Vous l'arrachez donc avec douleur, quand vous le séparez de vous par un péché mortel ; vous faites un effort et une violence sur lui; vous lui causez un déplaisir extrême; vous lui faites un affront signalé de le chasser honteusement d'une maison qu'il affectionne tant, pour y recevoir son ennemi juré; vous l'obligez à faire cette plainte : Reliqui domum rneam y dimisi hxreditatem rneam dedi dilectam animam rneam in manuinimicorum ejus (Jer. 12, 3); J'ai été contraint de sortir de ma maison, de quitter mon héritage et de laisser ma bien- aimée entre les mains de ses ennemis.
VIII. 11 me semble voir David quand il fuyait la persécution d'Absalon. N'était-ce pas un spectacle digne de* compassion , de voir un grand prince très-innocent et débonnaire, accompagné d'une poignée de gens, sortir de son Louvre et de sa ville royale, pieds nus, les yeux baignés de larmes, la face voilée pour couvrir la honte de l'affront qu'il recevait, soupirant et sanglotant, s'enfuir et se cacher dans les cavernes du désert , et ce, pour éviter la persécution de son propre fils, qu'il chérissait comme la prunelle de ses yeux? David ascendebat clivum olivarum flens , nudis pedibus incedens et operto capite (2. Reg. 15, 30). Cet affront n'était rien en comparaison de celui que vous faites au Fils de Dieu ; vous l'obligez de sortir de votre âme, qu'il avait ornée, embellie et enrichie pour être à jamais sa maison de plaisance , son jardin de délices , son Louvre , son temple et son sanctuaire; il a le déshonneur et le regret de voir qu'on le chasse en présence de ses anges, d'un logis qui lui appartenait, pour y recevoir son ennemi juré, très-indigne de cette demeure.
Troisième point. — IX. Il vous peut faire cette plainte : Eœpugnaverunt me gratis. Il vous peut dire comme aux Scribes et aux Pharisiens : Ego honorifico Patrem , et vos inhonorastis me; je ne pense continuellement qu'à honorer Dieu mon Père ; au lieu de prendre exemple sur moi , vous me déshonorez. Il vous peut dire comme il disait aux Juifs : Vous êtes cause que mon nom est blasphémé parmi les infidèles; car les débauches des disciples font déshonneur à leur maître; la mauvaise vie des serviteurs est l'opprobre de leur seigneur. Patitur in suis Christus opprobrium, patitur in nobis leœ Christiana maledictum, dit Salvian.
X. L'histoire ecclésiastique nous apprend, que du temps de l'empereur Constance, il y avait en garnison dans la ville de Thèbes, avec d'autres soldats, un jeune homme nommé Pacôme. Les chrétiens des lieux voisins envoyèrent à ces soldats, quoique payens , des vivres et des provisions avec une libéralité incroyable. Pacôme demanda quelles gens sont-ce que ces chrétiens? On lui dit : Ce sont des personnes qui adorent Jésus-Christ comme leur Dieu. Il faut donc, dit-il, que ce soit le vrai Dieu, puisqu'il les rend si
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bons, si charitables et si magnifiques. Cette réflexion le convertit à la foi; il est devenu un grand saint. Christi bonus odorsumus; c'est à présent tout le contraire.
XI. Car supposons qu'un turc ou tout autre infidèle , entendant parler du christianisme en son pays , demande quelle sorte de gens sont-ce que ces chrétiens? et qu'on lui dise : Ce sont des gens qui reconnaissent Jésus-Christ pour fondateur de leur religion : il leur a prescrit la forme de vie qu'ils doivent tenir, il les a obligés d'imiter les exemples qu'il leur a montrés, et de suivre le chemin qu'il leur a frayé. Quand ce turc viendrait en la chrétienté, et qu'il verrait la vie et les déportements des chrétiens, que dirait-il? que penserait-il? n'aurait-il pas sujet de dire : Il faut nécessairement que Jésus-Christ ait été l'homme le plus ambitieux , le plus avaricieux , le plus lascif, intempérant, impatient, vindicatif et vicieux qui ait jamais été au monde ; puisque ses disciples, auxquels il a donné un régime de vie et qui font profession de l'honorer, de suivre sa doctrine et d'imiter ses exemples, sont si orgueilleux, si attachés aux biens de la terre, si impudiques , si ivrognes, si impudents en paroles et si ardents à se venger ; sans doute , il leur a enseigné tous ces vices et leur en a montré l'exemple. Voilà les déshonneurs que vous faites au Fils de Dieu par les dérèglements de votre vie.
Vous êtes encore cause que le diable le déshonore, qu'il lui insulte et qu'il le brave de l'avantage qu'il a sur lui en votre cœur, en lui disant : Vous êtes un beau souverain , c'est bien à vous à avoir des sujets ; ces chrétiens s'appellent vos disciples , et ils sont mes partisans; ils se disent vos serviteurs, et ils se rendent mes esclaves; ils font le signe de la croix, et ils s'enrôlent sous mes drapeaux ; ils sont marqués à votre caractère , et ils portent mes livrées; vous en avez le domaine, et j'en ai la domination; vous en avez la propriété, et moi la possession ; ils font profession de votre foi , et ils obéissent à mes commandements ; ils vous font des grimaces et de beaux compliments, et, en effet, ils me rendent service. Vous faites tant d'effort pour avoir l'affection de cette âme, vous lui faites la cour, vous lui faites l'amour, vous étudiez ses humeurs et ses inclinations pour la charmer et la gagner du côté qu'elle est prenable ; vous y employez la douceur et la rigueur, les caresses et les disgrâces, les promesses et les menaces , les châtiments et les récompenses, et vous ne faites rien : Quomodô, si mulier contemnat amatorem (Jer. 3, 20). Je n'y fais pas tant de feçon et je viens à bout de mes desseins, je n'y emploie qu'une fille âffétée, qu'une pièce d'argent, qu'une franche repue, et je gagne le cœur et l'affection de cette âme. Vous êtes cause que le démon déshonore ainsi le Fils de Dieu , qu'il se moque de lui , et qu'il lui dit en se glorifiant : Prœvalui adversùs eum.
Quatrième point. — XII. Mais tout ce que j'ai dit jusques à présent n'est rien en comparaison du quatrième et dernier attentat, qui est que le péché crucifie derechef le Sauveur, et tend à le faire mourir. Il s'en plaint par son Prophète, il nous en assure par son Apôtre. En Malachie, parlant à ceux qui retenaient les dîmes et
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autres oblations commandées en la loi , ce qui ne semble pas un crime des plus énormes, il dit: L'homme doit-il percer son Dieu? vous me dites : En quoi est-ce que nous vous perçons? En ce que vous ne payez pas bien les dîmes et les prémices comme vous devez : Si affliget homo Deum , Hebraïcè Kaha, id est supplantavit, conçu Icavit , oppressit. Quia vos configitis me? et diœistis : in quo configimus te : in decimis et in primitiis (Malach. 3, 8)? Et saint Paul, invectivant contre ceux qui offensent Dieu après le baptême, dit qu'ils attachent derechef en eux-mêmes le Fils de Dieu à la croix : Rursùm crucifigentes in semelipsis Filium Dei (Heb. 5, 6).
XIII. Les Hébreux disent que la première fois qu'Adam connut plus clairement sa faute et la pleura plus amèrement, ce fut à la mort de son fils Abel; parce que voyant ce très- beau jeune homme baigné en son sang, la couleur de son visage effacée , ses yeux qui brillaient auparavant , éteints et amortis , cette agréable face devenue horrible et hideuse par ses blessures et par la présence de la mort, il en fut si surpris et étonné , qu'il en demeura tout hors de soi; et considérant qu'il était la cause de ce malheur, et que, par sa désobéissance il avait donné entrée en ce monde à la mort , il fondit en larmes et se résolut de faire pénitenee plus rigoureusement qu'il ne l'avait encore fait. Quand nous entrons en l'église, et que nous voyons le Crucifix en un si pitoyable état , tout couvert de son sang , couronné d'épines , les yeux éteints , les joues pâles, les lèvres livides , la bouche sèche et altérée , les pieds et les mains percés de clous; comment est-il possible que nous ayons la hardiesse de commettre un péché mortel , sachant que le péché l'a réduit en cet état?
Sénèque parlant de la tyrannie d'Alexandre-le-Grand qui fit mourir cruellement un grand et célèbre philosophe nommé Callisthènes, parce qu'il ne voulait pas l'adorer, dit : Que la souvenance de ce crime ne sera jamais effacée, qu'il ternit la gloire de toutes les belles actions de ce grand roi : car si on dit qu'il a vaincu en guerre le roi Darius, et un million de soldats Persans, on y ajoutera : Oui, mais il a fait mourir Callisthènes ; si on dit qu'il a couvert la mer d'une infinité de vaisseaux , qu'il a étendu son empire depuis l'Orient jusques aux frontières de Thrace; on dira: Oui, mais il a très-injustement ravi la vie à Callisthènes/. Il faut dire de même de vous, si vous êtes si malheureux que de commettre un péché mortel, la mémoire n'en sera jamais abolie, il flétrira la beauté de toutes les bonnes œuvres que vous avez jamais pratiquées. Si on dit que vous avez fait vivre par vos aumônes un grand nombre d'orphe ins, qui seraient morts de faim sans vous, on y ajoutera: Oui, mais il a fait mourir le Fils de Dieu. Si on dit que vous avez été un grand justicier, que vous avez délivré plusieurs veuves et villageois de la violence des grands qui les voulaient opprimer; on dira: Oui, mais il a très-injustemeut opprimé et crucifié le Grand des grands.
' Hoc est Alexandri crimen aeternum ; qubd nulla bellorum fœlicitas redimet : nàm quoties quis dixerit; Occidit Persarum multa millia : opponetur et Callisthenem, etc. Omnia licet antiqua Ducum, Regumque exempla transierit; ex his quae fecit, nihil tàm magnum erit,quàm scelus Callisthenis (Senec. , lib. 6, natural. quaest. , c. 23).
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XIV. Cela est vrai , cela n'est que trop vrai ; le péché mortel est un si grand mal, et une si haute injustice, qu'elle ne peut être contrebalancée par toutes les bonnes œuvres de votre vie passée, présente et à venir. Voyez si nous devons nous enfler pour quelque peu de vertu que nous pratiquons, et si nous ne devons pas avoir en horreur le péché plus que la mort? Si en une balance on mettait d'un côté l'injure que vous faites à Dieu par un seul péché mortel , et d'autre côté l'honneur que vous lui rendez par toutes les bonnes œuvres de votre vie , quand elle durerait 900 ans, l'injure l'emporterait de son poids , sur toutes vos bonnes œuvres ; toutes les bonnes œuvres de votre vie ne sont pas un si grand bien, qu'un péché mortel est un grand mal ; Dieu reçoit plus de déshonneur, de déplaisir et de desservice par un seul péché mortel , qu'il ne peut recevoir d'honneur, de plaisir et de service de toutes vos bonnes œuvres.
Ainsi vous voyez qu'il ne faut jamais commettre un péché mortel par l'espérance et la prétention de quelque bien, môme spirituel, pour grand et précieux qu'il puisse être. C'est un mauvais raisonnement de dire : Je jurerai pour un mensonge, mais c'est afin que mon mari se confesse et se communie. Ainsi quand vous voyez que vous êtes en un état et condition de vie, où vous tombez de temps en temps en péché morte! , et que vous n'y tomberiez pas si vous n'étiez en cette vocation , pour faire sagement il la faut quitter, quelque profit temporel ou spirituel que vous y fassiez. Par exemple, saint Paul faisait de très-grands profits en l'Eglise, si jamais personne en a fait; il gagnait les âmes à Dieu à milliers; il répandait partout comme un soleil , la lumière de l'Evangile , la connaissance et l'amour de Jésus : mais si celte fonction, et l'entrée qu'il avait dans les maisons séculières, lui eussent donné occasion de tomber de temps en temps en quelque péché mortel par fragilité humaine , quand ce n'eût été qu'une fois par an, qu'une fois en deux ans; il eût fait sagement de quitter la prédication de l'Evangile, la conversion des pécheurs, et l'instruction des fidèles, pour se retirer en un désert. Mais il était si éloigné de tout péché , qu'il eût plutôt choisi de ne jamais prêcher, que de commettre volontairement un seul péché véniel. Aussi saint Chrysostome dit-il que le premier et le plus grand bien que vous puissiez faire en votre vie , c'est de ne point faire de mal ; et quand vous avez commis un péché mortel, vous pouvez dire, sans danger de mentir : J'ai aujourd'hui fait plus de mal que je n'ai fait de bien en toute ma vie. p
XV. Il passe bien plus avant, et cela sans exagération et avec beaucoup de vérité. La malice d'un seul péché mortel ne peut être compensée par la bonté des bonnes œuvres de toutes les pures créatures. Parcourez toutes les familles chrétiennes qui sont dans les quatre parties du monde : voyez que de bonnes œuvres on y fait, que de charités, que d'aumônes, que de méditations et que d'oraisons jaculatoires on y peut faire. Entrez en toutes les églises des catholiques ; voyez que de dévotions , que d'actes d'adoration, d'amour de Dieu, d'oblation de soi-même, et que d'actions de grâce on y exerce , passez par tous les couvents et monastères des religieux et religieuses. Percez le fond du désert pour entrer dans les cellules
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des chartreux et des autres anachorètes : voyez, que de pénitences, que d'austérités, de mortifications et de contemplations, que d'actes d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. Descendez jusques dans l'église souffrante : voyez que d'actes de patience , d'humilité et de résignation à la volonté de Dieu , sont exercés par les âmes du purgatoire. Montez en l'église triomphante, au ciel empyrée, voyez les troupes des saints patriarches, des prophètes, des apôtres, . des martyrs, des confesseurs , des vierges et tous les chœurs des anges, des archanges, chérubins, séraphins et autres esprits bienheureux ; que de louanges ils rendent à Dieu , que de profonds hommages , que d'adorations , que d'amours , que de soumissions à ses ordres , que de zèle ils ont pour sa gloire.
Voyez enfin le cœur virginal de Marie , dans lequel tous les actes de dévotion et toutes les vertus des autres saints sont ramassés et réunis même avec beaucoup de surcroît : tout cela ne rend point tant d'honneur, de plaisir et de service à Dieu , qu'un seul péché mortel lui rend de déshonneur, de déplaisir et de desservices. Que Dieu produise cent mille mondes aussi grands et aussi peuplés que celui-ci, et encore plus; que toutes les feuilles d'arbres, que tous les grains de sable, que toutes les plantes et tous les animaux, jusqu'aux insectes de ce monde, aient de l'esprit pour connaître Dieu et l'adorer, un cœur capable de l'aimer, et une bouche propre à le louer ; que ce nombre innombrable de créatures adorent Dieu aussi humblement, l'aiment aussi ardemment, et le louent aussi excellemment que les plus hauts séraphins ; avec tout cela Dieu fait une plus grande perte quand vous consentez à un péché, que si vous le priviez de toutes les adorations , de toutes les louanges et saintes affections de ce grand nombre de créatures. Il n'en reçoit point tant d'honneur qu'il reçoit de déshonneur d'un seul péché que vous commettez.
Il n'est rien de si aisé que de le montrer par des preuves irréprochables. Premièrement, l'honneur que tous les saints, que la sainte des saints, et que cent mille mondes peuvent rendre à notre Dieu , c'est un honneur fini et limité; le déshonneur que le péché lui fait est infini et incompréhensible. En second lieu, si tous les saints et la sainte des saints, et les créatures de ces cent mille mondes, offraient à Dieu tous leurs services en satisfaction d'un seul péché mortel, ils n'y satisferaient pas exactement et en rigueur de justice. Donc un seul péché mortel déshonore et offense plus Dieu , que tous les mérites des saints ne le peuvent honorer et lui satisfaire. En troisième lieu , si vous rendiez à Dieu autant d'honneur et de service que les saints lui en peuvent rendre, vous feriez infiniment moins que vous ne devriez selon ses mérites ; mais quand vous commettez un péché mortel , vous faites infiniment plus que vous ne devriez.
Et la raison primitive et fondamentale de cette vérité, c'est que les mêmes circonstances qui donnent beaucoup de surcroît à la malice d'une injure , donnent beaucoup de rabais au prix et à la valeur d'un service ; à savoir : la grandeur de la personne qui est honorée ou déshonorée ; la petitesse de la personne qui honore ou qui déshonore; la distance, la disproportion et l'inégalité qui est
Le pèche fait injure à V Homme- Dieu. 321
entre ces deux personnes : car plus la personne honorée est grande, et la personne qui honore est petite , moins l'honneur en est estimé. Si un roi fait la révérence à un autre roi, cet honneur est considéré et estimé ; si un prince la fait à son roi , c'est quelque chose ; si c'est un simple gentilhomme, c'est beaucoup moins; si c'est un pauvre villageois, ce n'est quasi rien. Au contraire, plus la personne offensée est grande et la personne qui offense est basse, plus l'injure en est grande et punissable.
Si un roi offense un autre roi, c'est la semence d'une guerre; si un prince offense son roi , il est pour le moins disgracié; si c'est un simple gentilhomme , il est condamné à la mort ; si c'est un villageois, il est roué ou tenaillé. Or, cent mille mondes sont beaucoup moins au regard de Dieu, que n'est un villageois au regard d'un monarque : donc si cent mille mondes honorent Dieu, c'est comme si un villageois faisait la révérence au roi et beaucoup moins ; et si vous commettez le péché, c'est beaucoup plus que si un villageois attentait à la personne du roi. Et de là vient que les bonnes œuvres ne méritent le paradis que par la libéralité de Dieu , et supposé sa promesse, et par l'union qu'elles ont aux mérites de Jésus-Christ ; mais que le péché mérite l'enfer de sa nature et par sa malice essentielle ; et une marque de cela est , qu'il n'y a point de paradis temporaire comme il y a un enfer temporaire, c'est-àdire un purgatoire. Je m'explique.
Quand vous auriez fait autant de bonnes œuvres que la Vierge et que tous les saints; quand vous auriez enduré toute votre vie autant d'afflictions que Job ; si vous commettez un péché mortel et que vous mourriez là-dessus, vous serez damné éternellement, et vos bonnes œuvres ne seront jamais récompensées : Si averterit se justus à justifia suâ , et fecerit iniquitatem , omnes justitiœ ejus quas fecerat non recordabuntur (Ezech. 18), parce qu'elles ne méritent rien , que supposé la promesse de Dieu , et Dieu n'a promis aucune récompense à celui qui meurt en péché mortel , au lieu que si vous mouriez en état de grâce , après avoir commis des péchés , il en faudra être puni en purgatoire avant que d'être reçu en paradis , si vous n'y avez satisfait pendant celte vie.
En un mot, la très-haute Majesté de Dieu étant infiniment élevée au-dessus de la créature , et toute pure créature , quelle qu'elle soit, étant infiniment ravalée au-dessous du Créateur, l'honneur que la créature rend au Créateur n'est quasi rien , et l'injure qu'elle lui fait par un seul péché mortel, est infinie et infiniment évitable.
Saint Pierre Chrysologue considérant les extrêmes malheurs qui nous sont arrivés par le péché du premier homme, s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots : Oh! si cet arbre de science eût été en l'ignorance des hommes une éternité tout entière ! oh ! si quelque tourbillon favorable l'eût renversé pour jamais et enseveli dans la terre! oh 1 si quelque heureuse taie ou une cataracte salutaire eût couvert les yeux de la femme, quand elle le voulut regarder! oh ! si quelque souhaitable brouillard eût dérobé pour toujours la vue de ce fruit funeste ' ! Tous les déplorables effets que ce premier péché
* 0 si tune vel levis turbo arborum mortiferam dejecissel! ô si nebulae
322 Sermon XXXI.
a apportés aux hommes, ne sont aucunement considérables en comparaison de l'injure que j'ai commise contre vous, par un seul péché mortel. 0 grande et infinie Majesté! hé que j'ai grand sujet de dire en pleurant : Oh ! si les objets qui m'ont servi d'amorce au péché n'eussent jamais été au monde! ohl si j'eusse été aveugle, sourd et muet dès ma naissance ! si quelque maladie salutaire m'eût privé de l'usage de mes sens, plutôt que les employer à commettre le péché ! oh! si dès mon enfance je me fusse dérobé du monde et retiré en la solitude de quelque désert bien éloigné !
Jeunes hommes, que vous êtes heureux l que vous êtes heureuses, jeunes filles! Si vous connaissiez votre bonheur d'avoir encore l'âge, les forces et la commodité de vous cacher dans ces cloîtres qui sont bien écartés du monde, et qui n'ont point de communication avec les séculiers! Quel heureux sort on a rencontré, quand on ne fait que prier Dieu et que travailler en sa petite chambre, hors des dangers du péché qui sont si fréquents dans le monde ! Si vous saviez ce que c'est qu'un péché , quand il serait nécessaire, pour en éviter le danger, de vous retirer au fond du Canada, vous n'attendriez pas à demain ; dès aujourd'hui, dès à présent, vous vous embarqueriez pour vous y en aller.
Conclusion. — C'est donc proprement à vous, ô âme pécheresse, que le Fils de Dieu adresse cette plainte : Quarè me persequeris ! Vous me persécutez en mes biens, plus criminellement que le Turc; en ma demeure, plus rigoureusement qu'Hérode; en mon honneur, plus honteusement que Pilate; et en ma vie, plus cruellement que les bourreaux. Il est vrai que le Turc pille et ravage les trésors de mon Eglise, et vous ruinez en vous, par le péché, les dons de mon Saint-Esprit; les habitudes surnaturelles que j'avais répandues en votre âme au sacrement de baptême, les trésors plus que très-précieux de la grâce sanctifiante que je vous avais communiqués par les autres sacrements, les mérites et richesses spirituelles que j'avais thésaurises en votre cœur par vos bonnes œuvres. Persequeris : Vous me persécutez en ma demeure: Hérode me fit sortir de la Galilée ma patrie, vous me chassez de votre cœur que j'avais sanctifié pour me servir de logis éternel, et où j'habitais aussi délicieusement que dans le ciel empyrée. Vous me persécutez en mon honneur : Pilate me mit en compromis avec Êarrabas, vous me mettez en parallèle avec une chétive créature et vous la préférez à moi. Vous me persécutez en ma personne : les bourreaux ne m'ont crucifié qu'une fois , ils ne savaient ce qu'ils faisaient; ils ne m'ont ôté qu'une vie mortelle, passible et périssable, vous me crucifiez plusieurs fois, vous connaissez bien le mal que vous me faites, vous tendez par votre péché à me ravir une vie divine, immortelle et impassible.
Persequeris me. Votre premier principe, vous voulez comme Lucifer, vous en détacher et rendre indépendant! me, votre der-
fumus illius mulieris tenebrâsset aspectum ! ô si terra nubes lethalis pomi speciem caligâsset! ô si manus tangens inconces^a tremuisset! ô si peccati diem tenebrâsset nox injusta,etc. (Chrysol., Serm 74).
Le péché fait que Dieu nous abandonne. 323
nière fin , votre bien souverain ; vous méprisez ce bien infini , pour chercher votre béatitude en l'être créé qui est un néant! me, votre législateur; vous faites litière de mes lois, pour obéir à vos passions ! me, votre juge; vous ne vous souciez pas de mes promesses, ni de mes menaces, de mes récompenses, ni de mes vengeances! me, votre père; vous ne craignez point de me déplaire, non plus que si je ne vous étais rien! me, votre Sauveur; vous me persécutez, nonobstant les tendresses et l'amour ardent que je vous ai témoigné, par les mystères de ma vie et par les supplices de ma mort. Et pourquoi : Quarè me persequeris ! Si c'était pour gagner une vie éternelle, pour obtenir des délices et richesses infinies, il ne le faudrait pas faire, et vous le faites pour un pouce de terre, pour assouvir un esprit de vengeance, pour une volupté de bête brute.
Le péché mortel est une offense contre le Sauveur, si injuste et déraisonnable, que je ne sais qu'est-ce qu'on peut répondre aux justes plaintes qu'il en fait ; et je suis contraint de finir ce discours, comme une grande sainte a fini sa vie. La bienheureuse Madeleine de Pazzi , carmélite , étant sur la fin de ses jours, s'écria avec un grand sentiment de douleur : Je sors de ce monde sans avoir jamais pu comprendre comme il est possible qu'une créature veuille offenser le Créateur, et commettre un péché mortel contre lui. Et moi , je sors de cette chaire sans me pouvoir imaginer comme il est possible qu'un chrétien ait la hardiesse de ruiner les biens inestimables du Fils de Dieu , le chasser de sa maison , lui ravir son honneur et attenter à la vie d'une si haute , si aimable et si redoutable Majesté , Dieu nous en garde, Messieurs. Amen.