SERMON XXXII
LE PÉCHÉ EST CAUSE QUE DIEU NOUS ABANDONNE, NOUS MÉPRISE, NOUS ABHORRE.
Qui faciunt peccatum , et iniquitatem , hostes sunt animœ suce. Ceux qui commettent le péché et l'iniquité sont ennemis de leur âme.
(Tob. 12, 10.)
Les horribles persécutions que le péché mortel exerce contre la très-haute majesté de Dieu et les ingratitudes monstrueuses qu'il commet contre ses bénéfices inestimables , sont des motifs plus que très-suffisants, pour engendrer en nos cœurs une parfaite contrition. Mais pour y arriver plus aisément, il est bon d'y monter par degrés, et nous exciter à la repentance imparfaite pour l'appréhension des maux spirituels , temporels , éternels , que le péché nous apporte ; les spirituels se peuvent considérer ou au regard de Dieu, ou au regard des créatures, ou au regard de nousmêmes. Aujourd'hui , nous verrons les premiers, demain , Dieu aidant, les seconds, après-demain , les troisièmes. J'ai donc à vous faire voir en ce discours que le péché est cause, premièrement,
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que Dieu nous abandonne; en second lieu , qu'il nous méprise; en troisième lieu , qu'il nous abhorre.
Pour ce, l'une des plus grandes faveurs que vous ayez reçue de Dieu , ô sainte Vierge ! c'est d'en avoir été exemptée si avantageusement. Vous reconnaissez cette grâce en votre cantique de louange : car, parlant de la souveraineté de Dieu, vous l'appelez absolument Seigneur ; mais parlant du bénéfice de sa rédemption , vous l'appelez particulièrement votre Sauveur : Salutari meo. Il vous a sauvée d'une façon toute singulière et extraordinaire; il ne vous a pas délivrée du péché, mais il vous en a préservée , et ce , afin que vous eussiez plus de pouvoir et d'affection d'en retirer les pauvres âmes qui recourent à vous , comme nous faisons humblement , nous prosternant à vos pieds , et vous disant avec l'ange : Ave , Maria , etc.
IDEA SERMONIS
Exordium. — Deus peccatorem deserit, spernit , et odit.
I. Punctum. — 1. Deserit, hsec derelictio est major pœna quàm quœvis temporalis. — II. In eâ continentur très pcenœ. 1. Privatio benevolentiae Dei. — III. 2. Doni persévérante. — IV. 3. Augmenti glorise.
II. Punctum. — V. Deus peccatorem spernit. — VI. Tanquàm igarum. — VII. Infantem. —VIII. Stultum. — IX. Bestiam. — X. Nihilum.
III. Punctum. — XI. Deus illum odit. 1. Odio abominationis. — XII. Odio malevolentiae-
Oderunt peccare boni virtutis amore :
Oderunt peccare tnali formidine pœnce.
Conclusio. — Recapitulatio , per verba Jerem. (15, 1).
Exorde. — Comme les âmes viles et mercenaires , ne s'abstiennent du péché que par la crainte de la punition, la miséricorde de Dieu emploie le bras de la justice pour les contenir en leur devoir et dans l'observance, au moins servile, de ses commandements divins et adorables. Le prophète Osée nous apprend qu'il fut envoyé de Dieu à son peuple, pour lui prédire et déclarer les afflictions temporelles qu'il a coutume d'envoyer aux hommes , en punition de leurs crimes; il le menace de guerre, de stérilité en ses héritages et en son mariage , de feux , d'embrasements , de captivité et d'esclavage , d'exil et de bannissement : Projecit Israël bonum inimicus persequetur eum areâ et torcular non pascet eos : da eis vulvam sine liberis et ubera arentia. Mittam ignem in civitates eorum revertetur Ephraim in Mgyptum erunt vagi in nationibus (Osée, 8 et 9). Parlant de ces afflictions , il n'ajoute pas : Malheur à eux! malheur à eux ! mais il fait une autre menace qui enchérit sur toutes les précédentes. Il menace d'une punition qui est plus à craindre que la guerre, que la stérilité , l'embrasement, l'esclavage et le bannissement; d'une punition dont il dit : Malheur à eux! c'est de les abandonner : Vœ cùm recessero ab eis !
Premier point. — 1. C'est le premier malheur que l'âme reçoit du péché mortel , que comme elle délaisse Dieu , Dieu aussi réciproquement l'abandonne, la disgracie, la rejette et la répudie. Il disait aux Juifs par Jérémie : Je vous ai appelés, et vous ne m'avez pas répondu; je vous rejetterai bien loin de ma vue : Vocavi vos
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et non respondistis , et ego projiciam vos à fade meà (Jerem. 13, 13). Et le même Prophète, en ses Lamentations : Mon Dieu , vous vous êtes mis en grande colère contre nous, vous nous avez repoussés et rejetés bien loin de vous : Projiciens repulisti nos, iratus es contra nos vehementer (Thren. 5, 22). Cette répudiation ne se fait pas par un éloignement corporel ou distance locale; c'est une volonté très-juste, mais efficace que Dieu a de vous priver de son amitié , des effets de sa bienveillance et de plusieurs grâces qu'il vous aurait faites. Et cela exprime et contient trois malheurs.
II. Premièrement , tant que vous êtes en état de péché mortel , vousêtes en la disgrâce de Dieu , c'est-à-dire qu'il ne vous voit pas de bon œil , qu'il n'a point de bonne volonté pour vous, et qu'il ne vous souhaite aucun bien pour le temps présent. Je dis pour vous et pour le temps : car s'il vous fait du bien , s'il vous conserve en vie , s'il vous envoie des richesses temporelles et des inspirations, et s'il vous comble de prospérités, ce n'est pas pour l'amour de vous , ou si c'est pour vous, ce n'est pas pour le temps présent, mais pour le temps auquel il espère que vous vous convertirez : Omnis malus aut ideô vivit utcorrigatur; aut ideô vivit, ut per eum bonus exerceatur, dit saint Augustin (in Psal. 54). Il faut au^si dire : Aut ideô vincit , régnât, et prosperatur. Si Dieu vous fait du bien quand vous êtes en état de péché , ce n'est pas qu'il n'ait de la bonne volonté pour vous, pour l'état présent, c'est afin que vous vous corrigiez, ou si vous êtes endurci , il vous envoie ces biens pour l'amour de quelque âme choisie, afin que vous aidiez de votre crédit ce bon villageois, afin que vous exerciez la patience et la vertu de cette pauvre veuve. Gomme un chirurgien garde et nourrit des sangsues , pour tirer le mauvais sang d'un malade , saint Thomas dit que Dieu conserve les réprouvés et leur fait du bien , comme aux chevaux et aux autres animaux, pour le service des prédestinés.
III. En second lieu, encore que le péché mortel soit effacé quant à la coulpe , par une vraie pénitence , il peut arriver, et il arrive quelquefois que dans ce péché soit enclos le décret de votre réprobation ; il peut arriver que ce péché soit le principe , la semence et le premier branle de votre damnation. 0 mon Dieu ! que votre prophète a eu grand sujet de dire que vous êtes terrible en vos desseins sur les enfants des hommes, et que l'abîme de vos jugements est profond 1 Que les âmes insensées ne les connaissent pas , et que les esprits aveuglés sont bien loin de les comprendre ' 1
Pour mettre cette vérité en son jour, souvenez-vouS que la grâce sanctifiante , qui vous donne le droit à la vie éternelle, ne se conserve pas toute seule par elle-même. Pour la garder jusques à la fin , et pour nous préserver du péché qui nous la fait perdre, nous avons besoin d'une autre grâce qu'on appelle grâce actuelle, grâce auxiliaire , grâce de sauvegarde et de protection. La grâce sanc-
4 Vide Sanctum Greg., homil. II. in Ezech. D. Th. 4, 2, q. 79, art. 4; Trigosum in summâ Theologiae, q. 48 , art. 8, dub. 3, concl. 3; Lessium de pers. divin, lib. 43, c. 45, ubi îd asserit de peccato penitùs remisso per pœnitentiam quoad culpam et pœnam aeternam ac temporalem. Terribilis in consiliis super iilios hominum (Psal. 65, 5). Nimis profundas factae sunt cogilationes tuée, vir insipiens non cognoscet, et stultus non intelliget.
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tiûante se donne infailliblement par tous les sacrements de l'Eglise, à tousceux qui les reçoivent dignement : et se donne abondamment ou petitement, selon la plus grande ou plus petite disposition qu'on y apporte ; car elle est attachée aux sacrements, et ils en sont les sources immédiates, publiques, ouvertes et exposées à tout le monde ; mais celte grâce de sauvegarde ne se donne que selon le bon plaisir de Dieu : Le Saint-Esprit envoie ses inspirations où il lui plaît, dit Notre Seigneur (Joan. 3,8), et saint Paul aux Ephésiens (4,7), que la grâce est donnée par mesure, selon qu'il plaît à Jésus-Christ d'en faire la distribution à chacun de nous. Delà vient que tous les docteurs concluent, et c'est un article de foi déclaré par le concile de Trente , que la persévérance finale est un don de Dieu, c'est-à-dire, un présent gratuit, et une faveur qu'il fait à ceux pour qui il a des inclinations et des affections particulières. D'autant que pour être sauvé, il faut résistera la dernière tentation, qui nous sera livrée avant notre mort ; pour y résister, il faut un aide surnaturel, et cette grâce ne vient que de Dieu , et il la donne à qui bon lui semble. Or, il se peut faire qu'eu égard à un péché mortel que vous commettez, Dieu vous prive de cette grâce particulière et efficace , et par conséquent de la persévérance finale, et du salut éternel. Parce qu'encore que ce péché soit effacé quant à la coulpe par une vraie pénitence, Dieu n'est pas obligé de vous donner cette assistance favorable , et cette grâce extraordinaire qu'il ne donne qu'à qui il lui plaît'. Je ne dis pas qu'il vous prive de tout secours, mais pour cette assistance spéciale , elle dépend de sa pure miséricorde ; et il peut vous la refuser justement en considération de ce que vous l'avez autrefois offensé , et principalement si vous l'avez offensé par un péché bien énorme, ou par un grand nombre de crimes.
Vous commettez par exemple une brutalité monstrueuse et dénaturée en une action déshonnète, une horrible cruauté envers une veuve ou des orphelins , une malice noire et diabolique dans l'Eglise ou envers les choses saintes ; peut-être que, dès cette heure-là, Dieu dit en soi-même : 0 l'impudent! ô le barbare! le sacrilège! jamais ce pécheur ne sera assis à ma table, jamais ce monstre ne sera au nombre de mes ouailles en ma bergerie céleste ; jamais cet impie n'entrera dans mon sanctuaire pour jouir du Saint des saints : In terra Sanctorum iniqua gessit , non videbit gloriam Domini. Après ce péché, Pâques arrive, vous allez à confesse, il est effacé par les sacrements, Dieu vous donne la grâce sanctifiante , parce qu'il s'y est obligé : il l'a liée aux sacrements, qui la produisent infailliblement en ceux qui s'y disposent; mais à l'heure de la mort, ou en autre temps, dans une occasion pressante , si vous n'eussiez commis ce péché , il eût détourné une violente tentation qui vous assaillira, ou il vous eût tenu par la main, il vous eût fortifié par un secours efficace, par une grâce puissante et extraordinaire pour y résister, et peut-être qu'il ne le fera pas, eu égard à ce péché passé.
' Si quis dixerit justificatum sine speciali auxilio Dei, accepta justitiâ perseverare posse , anathema sit (Trid. , Sess. 6 , can. 2).
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Le prophète Jéréraie dit en ses Lamentations : Peccatum peccavit Jérusalem. Cette répétition exprime un fortgrand péché, ou un grand nombre de péchés : Vatable tourne : Graviter et assidue peccavit : proptereà instabilis facta est. Et en hébreu il y a : Nida, id est elongata est. L'âme chrétienne a commis un grand crime ou des péchés en grand nombre ; pour cela, elle est éloignée et disgraciée de Dieu ; et, par cette disgrâce, elle est devenue inconstante en ses bonnes résolutions, et elle retombe aisément au péché.
Il y a bien plus : ce malheur que nous encourons par le péché est si funeste et déplorable, qu'il produit de mauvais effets dans la béatitude du ciel en toute l'étendue de l'éternité, en tant qu'il est cause que nous avons moins de gloire , de joie et de félicité que nous n'en eussions eu sans le désastre de ce péché. La raison en est évidente; ces grâces actuelles dont je viens de parler, ne servent pas seulement pour résister aux tentations et nous empêcher de succomber; mais pour nous exciter et nous aider à faire des actes d'amour de Dieu plus souvent et plus fervemment , à pratiquer des vertus plus héroïques et excellentes, à nous avancer et faire un grand progrès dans la perfection chrétienne. Et ces actes d'amour plus fervents et ers bonnes œuvres plus fréquentes donnent un grand accroissement aux joies, à la gloire et aux félicités que nous aurons dans le ciel : Prxsentem vitam colimus , futuram ferimus. Et il arrive quelquefois qu'en considération d'un péché, même remis par la pénitence, Dieu ne donne point à l'âme tant de lumières, tant d'inspirations, tant de bons mouvements et d'occasions de bien faire.
Si un favori du roi commet quelque lâche trait qui offense beaucoup sa majesté, il se peut faire que le roi , par clémence et miséricorde, lui donnera sa grâce et l'abolition de ce crime; mais il ne lui donnera plus les emplois , les faveurs ni les pensions , les offices ni les bénéfices qu'il lui eût donnés, par lesquels il se fût enrichi, avancé, élevé beaucoup plus sans comparaison qu'il ne sera jamais. En vue de ces vérités si importantes, nous devons apprendre à concevoir des pensées d'horreur et d'abomination trèsgrandes contre le péché, qui produit des effets si funestes et quasi irrémédiables , et si, par malheur, nous l'avons commis autrefois, nous confondre beaucoup devant Dieu , marcher toujours en sa présence dans un esprit d'humilité et de contrition , le prier souvent et fervemment de ne nous pas priver des grâces que nous avons déméritées , lui adresser de temps en temps ces élévations : Mon Dieu , ne vous souvenez pas de mes crimes, n# me repoussez pas de vos commandements; mon Dieu, ne m'ôtez pas votre Saint- Esprit; mon Dieu, mon Sauveur, ne me délaissez pas, ne me méprisez pas, ne me rejetez pas de votre grâce : Ne reminiscaris Domine, delicta rnea. Ne repellas me à mandatis tuis, Spiritum Sanctum tuupii ne au feras à me , ne derelinquas me, neque despicias me Deus salutaris meus (Ps. 26, 9; 118, 10).
Et en troisième lieu, nous appliquer tout de bon aux jeûnes, aux prières, aux aumônes , aux mortifications et autres œuvres de pénitence , afin que satisfaisant à la justice de Dieu , il ne nous punisse pas de nos péchés passés, par la soustraction de ses faveurs particulières et de ses grâces.
328 Sermon XXXI I.
Deuxième point. — L'àrae ainsi disgraciée et abandonnée de Dieu, qui est tout l'honneur et toute la gloire de sa créature, ne peut manquer d'être vile et méprisable au dernier point. Le prophète Abdias le lui reproche : Contemptibilis es valdè (Abd., 3; Ps. 113). Et le chantre royal : Mon Dieu, vous méprisez tous ceux qui se retirent de vos commandements. Et notre Sauveur en l'Evangile , parlant du pécheur sous la parabole d'un fermier qui avait mal employé le bien de la ferme, dit qu'il fut décrié et diffamé en l'esprit de son maître. Vous vous piquez tant d'honneur, vous êtes si sensible au moindre mépris; si quelqu'un dit une petite parole à votre désavantage ou témoigne qu'il ne fait pas grand, état de vous, ce mépris vous est insupportable; vous dites : Pour qui me prend-il? que pense-t-il que je suis? Et que serait-ce donc, si tout le monde vous méprisait; et qu'est-ce que tout le monde en comparaison de Dieu. Voulez-vous savoir quelle opinion il a de vous et pour qui il vous prend ? Il dit que vous êtes un franc ignorant, un vrai enfant, un grand fou, une grosse bête, non-seulement un homme de néant , mais un pur néant.
VI. Nescierunt, neque intellexerunt, in tenebris ambulant (Ps. 81, 5). Ils ne savent rien, ils n'ont point d'esprit, ils sont dans les ténèbres et dans une extrême ignorance, dit le Psalmiste. Saint Augustin dit en ses Confessions : Quand j'étais petit , on avait grand soin de me bien faire prononcer tous les mots latins , et on ne se souciait pas si je faisais mal mes actions ; comme si ce n'était pas une ignorance de mal vivre aussi bien que de parler mal. Si quelqu'un disait : J'ai fait une robe à mon femme; j'ai vu un cheval laquelle courait le galop : Voilà un franc ignorant, diriez-vous. Si c'est ignorance que de ne pas bien ajuster deux paroles; n'est-ce pas ignorance de ne pas bien régler vos actions? C'est se rendre ridicule de parler contre les lois des grammairiens; et ne le sera-ce pas bien aussi d'agir contre les lois de Dieu? C'est être ignorant de ne pas bien accorder un relatif avec son antécédent; mais vous êtes bien plus ignorant de ne pas accorder votre vie avec les commandements de Dieu et les promesses que vous avez faites au baptême.
VII. Jusques à quand serez-vous enfant? Jusques à quand vous amuserez-vous à des bassesses et à des puérilités, dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage : Usquequô parvuli diligitis infantiam (Prov., i , 22). Un enfant se réjouit à la mort de son père, parce cjue, pour porter le deuil, on lui fait une robe neuve. Vous vous réjouissez , vous faites parade de celte belle robe qu'on vous a donnée pour obtenir votre consentement à une action déshonnête; vous vous glorifiez de ces belles tapisseries, de ces riches meubles que vous avez acquis par des concussions, par des contrats usuraires ou par des procès mal fondés. Enfant, enfant que vous êtes! vous ne considérez pas que vous portez le deuil, que vous avez perdu votre père, la grâce de Dieu, la filiation adoptive, le droit et l'hérédité céleste. Si un enfant voit que les larrons pillent et ravagent la maison , qu'ils en emportent la vaisselle d'argent, il n'en est point to'iché, dit saint Chrysostome (nom. 1 , 4 in primant ad Corint.), il se met à rire; et si on lui ôte une pomme ou une pierre
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d'Àlençon , il pleure, il crie, tempête, on ne le peut apaiser. Si vous avez perdu un procès, un peu d'argent, une occasion de gagner, vous vous en affligez. Si vous avez perdu, par un péché mortel, les dons du Saint-Esprit, les vertus infuses, ou les mérites de vos bonnes œuvres, vous ne vous mettez point en peine , vous ne laissez pas de rire , de jouer, de danser, folâtrer. Enfant, enfant : Usquequo parvuli diligitis infantiam, et stulti ea quœ sibi sunt noxia ?
VIII. Si quelqu'un vous disait : Vous ne savez pas une étrange nouvelle : un tel de son bon sens s'est jeté du haut de sa maison en bas, il s'est brisé tout le corps, disloqué et déboîté tous les membres. De bon sens, diriez-vous? Aurait-il fait cela s'il eût été en son bon sens? Il était fou : il était fou; une frénésie s'était emparée de son cerveau. Vous étiez en l'état heureux et sublime de la grâce de Dieu , en une parfaite santé et intégrité spirituelle, qui consiste en ce que la chair soit sujette à l'esprit , la sensualité à la volonté, la volonté à la raison, la raison à la loi de Dieu. Vous vous êtes précipité d'un état si éminent, au profond abîme du péché : Ibi ceciderunt qui operantur iniquitatem. Votre âme est toute démontée, toute déboîtée et déréglée ; la chair commande à l'esprit, la sensualité conduit la volonté, la volonté désobéit à la raison, et la raison contredit la loi de Dieu. Vous vous êtes jeté volontairement en ce précipice et ce n'est pas être fou? n'est-ce pas être insensé et frénétique que cela : Stulii, stulti aliquandô sapite. Etant ainsi privé de jugement, vous vous mettez au rang des bêtes et au-dessous : Comparâtes esjwnentis insipientibus.
IX. Quand vous allez par les champs, monté sur un cheval , en temps d'hiver, s'il faut passer un marais qui soit glacé au rivage , votre cheval n'y entre qu'avec crainte, il va tâtonnant du pied pour sentir s'il y a du danger ; s'il sent qu'il y ait une fondrière, vous le tueriez plutôt que de l'y faire entrer; si vous piquez, au lieu d'avancer, il recule. Et vous, qui devriez être doué d'esprit et de jugement, vous en avez moins que votre monture, puisqu'à la première semonce d'un écervelé qui vous veut faire entrer au lieu infâme , au jeu , au cabaret ou au duel , vous vous portez témérairement sans marchander, sans tâtonner, sans vous faire piquer, et sans prendre garde s'il n'y a point de précipice : Comparatus es jurnentis insipientibus, et deterior factus esillis.
X. Vous êtes encore moins que tout cela devant Dieu , vous êtes moins que tout ce qu'on peut dire, imaginer, penser £t concevoir. Voyez en quel abîme d'humilité vous devez vous jeter, et comme vous avez grand sujet de dire comme la ville de Jérusalem : Vide, Domine, et considéra quoniam facta sum vilis. Si vous êtes en état de péché , dans la pensée de Dieu et dans la balance de son jugement, vous êtes moins que votre cheval, que votre chien , qu'un moucheron , qu'un ciron , vous n'êtes rien du tout : Ne forte ad nihilum redigat me (1. Cor. 13, 1). Quand je parlerais aussi éloquemment que les anges, dit saint Paul , quand j'aurais en ma tête toute la science des plus savants, quand je serais un grand prophète , si je suis en mauvais état , si je n'ai l'amour de Dieu. Ce n'est pas une hyperbole , ce n'est pas un paradoxe , ce n'est point
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exagération , c'est la pure vérité , c'est l'Ecriture sainte. Je veux que vous soyez un grand justicier, grand homme d'Etat, grand politique, savant, prudent, adroit, judicieux pour les affaires du monde; si vous êtes en état de péché, vous n'êtes rien devant Dieu. Vous vous imaginez en vain que Dieu ne vous oserait perdre, qu'il y aurait trop grand intérêt, qu'il n'a garde de perdre une si noble créature; voyez s'il se soucie beaucoup , et s'il a grand intérêt quand toutes les mouches meurent au commencement de l'hiver? Vous êtes moins devant lui qu'une seule de ces mouches, et si vous mourez en l'état où vous êtes , il se souciera de vous retirer d'enfer, beaucoup moins que de ressusciter ces mouches.
Troisième point. — XI. Je dis beaucoup moins, car il n'a point d'aversion pour ces bestioles, et il Ta très-grande de vous ; il a contre vous une haine infinie. Mon Dieu, vous haïssez tous ceux qui font l'iniquité , dit le Psalmiste : Odisti omnes qui operantur iniquitatem (Psal. 5, 7) ; et son fils Salomon, au livre de la Sapience , Dieu hait l'impie et son impiété d'une haine d'abomination, d'une haine de malveillance : Oclio surit Deo impius et impietas ejus (Sap. 14, 9); Dieu a grande horreur et abomination des déportements de l'impie , dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage : Altissimus odio habet peccatores (Eccl. 12, 5). Il y a grande antipathie entre un agneau et un loup, entre une colombe et un milan , entre un homme et une panthère. Cette opposition et contrariété n'est point si grande , qu'est celle qui est entre Dieu et le pécheur. Vous n'eûtes jamais tant d'aversion de la lèpre , de la peste , du poison , de la mort , comme Dieu l'a du péché ; jamais personne n'eût tant d'horreur d'une punaise , d'une araignée , d'un serpent, d'un crapaud, d'une charogne, comme Dieu a horreur et abomination du péché : Abominatio est Domino vita impii (Prov. 15, 9).
On dit en philosophie que les contraires se connaissent mieux quand ils sont mis l'un près de l'autre et confrontés les uns aux autres. Le contraire de la haine que Dieu porte au péché et au pécheur, c'est l'amour qu'il porte à la vertu et aux vertueux. L'amour qu'il porte à la vertu est, à la vérité, très-grand, ineffable et incompréhensible : nous le connaissons en ce qu'il récompense d'une gloire infinie, la moindre action de vertu surnaturelle, un verre d'eau froide donné au pauvre pour l'amour de lui; mais la haine qu'il a du péché est sans comparaison plus grande : car il aime mieux que vous vous absteniez du péché, que de vouloir pratiquer quelque bonne œuvre que ce soit. Et si vous commettiez un péché mortel pour avoir occasion d'exercer la plus excellente et héroïque vertu qu'on puisse pratiquer, il ne vous excuserait pas.
L'histoire romaine dit , que le fils de Manlius Torquatus, ayant livré la bataille à l'ennemi sans ordre de son général, remporta une glorieuse victoire, mais très-malheureuse pour lui : car comme il s'en retournait tout plein de joie et d'allégresse, pensant être bien reçu de ses concitoyens, son propre père, au lieu de lui couronner îa tête de laurier, la lui fit trancher par la main d'un bourreau. C'était signe que le désordre et la désobéissance militaire était bien odieuse à ce grand homme. Le péché l'est encore bien
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plus à Dieu. Il est vrai qu'il est permis en certaines occasions et pour quelque urgente nécessité, de faire quelque chose qui semhle être défendue par les commandements de Dieu et de l'Eglise, quand elle n'est pas mauvaise essentiellement, parce que lors ce n'est pas commettre un péché, le commandement n'obligeant pas en tel cas, ou la matière du précepte élant ôtée par telle occurrence, comme travailler un jour de dimanche par très-grande et pressante pauvreté ; prendre le bien d'autrui en extrême nécessité. Mais si une âme chrétienne commettait un péché mortel, c'est-à-dire, faisait une action, qui est de foi indispensablement mauvaise , comme un parjure ou un blasphème pour convertir un infidèle, Dieu la damnerait , quelque bonne intention qu'elle eût et quelque bon effet qui en pût réussir. Que dis-je? si une àme chrétienne faisait cela; si le plus grand saint qui a jamais été et qui puisse être le faisait, Dieu le damnerait. Faisons qu'un des plus grands saints de l'Eglise, des plus éclairés et des plus fervents, commette un péché de parjure, ou autre semblable, à dessein de convertir à la foi tous les hérétiques qui sont en France , en Angleterre et en Allemagne , ou tous les Mahométans qui sont en Turquie et en Perse , tous les payens qui sont au Canada et aux Indes; et qu'en effet il les convertisse par ce péché mortel , et d'infidèles qu'ils étaient, qu'il en fasse de très-bons religieux , Dieu le damnerait éternellement. Il a donc plus d'horreur de ce péché , que de complaisance de toutes ces conversions.
Vous savez qu'Hérode cherchait à mort l'Enfant Jésus et qu'il envoyait , pour cet effet, des satellites en divers lieux. Supposons qu'un de ses bourreaux ait surpris en chemin quelque grand saint qui portât ce divin Enfant en Egypte , et qu'il lui ait demandé : D'où venez-vous? De Nazareth. Où allez-vous? En Egypte. A qui est cet enfant? n'est-ce pas lui qui naquit l'autre jour en Bethléem et fut vi>ité par les rois d'Orient ? Non ! Jurez que ce ne l'est pas, autrement je l'égorgé tout présentement et la mère aussi, afin qu'elle ne porte plus l'enfant qui trouble le règne d'Hérode. Si ce saint eût commis un péché mortel en se parjurant pour cela, Dieu ne l'aurait pas trouvé bon. Que dis-je? bon! il l'aurait trouvé très-mauvais; s'il fût mort là-dessus, il l'aurait damné éternellement, quelque excuse qu'il eût apportée au jugement de Dieu. Je l'ai fait pour ne vous pas priver de tant de gloire qu'il vous a donnée , de tant d'âmes qu'il vous a gagnées : je l'ai fait pour ne pas priver le monde de tant de miracles qu'il a opérés ; de tant de prédications qu'il a faites et de tant de bons exemples qu'il a donnes ; je l'ai fait en intention de sauver la vie à votre bien-aimé et à sa mère votre épouse. Il n'y a excuse qui tienne, je n'ai que faire d'intention , je veux qu'on s'abstienne du péché mortel, puisque vous l'avez commis , vous serez damné et sans rémission. Voilà ce que Dieu aurait fait à ce grand saint, et puis il vous épargnera! et vous penserez demeurer impunis , et n'être pas damnés après avoir commis des péchés à douzaines, à vingtaines, à centaines et des plus énormes.
XII. Vous ne le penseriez pas si vous pouviez concevoir que la haine que Dieu porte aux pécheurs n'est pas seulement une haine d'horreur et d'abomination , mais d'inimitié et de malveillance. Il
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vous veut si grand mal, que vous n'êtes pas capable de porter le mal qu'il vous veut; il ne vous en fera jamais tant que vous méritez; il vous veut un mal infini , et vous ne sauriez porter une peine de sens infinie; et ii ne sera jamais vrai de dire que Dieu ait assouvi la haine et la mauvaise volonté qu'il vous porte.
Conclusion. — Ecoutez les paroles effroyables qu'il dit par le prophète Jérémie ; elles contiennent un précis et un abrégé de tout ce discours : Non est anima mea ad populum istum : ejice illos à facie 7neà, et egrediantur. Quod sidiœerint ad te : Quo egrediemur? Dices ad eos : Hœc dicit Dominus. Qui ad mortem, ad mortem , et qui ad gladium ad gladium , et qui ad famen ad famen, qui ad captivitatcm, ad captivitatem. Visitabo super eos quatuor species, gladium ad occisionem; et canes ad lacer andum , et volatilia cœli, et bestia terrse ad devorandum (Jerem. 15, 1 , 2,3). Loin d'ici ce peuple rebelle et désobéissant; je n'ai plus de bonne volonté pour lui. Voilà le premier effet du péché, qui est que Dieu nous abandonne et nous rejette. Et s'ils demandent où irons-nous? Allez où vous pourrez, je ne m'en soucie pas : que ceux qui mourront, meurent : que ceux qui seront égorgés, le soient : que ceux qui seront affamés ou bannis, le soient tant qu'ils voudront. Voilà le second effet, qui est que Dieu nous méprise. Je vous enverrai des persécutions de toutes parts, des hommes qui vous feront la guerre, des chiens enragés qui vous déchireront , des oiseaux de proie et des bêtes sauvages qui vous dévoreront. Voilà le troisième effet , qui est que Dieu nous abhorre et nous persécute.
L'Ecriture sainte nous apprend et l'expérience le montre , que le monde est une mer orageuse , pleine d'écueils et de corsaires , une forêt peuplée d'assassins et de bêtes farouches, un camp rempli d'impitoyables ennemis qui ne cessent de nous faire la guerre; qu'il n'y a en cette vie que rets et que filets tendus contre nous , que pièges et que lacets semés de toutes parts , que dangers et qu'embûches dressées pour nous surprendre; et l'homme étant devenu si pauvre par la chute d'Adam, faible et fragile , dénué et désarmé, que peut-il devenir sans l'assistance particulière de Dieu , qui est la vraie ancre de cette navigation, l'unique bouclier de cette guerre, le bâton et le soutien de ce pèlerinage. Que fera ce pauvre parmi tant de puissances et d'efforts? ce nain parmi tant de gens, cet aveugle parmi tant de pièges et de labyrinthes, ce désarmé parmi tant de cruels ennemis? A qui aura-t-il recours parmi ces dangers? de qui prendra-t-il conseil en ses perplexités? à qui demanderat-il secours en ses adversités? de qui recevra-t-il consolation en ses disgrâces? Ne sera-t-il pas comme un vaisseau au milieu de la mer, sans gouvernail et sans pilote? comme un enfant aveugle , au milieu d'une vaste forêt , sans père et sans conducteur? comme une brebis égarée au milieu d'une troupe de loups sans limier et sans pasteur?
Quand vous considérez toutes ces choses, pouvez-vous être sans frayeur, étant en état de péché mortel? pouvez-vous dormir à votre aise, sachant que la justice de Dieu, comme la verge de Jérémie, veille continuellement pour votre ruine. Pouvez-vous re-
Le pèche nous met en la haine des saints. 333
poser sans souci , sachant que vous avez le Dieu tout-puissant pour ennemi? pou vez-vous manger un morceau avec appétit, sachant que vous avez ces yeux, ce bras, cette fureur et ce persécuteur contre vous? Pou vez-vous penser, sans pleurer, à l'échange déplorable que vous avez fait quand vous avez perdu la grâce de Dieu , sachant que l'épée qui était affilée contre vos ennemis se retourne contre vous ! Que les yeux qui veillaient pour vous défendre, veillent à présent pour vous détruire; que le bras qui était pour vous soutenir, soit maintenant pour vous jeter contre terre ; que le cœur qui avait pour vous des pensées de paix et d'amour, n'ait à présent que des pensées de douleur et d'affliction contre vous ; et que celui qui était autrefois votre bouclier, votre rempart et votre sauvegarde, soit à présent comme une teigne pour vous ronger; comme une espèce de pourriture pour vous corrompre, et comme un lion pour vous mettre en pièces, ainsi qu'il vous menace par Osée (5, 12) : Ego quasi tinea Ephraim, et quasi putredo domui Juda , quasi leœna et quasi catulus leonis. Quel conseil y aurat-il contre ce conseil divin? quel bras, contre ce bras tout-puissant? quel asile et quel refuge , contre cet ennemi qui nous poursuit de toutes parts et qui crie parAmos(9, 1): Je les passerai tous au fil de l'épée, depuis le premier jusques au dernier, pas un n'échappera, pas même ceux qui s'enfuiront : Novissimum eorum in gladio interficiam : non erit fuga eis , fugient et non salvabitur ex eis qui fugerit , etc., car s'ils descendent jusques au centre de la terre, je les en retirerai avec main-forte; s'ils montent sur la cîme du mont Carmel , je les irai chercher et les prendrai ; s'ils se cachent au fond de la mer, je commanderai au serpent de les y mordre , je jetterai mes yeux sur eux , non pas pour leur défense , mais pour leur ruine. C'est Dieu qui parle , c'est Dieu qui menace , c'est Dieu qui tonne; celui qui ne s'éveille au bruit effroyable de ce tonnerre , il ne faut pas dire ainsi qu'il est endormi , mais qu'il est mort tout à fait, et ainsi , je prie Dieu qu'il le ressuscite. Amen.