‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 48 sur 85 · LE PÉCHÉ MORTEL REND NOTRE MORT MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ MORTEL REND NOTRE MORT MALHEUREUSE

Mors peccatorum pessima.

La mort des pécheurs est très-malheureuse. (Ps. 33, 22.)

Après avoir considéré que le péché est cause de la guerre, de la peste, de la famine et des autres afflictions temporelles qui arrivent quelquefois au monde, il est à propos de contempler les maux éternels qu'il nous cause; et pour oien appréhender une chose si digne d'appréhension , nous devons faire quatre considérations : premièrement, que le péché mortel nous fait faire une très-mauvaise mort; en second lieu, qu'il nous expose à la rigueur et sévérité du jugement de Dieu; en troisième lieu , qu'il nous prive des félicités du ciel; en quatrième lieu , qu'il

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dous engage à des éternités malheureuses. Aujourd'hui, le Prophète royal et le dévot saint Bernard nous feront voir, par trois puissantes raisons , que la mort des pécheurs est très-mauvaise.

J'apprends du livre de la Genèse, qu'Eve, la première femme, fut surnommée la mère des vivants; c'était peut-être pour la distinguer de vous , ô sainte et bienheureuse Vierge ! elle ne pouvait secourir ses enfants que pendant leur vie, non pas à la mort; mais, vous êtes la Mère des vivants, des mourants et des morts; vous assistez vos serviteurs pendant leur vie, vous les soulagez quand ils meurent, vous les secourez après la mort dans les flammes du purgatoire. Je vous dirai donc avec l'un d'entre eux : Faites, s'il vous plaît, que je sois votre esclave, que je sois sous votre tutelle, que j'aie part à vos faveurs, et que l'heure dernière de ma vie, décisive de mon éternité, soit entre vos mains , en l'honneur de ce moment heureux de l'Incarnation, auquel le Fils de Dieu s'est fait homme, et vous avez été faite Mère de Dieu , comme son ange vous le promit quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

Exckrdium. — I. Videtur quod mors rion sit pœna peccati. — II. Explicatur quomodo sit Pœna. — III. Peccatum est centrum mortis.

I. Punctum — IV. Mors peccatorum mala : in mundi amissione. 1. Scripturâ. — V. 2. Patribus. — VI. 3. Rationibus. — VII. 4. Comparationibus.

II. Punctum. — VIII. Pejor, in carnis separatione. 1. Scripturâ. — IX. 2. Patribus. — X. 3. Historiis. — XI. 4. Comparatione.

III. Punctum. — XII. Pessima in vermis duplici corrosione 1. Ob bona omissa. — XIII. 2. Ob mala commissa.

Conclusio. — XIV. In morte undique peccatori objecta timoris, et tristitiâ. — XV. 2. Expenduntur verba Christi : Facile vobis amicos.

Exorde. — I. Stipendium peccati mors (Rom. 6, 34); Stimulus mortis peccatum (1. Cor. 15, 55) : la solde du péché c'est la mort; l'aiguillon de la mort c'est le péché. Celui qui n'est pas bien instruit des principes de la foi catholique et de la théologie pourrait faire difficulté de donner son approbation à ces maximes que saint Paul écrit au chapitre sixième de l'épître aux Romains , et au chapitre quinzième de la première aux Corinthiens. Aristote dit que le nom est une définition raccourcie, qui contient en abrégé l'essence, la nature et les propriétés de la chose à laquelle il est imposé. Si nous considérons les noms que les trois principales langues ont attribués à l'homme , nous verrons que même avant le péché et en l'état d'innocence, il était sujet à la mort. Les Hébreux, pour dire les hommes, disent metim ; pour dire les morts, ils disent aussi metim, avec cette seule différence, que metim, quand il signifie les hommes, s'écrit avec un scheva, qui sont deux points l'un sur l'autre; et quand il signifie les morts, il s'écrit avec un tseré, qui sont deux points l'un auprès de l'autre. Pour signifier qu'entre les hommes vivants et morts , il n'y a pas grande différence , puisque tous vivants sont mortels; il y a seulement à remarquer, que parmi les hommes vivants il y a des points l'un sur lautre; l'un est supérieur à l'autre en quelques points : l'un est noble, l'autre est roturier; l'un est seigneur, l'autre vassal; l'un est maître, l'autre est valet; les hommes ne diffèrent qu'en points : ils sont semblables en

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la nature et lettres radicales. Et quand ils seront metim selon la seconrle signification , quand ils seront morts, ce ne sera plus avec un scheva , mais avec un tseré; les points seront l'un près de l'autre, personne ne sera plus roi, ni sujet, ni seigneur, ni serviteur; tous seront égaux dans le tombeau : Mors sceptra ligonibus aquat.

Les Grecs, pour dire les hommes, disent Bpo-rbç : c'est-à-dire, mortels; d'où vient le mot d 'ambroisie, parce qu'ils croyaient qu'elle rendait immortels ceux qui en usaient. Les Latins disent homo , qui peut avoir deux étymologies, et toutes deux enseignent à l'homme qu'il est naturellement corruptible : Si homo se dit ab humo , parce qu'il est tiré de la terre ; Aristote vous dira que toutes choses tendent naturellement au lieu de leur origine : Unumquodque resolvitur in ea ex quïbus constat ; hors duquel elles sont comme un état violent; donc, en l'étal même de la nature innocente, 1 ame tendait naturellement à Dieu et au ciel où est son principe : Igneus est illi vigor, et cœlestis origo; et le corps à la terre , dont il est issu et composé. Et on pouvait dire avant le péché : Terra es, et in terram ibis. Si homo vient du mot grec opoç, qui signifie , ensemble, parce qu'eu l'homme plusieurs choses contraires sont ensemble s'il est le ramas et l'assemblage des quatre éléments, ou au moins des quatre qualités élémentaires; qu'en lui 1 humide radical et la chaleur naturelle , la bile et la mélancolie, le sang et la pituite, font comme un microcosme et petit monde. On vous dira que cela avertit l'homme de sa mortalité , selon la maxime de philosophie, qui dit que tout composé de choses contraires est en danger de se perdre; que le froid et le chaud, le sec et l'humidité , même avant le péché, avaient antipathie et contrariété naturelle : Frigida pugnabant calidis, humentia siccis.

Que ces quatre ennemis se choquant mutuellement dans le corps de l'homme, devaient enfin ruiner le pays où se faisait cette guerre intestine; que la chaleur naturelle allait petit à petit, consumant l'humide radical, et par conséquent eut abrégé et fini la vie , qui est, comme dit Aristote : Permansio caloris in humido.

IL A toutes ces difficultés, la théologie répond qu'à la vérité l'homme étant considéré en la pure condition de sa nature, précisément sans aucun don surnaturel, et comme on parle en l'école : in puris naturalibus , la mort lui était naturelle comme aux autres animaux , pour les raisons alléguées ; mais que, par un bénéfice du Créateur, par un privilège particulier de l'état d'innocence et de la justice originelle, il était avantagé d'un droit admirable de demeurer dans une vigueur perpétuelle et d'un don gratuit d'immortalité. Car le Créateur avait planté au paradis terrestre un arbre merveilleux, l'arbre de vie, ou, selon le texte hébreu : hets , hacohiim , l'arbre des vies, où étaient ramassées et comme en infusion , toutes les vertus , propriétés et bonnes qualités des arbres , arbre qui était vraiment l'arbre des arbres, la viande des viandes, le restaurant des hommes , le morceau délicat , le suc et la moelle de la terre, qui avait le pouvoir de tenir en union et bonne intelligence les quatre qualités élémentaires : réparer les brèches de l'humide radical, restaurer la chaleur naturelle, servir de viande

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et de breuvage tout ensemble , corriger toutes les défectuosités du corps de l'homme et animer ses forces affaiblies , renouveler sa vie et le maintenir en parfaite santé, jusqu'à ce qu'il eût été enlevé au ciel sans passer par la mort. Mais n'ayant reçu cette grâce qu'à condition qu'il garderait le commandement de Dieu ; quand il a été si malavisé que de le violer, il a perdu ce don gratuit, il a été dépouillé de cette prérogative d'immortalité ; et ainsi la mort lui est à présent une punition et vengeance de son péché. Et saint Paul a dit avec vérité, que la solde du péché c'est la mort, que la mort n'aurait point d'aiguillon , qu'elle n'aurait point de tranchant ni de peinte pour les hommes sans le péché.

III. Au lieu de ces paroles qui sont au texte latin : Stimulus mortis peccatum , il y a au texte grec : KsVrpov Se Oavàxou xai à^apt-ca. Le centre de la mort c'est le péché; elle est sortie du péché comme de son élément, et elle s'y repose comme en son centre. Quand elle arrive à une personne qui n'a point de péché, elle ne s'y arrête pas, parce qu'elle n'y trouve pas son centre; elle n'y fait que passer, elle n'y fait pas grand ravage, elle n'y est pas pure, non plus que les éléments hors de leur centre, elle y a beaucoup de mélange de vie : Non videbit interitum , cùm viderit sapientses morientes (Psalm. 48, 1 1 ) : Absorpta est mors in Victoria tua? ubi est, mors, stimulus tuusiA. ad Corinth. 15, 54)? Mais quand la mort arrive à une personne qui est en état de péché, elle s'y arrête comme en son centre, elle y demeure éternellement, elle y est pure et sans mélange de vie; et comme toutes les eaux s'en vont en la mer où est leur élément, ainsi l'âme qui sort de ce monde en état de péché est le rendez-vous de toutes les morts : mort civile , mort corporelle, mort spirituelle , mort éternelle. C'est ce qui fait que saint Bernard expliquant ces paroles du Psalmiste : Mors peccatorum pessima, dit, par une belle gradation : Mala inmundi amissione, pejor in carnis separatione, pessima in ver mis duplici corrosione ; La mort des pécheurs est mauvaise par la perte qu'ils font des biens de ce monde ; elle est plus mauvaise par le divorce qu'ils font avec leur chair ; elle est très-mauvaise par le ver de conscience qui leur reproche les bonnes œuvres qu'ils ont omises et les mauvaises actions qu'ils ont commises. Voilà les trois points de mon discours.

Premier point. — IV. Le même Prophète royal dit en un autre psaume : Ne timueris cùm dives factus fuerii homo , et cùm multiplicata fuerit gloria domûs ejus ; Quand vous voyez un homme qui fait fortune, qui s'enrichit, qui s'avance, qui s'agrandit, qui élève sa maison et qui la rend splendide, ne l'admirez pas , ne lui portez pas envie, ne l'estimez pas heureux pour cela, et même s'il n'est homme de bien , estimez-le très-malheureux. Car comme dit saint Augustin , il n'est rien de si misérable qu'un méchant homme qui est heureux en ce monde '. Quoniamcùm interierit non sumet omnia ; enfin, il faut qu'il meure tôt ou tard , et il aura beaucoup de peine à la mort de quitter ces biens qu'il a tant aimés et de voir que ses héritiers se réjouiront de jouir à leur

( Nihil infelicius felicitate peccantiura (Aug.).

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aise de ce qu'il a amassé avec tant de peine , de ce qu'il a épargné avec tant d'avarice.

V. C'est pour cela , dit saint Chrysostome, que le Fils de Dieu en l'Evangile (Luc. 8, 14) compare les richesses aux épines; si vous tenez une épine la main ouverte , elle ne vous fait point de mal mais si vous la tenez la main fermée, elle vous pique et vous tire du sang. Les prédestinés ont quelquefois de grands biens en ce monde, ce n'est pas l'ordinaire ; mais il arrive quelquefois par la providence de Dieu , qui veut montrer que c'est à lui de les donner à qui bon lui semble , dit saint Augustin , ils tiennent ces épines à main ouverte, ils les dépensent volontiers pour le service de Dieu, pour le secours des pauvres, pour l'entretien de leur famille; ces épines ne leur font point de mal, ne tirent point de sang, ne leur font point faire de péché : Libéra me de sanguinibus. Les réprouvés tiennent les bien? de ce monde à main serrée ; ces ronces leur font bien du mal, elles leur causent mille travaux, soucis, scrupules, inquiétudes et peines d'esprit; et comme dans l'épine c'est l'extrémité et la pointe qui pique, ainsi dans la possession des richesses, c'est la lin et le dernier usage qui afflige; vous ne pouvez perdre sans douleur ce que vous possédiez avec amour1; vous avez honte et regret de quitter contre votre gré et avec la réjouissance de plusieurs , ce que vous avez acquis injustement, par la ruine et l'oppression de plusieurs.

VI. Quand un homme vertueux et charitable est au lit de la mort , tout le monde le regrette ; on dit que c'est grand dommage, que les pauvres vont perdre leur nourricier, les veuves leur tuteur, les orphelins et les oppressés leur refuge. Quand un riche avaricieux vient à mourir, on en est bien aise ; il ne volera plus les veuves , dit-on , il ne ruinera plus les orphelins , il n'opprimera plus les faibles; on donnera des aumônes aux pauvres; ses créanciers se feront payer, les prêtres gagneront à faire son service, les gens de justice à ïaire inventaire de ses meubles , les tailleurs à faire des robes de deuil, tout le monde en vaudra mieux : Divitias quas devoravit evomet (Job. 20, 15).

VII. Quand la sangsue s'est gorgée de sang, les médecins, pour la faire dégorger, ne font que la mettre sur la cendre. Ce riche avaricieux en est de même : c'est une sangsue insatiable , il se soûle du sang des pauvres gens , par des achats de décrets , des monopoles, des usures palliées et chicaneries de palais. Quand il est à la cendre du tombeau , il lâche prise , et s'attriste au dernier point de perdre ce qu'il a tant aimé , de voir qu'il le laisse à des gens qui se réjouiront de sa mort pour s'en saisir, qui dépenseront avec profusion ce qu'il a épargné avec tant d'avarice, de travaux, de soucis et de péchés.

Au premier livre des Rois (1. Reg. 15, 13), Saûl ayant reçu commandement de Dieu d'entrer avec une grosse armée au pays des Amalécites, d'y faire des dégâts, mettre tout à feu et à sang, sans pardonner à âme vivante, épargna le général d'armée nommé Agag, et par politique , ou je ne sais quel autre motif, il lui donna la vie,

' Sine dolore non amittitur quod cum amore possidetur (Aug.).

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après avoir fait mourir tout le peuple. Le prophète Samuel l'en reprit aigrement de la part de Dieu, et ayant fait amener devant toute l'armée ce prince malheureux , il le condamna à être taillé en pièces comme les autres. Agag qui était gros et gras, comme dit l'Ecriture, et qui n'attendait pas cet arrêt, dit en soupirant : Siccine séparât amara mors? Le monde fait comme Saiïl : la mort fait comme Samuel. En l'imposition des tailles, subsides, subsistances, il n'y a que les pauvres qui sont surchargés , il n'y a que le petit peuple qui soit taillé : les grands, les riches, les coqs de paroisse s'en tirent par des ruses de chicane, par menaces et par d'autres voies. Ils ne s'exempteront pas du jugement de Dieu, ils seront taillés en pièces aussi bien que le peuple , le corps d'un côté et l'âme de l'autre. Ils s'exemptent de la subsistance; ils ne s'exempteront pas des accidents de la mort : et alors ils diront comme Agag : Siccine séparât amara mors? ô mort! que tu es inhumaine! est-ce ainsi que tu me sépares de mes riches possessions , de mes belles maisons, de mes salles si bien tapissées, de mes chambres si bien meublées, de mes jardins si délicieux, et de tant d'autrescréatures que j'ai adorées en ce monde? Mors peccatorum mala in mundi amissione ; mais pejor in carnis separatione.

Deuxième point. — VIII. O mort , que ta souvenance est amère à celui qui a tout à souhait en ce monde , qui nage dans les délices ; qui contente tous ses appétits sans que personne le contredise , dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage ; et si la souvenance lui en est si amère, combien plus la présence et le coup funeste est inévitable ! O mors quàm amara est memoria tua homini pacem habenti in substantiis suis, viro quieto, etc. (Eccli. 41).

IX. Saint Chrysostome dit fort bien (hom. 1 in 2 ad Corinth.) : Vous n'avez point de peine à dépouiller votre robe, principalement quand elle est déchirée ou décousue, et que c'est pour la donner au tailleur, et la reprendre après plus commode et entière ; mais qui voudrait vous arracher la peau , on vous ferait une douleur bien sensible, parce que la peau tient au corps, ce que ne fait pas la robe. L'âme dévote n'a point de répugnance à se dépouiller de son corps , elle n'y a point d'attache : il est si usé de travaux , si épuisé d'abstinences et de veilles, si affaibli d'austérités et de mortifications, qu'il lui est à charge et incommode : elle est bien aise de s'en défaire, elle a une espérance certaine qu'il sera réformé et renouvelé , que le Fils de Dieu le lui rendra plus beau, plus saint, plus agile qu'il n'est : In pace in idipsum dormiam et requiescam. Quoniam tu, Domine, singulariter in spe constituisti me. In malitiâ suâ expelletur impius ; sperat autem justus in morte suâ (Psal. 4; Prov. 4,32). L'âme mondaine est chassée de son corps avec violence ; elle en est arrachée avec douleur, parce qu'elle y est collée d'affection; elle souffre beaucoup de faire divorce avec sa chair qu'elle a tant chérie, caressée et idolâtrée.

X. L'histoire nous apprend qu'en notre siècle un gentilhomme espagnol étant à la chasse , poursuivit longtemps une bête fauve qu'il rencontra. Gomme il fut entré bien avant dans le bois, il entendit quelqu'un qui chantait agréablement et joyeusement; il s'a-

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vance de ce côté-là comme à la piste de la voix, il trouve un pauvre homme auprès d'une cabane , tout couvert de lèpre, tenant en ses mains des pièces de sa chair qui s'allait découlant par lambeaux. D'abord il fut effrayé, pensant que ce fut un spectre : mais reprenant ses esprits, il s'approche, l'aborde, le salue, lui demande quelle voix il a entendue, si c'est lui qui chantait. Oui, Monsieur, lui dit le bonhomme, c'est moi-même qui chantais, et c'est ma propre voix que vous avez entendue. Et comment pouvezvous chanter si gaîment étant ainsi accablé de misères? Monsieur, je considère qu'entre Dieu et moi il n'y plus que cette cloison de boue qui est mon corps, et que cet empêchement étant ôté, je serai uni à Dieu et que je jouirai de lui ; voyant donc que ma chair se ruine de jour en jour, je m'en réjouis et je chante. Au contraire, saint Boniface martyr, apôtre des Allemagnes, qui y fut envoyé par le pape Grégoire II et qui florissait environ l'an 700 , en une lettre qu'il écrit à un de ses amis , assure qu'il avait conversé familièrement avec un homme qui avait été ressuscité par miracle , et que cet homme lui disait qu'après la crainte du jugement de Dieu et des peines d'enfer, rien n'avait mis si fort son âme en peine au sortir de la vie , que de voir son corps auquel on préparait la sépulture. Est-il possible , disait cette âme , que j'aie été si malheureuse que d'offenser si souvent mon Dieu pour l'amour de cette carcasse! Est-ce pour cette voirie que j'ai négligé mon salut et commis tant de péchés? Est-ce pour engraisser ce fumier qu'on préparait autrefois les lits mollets, les linges blancs, les. viandes délicates? Est-ce à cela que sont réduits tous les soins que j'ai eus de ce corps, qu'on ne lui donne à présent pour maison que six pieds de terre, pour chambre et cabinet que trois ou quatre planches , pour vêtement , qu'un suaire de toile à demi-usé, pour compagnie que les vers et la pourriture?

XI. Il y avait l'autre jour en la ville d'Antioche, dit saint Chrysostome (nous pouvons dire en cette ville de N.), une demoiselle de fort bon lieu, qui était logée en une maison de louage, d'où elle devait bientôt sortir. Cette maison était fort incommode et menaçait ruine; au moindre feu qu'on y allumait tout était plein de fumée , on n'y voyait goutte, ce n'était qu'égoutset cloaques de toutes parts; et néanmoins cette pauvre demoiselle était si mal conseillée, qu'elle ne pensait qu'à cette maison, elle ne travaillait qu'à la réparer, la reblanchir, l'orner et tapisser ; elle en avait tant de soin , elle employait tant de bien et tant de temps à réparer cette maison, qu'elle se négligeait et s'oubliait elle-même. Vous la voyiez pâle, maigre , défaite , mal nourrie , mal couchée et mal vêtue ; à votre avis n'était-elle pas bien imprudente et malavisée? Cette demoiselle, c'est votre âme, noble tout ce qui se peut, puisqu'elle est la sœur des anges, l'image de Dieu et l'héritière du ciel; elle demeure dans ce corps comme dans une maison, ou pour mieux dire dans une cabane qu'elle tient par emprunt, d'où elle doit bientôt déloger: Velox est depositio tabernaculi rnei. Tabemaculi, non pas palatll (2. Pétri. 1, 14). Cette demeure est fort incommode, au moindre feu de colère ou de concupiscence qui s'y allume, tout y est en ténèbres , il n'y a que de la fumée ; vous n'y voyez goutte ,

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car vous n'appréhendez point les suiles et les mauvais effets de vos passions; la maison de ce corps est pleine d'immondices et d'ordures, elle a des brèches de tous côtés : ce catarrhe qui se forme à. la tête, ce sable qui se durcit dans les reins, cette fluxion qu1 tombe sur les poumons la menace de ruine; et cette pauvre âme est si interdite et dépourvue de jugement, qu'elle ne s'occupe que de ce corps, elle ne pense, ne parle et ne travaille qu'à réparer les brèches de cette maison , la plâtrer, l'orner, l'embellir et l'ajuster; elle y met tant de temps, elle y emploie tant d'argent, qu'elle se néglige et s'oublie elle-même ; elle laisse les bonnes œuvres, elle prend fort rarement sa nourriture qui est la sainte Eucharistie, elle ne fait quasi rien pour son salut : n'est-ce pas semer des épines pour la fin de votre vie , et rendre votre mort malheureuse par le divorce qu'il faudra faire avec votre chair que vous aurez tant caressée : JPejor carnis separatione ? Mais enfin : Pessima in vermis duplici corrosione. C'est ma dernière partie.

Troisième point. — XII. La mort du pécheur est très-malheureuse parles remords de conscience qui le rongent, d'avoir négligé les bonnes œuvres et pratiqué les mauvaises. Le Saint-Esprit nous en présente un beau tableau dans l'Ecriture (1. Reg. 25). David fuyant par le désert la persécution de Saùl , se trouva lui et ses gens en extrême besoin de vivres; il apprit qu'il y avait près de là un homme riche qui lui était extrêmement obligé et qu'il faisait festin à ses fermiers selon la coutume du pays, parce qu'on avait tondu ses moutons. Il lui envoie quelques-uns des siens le prier très-humblement de le vouloir assister en son besoin et de lui envoyer quelques provisions. Nabal, qui était un brutal et un fou, selon l'étymologie de son nom , car il s'était privé de l'usage de raison en s'enivrant, répondit rudement à ses messagers : Hé! qui est David, que sais-je qui est ce fils de Jessé? on n'a la tête rompue que de ces vagabonds, qui ont quitté le service de leur maître. Quand ces paroles furent rapportées à David , transporté de colère et d'un zèle de justice , il prit avec soi une compagnie de quatre cents soldats et s'en alla devers cet ingrat, à dessein de le ruiner, et n'eût été qu'Abigaïl, femme de Nabal , plus sage que son mari, apaisa le courroux de David, s'humiliant devant lui et lui offrant des présents , sa maison eut été pillée. Le lendemain, quand il eut digéré son vin et que sa femme lui montra sa faute, l'affront qu'il avait fait à David et le danger où il s'était jeté , il fui saisi d'une grande crainte et d'un si extrême regret, que tout son sang se glaça dans ses veines , qu'il devint stupide comme un marbre et qu'il mourut à quelques jours de là : Ernortuum est cor ejus intrinsecùs et factus est quasi lapis (1. Reg. 25).

Vous savez les obligations que vous avez à votre Dieu, les biens inestimables qu'il vous a faits, généraux et particuliers, de nature et de grâce , en l'âme et au corps : il vous demande si souvent et avec tant d'instance une petite courtoisie, que vous vous convertissiez, que vous quittiez ces ressentiments, ces procès injustes, ces débauches : il vous envoie ses serviteurs , les prédicateurs qui vous en prient , comme je fais encore présentement de sa part, et

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