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LE PÉCHÉ MORTEL NOUS ENGAGE A L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE

Discedite à rue maledicti , in ignem œternu m.

Retirez-vous de moi, maudits ; allez au feu éternel. (M.vtth. 25.)

Comme la considération de l'éternité bienheureuse est un puissant motif pour exciter les âmes choisies à la pratique de la vertu , ainsi la souvenance et l'appréhension de l'éternité malheureuse est une forte bride que les âmes mondaines doivent prendre pour se retirer du péché et se repentir de l'avoir commis. C'est aussi le dernier motif de repentance que j'ai à vous proposer : saint Chrysostome dit que la miséricorde se tient à la porte de l'enfer, et n'en permet pas l'entrée à ceux qui l'ont caressée et courtisée toute leur vie; il faut dire de même de vous, ô sainte et bienheureuse Vierge! Mère de miséricorde; l'enfer est un état de mort , et vous êtes notre vie ; l'enfer est un lieu d'amertume , et vous êtes notre douceur; l'enfer est un séjour de désespoir, et vous êtes notre espérance : Vita , dulcedo , et spes nostra , salve ; pour être préservés, par vos intercessions, de l'éternité malheureuse, agréez que nous vous présentions le salut qui vous a disposée à être Mère de Dieu et de miséricorde : Ave , Maria.

IDEA SERMONIS

Exordium — In sententiâ damnationis consideratur judex, carnifex, reus , pœna.

I. Punctum. — I. Judex est Deus, cujus severitas probatur quia est magnus. — II. Potens

— III. Sapiens. — IV. Bonus.

II. Punctum. — V. Carnifex est Daemon, qui estcrudelis. —VI. Fortis. —VII. Infatigabilis. — VIII. Et inflexibilis.

III. Punctum. — IX. Reus homo debilissimus , quod probatur. 1. Scripturâ. — X. 2. Patribus. —XI. 3. Et Ratione.

IV. Punctum. — XII. Pœna , quse est pura. — XIII. Multa. — XIV. Et seterna. Conclusio. — XV. Continens : 1. Scripturam. —XVI. 2. Patres. — XVII. 3. Figurait).

— XVIII. 4. Historiam.

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Exorde. — Je pourrais aujourd'hui, Messieurs, me dispenser avec juste raison de la coutume ordinaire que j'ai de traiter méthodiquement mon sujet, et de diviser en certains points toute l'économie de mon discours. Car, quelle apparence de garder un ordre en traitant de ce séjour infortuné , où il n'y a que désordre , qu'horreur, que dérèglement et que confusion : Ubi nullus ordo , sed sempiternus horror inhabitat (Job. 10, 22). Mais parce que le discours que j'ai à vous faire doit venir de Dieu , et que, comme a dit saint Paul , tout ce qui vient de Dieu est toujours disposé et rangé en bon ordre : Quœ à Deo sunt , ordinata sunt (Rom. 13, 1), je divise mon discours en quatre parties, et, pour connaître par quelque conjecture, combien terrible et épouvantable est la sentence de damnation que tous les réprouvés reçoivent à la mort, j'en considère quatre circonstances : la qualité du Juge qui la minute , la qualité du bourreau qui l'exécute , la qualité du patient qui la souffre et la qualité des peines qu'elle ordonne.

Premier point. — I. Celui qui la minute, c'est un juge souverain très-juste, très-sévère, immuable, inébranlable, qui est ennemi mortel et irréconciliable du vice, qui est intéressé en cette affaire, qui est juge et partie tout ensemble, et pour le faire court, c'est un Dieu ; quand on dit cela, c'est tout dire. 11 est Dieu en tout ce qu'il fait , en tout ce qu'il est et en toutes ses perfections; aussi bien en sa justice comme en sa miséricorde , inûni, incompréhensible et inconcevable : Quis novit potestatem irx tuœ , et prœ timoré tuo iram tuam dinumerare? Personne ne saurait comprendre la sévérité des jugements de Dieu , personne ne saurait connaître les sujets qu'il a de se mettre en colère, parce que personne ne saurait comprendre combien grandes et en grand nombre sont ses perfections adorables que le péché mortel offense ; Dieu est grand, donc il est à craindre; il est très-puissant, donc il est à craiudre; il est très-sage, très-savant, donc il est à craindre; il est très-bon, donc il est à craindre : toutes ces conséquences sont bonnes et bien tirées : elles sont tirées de son Ecriture. Il est trèsgrand, très-redoutable : Terribiliter magnificatus est(Psa.\m. 138). S'il est grand, il ne peut rien faire qui ne soit grand, car il y a toujours du rapport et de la proportion entre l'être et l'opération : Operari sequitur esse; les effets des grandes causes ne peuvent être médiocres : grands sont les bénéfices de sa libéralité , grandes les promesses et les menaces qu'il fait, grandes les récompenses qu'il donne , grands les châtiments qu'il ordonne. ;

II. Il est à craindre, parce qu'il est très-puissant : Potens et metuendus nimis (Eccles. 1). Quand une cause infiniment puissante agit pour détruire, elle peut anéantir; comme elle peut tirer du néant, quand elle agit pour produire. Dieu est un agent infini, infiniment puissant et actif; pensez quel ravage, quelle destruction, quel anéantissement il fait en l'âme réprouvée , quand il appesantit sur elle sa main toute-puissante, quand il la brise en sa fureur, quand il la détruit par les foudres et carreaux de sa vengeance? Ne craignez pas ceux qui ne font mourir que le corps et qui ne peuvent tuer l'âme, dit le Sauveur en saint Matthieu (10, 28);

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craignez celui qui peut perdre l'âme et le corps. Et par le prophète ïsaïe pariant du séjour malheureux où le réprouvé sera confiné, il dit que ce sera du soufre et de la poix ardente qui ne s'éteindra jamais, mais qui brûlera jour et nuit, pour le réduire à néant : Erit humus ejus in sulphur, et terra ejus in picem ardentem, nocte et die non extinguetur in sempiternum, ascendet fumus ejus , ut redigatur in nihilum (Is. 34, 9). Et par Ezéchiel : Nihil factus es , et non erit in perpetuum (Ezech. 28, 19); et ce qui est admirable, ce qui est le propre de Dieu, c'est que faisant mourir, il fait vivre, afin qu'on meure continuellement; qu'anéantissant, il conserve, afin qu'on soit éternellement anéanti : Ego occidam, et ego vivere faciam (Deuter. 32, 39); il ne parle pas en ce texte des afflictions de ce monde , car il ajoute : Et non erit qui de manu mea possit eruere. Quelle misère d'être et n'être pas tout ensemble , de vivre et de mourir continuellement, d'être conservé et être anéanti à même temps, de n'avoir l'être que pour le perdre incessamment! C'est ce que Jésus dit qu'il faut craindre : Qui potest perdere , hune timete.

III. En troisième lieu, il est à craindre, parce qu'il est infiniment sage , qu'il connaît très-parfaitement la hautesse incompréhensible de sa majesté : Ecce Domine tu cognovisti omnia (Psal. 138, 5); combien elle mérite d'être honorée, aimée et redoutée; combien insolente est la témérité de celui qui l'offense, combien grande punition mérite une telle arrogance.

IV. Il est infiniment bon , c'est principalement ce qui est à redouter en lui , cela paraît paradoxe ; mais c'est le Saint-Esprit qui parle ainsi , c'est lui qui fait cette conséquence : Quis non timebit le Domine quia solus pius es (Apoc. 15 , 4). Ce n'est pas principalement sa grandeur, sa puissance ni sa justice que je crains, c'est sa bonté infinie : il est infiniment bon, donc il est diamétralement, nécessairement et infiniment contraire à la malice; il est essentiellement , donc il est obligé , par son essence et par la condition de son être, de s'opposer au vrai mal qui est le péché : Accipiet armaturam zelûs illius (Sap. 31 , 28) itmô-Kkiw). Le zèle, c'est un amour ardent et passionné; l'amour qu'il doit à sa bonté et toutes ses perfections, le fera armer de pied en cap pour leur défense, et pour la punition du pécheur qui les a toutes offensées.

Deuxième point. — V. Si la bonté de Dieu l'oblige à prononcer une sentence rigoureuse contre l'âme réprouvée, la malice du démon l'excite à l'exécuter cruellement; il est transporté comme de colère et de furie contre Dieu , et, ne pouvant lui mal faire, il décharge sa fureur sur la pauvre âme qu'il a en sa puissance. Gomme la panthère ne pouvant nuire à l'homme , tourne sa rage contre son image, et la déchire si elle la trouve , ainsi, dit saint Basile, l'esprit malin décharge sur la créature la haine qu'il porte au Créateur.

VI. C'est un exécuteur de justice fort et robuste tout ce qui se peut ; il n'y a pouvoir en ce monde qu'on doive comparer au sien , dit le saint homme Job , excepté celui de Dieu et des bons anges : Non est super terram potestas, quœ comparetur ei (Job. 41, 24).

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Que ne fait-il pas quelquefois quand il se mêle dans le feu du ciel quand il se lance de l'air en terre avec le tonnerre : Immissiones per angelos malos (Psal. 77, 49) ? Il brise les rochers , il fond les métaux, il calcine les marbres, il désole tout ce qu'il rencontre : Vocantur potestates aereœ (Ephes. 2,2)? Pensez donc comme il traitera la pauvre âme réprouvée qui sera livrée à sa puissance.

VII. C'est un esprit infatigable qui ne s'épuise ni ne s'endort, qui ne se lasse jamais de mal faire , et qui ne fait rien autre chose. Le Proverbe dit : Dieu me garde d'un homme qui n'a qu'une affaire I à plus forte raison devons-nous dire : Dieu me garde d'un démon qui n'a qu'une affaire. L'esprit malin n'aura point d'autre occupation , point d'exercice, point d'entretien ni d'autre divertissement en toute l'étendue des siècles , que de tourmenter l'âme damnée ; il y appliquera tout son esprit, il y bandera tous ses nerfs, il y emploiera toute sa puissance.

VIII. C'est un esprit inflexible et opiniâtre qui se retranche et qui s'attache inséparablement à ce qu'il a une fois entrepris. Saint Chrysostome dit : Nous avons un ennemi irréconciliable, implacable et inébranlable qui ne donne ni paix ni repos '. Quand il vous aura tourmenté des millions d'années , vous lui demanderez quelques jours de trêves et de relâche ; pas un jour, pas une heure, pas un quart d'heure ni pas un moment de répit en toute l'éternité ! Hé! malheureux que je suis, direz-vous, si j'eusse fait la volonté de mon Dieu, il ferait la mienne à jamais. J'ai fait si souvent ta volonté, lui dira le pécheur; car, quand tu voulais que j'allasse au cabaret, au jeu et aux lieux infâmes, j'y allais; quand tu voulais que je me vengeasse de mes ennemis, je le faisais; je t'ai si souvent contenté et tu me refuses un si petit contentement, un pauvre quart d'heure de relâche, pour me reposer tant soit peu !

Tboisième point. — IX. Et contre qui un juge si sévère et si rigoureux, un bourreau si inhumain et si inflexible? Contre un pauvre criminel , faible et désarmé , nu et abattu comme un ver de terre , qui peut dire comme Job et avec plus de raison : Qux est enim fortitudo mea ut susiineam? ecce, non est auxilium niihi in me (Job. 6, 11).

X. Les amis de Dieu auront tant de force et de puissance , dit saint Isidore, que le moindre d'entre eux pourrait aisément ébranler toute la terre ; et, au contraire , le réprouvé dans les enfers sera si faible et languissant , qu'il ne pourra ôter de dessus son corps un des vers qui le rongeront. J"

XI. Or, est-il qu'un même accident fait bien plus d'impression sur un esprit faible et pusillanime que sur un esprit fort et courageux ; un même supplice est incomparablement plus douloureux à un corps tendre et délicat qu'à un corps robuste et endurci , à un enfant qu'à un homme fait , à une pauvre femme qu'à un soldat vigoureux , à une partie blessée ou brisée qu'à une partie saine et entière. Faites qu'un homme ait la jambe tout ulcérée , ou brisée

' Hostem habemus perpetuum, ac fœderis nescium (Chrysost., homil. 30 in Gènes.).

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par une roue, il y sera si sensible, qu'il ne pourra permettre qu'on le touche tant soit peu, il craindra si on en approche. En cet abîme de misères, les réprouvés seront si délicats, si faibles et si sensibles, que tout leur sera insupportable, la moindre douleur leur sera une gêne, ils ne pourront pas se souffrir eux-mêmes; en l'âme ils seront si chagrins et impatients , au corps ?i rompus et roués de coups, qu'ils ressembleront à un vase d'argile qu'on a brisé avec une verge de fer ou jeté rudement contre terre : Reges eos in virgâ ferreâ, et tanguant vas figuli confringes eos (Psal. 2, 9).

Et toutefois, en une âme si abattue, en un corps si faible et si délicat, il faudra souffrir les plus horribles tourments qui se puissent imaginer : Comminuetur sicut conteritur lagena figuli contritione pervalida (1s. 30, 14). Le mauvais riche les exprime en deux paroles: il en parle savamment, puisqu'il les connaît par expérience; il appelle l'enfer le lieu des tourments, le centre et l'élément des peines : Ne veniant in hune loeum tormentorum (Luc. 16, 28). Ces deux paroles expriment fort proprement la qualité , la quantité et l'éternité de ces peines.

Quatrième point. — XII. Les éléments sont purs en leur centre, ils ont toutes leurs qualités en souverain degré, il n'y a rien qui en émousse ou en affaiblisse la pointe; tous les éléments s'acheminent à leur centre et s'y assemblent de toutes parts comme en leur pays natal; ils s'y arrêtent et s'y reposent, parce qu'ils n'ont point de contraire qui "les trouble ou les contre-carre. Comme dans le ciel, les délices y sont pures, parce que c'est leur centre et leur lieu naturel, elles n'y sont mêlées d'aucune peine et de tristesse : Absterget De.us omnem lacrymam. Ainsi dans les enfers , les douleurs sont pures , sans assaisonnement , sans mélange et sans espérance de ce qui pourrait apporter la moindre consolation ou rafraîchissement à la pauvre âme; Dieu n'accordera jamais la moindre requête , il n'accomplira jamais le moindre désir de l'âme qui n'aura pas voulu accomplir sa sainte volonté en ce monde. Nous voyons que le mauvais riche ne peut obtenir de Dieu , par l'entremise d'Abraham , la moindre chose de ce qu'il demande , non pas même une goutte d'eau. Les douleurs y sont vives, aiguës, pénétrantes au plus haut point de sensibilité; si grandes, qu'un grand docteur a dit avec beaucoup de raison, que si la peine d'un seul damné était partagée entre tous les hommes qui sont sur la terre , chacun endurerait plus que tous les martyrs et que tous les criminels n'ont jamais souffert en justice, sur tous les échafauds du monde.

XIII. Cependant ces douleurs si grandes, seront en fort grand nombre en toutes les puissances de l'âme, en tous les membres du corps et en tous les sens intérieurs et extérieurs. En l'entendement, vous connaîtrez la grandeur et l'excellence des biens que vous avez perdus, vous verrez la vileté et la bassesse des créatures que vous avez idolâtrées et qui vous ont fait perdre ces grands biens; et cette connaissance vous attristera au dernier point. En la mémoire, vous serez affligé par la souvenance des belles occasions que vous aviez de vous sauver, et de la folie que vous avez faite de

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les laisser écouler pour vous amuser à des sottises. En la volonté, vous enragerez de dépit contre tous ceux qui ont contribué à votre damnation , contre votre camarade qui vous a conduit au cabaret , contre cette fille qui vous a charmé , contre ce fripon qui vous a séduit, contre votre confesseur qui ne vous a pas refusé l'absolution quand vous en étiez indigne; contre vos père et mère, qui ne vous ont pas châtié ; contre vous-même , contre les saints , contre toutes les créatures, contre le Créateur.

En la partie inférieure de l'âme , vous aurez vos passions aussi vives et ardentes , vos désirs sensuels aussi effrénés et violents qu'ils le furent jamais; et vous ne leur pourrez pas donner la moindre satisfaction. Au corps, vous aurez quelque maladie et quelque douleur particulière en chaque partie , sans en excepter une seule ; et toutes seront plongées dans un étang de feu , et de soufre ardent et puant. C'est l'Ecriture qui le dit (Apoc. 21, 8) : faut renoncer au christianisme, ou le croire; feu si cuisant, si caustique, si perçant et si pénétrant, que le feu de ce monde n'est que du feu en peinture, en comparaison de ce feu-là. Cela est vrai : si on retirait un homme d'enfer et qu'on le mît tout vif pour quelque temps dans la fournaise d'un maréchal, et si après on le retirait de cette fournaise, pour le coucher sur un tableau où il y aurait du feu en peinture; le feu du tableau ne lui semblerait point si doux en comparaison de la fournaise , que la fournaise lui semblerait douce en comparaison des flammes de l'enfer.

La raison en est évidente. Mettez un couteau ou un poignard en la main d'un enfant de six mois, et qu'il en donne un petit coup à quelqu'un; mettez ce même couteau en la main d'un homme fort et robuste : ne direz -vous pas que le coup de l'enfant n'a fait qu'une plaie en peinture, en comparaison de la plaie que l'homme fort et robuste a faite? Oui, car l'enfant, au plus , n'a qu'un peu effleuré et égratigné la peau, au lieu que l'homme a enfoncé bien avant le couteau ; il a pénétré et percé à jour le corps qu'il a blessé. Il est de même de notre feu et du feu de l'enfer : tous deux sont corporels, il est vrai, mais bien différents. Néanmoins ce n'est pas proprement la substance du feu qui tourmente , c'est la chaleur et autres qualités excessives; et ces qualités sont les instruments de la substance dont elle se sert, pour faire son opération et brûler; mais le feu d'enfer est l'instrument de Dieu, c'est le couteau affilé dont il se sert, pour exercer la justice sur le pauvre criminel qui a abusé de sa miséricorde : Ignis succensus est in furore meo et ardebit usque ad infemi novissima (DeuW 32, 22). En utrumque ignem. Substantiae nihil est contrarium. Si acuero ut fulgur gladium meum. Or, ne direz-vous pas que la substance du feu , qui est en une chétive créature , n'est que comme la main d'un enfant qui ne fait qu'effleurer le corps, en comparaison du bras tout-puissant et redoutable du Créateur, qui perce et qui pénètre le corps et l'âme jusqu'au plus intime et sensible? Heu! heu! Domine pervenit gladius tuus usque ad animam (Jerem. 4, 10)? Armabit creaturam ad ultionem inimicorum (Sap. 5, 18), dit le Sage; c'est-à-dire, que le feu de cette vie est comme désarmé, qu'il n'a pas assez de force et de vigueur, pour brûler l'âme dam-

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née selon ses démérites; mais que le Créateur, par sa puissance infinie , par sa puissance obédientielle de la créature , suppléera à son manquement, qu'il renfoncera sa faiblesse et armera son activité.

XIV. Avez-vous jamais vu fondre une cloche? Quand on verse se métal fondu sur le moule, quelle douleur vous serait-ce s'il vous en tombait cinq ou six gouttes sur le pied nu? et que sera-ce d'y avoir les pieds et les mains , les bras , la tête, tout le corps et l'âme plongés éternellement, oui éternellement et éternellement! Je ne le puis trop répéter, je ne le saurais trop appréhender, c'est ce qui donne un surcroît infini à toutes ces peines que j'ai rapportées, et à une infinité d'autres qu'on ne peut pas raconter, comme les païens mêmes l'ont reconnu :

JVow mihi si linguœ centum sint , oraque centum

Omnia pœnarum percurrere nomina jwssem. (/Eneid. 6.)

Pour en avoir quelque petite conjecture, faisons une supposition. Supposons que Dieu dise à un mauvais riche, à un de ceux qui ont vécu parmi nous , et qui est à présent damné : Vous avez pris plaisir de faire des greniers , d'y entasser et garder des grains au lieu de racheter vos péchés par aumônes : je veux aussi faire un grenier, mais je ne veux pas faire comme vous, je le veux vider en faveur de vous; je veux assembler en un tas tous les grains de froment, d'orge, de seigle, d'avoine et autres petits grains qui ont été sur la terre depuis que le monde est monde; je veux qu'une tortue prenne un de ces grains, le porte au bout du monde, aux antipodes , et revienne ici sur ses pas ; et qu'étant de retour pour se délasser de son voyage, elle se repose cent mille ans, et qu'elle reprenne un autre grain, et le reporte encore aux antipodes comme le premier, et ainsi consécutivement. Quand elle aura épuisé ce grenier j'aurai pitié de vous, je vous ferai miséricorde, et vous retirerai de l'enfer. Ne semble-t-il pas que ce serait se moquer de ce malheureux? Et toutefois, tenez-le pour très-assuré, car il n'est rien de plus vrai, que cet infortuné tiendrait cette grâce à trèsgrande faveur, qu'il en remercierait Dieu de grand cœur, qu'il s'en réjouirait plus que vous ne vous réjouiriez si on vous faisait présentement roi de France et monarque de tout le monde. Car quand les réprouvés auront demeuré en enfer aussi longtemps que cela, et cent mille fois plus , ils n'auront rien fait , il faudra recommencer. Hé ! messieurs , hé ! messieurs , à quoi pensons-nous; avons-nous la foi? avons-nous le sens commun? Si nous ne croyons cette vérité, pourquoi disons-nous que nous sommes chrétiens? où est notre foi et notre religion? et si nous la croyons, où est notre sens commun, de ne pas appréhender une chose si digne d'appréhension?

Un grand esprit disait que si nous pensions bien attentivement à l'éternité, nous deviendrions fous. Il disait vrai; mais un autre ajoutait encore , avec autant de raison , que nous sommes des fous de ne pas les devenir par l'appréhension de l'éternité. Si quelqu'un me disait : Mon Père , vous êtes un extravagant , vous n'avez point de sens commun que de ne pas perdre l'esprit, sachant que vous êtes en danger d'être damné éternellement; il me semble que je

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liii dirais : Vous dites vrai , mon ami, vous dites vrai : In œternum Domine, permanet verbum tuum (Psal. 118, 89). L'Eglise nous met très-souvent ces paroles à la bouche ; j'y fais réflexion quand on les chante : Mon Dieu , votre parole subsistera à jamais (Rom. 2, 9). Voilà une parole de Dieu : Tribulation et angoisse à toute âme qui fait le mal ; cette parole de Dieu : Le partage des pécheurs est un étang de feu et de soufre ardent (Apocal. 21, 8) : cette parole subsistera à jamais.

Conclusion. — XV. L'Eglise ajoute avec raison à la fin des psaumes : Gloria Patri, et Filio , et Spiritui Sancto; Gloire soit au Père éternel. Bénissons-le , Messieurs , louons-le, glorifions-le, remercions-le à jamais de nous avoir envoyé son Fils pour nous délivrer de ces peines ; sans cette miséricorde , assurément nous y serions condamnés. Gloire soit au Fils de nous en avoir rachetés par sa sainte mort et passion. Hé! qu'elle est bien employée, quand il n'en aurait retiré qu'une seule de nos âmes, tant ces peines sont à craindre ! Aimez-le , mes chères âmes, aimez Jésus ; mais bien ardemment; mais je vous dis de tout votre cœur, pour un si grand bénéfice ! Hé I que ne devons-nous faire pour nous conformer à sa charité, pour aider à retirer les âmes du danger d'un si grand malheur ! Gloire soit au Saint-Esprit qui nous avertit de ces peines. Hélas! il y a tant de pauvres gens au Sénégal, au Canada, qui n'en savent rien, et qui y tombent à milliers ! vous en êtes avertis si souvent , si sérieusement et si certainement , ne serez-vous pas bien malavisés si vous ne les évitez? Il dit par Isaïe (33, 14) : Qui d'entre nous pourra demeurer dans un feu dévorant, et dans des ardeurs éternelles? Il dit en saint Matthieu (25) : Que les réprouvés iront au supplice éternel. Il dit en saint Marc (9, 45) : Que le ver qui les ronge, ne mourra point. Il dit en l'Apocalypse (20, 10) : Quils seront tourmentés es siècles des siècles.

XVI. A des paroles si claires, vous ne savez que répondre, sinon que Dieu est bon , Dieu est miséricordieux. Pauvre homme ! ne voyez-vous pas que pensant faire Dieu miséricordieux , vous le voulez faire menteur 1 ? Pensez- vous qu'il veuille mentir pour vous laisser impuni?, sa miséricorde n'est pas contraire à sa justice, ni sa bonté à sa vérité ; il saura bien accorder ces divines perfections et exercer sa miséricorde envers les âmes choisies qui ont redouté sa justice, pendant qu'il exercera sa justice sur les âmes obstinées qui ont abusé de sa miséricorde : Vze quibus hœc priùs experienda sunt quàm credenda ! dit Eusèbe Emissène ; Malheur à ceux qui l'iront voir plutôt que de le croire ! malheur à ceux qui éprouveront ces peines à leur damnation , plutôt que d'y ajouter foi pour leur correction l Vous ne les croyez pas , vous ne les craignez pas , vous ne faites rien pour les éviter; eh bien! vous en sentirez quelque jour la vérité par expérience et il ne sera plus temps. Vous dites : Le prédicateur a beau crier, on n'en fera ni plus ni

1 Dùm misericordem asserere volumus , mendacem , quod nefas est, prsedicamus (Greg.).

2 Numquid erit falsus promissor ut tu sis impunitus peccator (Aug.).

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moins ; il a beau prêcher contre les cabarets , contre les jeux , contre les souplesses de chicane , on ne laissera pas d'y aller, de jouer, de boire et d'inventer de nouvelles chicanes. Eh bien ! le prédicateur crie , mais vous crierez aussi à votre tour, mais vous crierez comme le mauvais riche : Et ipse damans dixit : pater Abraham, miserere met : vous crierez, non pendant une mission ou un carême, mais éternellement et Dieu n'en fera ni plus ni moins ; vous crierez : Ayez pitié de moi , je ne vous offenserai plus : FM recordare.

XVII. Il vous en arrivera comme aux enfants de Jacob (Gènes. 37 , 22). Ils dépouillèrent leur frère Joseph , ils le mirent dans une vieille citerne, ils le vendirent aux Ismaélites, ils firent languir de tristesse leur pauvre père; Ruben , leur frère aîné, les pria de n'en faire rien; ils méprisèrent ses avertissements : mais quand ils en furent châtiés de Dieu et qu'ils se trouvèrent en peine dans l'Egypte , Ruben leur reprocha ce qu'il avait dit: Ne vous disais-je pas autrefois : Gardez-vous bien d'offenser ainsi notre pauvre frère Joseph : vous ne m'avez pas voulu croire , Dieu venge le tort que vous lui avez fait : Numquid non dixi vobis, nolite peecare in puerum et non audistis me? en sanguis ejus exquiritur (Gènes. 42, 22). Vous dépouillez l'innocent par votre faux témoignage, par un faux contrat , par une fausse signature , par une injuste évocation ou prolongation de procès. Vous traitez cruellement votre pauvre femme, vous négligez vos enfants, vous retenez le bien d'autrui ; votre curé vous dit : Vous vous damnez; le prédicateur vous dit : Nolite peecare in Christum. Ne jurez point, petite fille ; ne soyez point rebelle à votre mère, vous vous perdrez ; vous n'en croyez rien? hé bien , quand vous y serez , votre curé vous dira : Ne vous l'avais-je pas bien dit? ne vous en avais-je pas bien averti? : XVIII. Il faudrait faire quelquefois comme ce bon religieux dont saint Jean Climaque fait mention. Il dit que visitant les monastères, il trouva un bon frère lai, qui avait charge de faire la cuisine pour deux cents religieux, sans les survenants; et, si il n'était assisté de personne , il s'en acquittait avec très-grande douceur, humilité d'esprit, charité et même avec grand repos , recueillement et patience, cependant il pleurait continuellement. Saint Jean Climaque lui demanda pourquoi : C'est que le feu de cette cuisine me fait souvenir du feu d'enfer, et je ne puis m'empêcherde pleurer quand je pense à la misère des âmes qui y sont brûlées. Quand vous êtes auprès du feu, il faudrait quelquefois en approcher votre doigt, jusques à ce que vous n'en puissiez plus et penser en vous-même : S'il me fallait avoir la main dans ce feu un jour entier, que ne voudrais-je point faire , ou que ne voudrais-je quitter et endurer pour m'en racheter et je m'oblige d'avoir le corps et l'âme , dans un feu bien plus cuisant, non pas un jour, un mois ou une année , mais pour un jamais; car, mes jurements, mes débauches et mes injustices m'y feront aller assurément. Mon Dieu ! faites-moi la grâce de m'en retirer. Il faudrait prier votre confesseur qu'il vous donnât pour pénitence de faire ainsi trois ou quatre fois la semaine : Descendant in infernumviventes , ne descendant morientes. Ceux qui y descendent souvent par pensée pendant leur vie n'y descendront

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pas après leur mort ; mais cette descente leur servira de marchepied pour monter à la connaissance du bonheur des âmes choisies , qui seront affranchies de ces misères et qui auront des délices et des félicités toutes contraires dans le séjour des bienheureux , auquel nous conduisent le Père , le fils et le Saint-Esprit. Amen.

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