DE LA FOI, PREMIÈRE VERTU THÉOLOGALE
Ego sum Dominus Dens tuus, non habebis Deos alienos coram me.
Je suis le Seigneur votre Dieu, vous n'aurez point de dieux étrangers devant moi. (Exod. 20.)
Quand le prophète Jérémie reçut de Dieu la commission de prêcher au peuple d'Israël, on lui dit, au commencement , que la fin de sa mission devait être d'arracher et déplanter, de détruire et d'édifier; il en est de même de toutes les missions, l'explication des commandements de Dieu sert à ces deux intentions; elle sert à connaître les vices , pour nous en accuser en la confession et les déraciner; elle sert à connaître les vertus, pour les aimer et enraciner en nos cœurs. Le premier commandement nous oblige aux actes de quatre vertus : de la Foi, de l'Espérance, de la Charité et de la Religion.
La première, c'est la Foi. Pour la bien établir en notre esprit, il est à propos de considérer avec combien de merveilles les Apôtres ont fondé la foi et le culte d'un seul Dieu sur les ruines de l'idolâtrie.
En vue de ce commandement : Un seul Dieu tu adoreras, quand le prophète Jsaïe prédit votre voyage en Egypte , ô sainte Yierge ! il dit que le Seigneur serait porté sur une nuée légère , et qu'à son entrée en Egypte les idoles y seraient renversées : Ecce Dominus ascendet super nubem levem, et ingredietur JEgyptum , et commovebuntur simulacra JEgypii à facie ejus (Isai. 19, 1). Grâces immortelles à Dieu , nous voyons cette prophétie heureusement accomplie, dans l'Egypte de ce monde, d'où les idoles sont bannies depuis que le Fils de Dieu a bien voulu y faire son entrée, étant porté en votre sein comme en une nuée légère, exempte de tout péché. Ruinez , s'il vous plaît , en nos cœurs , par la grâce de votre Fils , les idoles des inclinations vicieuses et terrestres; nous vous saluons à ce dessein et vous disant : Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — Erat naturaliter impossibile , idololatriam destrui ab Apostolis, et substitui fidem Christianam. 1. Quia hoc opus erat arduum. 2. Quia nulla ad hoc instrumenta. 3. Quia multa impedimenta.
I. Punctum. — I. Opus erat arduum. 1. Scripturâ. — II. 2. Patribus. — III. 3. Rationibus ; quia in hoc erat suspicio impietatis, ambitionis, seditionis , et stultitise. — IV. 4. Exemplis eorum qui nihil simile exequi potuêrunt, nempè philosophi, Noë , Jacob , Joseph, et Moyses.
II. Punctum, — V. Nulla ad hoc instrumenta, imô contraria , quia erant Judsei timidi, ignari , unius linguse , pauci , dispersi.
III. Punctum. — VI. Multa impedimenta ex parte sacerdotum, imperatorum, doctorum, magistratuum , prudentum.
IV. Punctum. — VII. Quàm mirum quôd id fecerint. 1. Brevi tempore. — VIII. 2. Mirabiliter. — IX. 3. Efflcaciter. — X. 4. Gloriosè. — XI. Morale, in eos qui idololatriam suscitant. 1. In animo indigna de Deo cogitantes. — XII. 2. In corpore , per ornatum muliebrom. — XIII. 3. In corde, per inordinatum amorem creaturse.
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Exorde . — Celui qui consultera la lumière de la raison naturelle et les maximes de la prudence humaine , avouera, sans répugnance , que trois principales considérations ont coutume de nous détourner d'un dessein, nous en dissuadent l'entreprise et nous font désespérer d'en avoir une bonne issue. Premièrement, quand la chose est de soi difficile ; en second lieu , quand nous sommes dépourvus des talents et des instruments nécessaires pour en venir à bout ; et en troisième lieu , quand nous y prévoyons de grandes oppositions. Si les Apôtres n'étaient tout à fait interdits de jugement ou assurés d'être secourus du ciel , ces trois considérations devaient étouffer en eux, non-seulement la volonté, mais la moindre pensée d'entreprendre l'extirpation de l'idolâtrie et l'établissement de la foi1.
Premier point. — I. Quand les anciens Prophètes ont prévu la venue du Fils de Dieu et les effets de son incarnation en ce monde, ils ont toujours prédit qu'il y ferait des choses nouvelles , étranges, merveilleuses et extraordinaires : Cantate Domino canticum novum quia mirabilia fecit (Psal. 97). Rien de plus nouveau , rien de plus extraordinaire , rien de plus impossible , selon l'apparence humaine, que cette entreprise du Fils de Dieu et des Apôtres : Novum fecit Dominus super terram (Jerem. 31). L'orateur romain dit avec beaucoup de raison : C'est une chose qui serait incroyable , si on ne la voyait tous les jours par expérience , le puissant empire qu'exerce sur nous une habitude entée de longue main , soit en bien , soit en mal ; elle prend un droit de prescription si absolu , qu'elle est une seconde nature , comme parlent les philosophes. Vouloir donc abolir une coutume reçue et pratiquée universellement par toutes les nations du monde*, c'est vouloir faire comme un monde renversé et dénaturer la nature.
II. Je vous prie de considérer quelle peine , quel pouvoir et quel crédit il faut avoir, pour introduire le moindre changement en une seule ville, en un chapitre, en une petite communauté de village; comme on réclame ! ce n'est pas la pratique, c'est contre la coutume , il ne faut rien innover ! Qu'est-ce donc que de vouloir abolir, non pas une simple pratique , mais plusieurs grandes et importantes coutumes, très-anciennes et immémoriales, non pas en un village , en une ville ou en une province ; mais en tous les royaumes et en toutes les nations de la terre , et principalement parmi les Romains , qui avaient pour maxime, que les vieilles coutumes faisaient subsister la république : Moribus anti^wis , stat res Romana , viresque : ipsa mutatio consuetudinis , etiam quœ adjuvat utilitate , novitate conturbat (Aug., ep. 28. ad Junuarium).
Les politiques ont pour règle de sagesse , que toute nouveauté, pour spécieuse et apparente qu'elle soit, est toujours dangereuse a un Etat ; quand on ne voudrait que changer les coutumes déjà reçues , en d'autres qui leur seraient conformes et correspondantes , ce changement serait odieux et à craindre ; à plus forte raison
i Hœc pulchrè tractanlur à S. Chrysost. (homil. 3, 4, 5, 6, 7, in c. Acl Corinth. indoctrinâ morali, et homil. 20. In ead. Corinth.).
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quand on en veut introduire d'autres qui sont contraires et opposées aux anciennes, des coutumes qui sont suspectes d'irréligion, d'ambition, de sédition et de folie.
III. 1° Impietatis. Premièrement suspectes d'irréligion : car on entreprend d'anéantir le culte des dieux, d'abolir les sacrifices, de raser les autels et de ruiner les temples. Le temple de la grande Diane à Ephèse , d'Apollon de Delphes , de Jupiter Capitolin à Rome. On entreprend de persuader que ces dieux sont des démons, leurs oracles des mensonges, leurs sacrifices des sacrilèges et leurs prêtres des trompeurs. On dit à Glovis et aux autres rois : Adora quod incendisti , incende quod adorasti. Quel admirable changement! Saint Augustin* a remarqué que les Romains qui recevaient et honoraient les dieux de toutes les nations qu'ils avaient subjuguées, ne reçurent jamais le Dieu de Judée, parce qu'il leur eût défendu le service de tous les autres dieux; et c'est ce même Dieu qu'on leur veut faire adorer, à l'exclusion de toute autre divinité. Et quant au Dieu du peuple juif, encore que ses apôtres fassent profession de l'adorer , ils contreviennent néanmoins en apparence à plusieurs choses qu'il a ordonnées , ils abrogent plusieurs observances qu'il a instituées, la circoncision, la distinction des viandes, les sacrifices des animaux , la fête des azymes, des nouvelles lunes et autres semblables. N'était-ce pas là se rendre suspect d'irréligion et d'impiété ?
2° Ambitionis. Et en second lieu , d'ambition. On parle d'adorer un homme qui se glorifie d'être le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs , qui promet à ses disciples de les faire asseoir sur des trônes et de les établir juges de tout l'univers : Sedebitis et vos super sedes duodeclm (Matth. 19, 18), £m Scoosxa ôpo'vou;. Nous serons juges des anges , à plus forte raison des gens du monde, disait un de ces Apôtres (1. Cor. 6, 3). N'est-ce pas se rendre suspect de rébellion et donner sujet de dire ce que leurs adversaires disaient à Thessalonique : Ces hommes sont contre les édits de César, disant que Jésus-Christ est plus grand roi que lui (Act. 17, 7)?
3° Seditionis. En troisième lieu , suspectes de sédition. Si le plus subtil et disert orateur entreprenait de mettre le divorce en une seule famille , entre le mari et la femme , le père et les enfants , la mère et les filles, à peine le pourrait-il faire ; et si son dessein était découvert , on courrait après lui comme après une peste publique. Ces Apôtres entreprennent de le faire, non en une maison ; mais en toutes les communautés , républiques et nations du monde , et ce, non en cachette, mais si hardiment, qu'ils publient un manifeste par lequel ils protestent qu'ils le veulent faire. Je ne suis pas venu apporter la paix , mais l'épée ; je suis venu pour séparer la bellefille d'avec sa belle-mère : Non veni pacem mittere, sed gladium. Veni enim separare nurum à socrusuâ (Matth. 10, 35). Celui qui ne hait son père et sa mère, ne peut pas être mon disciple , disait le Fils de Dieu en l'Evangile : Qui non odit patrem etmatrem, non potest meus esse discipulus (Luc. 14, 26). Quand on entendait ces paroles , les pères et mères de famille, les gouverneurs des villes et
1 Aug., 18. 4. lib. 1 de consens Etang., c. 11.
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des provinces n'avaient-ils pas sujet de dire à leurs gens : Gardezvous bien de ces imposteurs, ce sont des séditieux , des boute-feux de discorde , des semeurs de zizanie , des pestes du monde?
4° Stultitise. Autant de préceptes et de conseils qu'il y a dans l'Evangile, sont autant de traits de fine folie, selon l'apparence humaine et le sentiment des payens : Evangelium gentibus stultitiam ; ils se prostituaient à toute sorte de dissolutions , sans aucun remords de conscience; ils passaient leur vie en débauches, en festins et en comédies ; ils ne pensaient qu'à s'agrandir et s'enrichir, qu'à se mettre à leur aise et à se venger de leurs ennemis : Or, dire à ces gens-là les maximes que les Apôtres prêchaient : Qu'on n'entende point parmi vous des paroles de raillerie (Ephes. 5). Vous rendrez compte d'une parole inutile (Matth. 12). Si on! vous ôte ce gui vous appartient, ne le répétez pas : Bienheureux sont les pauvres (Luc. 6). Faites du bien à ceux qui vous persécutent (Matth. 5). Mortifiez votre chair (Coloss. 3, 5). Leur vouloir faire observer tout cela pour l'amour d'un homme pendu en croix , leur dire que pour le faire , ils doivent courir risque d'être bannis de leur pays, laisser confisquer leurs biens , perdre leurs charges et leurs offices , laisser leur vie en proie à de très-âpres tourments : entreprendre de persuader toutes ces choses , n'est-ce pas entreprendre l'impossible et faire croire qu'on a la tête mal timbrée? Gentibus stultitiam.
IV. Et pour montrer que cette entreprise est au delà de toutes les forces humaines , quel homme fut jamais plus sage entre les payens que Socrate, qui fut déclaré, par l'oracle, le plus sage de tous les hommes, et qui était lui-même estimé et consulté comme un oracle ! Quel homme fut jamais plus intelligent , plus savant et plus éloquent que Platon , qui mérita le surnom de divin , et duquel on disait , que si les dieux parlaient aux hommes , ils parleraient le langage de Platon ! Quels législateurs furent jamais plus judicieux, plus industrieux et plus soigneux de publier des édits contre les vices que les empereurs et les censeurs de Rome , desquels on disait que leur vrai métier était depolicer les républiques et de donner des lois à tous les peuples1. Et qu'est-ce que ces philosophes, ces orateurs et ces législateurs si sages, si savants et si diligents ont gagné sur l'esprit des hommes? Ont-ils jamais réformé et rangé à la vertu la moindre petite bourgade? Et si, des exemples profanes, nous passons à ceux de l'Ecriture sainte , n'admirerons-nous pas premièrement l'incrédulité et l'obstination clés hommes qui vivaient du temps de Noé ? ils voyaient un homme de bons sens , posé , juste et judicieux ; ils ne pouvaient douter de sa sagesse, puisqu'il était âgé de cinq cents ans, et que pendant un si long espace de temps ils n'avaient pas remarqué en lui un seul trait de légèreté. Il les menace effroyablement de la justice de Dieu , ils voient qu'il fabrique une arche d'un artifice merveilleux. Il leur dit que c'est par commandement de Dieu , pour se mettre à couvert des traits de sa colère et des eaux du déluge qui doivent inonder tout le monde ; ils ne peuvent pas penser que ce
' Haec tibi erunt artes , hœc tu Romane, mémento. Et regere imperio populos et condere leges.
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ne soit une terreur panique et un trait de folie, puisqu'il demeure cent ans à fabriquer cette arche. Un trait de folie ne dure jamais si longtemps. Ils voient que les animaux y viennent de toutes les contrées du monde y étant amenés par une secrète providence de Dieu : car le mot hébreu signifie qu'ils y vinrent comme d'euxmêmes , non pas amenés par ce patriarche : Saon , vel Noak , venerunt ad Noë (Gènes. 7, 9) ; et cependant tous sont incrédules : Increduli fuerunt in diebus Noë, pas un ne s'associe à lui, pas un ne fait pénitence , pas même un seul de ses serviteurs , tant les hommes sont rétifs à entreprendre ce qui contre-carre leurs sens.
Et quant au péché dont nous parlons , qui est celui d'idolâtrie, Jacob expérimenta combien il est difficile de l'arracher. Ce patriarche est souvent appelé saint en l'Ecriture, aimé et choisi de Dieu : dès son enfance il avait eu l'honneur de voir Dieu sur l'échelle (Gen. 29 , 29) , qui lui promit d'être toujours avec lui. Il demeura chez son beau-père plus de vingt ans; pendant tout ce tempslà, Laban vit et admira les vertus héroïques de ce saint; il connut et confessa que Dieu l'avait béni et comblé de prospérité pour l'amour de son serviteur Jacob : et avec tout cela, Jacob ne sut retirer cet infidèle de son idolâtrie.
Son fils Joseph ne fut pas plus heureux que lui en ce point; il demeura à la cour de Pharaon plus de quatre-vingts ans : le roi connut et avoua qu'il avait l'esprit de Dieu et le don de prophétie : il le surnomma le Sauveur du monde ; il le fit son vice-roi en tous ses états , le docteur des princes de sa cour : Constituit eum dominum domûs suœ et principem omnis possessionis suse ut erudiret principes ejus , sicut semetipsuni et senes ejus prudentiam doceret; et en un si long espace de temps, par tant de pouvoir qu'il avait en la cour, avec tant de créance qu'on avait en lui , il n'en sut arracher l'idolâtrie. Mais ce qui est encore plus admirable, c'est de voir que Moïse n'en peut venir à bout, non plus que les autres; il parlait à Dieu bouche à bouche, ainsi qu'un ami à son ami; il était fort intelligent aux affaires du monde, ayant été nourri à la cour dès son enfance ; il reçut commission de Dieu de convertir l'Egypte : commission si authentique et si absolue , qu'il fut appelé Dieu de Pharaon. Il fit à cet effet des miracles très-signalés , palpables et irréprochables , et il gagna si peu sur les Egyptiens , que non-seulement il ne les sut détourner du service des faux dieux, mais qu'il ne sut obtenir congé pour trois jours d'aller sacrifier au vrai Dieu ; et le Fils de Dieu entreprend de se faire adorer en Egypte et en tout le monde par l'entremise des Apôtres.
Deuxième point. — V. Mais quels talents, quels instruments et quelles belles parties ont ces Apôtres , pour une entreprise si haute et généreuse? Rien du tout : au contraire , ils ont des qualités si disproportionnées et si opposées , qu'elles ne doivent pas seulement rebuter les autres ; mais elles doivent les dégoûter et divertir euxmêmes d'un tel dessein. Ils sont juifs, et ils veulent faire adorer à Rome un homme de leur nation : Ils sont roturiers et idiots, et ils veulent assujettir les grands et les sages du monde : ils ne savent que la langue de leur village, et ils veulent instruire tous les
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peuples. Ils sont en petit nombre , et ils veulent conquérir toute la terre ; ceux qui ont tant soit peu feuilleté l'histoire savent la grande antipathie qui était en ce temps-là entre le peuple juif et le peuple romain; avec quel dédain , quel mépris et quelle moquerie, les Romains traitaient les pauvres juifs depuis le sac de Jérusalem, ils les nommaient les puants. On voit au second livre d'Ammian Marcellin , que pour exprimer une puanteur ou mauvaise odeur, on disait : Il est puant comme un juif à jeun ; qu'on les appelait : Vendeurs d'allumettes , mendiants de naissance, et disaient que tout leur ameublement consistait en une hotte pour nettoyer les rues , et un peu de foin pour se coucher '. Judgpi quorum cophinus fœnumque supellex. Et avec cela, que des Juifs entreprennent de faire adorer à Rome, au lieu de Mars et de Jupiter, un homme juif, qui a été pendu par ceux de sa nation , n'est-ce pas une proposition que tout esprit tant soit peu raisonnable rejetterait comme un songe de la tête creuse de quelque habitant des petites- maisons.
Timidi. Et quand bien ils seraient tous citoyens de Rome , ils n'ont jamais appris à manier une épée , ils sont si lâches qu'ils ont abandonné et renié leur maître au plus fort de sa nécessité, et tremblé à la voix d'une servante.
Ignari. Quelle apparence qu'ils domptent l'empire romain , qui a dompté tous les autres royaumes; ils sont grossiers, idiots , incivils, sans éloquence et sans intelligence : s'ils veulent instruire les philosophes , ne pourra-t-on pas leur dire : Sus docet Mmervam?
Unius lingux. Mais quand ils seraient tous aussi savants qu'Aristote, et aussi éloquents que Démothènes, étant tous d'une même nation, en quel langage parleront-ils à tous les peuples? Nonne omnes Galilœi sunt , et quomodô audiet unusquisque linguâ sud illos loquentes ? Ils ne sayent qu'une langue, et il y a pour le moins soixante et dix langues matrices, sans les idiomes particuliers qui sont quasi en aussi grand nombre que les provinces et que les villes. Qui est-ce qui leur servira de truchement pour se faire entendre à tant de gens?
Pauci. Bref, Ne Hercules contra duos. Ils sont en fort petit nombre ; ils ne sont que douze ou treize de compagnie, et ils veulent démentir et contredire tous les hommes en un point que l'on a coutume de soutenir avec le plus de zèle , qui est le point de la Religion.
Dispersi. Et ce qui est admirable , au lieu que tous les combattants, pour valeureux et nombreux qu'ils soient, ramassent et réunissent leurs forces pour choquer l'ennemi, ceux-ci étant si timides, si faibles et en si petit nombre, se divisent et se dispersent en toutes les nations du monde. L'un va en Italie, l'autre en Perse, et l'autre aux Indes , l'autre en Phrygie et l'autre en Ethiopie. Si la prédication de l'Evangile était une invention humaine, une collusion finement projetée, les Apôtres ne se fussent pas séparés l'un de l'autre , ils eussent demeuré ensemble pour se conseiller, pour
1 Ut bis murice vellus inquinatum, aut jejunio sabbatorum. Quassatûm et rupto vendentem sulphura vitro (Juven., Sat. 5). A raatre doctus nec rogare Judaeus (Martial).
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s'animer et pour être conformes en leurs mensonges ; car Virtus imita est fortior ; quand on veut convaincre d'imposture des gens qu'on pense être faux témoins, on les interroge séparément, ainsi que fit Daniel aux accusateurs de Suzanne; quand on veut vaincre nn régiment ou une compagnie de soldats, on tâche de les diviser par quelque stratagème, comme Horace fit aux trois Curiaces : Addito ad virtutcm dolo, ut distraheret hostem simulât fugam; singulosque prout sequi poterant , aggressus eœuperat (Flor., lib. 1). Les Apôtres prêchent en divers lieux, et leurs paroles sont toutes uniformes; n'étant que douze, ils se dispersent en toutes les parties du monde : c'est donner beau jeu à leurs ennemis.
Troisième point. — VI. 1° Sacerdotum. Projeter donc le dessein d'une chose très-difficile, étant dépourvu de tous les talents et instruments nécessaires à cet effet , ayant des qualités toutes contraires et n'étant assisté de personne , n'est-ce pas tenter l'impossible , quand bien même on n'y rencontrerait point de résistance ? Que sera-ce donc s'il s'y présente des oppositions extrêmes et invincibles?
S'il y a piété , s'il y a puissance , s'il y a science , s'il y a prudence, s'il y a raison , s'il y a expérience parmi les hommes , tout cela s'opposera à une entreprise si hardie. Les prêtres des idoles voyant que le christianisme décrédite leur profession et leur fait perdre leur chalandise , font croire aux personnes dévotes que ces Apôtres sont des apostats, des gens apostés pour ruiner le service divin, que leur impiété est cause de tous les maux qui arrivent au monde * ; si le Tibre se déborde , si le fleuve du Nil n'a pas son flux ordinaire , si la peste , si la famine , si la sécheresse , si le tremblement de terre arrive , on crie que les chrétiens en sont cause , dit Tertullien en son Apologie*.
2° Imperatorum. Les empereurs de Rome, comme Néron, Domitien et Dioclétien, pensant qu'on leur veut enlever leur couronne , aiguiseront les roues , ils affileront les épées , ils embraseront les fournaises , ils remueront ciel et terre, ils inventeront mille genres de supplices, ils exerceront toute leur cruauté sur ces rebelles de l'empire qui prêchent un nouveau monarque.
3° Doctorum. Les philosophes et les orateurs , comme Porphyre, Celse, Symmaque et Julien l'Apostat, voyant que cette religion contredit les maximes de leur école , tailleront leur plume , composeront des livres, disputeront et déclameront : ils sèmeront des pasquins et feront des farces pour décrier cette secte.
4° Magistratuum. Les magistrats et les gouverneurs des provinces, pensant que cette nouveauté est un levain de sédition , publieront des édits pour l'étouffer en sa naissance. Ces édits porteront, que tous ceux qui embrasseront cette religion, de quelque
1 Concitaverunt mulieres religiosas et honestas et excitaverunt persecutionem in Paulum , et Barnabam (Act. 43, 40, 2, imperatorum).
2 Si Tiberis ascendit , si Nilus non ascendit in arva : si coelum stetit, si terra movit, si famés, si lues accident, statim : Christianos ad leones conclamant (Tertul., Apoc, c. 5).
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qualité qu'ils soient , seront exclus de toute charge, de tout office, magistrature et dignité publique. Quelle gêne à l'homme qui est naturellement ambitieux? que les enfants seront chassés des écoles, n'est-ce pas couper l'arbre par le pied? qu'il ne leur sera plus permis, ni de vendre ni d'acheter, qu'ils ne seront point reçus en jugement en qualité de demandeurs contre qui que ce soit ; qu'il sera permis à tout le monde de les accuser devant les juges? l'esclave le fera à son maître, et le vassal à son seigneur; la femme à son mari ; et l'enfant à ses père et mère ; qu'en quelque part qu'on les trouvera , il sera permis de les tuer, sans en pouvoir être recherché. A-t-on jamais fait cela aux parricides?
5° Prudentûm. Et pour ceux qui auront quelque pensée de recevoir cette doctrine, que de répugnances, que d'aversions, que de contradictions auront-ils de la part de la raison , du sens commun, de la nature et de Pamour-propre ? Croire en Notre Seigneur, un homme abject qui a été attaché à une potence? croire à ses disciples, le but de toute disgrâce , le rebut des Juifs et la balayure du monde, et y croire pour mourir à trois jours de là, pour laisser ses enfants pauvres, sa femme misérable, ses père et mère désolés, ses parents déshonorés et sa mémoire infâme, en réputation de fou et d'impie après sa mort? Si les Apôtres, qui font cette entreprise, ont tant soit peu d'esprit et de jugement, ils peuvent bien prévoir toutes ces difficultés et mille autres choses semblables.
Suppposé que Notre Seigneur ne soit pas ressuscité, et que la prédication de l'Evangile soit une invention de ses disciples après sa mort, comment est-ce qu'ils ne disent pas entre eux : Il nous avait promis de ressusciter, cependant il nous a trompés, et ainsi pourquoi tâcherons-nous de le mettre en vogue au péril de nos vies? Il n'a pas pu s'aider soi-même, comment est-ce qu'il nous protégera? Il n'a pu se garder pendant qu'il vivait , comment nous gardera-t-il étant mort? Il n'a pas su gagner pendant sa vie une seule nation , comment conquêterons-nous après son trépas tout l'univers en son nom? Puisqu'ils veulent être les docteurs du monde , ils ont feuilleté les histoires : ils ont lu que Socrate et Platon, qui étaient si célèbres et si estimés , ont été maltraités de leurs compatriotes pour avoir voulu introduire quelque nouveauté en la religion; comment ne craignent-ils point le même événement, et encore pire , eux qui, étant étrangers, veulent abolir le culte des dieux et faire adorer un Dieu crucifié. Ils savent le naturel mutin des Juifs, le traitement qu'ils ont fait aux Prophètes , comme ils se soulevèrent contre Moïse (Num. 16, 41) et le voulurent lapider; après avoir vu les miracles qu'il avait faits passant la mer Rouge à pied sec , faisant pleuvoir la manne et tirant l'eau de la roche ; ils savent comme ils conspirèrent contre Jérémie (18), et le mirent en une citerne; comme ils persécutèrent Elie (3. Reg. 19) et tâchèrent de le faire mourir ; et de fraîche date , ils ont vu saint Jean-Baptiste, qui était de si bonne maison, sanctifié dès le ventre de sa mère , prédit par un ange, et estimé un si grand prophète , qui, ayant voulu reprendre un seul roitelet d'un péché odieux à tout le monde, d'un insecte abominable, n'y a pas réussi et a perdu la tête ; comment peuvent-ils espérer, eux qui sont du bas
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peuple et inconnus, de persuader à tous les rois d'éviter fa fornication, et de fouler aux pieds les dieux qu'ils adoraient : Incende quod adorasti , adora quod incendisli?
De plus, ou les Apôtres avaient de l'esprit, ou non; s'ils en avaient, comment n'ont-ils pas prévu et appréhendé toutes ces difficultés? et s'ils n'avaient point d'esprit, comment les ont-ils surmontées? Ou ils avaient du jugement et du sens commun , ou non; s'ils en avaient tant soit peu , comment ont-ils fait une entreprise qui, selon toute apparence humaine, ne leur pouvait pas réussir? S'ils n'avaient point de sens commun, comment l'ont-ils exécutée?
VII. Et néanmoins , ils en sont venus à bout , comme nous le voyons et touchons au doigt , et cela en fort peu de temps , trèsheureusement et très-glorieusement, sans être aidés de personne que de Dieu. Car on ne peut pas dire que l'Eglise n'a été provignée que par les armes et l'autorité du grand Constantin qui a favorisé l'Eglise, puisque longtemps avant son avènement à la couronne, les peuples avaient embrassé la foi et renoncé à l'idolâtrie , puisqu'il ne prit les rênes de l'empire que sur le commencement du quatrième siècle , l'an 306, et que Trophime, roi de Bourgogne, fut converti au premier siècle ; que Lucius, roi d'Angleterre, au second siècle ; que Donald, roi d'Ecosse, au troisième ; et que Tertullien, qui florissait plus de cent ans devant Constantin , dit , que déjà, de son temps le Fils de Dieu était reconnu et adoré es Gaules , en Espagne , en Angleterre , en Allemagne , en Arménie , en Perse , en Phrygie , en Lybie , en Mauritanie et en plusieurs autres provinces où les armées des Romains n'avaient pas encore abordé. En l'Apologie , il disait aux payens : Vous dites que les chrétiens sont des étrangers, cependant ils peuplent tous les ordres , les états et les conditions des hommes; les villes, les îles et les châteaux , les armées , les tribus et les décuries , le sénat , le palais , les places publiques ; il n'y a que vos temples où l'on ne voit point de chrétiens1. Pline second, qui vivait au même siècle , en dit autant écrivant à l'empereur Trajan2. Et cela se reconnut encore à vue d'œil dès le premier siècle : car le gouverneur de Judée , au rapport de saint Chrysostome (homil. 26. in 2. Cor.), entendant les miracles que le Fils de Dieu avait faits, en écrivit au sénat de Rome , le priant de le mettre au nombre des dieux ; ce que le sénat refusa , en dépit de ce que , sans son décret et son autorité, ce Crucifié se faisait adorer partout, et cela se fit par une providence admirable de Dieu , afin qu'on ne pût attribuer la propagation de la foi au pouvoir des empereurs ou à l'autorité du sénat.
VIII. Quelle est la nature et l'ordinaire des choses humaines, dit
1 Externi suraus , et orania impîevimus : Urbes , insulas , castella , municipia, castra ipsa, tribus, decurias, palalium , senatum , forum, sola vobis relinquimus templa (Tertul., Apolog., cap. 7.)
2 Res mihi visa est digna consultatione , multi enim omnis setatis , oranis ordinis, utriusque sexùs in periculum vocantur, neque enim civitates tantùm , sed vicos etiam atque agros, superstitionis istius contagio pervagata est (lib. 30, Epist. 97, ad Trajanum).
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saint Chrysostome (homil. 7, in 2. Cor.)? N'est-ce pas que la multitude surmonte le petit nombre, que le plus fort supplante le plus faible , que celui qui est bien armé triomphe de celui qui est nu et désarmé, que le docte et l'éloquent confondent l'ignorant et le stupide , que le sage et le rusé gourmandent le simple et l'idiot , que les lois anciennes et domestiques prédominent aux nouvelles et étrangères; que ceux qui flattent nos inclinations, nous persuadent plus aisément que ceux qui les contre-carrent; et c'est ici tout au contraire. Pour cela figurez-vous douze soldats qui n'ont ni casque, ni cuirasse, ni épée, ni bouclier, ni fusil, ni mousquet, ni armes offensives ni défensives, ils ne seraient des soldats que de nom ; faites cependant qu'ils aient en tête une armée de cent mille hommes , armés de pied en cap, pourvus de toutes sortes de munitions, résolus de se bien défendre ; si ces douze soldats osaient attaquer cette armée, quelle hardiesse! quelle témérité ! quelle frénésie serait-ce , s'ils n'étaient assurés d'être secourus du ciel ! Mais si un si petit nombre défaisait cette multitude, quelle merveille ! quel prodige 1 qui n'en serait ravi? et qui ne dirait qu'il y a de l'extraordinaire? C'est cependant ce que font les Apôtres : ils ne sont que douze ou treize en nombre , ils n'ont ni or, ni argent , ni pouvoir, ni savoir, ni crédit , ni assistance. Ils ont contre eux non pas cent mille hommes , mais plus de cent millions , armés de puissance, de science , d'éloquence , de richesses, d'autorité et de résolution; ces douze idiots entreprennent d'assujettir ce grand nombre d'hommes, leur faire changer de religion, d'opinion , de doctrine et de façon de faire. Ces millions d'hommes se cabrent, s'échauffent, se liguent, se piquent d'honneur et s'intéressent pour la défense de leurs dieux, de leurs rois, de leurs lois, de leurs écoles , de leurs privilèges , de leurs maximes, de leurs coutumes anciennes; et ce qui est au delà de toute admiration, ces douze pauvres désarmés surmontent ces mille millions.
Ici encore la comparaison est fort inégale : car ces douze soldats dont j'ai parlé , se pourraient cantonner, ils se retrancheraient , ils se tiendraient unis pour s'aider l'un l'autre, ils feraient un camp séparé du poste de l'ennemi; mais les Apôtres se débandent, se dispersent en diverses contrées, ils se mêlent tête baissée au milieu de leurs adversaires : Sicut oves in medio luporum. Ces douze soldats ne vaincraient que le corps; ces douze Apôtres surmontent l'esprit et le cœur : esprit qui est bien plus malaisé à vaincre que le corps ; résolution du cœur bien plus difficile à forcer qjue les armes de fer et d'acier. Une petite maladie abat le corps de votre mari et toutes les afflictions du monde ne peuvent vaincre son esprit ni changer ses mauvaises mœurs. Un soldat avec son mousquet, fausse sa cuirasse et son casque, et il n'y a ni parent, ni ami, ni prédicateur, ni confesseur, ni promesse , ni menace qui puisse enfoncer son cœur obstiné et sa volonté endurcie. Quelle merveille donc que ces douze pauvres aient captivé les esprits orgueilleux et dompté les volontés rebelles de tant de mille millions d'hommes, et ce, non pas en combattant, mais en endurant; non en tuant, mais en mourant; non en donnant des honneurs ou des richesses, mais en promettant des affronts , des supplices et des misères !
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IX. Cyrus, frère du roi de Perse, levant des soldats en la ville de Sparte , disait, pour attirer le monde : Celui qui me suivra , s'il est homme de pied, je le ferai cavalier ; s'il est cavalier, je lui donnerai des chariots; s'il a des métairies , je lui donnerai des villages ; s'il a des villages , je lui donnerai des villes ; s'il a des villes , je lui donnerai des provinces; et quant à l'or, il faudra peser et non pas compter. Qui est-ce qui ne serait amorcé par de si grandes espérances? Le Fils de Dieu, au contraire, crie : Celui qui me veut suivre, qu'il quitte tout ce qu'il possède, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix, autrement il ne peut être mon disciple. Yous serez bienheureux quand on vous maudira, vous endurerez toute sorte de persécutions ; vous perdrez la vie pour moi. Voyez combien ces deux harangues sont différentes et combien le sont leurs conquêtes et partant quelle différence il faut faire entre ces deux conquérants? Cyrus, grand prince, par ses promesses, ne peut avoir les Lacédémoniens à son service. Notre Seigneur, chétif, vil et abject devant les hommes , par ses rigoureuses menaces et même après une mort ignominieuse qui les menaçait d'une semblable fin , attire à soi toutes les nations; et non-seulement des soldats, mais des empereurs ; non-seulement des villes, mais des empires ; non pour faire la guerre à d'autres hommes , mais pour la faire aux dieux qu'ils adorent. Cyrus meurt en conquêtant, et le Fils de Dieu conquête en mourant; la mort de Cyrus dissipe son royaume, et la mort de Jésus établit son règne en tous les empires. Qui ne voit donc en la puissance de l'un l'infirmité humaine, et en l'infirmité de l'autre une puissance divine?
Disons encore , pour reprendre nos brisées et pour préférer le docteur de justice, non plus à des capitaines, mais à d'autres docteurs, Socrate avec toute sa réputation, n'attire pas tant de gens à son école qu'une courtisane en avait en sa suite; et s'il n'enseignait qu'une vertu morale et naturelle , le Fils de Dieu commandant des vertus difficiles et surnaturelles, attire les Socrates, les courtisanes et ceux de leur suite, à milliers. Platon n'a pu persuader la police et réforme de sa république à pas un seul petit village, et le Fils de Dieu a introduit la sienne en tous les cantons de la terre. Les empereurs ont fait suer les jurisconsultes , pour composer le Digeste vieil et nouveau , l'Infortiat, le Code, les Instituts, les Authentiques, avec les nouvelles Constitutions, et si, ils n'ont su mettre la paix et la justice en une seule province , et Notre Seigneur l'a fait fleurir en son temps dans tous les royaumes du monde, par un petit livre de l'Evangile : Orietur in diebus ejus justitia, et abundantia pacis.
Noé , homme très-sage et très-juste , et reconnu pour tel depuis cinq cents ans, par des avertissements et des prédications de cent ans, n'a su toucher le cœur d'un seul homme, ni l'émouvoir à s'embarquer dans l'arche pour sauver sa vie; et notre Sauveur, âgé seulement de trente ans, invitant les hommes à faire pénitence, à s'embarquer sur la croix et y perdre leur propre vie, y attire une inGnité de disciples. Jacob, en l'espace de vingt ans, ne put convertir un seul Laban , son beau-père ; et le Fils de Dieu convertit des peuples entiers et des milliers d'hommes en un jour, par l'en-
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tremise de saint Pierre. Joseph ne saurait gagner à Dieu pas un seul homme tel que le roi Pharaon, quoiqu'il l'estime, le chérisse et l'honore heaucoup; et ces pécheurs gagnent tous les rois qui leur font la guerre à feu et à sang. Moïse n'obtient pas permission pour trois jours d'aller sacrifier au désert , parce que les Egyptiens craignent de perdre le profit que les Israélites leur eussent emporté durant ces trois jours, et les Apôtres persuadent aux Egyptiens de quitter leurs maisons et leurs commodités , d'aller peupler le désert et sacrifier au vrai Dieu.
Bref, Dieu tout-puissant, par tant de miracles qu'il a opérés en Egypte en faveur de son peuple, par tant de grâces et de bénéfices qu'il lui a faits au désert et en la terre de promesse, par tant de victoires qu'il lui a données, par tant de prophètes qu'il lui a envoyés et par tant de menaces qu'il lui a faites, n'a pas empêché qu'il ne soit tombé en idolâtrie, au moins de cent en cent ans; et ces douze pauvres idiots ont tellement retiré tous les hommes de ce péché détestable en Orient, en Occident, au Septentrion et au Midi , en Asie , en Afrique et en Europe , qu'ils n'y sont jamais retombés depuis plus de seize cents ans.
Au siècle que l'Evangile fut publié, Satan, pour contrefaire et contre-carrer ce grand œuvre, envoya aussi ses apôtres par le monde, des philosophes très-subtils et même fort vertueux en apparence, qui se vantaient de vouloir redresser les hommes et les ramener au chemin de la vertu, comme Appollonius de Tyane, Dion , Euphrate, Démétrius , Musonius, Damis le Pythagoricien, Diogène le jeune , Epiclèle le stoïcien et d'autres semblables , dont Ju vénal disait :
[ngenium velox , audacia prœdita , sermo Promptus , et Isœo torrentior.
Qu'ils avaient un esprit tout de feu , la hardiesse effrontée , la parole à commandement, un torrent d'éloquence. Mais tant s'en faut qu'ils aient rien gagné sur les peuples, qu'ils n'ont pas laissé le moindre vestige de leur réforme prétendue, en un seul petit coin de la terre ; et les Apôtres du Fils de Dieu , qui avaient naturellement l'esprit pesant , l'extérieur mal poli et le langage grossier, ont réformé et civilisé les nations les plus barbares, et cet exploit s'est fait si glorieusement , que pour marque de la victoire , Rome, la capitale du monde, est devenue la capitale de l'empire de Jésus. j
X. Oui, cette Rome en laquelle toutes les monarchies du monde s'étaient comme fondues et incorporées ; cette Rome , où tous les démons s'étaient cantonnés comme en leur dernier asile; cette Rome, d'où venaient les foudres et les édits sanglants contre les disciples du Fils de Dieu, où s'affilait le fer de la persécution , pour moissonner les tètes des chrétiens, où était le Panthéon, le repaire de toutes les fausses divinités , est devenue le siège du Pontife des chrétiens, plus étendue en son pouvoir par cette divine religion, qu'elle n'était auparavant par ses foudroyantes légions ; la paix , la croix et les souffrances de Jésus lui ayant acquis un plus grand empire en peu d'années, que les aigles, les prouesses et les ar-
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mécs romaines n'avaient fait en sept cents ans précédents : et douze pauvres pêcheurs ayant fait plus de conquêtes que les César, les Scipion , les Pompée et tous les autres conquérants à la fois n'avaient fait : Latiùs prsesidet religione divinâ, quàm dominatione terrenà, dit saint Léon. Et saint Prosper,
Roma caput mundi , qiridquid non possidet armis, Religione tenet
Et c'est ce que ne considèrent pas les calvinistes, quand ils nient la primauté de la chaire de saint Pierre; ils ne voient pas qu'en ce faisant ils veulent ternir la gloire du triomphe de Jésus-Christ, renverser son trophée et arracher le plus beau fleuron de sa couronne.
Supposons qu'une ville s'étant révoltée contre son souverain, le roi y vienne en personne , l'assiège et l'emporte d'assaut , ou par composition ; quelqu'un de ses favoris lui dirait : Sire, pour laisser à la postérité une mémoire de votre victoire , il faut raser la maison de ville où se tenaient les assemblées et où l'on prenait les résolutions de rébellion contre Votre Majesté; et en la place de cette maison, il faut ériger une colonne de fer ou une pyramide d'airain, qui soit comme le trophée de votre victoire. Tout l'univers s'était révolté contre Dieu et livré à son ennemi par le péché d'idolâtrie ; le Sauveur est venu en ce monde pour le réduire sous son obéissance : il l'a heureusement conquis par l'entremise de ses Apôtres; Rome était comme la maison de ville au regard de tout l'univers, là s'assemblaient les empereurs , les consuls et le sénat, pour conspirer contre le christianisme; le Sauveur, pour mémorial et pour trophée de sa victoire, a ruiné Rome la payenne et a mis en sa place la chaire de saint Pierre , qui est, dit saint Paul , la colonne de vérité : Columna et firmarnentum veritatis (1. Tim. 3, 15).
Les rois de la terre font dresser des colonnes d'airain ou de fer, parce qu'ils remportent leurs victoires par des canons de fer et d'airain; mais le Sauveur a établi à Rome la colonne de vérité, parce que la victoire qu'il a remportée est le triomphe de la vérité sur le mensonge.
Je demande maintenant à tout homme raisonnable , et j'argumente avec saint Augustin : Ou les saints Apôtres ont reçu de Dieu quelque talent et assistance particulière pour faire ce chef-d'œuvre, ou non; s'ils n'en ont point reçu, comment ont-ils fait, sans aucun talent, ce que Socrate, Platon, Sénèque, Noé, Jacob, Joseph et Moïse n'ont su faire ayant tant de grâces, les unes naturelles et les autres surnaturelles? S'ils ont reçu quelque secours du ciel, donc la doctrine qu'ils enseignent est toute céleste et divine. Ou Dieu leur a communiqué le don des langues, ou non; s'il le leur a donné , donc il a parlé par leur bouche , et il les faut croire ; s'il ne l'a pas donné, comment est-ce que douze villageois de même pays, ont su parler et se faire entendre à soixante-douze nations de langues différentes? Ou ils ont fait des miracles , ou non; s'ils en ont fait, donc ils prêchent la vérité; car il est impossible de toute impossibilité, que Dieu fasse un seul miracle pour conGrmer un mensonge; que s'ils n'ont point fait de miracle, c'est le miracle des
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miracles, et le plus grand de tous , d'avoir fait sans aucun miracle ce que Moïse, ce que les prophètes et ce que les messagers de Dieu n'ont pu faire par tant de miracles. Partant, quel est l'aveugle qui ne voit que Jésus est l'auteur de la nature , puisqu'il a l'ait des choses qui sont si fort au-dessus de la nature?
XI. Le Fils de Dieu donc , ayant ainsi ruiné , par l'entremise de ses Apôtres, l'idolâtrie sur la terre, et mis en vogue ce premier et plus grand des commandements : Un seul Dieu tu adoreras; nous devons avoir en recommandation ce salutaire avertissement qu'il nous donne en son Ecriture : Israël si audieris me, non erit in te Deus recens. Croyez-moi , dit-il , gardez-vous bien de recevoir en vous un Dieu nouveau. Saint Augustin a remarqué, qu'il ne dit pas de recevoir parmi vous, mais en vous; car à la vérité, grâces à Dieu, les idoles sont bannies de nos églises! Mais, dit ce grand docteur, elles ne sont pas bannies du christianisme, vous les redressez en votre esprit, ou en votre chair, ou en votre cœur'. Si , faute de vous faire instruire , faute d'assister au sermon , à la doctrine ou aux exhortations , vous croyez que Dieu le Père est un homme; si vous pensez que Dieu ait un corps en sa nature divine, composé de pieds, de mains et d'autres membres corporels, vous êtes un idolâtre. Ce que vous concevez , ou ce que vous adorez n'est pas Dieu, mais une idole, et vous serez puni avec les idolâtres.
XII. Non , dirait saint Augustin s'il était ici , les idoles ne sont pas bannies de nos églises ; il y en a encore souvent aux quatre coins et au milieu : des idoles de chair et de vanité, des dames pimpantes, des femmes mondainement et somptueusement parées.
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le Prophète : Filiœ eorum composite, circumornatœ ut similitudo templi (Psal. 142, 12). Plût à Dieu qu'on pût dire d'elles : Os habent, et non loquentur, similes illis fiant ! Plut à Dieu qu'elles n'eussent point de paroles pour y cajoler, point de vue pour y regarder, et qu'on n'en eût point pour elles; mais elles s'ajustent tout exprès, elles se frisent tout exprès, elles étudient leurs contenances tout exprès. J'en appelle à témoin votre conscience. N'est -il pas vrai que si tout le monde était aveugle ou en ténèbres, vous n'auriez pas le soin de vous parer? n'est-il pas vrai que vous vous habilleriez et coifferiez à la négligence? n'est-il pas vrai que vous êtes ravie d'être vue, d'être considérée, d'être admirée et d'être estimée? c'est-à-dire, que vous êtes bien aise que les fidèles vous honorent, qu'ils pensent à vous, qu'ils s'occupent de vous en ce lieu où ils ne doivent venir cfue pour adorer notre Sauveur, penser à lui et s'occuper de lui; n'est-ce pas être une idole ? n'est-ce pas mettre Dagon auprès de l'arche? Ingénieuse, mais très-méchante et diabolique , fut l'invention de l'empereur Dioclétien, pour obliger tous ses sujets à adorer les idoles, il eu avait dressé en tous les marchés , carrefours et places publi-
* Movet me qubd dixit in te , non enim dixit à te, quasi simulacrum forinsecus adhibitum ; sed in te , in corde tuo , in imagine phantasmatis tui , in deceptione errons tui tecum portabis Deum tuum recentem, remanens velustus (Aug. Psal. 80).
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ques de la ville , n'étant permis de vendre ni d'acheter quoi que ce fût, sans avoir auparavant révéré et adoré l'idole. La tentation était grande, cependant les chrétiens s'en pouvaient exempter; ils pouvaient vendre et acheter en secret dans les maisons particulières; mais ils ne sauraient éviter la rencontre de ces idoles; ils sont obligés de venir à l'église , d'assister à la messe, à l'office : ils trouvent partout des femmes mondainement ajustées, sur des bancs élevés, aux tribunes, au chœur des chanoines, aux cloîtres des religieux, enfin , on les trouve partout.
XIII. Si vous affectionnez une créature d'un amour désordonné contre les commandements de Dieu , vous dressez une idole en votre cœur et vous l'adorez. Si vous êtes intempérant, sujet à l'ivrognerie et à la gourmandise , saint Paul vous dit que votre Dieu c'est votre ventre : Quorum Deits venter est (Phil. 3, 19). Si vous êtes avaricieux , il vous déclare, que l'or et l'argent sont vos idoles : Avaritia quœ est idolorum servitus (Colos. 3 , 5). Si vous êtes impudique, vous adorez une idole de chair, votre idole c'est votre enfant, c'est l'intérêt , c'est le dessein de vous agrandir et de faire fortune à quelque prix que ce soit, votre idole , c'est le monde et ses vanités : Quidquid in dilectionis lance prœponderat , Deus est : Tout ce qui emporte le poids en la balance de votre affection , c'est votre Dieu, dit saint Augustin.
Tertullien et Origène ajoutent : L'idolâtre offre quelque grain d'encens à une statue de pierre ou d'argent, et vous offrez une masse de chair à une femme impudique; bien plus que cela , vos pensées , les tendresses et les affections de votre cœur ; il immole à un faux dieu un bœuf ou un mouton qui ne coûte que quelques pièces d'argent, et vous sacrifiez à cette créature votre âme, votre salut , qui coûte le sang du Fils de Dieu ; il fléchit le genou pour honorer un fantôme de bois, et vous gauchissez à votre devoir, pour condescendre à ce que vous aimez. Vous êtes bon de votre naturel, juste et ami de l'équité ; mais pour complaire à un grand que vous adorez , à une femme que vous aimez , ou à une pénitente qui vous est attachée, vous vous laissez gagner, vous condamnez l'innocent, vous laissez le coupable impuni, vous donnez l'absolution contre votre conscience : il vaudrait beaucoup mieux plier les genoux, qui sont ployables de leur nature , que de ployer la conscience et l'équité de la justice , qui doivent être inflexibles.
A mor omnes in se traducit et convertit affectus , dit saint Bernard : Celui qui aime son Dieu, lui réfère tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il a et tout ce qu'il est. Voyez tout ce que vous pensez , tout ce que vous dites, ce que vous faites et ce que vous prétendez faire tout le jour, depuis le matin jusques au soir, vous verrez que tout est référé à l'idole que vous adorez , qu'il est référé à ce jeu , à cet enfant , à cette femme , à la vanité et à l'ambition : avec cette pensée vous vous éveillez le matin et vous vous endormez le soir : c'est votre entretien pendant le jour, c'est le sujet de vos discours ; il n'est rien au monde que vous ne soyez prêt de lui sacrifier, de passion , ni d'inclination en vous, que vous ne soyez prêt d'immoler et de mortifier pour servir à votre idole; vous faites litière des commandements de Dieu , vous perdez le respect que
De nos obligations pour l'établissement de la Foi. 431
vous devez à votre père et à votre mère , vous êtes sourd aux remontrances de vos parents et amis , vous prenez querelle avec vos voisins ; vous négligez ou trahissez le devoir de votre charge, vous laissez en arrière les affaires de votre salut, vous résistez aux lumières et aux inspirations du Saint-Esprit, pour obéir à votre avarice , à votre ambition et à votre sensualité : il n'est point de frais , point de peines , de voyages ni d'humiliations que vous ne souffriez volontiers , pour servir à cette idole ; et si votre confesseur, si un parent, si un ami vous veut retirer de cette idolâtrie, éteindre en vous cette passion, vous arracher cette occasion , vous combattez à corps et à cris pour la défense de ce faux dieu, comme si c'était pro aris et focis. On n'est plus votre ami : Amiens usque ad aras. Israël si audieris me , non erit in te Deus recens.
Unum cote Deum. Adorez uniquement le vrai Dieu qui est unique, donnez- vous à lui sans réserve, aimez-le, bénissez-le, courtisez-le , craignez-le, servez-le de tout votre cœur ; lui seul est votre trésor, votre repos, votre vie et votre gloire; lui seul est votre honneur, votre bonheur et votre félicité en l'âme et au corps, au temps et en l'éternité, sur la terre et dans le ciel, où il vous rendra content et parfaitement heureux par la jouissance de sa gloire éternelle. Amen.