‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 60 sur 85 · SERMON XLIV · texte numérisé non relu

SERMON XLIV

DE L'ESPÉRANCE EN LA MISÉRICORDE DE DIEU, ET DE LA CONFIANCE EN SA PROVIDENCE.

Ego sum Domlnus Detts tnus, non habebis Deosa lieno* coràm me. Je suis le Seigneur votre Dieu; vous n'aurez point devant moi de dieux étrangers. (E xod. 20, 2, 3.)

La seconde vertu qui nous est recommandée en ce premier commandement, c'est la vertu d'espérance. Mais pour rendre ce sujet plus universel et plus utile à tout le monde, il me semble à propos de vous traiter, non-seulement de l'espérance en la miséricorde de Dieu , de laquelle les pécheurs ne se flattent que trop, mais encore et principalement de la confiance en la Providence divine : ce sera en trois points. Premièrement, nous verrons sur quoi s'appuie notre confiance ; en second lieu , les fautes que nous y commettons, et en troisième lieu, les inconvénients qui nous en arrivent.

Nous devons apprendre de vous cette vertu , ô sainte Vierge ! Vous êtes comparée à la palme qui s'élève et se guide vers le ciel , à mesure qu'elle est surchargée : Sicut palma exaltata sum in Cades. Aux noces de Cana en Galilée, Jésus semblait vous rudoyer et refuser votre prière ,* disant que ce n'était pas encore son heure, et cela ne vous empêcha pas d'espérer en sa miséricorde , et de conseiller à ces pauvres mariés de faire tout ce qu'il leur commanderait. Encore que nous ayons mérité, par le grand nombre de nos crimes, d'être rebutés de lui, nous ne voulons pas perdre la confiance, puisqu'il assiste, même hors de la saison, ceux qui sont appuyés de vos faveurs maternelles que nous implorons, vous disant : Ave , Maria.

IDEA SERMONIS

I. Punctum. — I. Fiducia in Deum fundatur 1. in ejus potentiâ, quam videmus in creatione , conservatione et redemptione mundi. — II. 2. In ejus sapientiâ, quae disponit suaviter, et attingit fortiter. — III. 3. In ejus bonitate.

II. Punctum.* — IV. In eam peccamus 1. cùm non soli Deo confidimus. — V. 2. Cùm non ab initio. — VI. 3. Cùm non firmiter usque in linem.

III. Punctum. — VII. Hinc lit ut non mereamur tàm prœstans auxilium Dei, quod probatur 1. Scripturâ. — VIII. 2. Patribus. — IX. 3. Ratione. — X, 4. Comparatione.

Conclusio. — Parapbrasjs verborum Eeclesiastiei : Habe fiduciam iA Domino , etc.

Premier point. — I. La confiance que l'Ecriture sainte nous recommande avec tant d'instance, s'appuie sur trois perfections , que la foi catholique reconnaît et qu'elle adore le plus souvent en Dieu, qui sont comme les exécutrices de sa Providence divine, c'est à savoir la puissance infinie , la sagesse incompréhensible et la bonté ineffable. Saint Paur nous marque le premier appui, quand il dit : Potens est autem Deus gratiam abundare facere in vobis, ut in omnibus semper omnem sufjicientiam habentes, abundetis in omne opus bonum (2. Cor. 9, 8). Dieu est tout-puissant, il peut

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bien accorder les choses qui semblent contraires, il peut bien faire que vous pratiquiez les bonnes œuvres, non tellement quellement , mais abondamment et en toute façon, et avec cela que vous ayez suffisamment et en tout temps, et en toute chose, tout ce qui vous est nécessaire : iv toxvtI itavxoTs 7ra<7av àutapxeiav. Pour vérifier ces paroles de saint Paul et pour établir notre confiance sur la toutepuissance de Dieu, comme sur un pilier ferme et inébranlable, nous n'avons qu'à ouvrir les yeux et faire réflexion sur les effets de cette toute-puissance en la création , en la conservation et en la rédemption du monde.

Au commencement des siècles, quand Dieu eût créé le ciel et les éléments, la terre était toute en friche, nue, stérile, déserte et inhabitable, sans fleurs, sans fruits, sans herbes, sans arbres et sans semence, toute couverte d'horreur et de ténèbres. Mais le Créaleur est si puissant, que par une parole il corrigea tous ces défauts, il débrouilla ce chaos, il en fit éclore mille beautés. Sitôt qu'il eut dit : Fiat lux , et producat terra, on "vit briller une lumière éclatante qui écarta les ténèbres; la terre poussa un émail agréable de fleurs et d'herbes verdoyantes; elle produisit des arbres chargés de fruits, des animaux de diverses espèces.

Conservatione. Si vous eussiez été en ce temps-là , voyant des productions si merveilleuses, vous eussiez dit : Voilà un bel ouvrage, mais il ne sera pas de durée; car ces créatures ont des qualités et des inclinations toutes contraires l'une à l'autre; l'une est chaude et l'autre froide, l'une sèche et l'autre humide; quelle apparence qu'elles s'accordent et qu'elles demeurent longtemps ensemble? Ce sera une guerre continuelle; elles s'entre-ruineront, elles s'entre -détruiront, elles s'anéantiront l'une l'autre; l'eau éteindra le feu, le feu dévorera la terre, et la terre consumera et desséchera les eaux. Cependant il en est arrivé tout autrement, et vous voyez que Dieu, par sa toute-puissance, conserve le monde depuis si longtemps, dans la dissension de ces parties, qu'il tient en bonne intelligence les éléments et les autres créatures, nonobstant leur antipathie et opposition naturelle; et même qu'il les lie ensemble, qu'il les allie, qu'il les marie ensemble, pour en composer les corps mixtes.

Frigida convenkint calidis, humentia siccis.

Redemptione. Mais qu'eussiez-vous dit ou qu'eussiez-vous pensé, si Dieu vous eût découvert son dessein sur le mystère de l'Incarnation? s'il vous eût dit : Je ferai quelque jour un homme qui sera dépouillé de sa subsistance. Un homme dépouillé de sa propre subsistance , eussiez-vous répondu ! ce sera donc un homme qui ne sera pas homme; ce sera un homme qui ne sera qu'un accident , ce qui renferme une contradiction manifeste ; car l'homme est une substance , la substance est un être qui se soutient par luimême et par sa propre subsistance. Il y a cette différence entre la substance et l'accident, que la substance subsiste par soi-même , et que l'accident n'a point de support que par l'appui de la substance. Je ferai bien plus : je ferai que cet homme sera encore dépouillé de sa propre existence ; il sera donc un pur néant : car un être qui

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n'a point d'existence , est un être qui n'a point d'être ; c'est un être en idée seulement , c'est un être qui est encore au sein de la cause qui le doit produire. Voilà néanmoins un homme qui n'a point de subsistance , qui n'a point de propre existence , et tant s'en faut qu'il soit un néant , un accident ou un homme imparfait, qu'il est le plus excellent et le plus parfait de tous les hommes ; c'est un Homme-Dieu, qui subsiste plus noblement par la subsistance d'autrui , qui existe plus réellement par l'existence du Verbe et beaucoup plus parfaitement qu'il neferait pas par la sienne. Profitons de ces vérités.

Vous dites : Ma maison est un vrai chaos, mes affaires sont en confusion, les tailles, les tutelles , les procès et les banqueroutes ont mis mes desseins et ma fortune au néant , et, qui pis est, je ne vois point de jour, point d'espérance ni d'apparence d'en sortir: mon père ou mon mari qui me protégeait est mort, mes créanciers me poursuivent de toutes parts, mes débiteurs sont insolvables , mes amis m'ont abandonné ou me trahissent, mes parents ne m'assistent point. Mettez votre conûance en Dieu , recommandez-vous à lui , ayez son honneur et ses commandements en recommandation , sa toute-puissance est infinie , il peut, par une parole , suppléer à tous ces manquements : Solo sermone restaurât universa, disait sainte Agathe. S'il dit une fois : Fiat luœ, ou Producat terra , vous recevrez la lumière et la conduite pour réussir en vos affaires. Quand vous étiez à votre aise, quand vous aviez tout à souhait, quand vous étiez au-dessus de la roue, qui est-ce qui vous procurait ces biens? qui est-ce qui vous les conservait? votre mari, votre père, votre ami, direz- vous? Oui, mais vous n'êtes pas si mauvais chrétien, si ignorant et idiot de croire qu'ils le fissent d'eux-mêmes et par leur propre vertu ; ils le faisaient parce que Dieu leur en donnait la grâce , qu'il se servait d'eux pour vous faire du bien , et , Dieu est-il mort avec eux? a-t-il perdu son pouvoir, parce que votre mari a perdu la vie? Pensez- vous qu'il soit comme ces mauvais écrivains, qui ne peuvent tailler une autre plume quand la première est usée ou perdue : Qui intulit viro tuo necem , numquid abstulit Domino potestatem, dit saint Augustin. L'accident qui a donné la mort à votre mari, a-t-il ôté la puissance à votre Dieu : Potens est autem Deus omnvm gratiam abundare facere in vobis, ut in omnibus omnem sufficientiam habeatis. Dieu peut bien accorder les choses contraires, il peut, joindre et allier celles qui semblent incompatibles , il peut faire que vous ayez beaucoup de temps pour prier Dieu et qu'il vous en reste encore assez pour vos études et votre ouvrage ; que vous donniez de grandes aumônes, et que vous ayez plus que suffisamment pour entretenir votre famille; il peut faire que vous soyez incorruptible et intègre en votre charge , et que vous ne soyez pas trop entier et attaché à votre opinion ; q'ue vous soyez humble et courageux , zélé et débonnaire; en un mot, il peut faire que vous soyez prudent comme le serpent et simple comme la colombe.

Vous dites : Si je consens aux humeurs vicieuses de cet homme qui est en crédit, si je ne lui sers d'instrument en des actions noires et criminelles, d'objet et d'appât en ses voluptés déshon-

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nêtes, il me délaissera, et il est tout le support et le soutien de ma fortune. Si je ne me parjure pour mieux vendre , si je ne vends à faux poids, si je ne retiens l'étoffe qu'on me donne pour faire un ouvrage, je ne pourrai pas faire subsister ma famille. A ce compte, votre famille ne subsiste que par un méchant homme, votre fortune n'est établie ni fondée que sur le péché , c'est-à-dire sur le vide et sur le néant? Certes, voilà un appui bien faible et une pauvre subsistance : comme si Job ne disait pas : Le bâtiment des pécheurs ne subsistera point : Tabernaculum impiorum , non subsistet (Job. 8, 22). Et derechef : ils sont un peu élevés, mais ils ne subsisteront pas longtemps : Elevati sunt ad modicum, et non subsistent (Ibid. 24, 24). Dites plutôt comme le brave Machabée Comment pourrons-nous subsister, si vous ne nous secourez, ômon Dieu (i. Mach. 3, 53) î Rapietur sicut pulvis montium à facie venti et non subsistet (Isa. 47, 13)? Dites comme David : Mon Dieu! vous êtes mon refuge, mon appui, mon soutien et mon unique support : Firmamentum et refugium meum es tu (Psal. 70, 3) ! Quand votre famille sera destituée de toute subsistance humaine, elle subsistera bien plus sûrement et plus solidement en Dieu et en sa puissance infinie.

II. Je vois bien ce qui vous rebute et altère votre confiance , c'est qu'il vous semble que la puissance de Dieu tarde beaucoup à agir; mais vous ne considérez pas que ce n'est pas une puissance aveugle, qu'elle est douée d'une sagesse admirable, qui atteint fortement à sa fin ; mais qui dispose de tout suavement. Et en effet, n'est-ce pas disposer de tout bien suavement , que de laisser opérer les causes secondes, comme si la première ne faisait rien ; faire que les causes naturelles agissent nécessairement , les libres volontairement, et les contingentes fortuitement? N'est-ce pas atteindre à son but puissamment, que de faire que les causes fortuites ou contingentes, que les libres et volontaires servent à ses desseins aussi infailliblement que les naturelles et nécessaires, que tous accomplissent ses volontés aussi effectivement que si lui seul agissait dans les ressorts de leur ministère? Ejus concilio militant etiam qui répugnant. Vous voudriez que Dieu fît tous les jours des miracles pour vous, vous avez mille fois refusé de garder ses divines lois, et vous voudriez qu'il rompît à chaque fois les lois de la nature , et fît violence à ses créatures pour vous préserver des accidents que les résolutions du monde vous causent. Sa providence ne l'y oblige pas , elle se fait bien plus admirer quand tout réussit à votre profit sans intéresser les droits de personne.

On dit qu'un empereur de l'antiquité se voulant donner du plaisir et à ses favoris, leur fit dresser un festin somptueux dans un vaisseau en pleine mer, et qu'à chaque service, quand on levait les assiettes pour en donner de blanches, on les jetait dans la mer; les conviés disaient entre eux : Quelle profusion? quel dommage et quelle perte de prodiguer ainsi cette vaisselle d'argent qui serait si utile à tant de personnes ! mais ils ne savaient pas le secret, ils ne savaient pas, dis-je, que l'empereur avait fait tendre autour du navire des filets qui recevaient tout , et qui , à la fin de la fête, amenaient à bord, et la vaisselle et plusieurs beaux poissons

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qui s'y étaient pris. Ce grand Dieu compare sa providence à un filet : Eœiendam super terete meum (Ezech. 12, 13 ; 17, 20 et 19, 8) ; parce que sa providence est pleine d'yeux comme un filet. Quand un revers de fortune vous est arrivé, il vous semble que c'est fait de vous pour jamais, que tout est perdu sans ressource, que vous êtes plongé au plus profond de l'abîme : Veni in altitudinem maris. Craignez Dieu et vous ne perdrez rien; sa providence est autour de vous et de votre maison : Sperantem in Domino misericordia circumdabit. Elle recueille tout, elle conserve tout et elle vous rendra tout avec usure et surcroît de prospérité.

III. Vous me direz que vous n'auriez point de difficulté d'espéfer en Dieu, si vous aviez été homme de bien , mais que vous l'avez tant offensé , qu'il vous semble que c'est présomption et témérité que d'espérer en lui quelque faveur, et que son Prophète a dit : Offrez à Dieu un sacrifice de justice , et espérez en lui (Psal. 4). Il est vrai ; mais le Prophète a dit ailleurs : Sacrificium Deo spiritus contribulatus (Psal. 50) ; un des plus agréables sacrifices qu'on puisse offrir à la Majesté divine, c'est un cœur brisé de repentance, un esprit contrit et humilié : pour grands, énormes et en grand nombre que soient vos péchés, si vous lui offrez ce sacrifice, si vous faites pénitence de votre vie passée et en commencez une nouvelle, vous devez espérer en Dieu , parce que le fondement de votre confiance doit être sa bonté, et non pas votre probité; sa miséricorde, et non votre justice ; les mérites de son Fils, et non pas les mérites de vos bonnes œuvres. Encore que vos crimes soient très-grands , la bonté de Dieu n'en est pas plus petite, sa miséricorde ne laisse pas d'être infinie et les mérites de son Fils inépuisables.

Deuxième point. — IV. Je ne veux pas croire qu'il y ait ici personne qui ne mette sa confiance en Dieu , mais je puis soupçonner qu'il y en a plusieurs qui ne la mettent pas comme il désire , car il veut qu'on la mette toute en lui, dès le commencement et sans chanceler, et nous commettons en tout ceci de grandes fautes. Malheur à celui qui met sa confiance en l'homme et qui s'appuie sur un bras de chair! dit le prophète Jérémie (17, 5) : Maledictus homo qui confiait in homine et ponit carnem brachium suum. Vous êtes sujette à cette malédiction ,. puisque vous vous fiez à votre maître , en vous abandonnant à lui criminellement, sur la promesse qu'il vous fait de vous marier richement.

Vous encourez cette malédiction puisque vous mettez votre confiance en cet homme qui est en crédit, faisant pour'Tamour de lui des antidates, de faux témoignages, des monopoles ou d'autres actions noires et criminelles. Vous mettez votre confiance en votre fils, espérant de lui l'avancement de votre fortune, quand il aura cet office ou ce bénéfice dont il est incapable, ou que vous lui acquérez par des voies illicites : Ponit carnem brachium suum. Vous découvrez vos bras ou votre sein pour attirer un riche parti par cette amorce , vous mettez donc en votre chair, l'espérance de votre mariage : Qui confiait in homine.

Vous êtes homme; si vous mettez votre confiance en vous, vous êtes sujet à cette malédiction. Il y a fort peu de gens qui ne

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mettent une partie de leur confiance en eux-mêmes , en leur esprit T en leur science , en leur beauté ou en leur industrie; il n'y a pas jusques à un petit artisan , à un petit apprenti qui ne mette sa confiance en ses bras , en sa force, en son art ou en ce qu'il sait faire ; et Dieu veut que vous mettiez toute votre confiance en lui, non pas partie en lui et partie en vous, mais toute en lui. Le Prophète ne dit pas : Maledictus qui totam spem ponit in homine, mais spem suam ; il ne dit pas m solo homine , mais simplement in homme. Ce n'est pas que Dieu veuille que vous ne travailliez point pour gagner votre vie ou pour entretenir votre famille , mais il ne veut pas que vous mettiez votre confiance en vous et en votre travail, au lieu de la mettre en lui et en sa grâce. Il veut que vous travailliez sous lui, et non pas de pair avec lui ; comme son instrument, et non pas comme son associé. Vous dites quelquefois : J'espère avoir bonne issue si Dieu seconde mes desseins; certes, c'est bien mal parler : pour bien réussir en un dessein, il ne faut pas que Dieu le seconde, mais qu'il prime, il faut qu'il soit le premier, et non pas le second en vos entreprises.

On dit en philosophie, et l'expérience le montre, que les œuvres de nature sont toutes parfaites et accomplies, parce que c'est une intelligence souveraine, un esprit divin et infini qui les fait : Opus naturx, est opus intelligentix non errantis. Je défie tout artisan , pour excellent et bon maître qu'il soit, de faire un nid aussi commode et aussi propre à nourrir et à élever des petits comme fait une hirondelle ou un roitelet; c'est que Dieu le fait par l'entremise de ces petites créatures. Le Fils de Dieu dit en l'Evangile, que le roi Salomon, dans le plus haut éclat et dans la pompe de sa gloire, n'eut jamais un habit si bien fait et si promptement ajusté comme une fleur de lys des champs ; c'est que ce sont des ouvriers en soie et des tailleurs qui font les habits de Salomon, et que c'est Dieu qui taille et qui forme la robe de cette fleur : Fœnum agri Deus sicvestit (Matth. 6, 30). Si vos actions ne tendent et ne réussissent à la gloire de Dieu et au salut de votre âme, je n'en donnerais pas une pomme pourrie. Or, pour réussir à la gloire de Dieu et à votre salut, elles doivent être surnaturelles; car rien de naturel ne peut atteindre à une si haute fin ; et pour être surnaturelles , il faut que Dieu les fasse par votre entremise, que vous y soyez son instrument , instrument à la vérité vivant , libre et volontaire , mais toujours instrument et jamais principal agent.

C'est le propre de l'instrument de ne rien faire par soi-même, ni de son propre mouvement, et de n'agir que par la motion et la conduite de la cause principale. Quand le Créateur daigne se servir de vous comme d'un instrument, toute la gloire du bon succès lui en doit être attribuée, et non pas à son instrument, parce qu'il ne s'en sert pas par indigence, par puissance ou par besoin du secours, comme nous, mais par un excès de bonté et par excès de charité ; il lui est indifférent d'en avoir ou de n'en pas avoir, d'en avoir peu ou beaucoup; il peut donner la victoire quand il lui plaît aussi aisément à une petite poignée de soldats qu'à une grosse armée, comme lui disait le roi Aza, quand il fut sur le point de donner la bataille à un ennemi qui avait en son armée quatre cent mille

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combattants de plus que lui : Non est apud te ulla distantia utrùm paucis auxilieris, an in pluribus (2. Paralip. 14, 11). Vous n'avez pas de succès dans vos desseins, ils né réussissent pas à la gloire de Dieu et à votre salut , parce que vous n'y êtes pas l'instrument de Dieu, mais cause principale; ce n'est pas lui qui donne le branle et le mouvement à vos entreprises; c'est votre ambition, votre avarice ou votre sensualité. Vous allez aux saints ordres sans bien consulter si Dieu vous y appelle ; vous vous jetez dans le mariage sans considérer si c'est votre vocation ; vous commencez un procès sans lui demander la lumière pour connaître si c'est pour votre salut ; et quand vous avez un peu de bon succès, vous vous enflez, vous entrez en vanité, vous prenez part à la gloire qui est toute due au Créateur, parce que vous êtes du nombre de ceux dont il est dit en l'Ecriture , qu'ils se confient en leur vertu , qu'ils mettent leur confiance en eux-mêmes, qu'ils s'appuient sur un bras de chair.

Vous commettez une simonie pour acheter ce bénéfice , vous permettez des privautés sensuelles pour avoir ce riche parti , vous usez de voies illicites pour gagner ce procès, de remèdes superstitieux pour recouvrer la santé; vous négligez votre salut et celui de vos gens, vous êtes tout à fait dans le tracas et l'embarras des affaires , parce que vous mettez une bonne partie de votre confiance en votre esprit, en votre soin , en votre diligence et industrie ; au lieu de la mettre toute en Dieu et en sa très-sage providence.

V. Ou si vous vous liez en Dieu , c'est quand le monde vous a fait banqueroute ; vous recourez au Créateur quand les créatures vous abandonnent; et Dieu veut être votre recours, l'objet de votre confiance dès le commencement , non à faute d'autre.

Saint Chrysostome a remarqué ', que le patriarche Joseph ayant été mis en prison par la calomnie de sa maîtresse, la providence de Dieu permit qu'il y demeura deux ans. Saint Martin s'étant un jour trouvé entouré du feu qui s'était pris à sa chambre , courut à la porte pour s'échapper d'un danger si évident, et n'ayant pu l'ouvrir, il réclama la miséricorde de Dieu , qui l'en délivra miraculeusement; mais depuis il s'accusa et pleura amèrement, de ce qu'il avait tenté la voie de sa propre diligence, avant que de recourir à Dieu et d'implorer sa divine providence : Quœrite primùm regnum Dei.

De notre temps , nos Pères allant en mission sur les frontières de Normandie, une bonne femme les voyant passer, courut après eux pour leur demander un cas de conscience ; c'était ''une pauvre vieille qui avait encore la grâce baptismale, comme on le conjectura par ses discours. Elle logeait en une chaumine au coin d'un bois , gagnant un peu de pain à fiîer sa quenouille , et elle en donnait une partie aux pauvres qui passaient. Le cas de conscience qu'elle leur demanda, était qu'un jour de la Fête-Dieu, s'étant levée de grand malin pour aller à matines en la paroisse, et passant par la forêt, elle y trouva deux loups couchés l'un près de l'autre; d'abord elle eut peur, et se retirant en arrière, elle s'en retournait

1 Chrysost., Homil. 6, in ep. ad Titum ; Gènes. 41 , 1 .

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en sa cabane, mais elle se repentit sur-le-champ et se reprit ellemême, disant : Malheureuse que je suis, je n'ai pas assez de confiance en Dieu ; et, pour se punir de cette faute, elle alla baiser la terre auprès de ces deux loups, et leur dit : Loups de Dieu, si Dieu veut que vous me mangiez , mangez-moi, sinon laissez-moi aller à son service à la paroisse ; ils ne lui firent rien , et elle passa outre. N'ai-je pas bien offensé Dieu d'avoir manqué de confiance en lui , disait-elle à ces Pères? Cela paraît enfant, mais les saints ont bien d'autres lumières que nous, et voient des fautes où nous penserions être très-innocents. D'autres fois nous faisons comme saint Pierre; nous commençons avec grande confiance, mais elle s'affaiblit et se glace dans l'orage des persécutions.

VI. Saint Pierre était en sa nacelle avec les autres Apôtres , le Fils de Dieu vint au devant d'eux en marchant sur les eaux , et les voyant effrayés d'un miracle si nouveau , il leur dit : C'est moi, ne craignez point (Malth. 14, 5). Seigneur, dit saint Pierre , si c'est vous, commandez-moi d'aller à vous sur les eaux. Venez, lui dit Notre Seigneur; il se jeta dans la mer, et marchait hardiment sur les eaux, mais sentant un vent un peu violent, il eut peur, et en même temps il commença à enfoncer, et eût coulé à fond, si Jésus-Christ ne l'eût pris par la main, en lui disant : Homme de peu de foi, que craignez-vous? Ainsi vous vous appliquez quelquefois fort courageusement à des entreprises héroïques et louables , comme pour vous donner à Dieu à dessein d'entrer en religion, de sortir de cette maison , de quitter cet office ou ce bénéfice qui vous est un sujet de damnation; mais un peu de vent vous ébranle; un malheureux que dira-t-on , une petite menace , un vain respect du monde. Ah! si vous entrez en ce cloître, on ne vous trouvera pas assez forte d'esprit ou de corps pour y demeurer; vous en sortirez, on vous estimera inconstante et légère d'esprit ; si vous sortez de cette maison, vous perdrez vos gages, la récompense qu'on destinait à vos services; l'appui de ce grand, de monsieur et de madame ; et si vous quittez cet office, tel vous adore, qui ne vous daignera pas seulement regarder; et cette crainte vous fait chanceler. Tenez bon, vous marcherez sur les eaux, vous gourmanderez cet élément furieux, vous triompherez du monde et de ses obstacles. Vous ne croiriez pas combien forte et invincible à tous événements est une âme généreuse qui se tient ferme à Jésus-Christ 1

Donnez-moi une âme qui ait mis toute sa confiance en Dieu , toute en Dieu seul , et point du tout en soi , ni en aucune créature; elle ferait des miracles : au lieu que si nous chancelons , si nous nous déûons4ant soit peu de la providence de Dieu , nous n'aurons jamais bonne issue. Saint Pierre sentant le vent impétueux, ne se défia pas tout à fait, puisqu'il s'écria : Seigneur, sauvez-moi ! il avait encore un peu de confiance, puisque Jésus lui dit : Modicse fidei ! mais parce qu'il douta, il commença d'aller à fond. Ainsi assurément la seule cause pourquoi nous ne" sommes pas puissamment secourus de Dieu, et que nous ne faisons pas les grandes œuvres qu'il voudrait opérer par nous , c'est qu'il y a toujours en notre cœur quelque grain de défiance. Voulez-vous que je vous

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montre que votre confiance n'est pas toute en Dieu seul , mais beaucoup en vous et en la créature ?

Supposons qu'étant malade, vous disiez à votre médecin : Monsieur, je me confie en vous, vous êtes un habile homme et homme de bien tout ensemble, je mets ma santé et ma vie entre vos mains ; je ne craindrai rien, tant que vous i me traiterez. En suite de cela, si quand il vous ordonne trois onces de rhubarbe, vous disiez à l'apothicaire : Il en faut mettre douze , j'ai besoin d'être bien purgé. Si quand il vous dit : Il ne faut pas vous saigner aujourd'hui , parce que c'est un jour de crise ; vous disiez : Et je me ferai saigner pour me rafraîchir, parce que j'ai plus chaud qu'aux autres jours : que dirait le médecin? Et vous dites que vous vous fiez en moi , et que vous m'estimez habile en ma profession : n'estce pas vous moquer de moi , et de tous ceux à qui vous l'assurez? Ainsi vous dites quelquefois en vos prières : Mon Dieu ! je mets toute ma confiance en vous , je me jette entre les bras de voire providence ; et il vous dit en son Ecriture : Ne jurez donc point pour mieux vendre votre marchandise ; ne soyez point si âpre après les biens de ce monde ; retranchez une partie du temps que vous y mettez , pour l'employer au service divin et aux exercices de piété. Ne pressez point tant vos domestiques de travailler incessamment; donnez-leur quelque temps pour prier Dieu, pour entendre les sermons ou pour se confesser et communier. N'usez point de supercherie , et encore moins de fausseté puur gagner votre procès, de simonie pour obtenir ce bénéfice, de fourbe pour avoir cet oiûce ou cette succession. Payez ce que vous devez à vos pauvres créanciers, aux artisans , aux serviteurs; et vous faites tout le contraire. Allez , vous êtes un moqueur, de dire que vous mettez toute votre confiance en Dieu; vous la mettez en votre soin, en votre prudence, en votre travail, en votre diligence. Malheur à ces incrédules, à ces timides et lâches, à ceux qui ne font rien de généreux pour le service de Dieu, parce qu'ils ne se fient pas en lui : Vx dissolutis corde qui non credunt Deo et ideà non protegentur ab eo ; il ne les tiendra pas en sa sauvegarde, dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage (Eccl. 2, 15).

Troisième point. — VII. En saint Marc, chap. 6e, il y aune parole qui est capable de surprendre et d'arrêter tout court nos esprits; l'Evangile dit que le Fils de Dieu ne pouvait faire beaucoup de miracles en Nazareth : Non poterat ibi virtutes multas facere. Jésus-Christ n'est-il pas vrai Dieu, et Dieu n'esf-il pas toutpuissant? Cependant, le texte sacré-ne dit pas qu'il ne voulait pas, mais qu'il ne pouvait : Non poterat ibi,, en quel lieu? en Nazareth sa chère patrie , en Nazareth où saint Gabriel avait dit que rien n'est impossible à Dieu ! en Nazareth où Dieu avait fait les deux chefs-d'œuvre de ses plus grands miracles , un Homme-Dieu et une Vierge Mère; en Nazareth , il ne pouvait faire plusieurs miracles! Ce qui est si étrange, que Jésus même s'en étonnait. Mais saint Marc en rend la raison , c'est que Dieu n'a pas coutume de faire des miracles en faveur de ceux qui s'en rendent indignes : or, la défiance nous en rend très-indignes, elle lie les mains à la toute-

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puissance de Dieu , et elle arrête le cours de ses grâces particulières. Jésus-Christ avail été nourri en Nazareth, ses compatriotes l'avaient vu dans les bassesses de son enfance, dans les travaux d'un art mécanique , en la boutique de saint Joseph; ainsi ils n'eu concevaient rien de grand, ils le méprisaient , ils n'avaient point de confiance en lui , et, par ce moyen, ils se rendaient indignes des œuvres miraculeuses qu'il faisait aux autres lieux.

VIII. Au contraire, le m^ine Sauveur parlant un jour à sainte Gertrude, lui disait' .- Ma fille quand une âme met entièrement sa confiance en moi seul , croyant sans aucun doute que je puis et que je la veux secourir fidèlement, cette vertu m'est si agréable, qu'elle me perce le cœur et me fait en quelque façon violence: car si, d'un Côté, j'ai sujet de différer l'entérinement *de sa prière, à cause du grand contentement que j'ai de la voir ainsi attachée à moi et accroître son mérite par sa confiance ; d'autre part, je ne puis manquer de l'assister, parce qu'elle a recours à moi.

Pour ce sujet, l'Eglise demandant la faveur de sa protection , lui remontre qu'elle ne s'appuie que sur la seule espérance de sa grâce ; elle le prie de considérer que nous n'avons confiance en aucune de nos actions. Et saint Augustin, en ses Confessions : Mon Dieu, toute notre espérance , toute notre confiance et toute notre assurance n'est qu'en votre miséricorde2.

IX. Car il n'est rien qui nous oblige plus d'être fidèles à quelqu'un, que lorsqu'il se fie à nous, ni rien qui nous dégoûte tant de le secourir et le favoriser, que si nous voyons qu'il se défie de nous : Fidelem si putaveris faciès : liabita /ides, ipsam fidem obligat. Mulli fallere docuêrunt dùm falli timent (Senec, ep. 3). N'est-il pas vrai que si votre valet connaît que vous ne vous fiez pas à lui, il ne vous sert pas de bon cœur; que si votre servante voit que vous vous défiez d'elle, qu'elle ne vous est pas fidèle ; que votre valet et votre servante ne vous servent pas de bon cœur, s'ils voient en vous de la défiance ; et pensez-vous que votre Dieu vous veuille assister de bon cœur, quand vous vous défiez de lui?

X. Supposons qu'un gentilhomme dise à sa fille, âgée de dix-huit ans : Voulez-vous que je vous marie? et qu'elle réponde : Mon père, faites de moi ce qu'il vous plaira ; mariez-moi, ne me mariez pas , donnez-moi à un cavalier , à un avocat ou à un marchand , à un artisan ou à un berger, je ne m'en soucie pas, pourvu que je vous agrée ; en quelque état que vous me mettiez , je serai contente, pourvu que vous le soyez. Ce gentilhomme ne serait-il pas plus barbare que les Barbares, plus arabe que les Arabes, s'il n'avait grand soin de bien pourvoir cette fille , s'il n'avait de grandes tendresses pour elle ? Elle s'en remet à moi , dirait-il , elle ne veut que ce que je veux; quand il me devrait coûter tout mon bien , je la mettrai à son aise ou je ne le pourrai. Voilà une âme qui dit à Dieu : Mon Dieu, je suis une pauvre et chétive créature , une impru-

• Refertur à Blosio , in monili spirituali , cap. i\.

2 Quae in solâ spe gratiae coelestis innititur, tuâ semper protectione muniatur. Deus qui conspicis quia ex nullà nostrâ actione confidimus. Una spes, una ûducia , una firma promissio misericordia tua (S. Aug.).

De V espérance en la miséricorde de Dieu. 461

dente , une indiscrète ; je ne puis rien , je ne sais rien , je ne suis rien, je gâte tout quand je veux agir de moi-même; mais vous êtes mon refuge , mon espérance et mon unique reconfort; je veux avoir votre gloire devant Jes yeux et garder vos commandements , imprimer au cœur de mes gens votre crainte et votre amour, et travailler en ma profession autant que vous le commandez ; mais quant au succès de mes desseins , de mes affaires et de mes procès, de ma fortune et de mon salut même, je m'en remets à vous, je m'en rapporte à vous ; vous êtes plus que très-bon et très-sage pour y réussir; partant , coupez, taillez et disposez de moi ainsi que bon vous semble ; que je sois malade ou que je sois en santé , que je sois pauvre ou riche , méprisée ou honorée , en affliction ou en prospérité, tout cela et rien m'est tout un; je serai heureuse et contente , pourvu que votre sainte volonté soit faite en moi et en ma famille. Si cette âme disait cela, non pas de bouche seulement et par compliment , mais en effet et étant ainsi disposée , pourrait-il arriver que Dieu ne la bénît pas, qu'il ne prît pas ses affaires en main? pourrait-il arriver qu'il n'eût pas soin de la bien conduire? Hé! il ne faut pas être chrétien pour avoir cette pensée d'une providence inûnie.

Suivez donc le conseil que le Saint-Esprit vous donne : Habe fiduciam in Domino , et ne innitaris prudentiae tvœ , in omnibus viis tuis cogita illum, et ipse diriget gressus tuos (Eccles. 25).

Conclusion. — Habe fiduciam. Vous vous fiez à un de vo> amis qui est en faveur à Paris et qui ne vous a jamais dit : Fh z-vous à moi, qui peut-être est mort à présent ou disgracié, qui a peutêtre changé d'humeur et perdu l'amitié qu'il avait pour vous, et vous ne vous fiez pas à Dieu qui vous a témoigné tant d'amour, à Dieu qui ne meurt point et qui ne peut perdre son pouvoir. Dieu , qui est toujours le même, et qui vous dit en son Ecriture avec tant d'assurance et de tendresse : Fiez-vous à moi et je ne vous délaisserai pas , et je ne vous abandonnerai pas : Non te deseram neque derelinquam (Heb. 13, 5). Vous ne vous fiez pas à votre Dieu qui peut , qui sait et qui veut vous aider puissamment , si vous vous jetez entre ses bras.

Il le peut, car il est tout-puissant et sa puissance est infinie, quand vous faites une entreprise hardie, téméraire et périlleuse, comme de vous battre en duel , d'enlever une fille , d'empiéter injustement sur le bien de votre voisin, vous vous fiez en l'appui d'un grand ; vous dites : Un tel me protégera , il obtiendra ma grâce , il me fera gagner mon procès ; et quand il est question de faire une action généreuse pour le service du ciel et pour le salut de votre âme , quand il faut donner des tailles à ce riche autant qu'il en doit avoir, le condamner en un procès qu'il a intenté injustement, ou lui refuser l'absolution qui ne lui servirait de rien, vous le redoutez, vous en appréhendez les suites. D'où vient que vous ne dites pas de Dieu ce que vous disiez de ce grand : Il me protégera, il me mettra à couvert des atteintes de sa vengeance! Votre Dieu n'a pas moins de pouvoir que ce grand : Quoi ne savez-vous pas qu'il est le Grand des grands, qu'il est infiniment puissant et relevé au-dessus d'eux?

462 Sermon XLIV.

Il est infiniment sage, et partant il saura bien faire réussir vos entreprises et ruiner celles de vos ennemis, dites comme Gamaliel : Ou vos desseins sont selon Dieu et pour sa gloire, ou non ; s'ils ne sont pas selon Dieu, vous ne devez pas souhaiter qu'ils réussissent; et s'ils sont selon lui et selon sa conduite , on a beau faire , il aura le dessus , il ne permettra pas qu'on dise de lui , qu'il avait fort bien commencé et qu'il n'a pas pu achever : car il a tant d'intelligence , tant de ressorts et de secrets, tant de cordes en son arc et de créatures à sa solde, que si vous étiez en ses bonnes grâces, tout ce qu'on ferait jouer pour votre ruine, servirait à votre avancement ; tous ceux qui vous font la guerre seraient à ses gages pour votre service.

Il est infiniment bon, et vous n'en pouvez pas douter, puisqu'il vous eh a donné de bonnes preuves, et vous devez faire sur le sujet de sa providence ,un raisonnement semblable à celui que saint Augustin faisait sur le sujet de la prédestination*. Il n'est pas que vous n'ayez quelque ami en ce monde, au moins un intime et cordial : or, dites- moi si le bon succès de vos affaires, si votre fortune, si votre salut ou votre bonheur éternel et temporel ne dépendait que de la bonne volonté de cet ami , ne vous en tiendriezvous pas bien assuré? S'il ne lui coûtait rien de vous rendre heureux et content, si on n'avait qu'à le vouloir, ne croiriez- vous pas certainement le devenir? Or, cet ami vous a-t-il jamais témoigné une affection qui approche tant soit peu de celle que le Fils de Dieu vous a montrée? a-t-il jamais fait la centième partie de ce que le Sauveur a fait? a-t-il jamais répandu une seule goutte de son sang pour vous? Le Fils de Dieu vous a donné tout ce que vous avez au monde, il a répandu son sang pour vous, il vous a donné sa vie précieuse; certes, puisqu'il ne lui coûtera rien de vous faire heureux en ce monde et en l'autre, il le fera infailliblement, si vous ne le contraignez par votre défiance et par l'excès de vos crimes à perdre la bonne volonté qu'il vous a toujours témoignée : Habe fiduciam.

In Domino. Il est le maître, et il veut le montrer, permettant quelquefois que vous soyez assailli de l'orage de tous côtés, et qu'il vous laisse longtemps dans les disgrâces, les procès, la pauvreté, la maladie, le scrupule et les peines d'esprit ; mais si vous mettez toute votre confiance en lui , quand tout sera désespéré , quand vous serez tout à fail sans remède , sur le bord de votre ruine et à la veille d'être perdu sans ressource , il fera un coup de maître , un trait de sa providence , et il vous délivrera pour sa gloire , avec l'admiration de tout le monde : Ne innitaris prudentix tuœ: Ne vous fiez pas en votre prudence; c'est un appui mal assuré, c'est une planche pourrie, c'est un roseau et un fondement sur le sable. Reconnaissez donc devant Dieu que toutes vos lumières ne sont que

• An verb tiraendura est, ne tune de se horao desperet, quandô spes ejus ponenda demonstratur in Deo ; non autem desperaret , si eam in seipso superbissimus et infelicissimus poneret. Tutiores igitur viviraus , si totum Deo damus; non autem nos illi ex parte, et nobis ex parte committinms. (August. lib. de Prœdest. Sanct. cap. 1, et lib. de dono per$ever.,Cdi\i. 7'i et

De l'amour de Dieu. 4G3

ténèbres , que votre sagesse n'est qu'une folie ; demandez sa conduite en toutes vos entreprises ; réclamez sa miséricorde au commencement, au progrès et à la fin de vos actions : In omnibus viis tuis cogita illum.

C'est une grande faute que nous commettons, et qui est la cause de tous nos manquements, que nous n'avons pas recours à Dieu assez souvent , ni assez fortement. Un enfant qui ne sait pas écrire, ne se contente pas de se donner à son maître quand il commence à écrire ses exemples; mais il ne forme pas une seule lettre que le maître ne lui conduise la main ; autrement il tracera des pieds de mouche, au lieu de faire une écriture. Nous sommes plus incapables de faire rien qui vaille par nous-mêmes qu'un enfant qui n'a jamais écrit n'est capable de bien écrire : partant, si vous voulez réussir en vos desseins, il ne faut pas vous contenter de vous donner à Jésus-Christ au commencement de vos actions, mais de temps en temps et très-souvent élever votre esprit à lui, lui lancer intérieurement des œillades affectueuses et respectueuses, lui offrir votre cœur, lui demander sa grâce et sa lumière. Si vous le faites ainsi : Ipse diriget gressus tuos, il éclairera votre esprit dans les perplexités, il affermira votre cœur dans les tentations, il vous tiendra parla main dans les dangers, il dressera vos pas dans ses voies, il fera réussir vos actions à l'acquisition de sa grâce en ce monde et à la possession de sa gloire en l'autre. Amen.

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