DE L'AMOUR DE DIEU
Ego sum Dominus Deus tuus , non habebis Deos alienos coràm me . Je suis la Seigneur votre Dieu; vous n'aurez point de dieux étrangers devant moi (Exod. 20.)
Diliges Dominum Deum tuum ex tolo corde tuo.
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur. (Matth. 22.)
JE trouve bien en l'Ecriture sainte que la créature raisonnable est obligée de rendre plusieurs devoirs à la majesté divine et à ses perfections infinies ; qu'elle doit honorer sa puissance , admirer sa sagesse, imiter sa bonté et craindre sa justice; qu'elle doit espérer en sa miséricorde , obéir à sa souveraineté, et se soumettre aux ordres de sa providence; mais je ne trouve; point, en la parole de Dieu, qu'il ait promis la récompense des biens éternels et célestes à ceux qui lui rendent ces devoirs, s'ils n'aiment sa bonté infinie d'un amour sincère et cordial : il n'y a point d'yeux qui puissent voir, point d'oreilles qui puissent entendre, point de cœur humain qui puisse comprendre les grands biens que Dieu a promis et préparé à ceux qui l'aiment, dit l'Apôtre. Pour cela, le Fils de Dieu est venu en ce monde pour nous donner abondamment la vie, c'est-à-dire la vie éternelle; et voulant nous y acheminer, il nous dit avec tendresse : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Saint Paul dit que cette vertu est répandue en nos cœurs par le Saint-
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Esprit qui nous est donné; mais nous pouvons ajouter que l'amour divin a été répandu en votre corps immaculé, ô sainte et bienheureuse Vierge ! car le Saint-Esprit, qui est l'amour personnel et incréé , a opéré en votre sein virginal le chef-d'œuvre de sa charité , Je mystère ineffable de l'Incarnation > comme votre ange vous le dit quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.
1DEA SERMOXIS.
I. Punctum. — I. Perfectio et beatitudo nostra in cœlo, essentialiter consistit in visione Dei. — II. Sed super terrain consistit in amore.
II. Punctum. — III. Proptereà Deus nos obligat ad amoreni suum , omnibus viis. 1. Prœcepto. — IV. 2. Donis. — V. 3. Promissionibus. — VI. 4. Minis. — VII. 5. Vi. — VIII. 6. Philtro.
Conclusio. Praxis illius consilii : Increpa, argue , obsecra.
Premier point. — I. La fin de toutes les créatures qui sont en ce monde, c'est l'homme ; la perfection de l'homme c'est son âme ; la perfection de l'âme c'est la volonté ; la perfection de la volonté, c'est l'amour, et la perfection de l'amour n'est autre que Dieu même. La fin donc et la perfection de ce monde c'est l'amour de Dieu : de là vient que notre Sauveur, qui désire avec passion que toutes ses œuvres soient parfaites, nous recommande si souvent et si ardemment en l'Evangile cette excellente vertu, qui est la reine, la forme, la vie et la perfection de toutes les autres. Je sais bien que saint Thomas, parlant de la félicité des âmes bienheureuses au ciel , dit (l. 2. q. 3, art. A) que si on la considère précisément et formellement , son essence ne consiste pas en la dilection , mais en la vision de Dieu ; que ce n'est pas essentiellement une action de la volonté , mais un acte de l'entendement qui voit Dieu à découvert et le contemple face à face. Il le prouve premièrement, parce que toutes les fois que l'Ecriture traite de la gloire des saints, elle en parle en termes de lumière, de vision et de connaissance; que le Prophète royal dit : Mon Dieu, je serai content quand votre gloire me sera découverte (Psalm. 16, 15); que saint Philippe dit : Seigneur, montrez-nous votre Père , et nous serons heureux (Joan. 14, 9); que saint Jean l'Evangéliste avance : Que nous serons semblables à Dieu , parce que nous le verrons comme il est (1. Joan. 3 , 2); et que le Sauveur même , en termes fort exprès , assure que la vie éternelle consiste à vous connaître , ô vrai Dieu !
La raison de ceci est que la félicité de la créature raisonnable consiste en l'acquisition et en la possession du bien souverain qui est la dernière fin. Or, à proprement parler, ce n'est pas la volonté qui acquiert le bien souverain , mais c'est l'entendement ; car la volonté ne peut exercer que deux sortes d'actions au regard du bien souverain : le désirer quand il est absent, se plaire et réjouir en lui quand il est présent. Or, le désir n'est pas la possession, mais seulement une pente, un mouvement et une inclination au bien souverain qu'on ne tient pas encore. Se plaire et se réjouir en la possession et jouissance du bien , suppose qu'il soit déjà acquis, ce qui se fait par l'entendement ; ainsi la jouissance et le plaisir de l'amour qui est en la volonté au regard du bien souverain , n'est
De V amour de Dieu. . 465
pas proprement l'essence de la béatitude, mais seulement une suite , un apanage et une propriété qui en dérivent.
II. Je laisse aux théologiens à décider cette question, tant y a que je sais bien, et que personne même n'en doute, qu'il n'en est pas ainsi de la béatitude de celte vie , qu'elle consiste principalement, non en la connaissance , mais en l'amour de Dieu. Car en premier lieu , il faut nécessairement que le bien souverain ait cela de propre et de commode, qu'il ne soit jamais hors la portée de ceux dont il est la fin ; il faut que tous y puissent arriver et atteindre , autrement l'inclination que la nature nous a donnée de tendre à la dernière fin, serait vaine et inutile. Or, il n'y a personne en ce monde, non pas même la plus simple femme , qui ne puisse aimer Dieu excellemment avec l'aide de sa grâce , au lieu que peu de gens le peuvent connaître. Que dis-je , peu de gens? personne ne le connaît parfaitement en cette vie. Aristote, avec tout son bel esprit et avec toute sa science, a été contraint d'avouer que l'entendement le plus vif, brillant , délié et transcendant, n'est au regard des choses divines , que comme les yeux d'un hibou à la lumière du soleil : Videbimus eum sicuti est, nous le verrons, il est vrai, mais nous ne le voyons pas. C'est du temps présent qu'il est dit : Et ipse stat post parietem, respiciens per fenestras , prospiciens per cancellos.
Quelqu'un étant à la fenêtre de sa maison et regardant par des jalousies , voit tout ce qui se fait en la rue , et entend tout ce qu'on y dit. Si, passant par là , vous levez les yeux en haut, vous voyez bien qu'il y a quelqu'un , mais vous ne sauriez dire qui c'est, parce que vous ne voyez que par-ci, par-là, quelques petits traits de son visage au travers des trous des jalousies. Ainsi, encore que Dieu soit invisible, il voit néanmoins très-distinctement tout ce qui se passe en ce monde, il entend tout ce qu'on y dit, il est présent à tout ce qu'on y fait , et si nous ne le voyons pas , nous voyons bien qu'il y a un Dieu, nous connaissons bien quelques petits traits de ses divines perfections à travers celles qu'il a communiquées aux créatures de ce monde , mais nous ne le voyons pas en lui-même : la connaissance que nous en avons n'est pas intuitive, maisabstractive, par rapport et par réflexion de ce que nous voyons en ses ouvrages, ou par le témoignage de la foi qui nous le représente le mieux qu'elle peut ; et par conséquent , quelque connaissance de Dieu que nous ayons en ce monde, nous ne le possédons pas pour cela : nous possédons seulement une idée, une image, ou une espèce intellectuelle que nous en formons en notre esprit pçur nous le représenter ; mais quand j'aime Dieu de tout mon cœur, je le possède lui-même , il vient à moi , il fait sa demeure en moi , il est uni et conjoint en mon âme, non par sa grâce seulement, mais par sa divine essence : Si quelqu'un m'aime, nous viendrons à lui , dit Jésus, et nous ferons notre demeure en lui.
Si donc la perfection et la béatitude consistent en la possession de Dieu , qui est notre souverain bien ; si la connaissance de Dieu en ce monde , ne vous donne pas sa possession , mais seulement celle de son idée que nous en figurons en nous ; si l'amour que nous lui
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portons le fait venir à nous , le fait habiter en nous et nous en donne la jouissance et la possession autant qu'il peut être possédé en celte vie ; il s'ensuit nécessairement et par une conséquence infaillible , que notre béatitude et perfection en cette vie, consistent à aimer et non pas à connaître Dieu.
Admirez donc la sagesse de la providence de Dieu et la suavité de sa conduite, d'avoir mis notre perfection en une action si douce, si délicieuse, si conforme à notre nature et si facile à être pratiquée par toute sorte de personnes. Car pour aimer Dieu , il n'est pas besoin d'être riche ou noble et en bonne santé, d'avoir de grandes forces corporelles, beaucoup de science, ni un bel esprit : mais beaucoup de bonne volonté. Et quel est l'homme si faible, si pauvre et ignorant, qui ne puisse avoir bonne volonté? Admirez à son tour la bonté de Dieu, qui nous recommande son amour avec tant d'empressement ; car ce n'est pas qu'il en prétende pour soi quelque intérêt; il n'a pas besoin de nos biens, ni encore moins de notre amour : mais c'est qu'il veut que nous soyons parfaits, il veut que nous soyons heureux, et il voit que la perfection et la félicité de cette vie consistent à l'aimer de tout notre cœur : il nous y porte et sollicite par toutes les voies possibles.
Deuxième point. — III. On ne saurait gagner le cœur de quelqu'un, ni l'obliger efficacement à une action , que par l'une de ces six manières : par commandement, par présents, par promesses, par menaces, par contrainte ou par philtre, c'est-à-dire breuvage d'amour; Dieu emploie toutes ces voies. Premièrement, il nous le commande : Diliges Dominum. Sur quoi saint Augustin : Quid mihi es , miserere ut loquar? Quid tibi tum ego , ut ainari tejubeas à me ; nisi faciam mineris ingénies miserias ? parva non est ipsa miseria , si non amen te? Hé ! mon Dieu, ayez pitié de moi ! pardonnez-moi si je prends la hardiesse de vous parler, n'étant que cendre et pourriture ! Q'est-ce à dire ceci, que vous me corômandez de vous aimer? Faut-il commander à un vassal d'aimer son prince, à un enfant d'aimer son père, à une épouse d'aimer son époux, à une partie d'aimer son tout, aune créature d'aimer son Créateur? N'êtesvous pas mon souverain, mon père, mon époux, mon tout, mon Créateur ? cependant vous me menacez de très-grandes misères si je ne vous aime ; y a-t-il au monde une plus grande misère que de ne vous pas aimer? N'est-ce pas la misère des misères et la plus déplorable de toutes, que d'être privé de votre amour? Vous me commandez de vous aimer, quelle miséricorde ! Ce m'est trop d'honneur d'en avoir la permission, ce me serait quasi une espèce de punition, si vous ne me le permettiez pas. Si le roi disait à un de ses courtisans : Ecoutez un tel, je veux que vous m'aimiez, je désire que nous nuus aimions l'un l'autre; n'en n'êtes-vous pas content? Quel honneur, quelle extrême faveur, combien estimerait-on cela? Un vassal n'oserait dire à son prince: Sire, je vous aime grandement; et si un courtisan l'avait dit , on se moquerait de lui ; ce serait une grande faute et contre la civilité. Un sujet peut bien dire à son roi : J'honore votre majesté, j'ai beaucoup d'affection pour son service; mais il ne lui oserait dire : je vous aime ! et je Je puis dire à mon
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Dieu, non-seulement sans témérité, mais avec beaucoup de mérite ; il me le permet , il le désire , il me le commande.
Nous avons ce malheur entre plusieurs autres et qui n'est pas des plus petits, que nous faisons toujours plus d'état des choses qu'il faudrait moins considérer. Vous trouvez bien plusieurs chrétiens qui disent .-C'est aujourd'hui le jour de saint Matthieu , demain les Quatre-Temps , ou Pâques arrivera, bientôt , il faut ouïr la messe, jeûner, se préparer à la communion ; l'Eglise le commande. On en trouve fort peu et presque point, qui ait jamais dit en sa vie : Il me faut faire un acte d'amour de Dieu : et toutefois c'est un commandement , et un commandement de Dieu qui oblige plus étroitement que ceux de l'Eglise; c'est le premier et le plus grand des commandements de Dieu : Hoc est primum et maximum mandatum (Matth. 22, 38). C'est un commandement affirmatif : notez affirmatif; les préceptes affirmatifs sont ceux qui commandent quelque action, les négatifs sont ceux qui défendent d'agir; pour obéir aux commandements négatifs, il ne faut rien faire, il faut seulement s'abstenir d'agir; pour observer ces commandements : Tu ne tueras point , tu ne déroberas point, tu ne jureras point, il n'est pas besoin de rien faire , il faut seulement s'abstenir de jurer, de tuer et de dérober. Il n'en est pas ainsi des affirmatifs, on ne les accomplit pas en ne rien faisant , mais en pratiquant quelque action qu'ils commandent. Or, le commandement d'aimer Dieu est affirmatif, qui oblige à des actes formels et exprès. Si je vous disais ce que quelques docteurs enseignent, vous vous en étonneriez, vous le trouveriez étrange ; mais ceux qui aiment bien Dieu , le trouveront très-raisonnable, très-facile et très-juste.
Ils disent donc que ce commandement oblige incessamment, toujours et pour toujours; c'est-à-dire, que nous sommes obligés continuellement à l'amour actuel ou virtuel, à faire des actes d'amour de Dieu, ou à faire des actions commandées par l'amour de Dieu ; ce qui est exprimé, disent-ils' , par les paroles du commandement, si on les examine bien. Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes pensées , de toutes tes forces; c'est-àdire , que nous lui devons réserver toutes nos passions , toutes nos affections et toutes nos actions ; car si nous recevons en notre esprit, quelque pensée, si nous avons quelque joie, quelque tristesse, ou quelque colère volontaire, si nous disons quelque parole, si nous faisons quelque action de propos délibéré qui ne tende pas à la gloire de Dieu, ou médialement ou immédiatement, il est clair que nous ne l'aimons pas de tout notre cœur, de toule notre àme/de toutes nos pensées, ni de toutes nos forces, et que nous péchons contre ce précepte, non pas toujours mortellement, mais souvent véniellement.
Voilà ce qu'en disent ces grands docteurs, mais il faudrait plusieurs sermons et des esprits dociles et modérés pour bien établir cette doctrine ; tant y a que, sans aucun doute, ce commandement oblige quelquefois et en certain temps; et vous n'y pensez jamais, vous employez toutes les semaines au moins une demi-heure à en-
1 Vide Divum Tomam., 2, 2, q. 23, act. 7. Sed prœcipue 1 . 2. q. centesima art. 10. in corp. et ad 2.
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tendre la messe, pour obéir au commandement de l'Eglise, qui dit : Les dimanches messe ouïras; c'est très-bien fait : et si vous faisiez autrement, vous offenseriez Dieu. D'où vient que vous n'employez pas un demi-quart d'heure chaque semaine, chaque mois, ni chaque année à faire un acte d'amour de Dieu pour obéir à ce commandement de Dieu que notre Sauveur a publié de sa propre bouche : Tu aimeras ton Dieu! Croyez-moi et vous croirez un homme qui désire votre salut de tout son cœur : résolvez-vous dès à présent à employer tous les jours quelque petit espace de temps, comme un demi-quart d'heure à cet exercice de l'amour de Dieu, et que ce soit à certaine heure destinée particulièrement à cela, comme le matin ou le soir; cela se peut pratiquer par toutes sortes de personnes sans incommodité; car il se fait intérieurement, sans vous mettre à genoux , sans interrompre votre travail et sans que personne s'en aperçoive.
Si vous me demandez comme on le fait , je vous répondrai ce que saint Bernard disait en un autre sujet : Nec doceri potest, nisi à douante, nec addisci potest nisi à suscipiente. Si un enfant demandait : Comment faut-il faire pour aimer sa mère ? on ne le lui saurait dire ; on peut bien lui enseigner comme il faut obéir, servir et honorer extérieurement sa mère, non pas comme il faut l'aimer : c'est une action vitale et intérieur»; qui ne se peut pas enseigner. Si un malade disait : Comment faut-il faire pour trouver le miel doux? on ne lui saurait dire; il faut avoir le palais bien sain et disposé. Comment faut-il aimer Dieu? il faut avoir bonne volonté pour lui; cela ne s'enseigne point, mais il se pratique; il ne s'exerce pas en parlant, mais en faisant. Plusieurs femmelettes ne sauraient dire comme il faut aimer Dieu, ni ce que c'est que l'amour; et néanmoins elles aiment bien Dieu, parce qu'elles ont bonne volonté , tendresse et affection pour lui : Nec doceri potest nisi à donante. C'est à Dieu seul de vous le donner; tout ce que vous y pouvez faire, c'est de vous y disposer avec sa grâce , renonçant à tout ce qui lui déplaît, le lui demander affectueusement, le demander au Saint-Esprit qui est l'amour incréé, le prier de vous donner à Jésus, mettre votre cœur à ses pieds. Réclamez la sainte Vierge et les séraphins et sainte Magdeleine; pensez à la bonté de Dieu, à ses autres perfections infinies et aux bénéfices inestimables qu'ils vous a faits. Par ces actes et d'autres semblables , nous nous disposons à recevoir de lui les impressions de son amour ; c'est à quoi il nous oblige par le commandement : Tu aimeras ton Dieu ; et parce qu'il voit que nous sommes mercenaires, que nous ne faisons rien pour rien , et que la pierre d'aimant de notre cœur est le propre intérêt,
Vulgus amicitias utilitate probat.
IV. Il nous accable de bienfaits pour nous engager à son amour. Il y a des gens qui sont si malaisés à contenter, que Dieu ne leur saurait plaire, quoi qu'il fasse. S'ils voient un méchant homme avec un peu de bonne fortune, ils murmurent contre la providence de Dieu ; si Dieu abhorre le péché , pourquoi n'a-t-il
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pas en horreur le pécheur qui le commet? et s'il a en horreur le pécheur, pourquoi envoie-t-il tant de biens à un tel qui est si vicieux ? pourquoi donne-t-il sa bénédiction à ses troupeaux, à ses moissons, à ses vendanges et à ses entreprises? pourquoi le conserve-t-il si longtemps en vie? Et s'il faisait mourir tous les vicieux, où seriez- vous vous-même il y a plus de dix ans? Yous murmurez de ce qu'il fait du bien à un tel pécheur, et vous trouveriez mauvais s'il ne vous en faisait point ; à vous , dis-je , qui êtes aussi grand pécheur que pas un? Sachez qu'il fait du bien à ce vicieux qui l'offense, et à vous qui murmurez contre lui, afin de gagner son cœur et le vôtre ; il pratique , en le faisant, le conseil qu'il nous donne par le Sage et par son apôtre : Donnez à manger et à boire à votre ennemi quand il en a besoin , et par ce moyen vous assemblerez des charbons ardents pour échauffer son amour envers vous : Si esurlerit inimicus tuus, ciba illum; si sitit, potum da illi\ et sic congères carbones super caput ejus (Prov. 25, 21 ; Rom. 42, 20). Autant de prospérités qui vous arrivent, autant de bouchées de pain que vous mangez, autant de créatures de Dieu qui vous servent, sont autant de charbons ardents qu'il assemble sur votre tête pour vous échauffer à son amour, autant de présents qu'il vous fait pour vous gagner à lui, autant d'appâts et d'amorces qu'il vous présente pour enlever votre cœur : Et si parva sunt ista, adjiciet multo majora.
V. Et s'il vous semble que tout cela est peu , et que votre cœur vaut encore mieux, il vous assure que tous les bénéfices qu'il vous a faits, et qu'il vous fait encore tous les jours, ne sont que les arrhes et les gages des grands biens qu'il vous a préparés et qu'il vous promet, en cas que vous l'aimiez. Il n'y a point d'yeux qui aient vu, d'oreilles qui aient ouï, il n'est point de cœur humain qui puisse comprendre les grands biens que Dieu a préparés à ceux qui l'aiment, dit l'apôtre saint Paul.
Pour en avoir quelque conjecture , servez-vous du raisonnement de saint Augustin , portez les yeux de votre considération sur toute l'étendue de l'univers, voyez que de superbes édifices il y a, que de maisons de plaisance, que de chambres richement meublées, que de jardins délicieux, que d'agréables parterres, que de fleurs de diverses couleurs , que de fruits savoureux , doux , aigres , musqués et de toutes façons, que de viandes de haut goût, que de vins délicats, que de bonnes odeurs, que de voix harmonieuses, que de pierreries, que d'habits somptueux, que de chiens, que d'oiseaux de chasse pour donner du passe-temps : c'est Djeu qui donne toutes ces choses aux hommes; mais à quels hommes, et qui est-ce qui en jouit plus ordinairement? Les blasphémateurs, les gens dissolus, les impudiques, les athées, les Turcs et les infidèles qui ne connaissent pas Dieu, ou les grands du monde qui le mettent en oubli et qui l'offensent incessamment. Or, s'il fait tant de bien à ses ennemis , qu'aurait-il réservé pour ses amis? S'il est libéral à donner, combien plus à récompenser; s'il est si charitable à ceux qui l'offensent , combien plus a ceux qui l'auront aimé? S'il est si magnifique à ceux à qui il ne doit que des peines , combien plus à ceux à qui il fait tant de promesses? Repassez en votre mémoire
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tout ce que vous avez jamais vu , entendu et machiné; tout ce que vous pouvez souhaiter de grand, d'excellent, de riche, de magnifique, de précieux, d'agréable, et de souhaitable; tout cela n'est rien en comparaison de ce que Dieu vous a préparé si vous l'aimez : Nec oculus vidit.
Qu'est-ce que vous estimez en ce monde? Qu'est-ce que vous souhaiteriez en ce monde pour être content et tout à fait heureux? d'avoir autant d'esprit et de science que Platon, qu'Aristote ou que saint Thomas? autant de subtilité et d'éloquence que Cicéron , que Démosthène et Isocrate? autant de beauté et de bonne grâce que Judith ou qu'E.4her? autant de santé et de force que Nestor? autant de vaillance et de bon succès qu'Achille, qu'Hercule et qu'Alexandre? autantde trésors et de richesses que Plotien , que Crésus ou que Salomon? autant de délices et passe-temps qu'Héliogabale , Cléopàtre ou que Sardanapale? Quoi de plus! souhaiteriez-vous d'êire roi de France, roi de toute l'Europe, ou monarque de tout le monde? Devant qu'il soit cinquante ans, ou peut-être dix ans , vous aurez plus que tout cela , si vous voulez aimer Dieu et garder ses commandements; car tout cela se peut voir, conter et souhaiter ; et il est impossible de voir, de raconter et de souhaiter les grands biens que Dieu a promis et préparés à ceux qui l'aiment : Nec oculus vidit.
VI. Mais vous les méprisez, parce que vous ne croyez pas à sa parole; vous faites comme ces anciens Israélites : Pro nihilo habuerunt terrain desiderabilem , non crediderunt verbo ejus, elevavit manum suam super eos. Il lève la main, il use de menace , puisqu'on n'ajoute pas foi à ses promesses. N'est-ce pas être bien passionné du désir de notre amour, que de nous mettre le poignard à la gorge et nous dire : Je vous tuerai si vous ne m'aimez, je vous damnerai si vous ne m'aimez ; il ne le dit pas seulement, mais il le fait : il nous damne éternellement si nous ne l'aimons ; et le feu d'enfer qui semble être un excès de sa rigueur, est un effet de son amour, mais amour ardent et si excessif , qu'il passe en jalousie : lgnis xmulatio, quœ consumptura est adversarios (Heb. 10, 27). Lisez^ l'Ecriture et vous verrez que quand elle parle de ce feu, elle l'attribue au zèle et à la jalousie que Dieu a pour nous : et parce que plusieurs ne croient pas, ou ne craignent pas les peines d'enfer qui sont futures et invisibles, il use, ce semble, de menaces et de châtiments pour nous obliger à cet amour : In igné zeli mei devorabitur terra (Sophon. 1, 18, et 3, 8).
VIL Je ne parle pas ici de cette heureuse force, de cette douce violence que sa grâce exerce sur nous; de cette grâce qui a des ressorts si puissants, des attraits si forts et si adroits, qu'ils enlèvent infailliblement notre cœur: A nullo corde duro respuitur, quia ideirco dalur ut cordis durities auferatur; mais je dis que Dieu nous commande et nous oblige de l'aimer, comme on oblige les enfants d'aimer une viande qu'ils ont à dégoût. t Quand sœur Marie de l'Incarnation était encore dans le monde, c'est-à-dire mariée, elle ne mignardait point ses enfants comme on fait à N.; elle leur faisait comme la mère de saint Bernard aux siens: elle rompait souvent leurs volontés, elle nourrissait ses filles de
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viandes grossières pour les accoutumera être Carmélites, en cas que Dieu les y appelât, comme il a fait; et quand quelqu'une refusait de manger quelque viande , on lui ôlait toutes les autres, on ne iui servait point d'autres mets que la viande dont elle était dégoûtée, et faute d'autre elle était bien contrainte d'en manger, et peu à peu son appétit s'y faisait. Peut-être que Dieu en fait de même et vous l'en devez remercier. Il vous a été votre père , votre mère, votre mari , votre enfant , votre ami, vos biens et tout ce que vous aimez en ce monde, parce que vous n'aimiez pas bien ce qu'il fallait aimer sur toutes choses : il vous a enlevé par sa providence, tout ce qui pouvait amuser et occuper votre amour, afin que le cœur humain ne pouvant être sans amour, le vôtre soit obligé, au moins à faute d'autre objet , de s'attacher inséparablement à sa divine Majesté. Grand Dieu ! que sauriez-vous faire davantage pour avoir ce cœur que vous désirez avec tant de passion ; de quel côté y entrerez- vous ? vous l'assiégez de toutes parts et il ne se rend point : votre commandement si exprès , les attraits de vos bénéfices, les promesses du paradis, ni les menaces de l'enfer et les contraintes des afflictions ne peuvent fausser cette âme endurcie : Extremis morbis extrema remédia.
VIII. Quand un amant passionné a tenté toutes sortes de voies et qu'elles lui ont été inutiles, s'il veut venir à la dernière extrémité, il se sert de charme : il compose un philtre, il donne un breuvage ou une potion d'amour. Jésus-Christ se sert encore de cet artifice pour gagner notre affection. Oui, le voilà sur nos autels et dans nos tabernacles ! Le voilà ce charme d'amour, ce charme naturel, ou, pour mieux dire, surnaturel. On dit qu'en un philtre ou breuvage d'amour, pour le rendre puissant et efficace , celui qui aime y doit mêler quelques gouttes de son sang , qu'il y doit faire entrer une partie de sa substance. Ne tient-il qu'à cela , dit notre Sauveur, je mettrai tout mon sang en ce breuvage , j'enfermerai en ce philtre, non-seulement une partie de ma substance , mais toute ma substance , tout mon corps , toute mon âme et ma divinité.
Conclusion. — Que vous en semble , Messieurs , qu'en pensezvous? Ne jugez-vous pas que Dieu devrait avoir notre cœur après tant de poursuites? qu'il mériterait d'être aimé plus que tout ce qui est aimable et dans le ciel et sur la terre ? Et toutefois, il n'y a rien en tout ce qui est à vous, que vous n'aimiez plus que lui. Saint Augustin dit fort bien : Vous aimez, l'argent , ôavaricieux ! et Jésus qui est la sapience éternelle, vous dit : Du moins, aimez votre Dieu autant que vous aimez l'argent. C'est une chose indfigne de parler ainsi, mais c'est pour vous faire voir le tort que vous lui faites et le sujet qu'il a de se plaindre de vous : ce n'est pas pour comparer la Sagesse éternelle à l'argent, mais pour obliger de préférer l'amour à l'amour, l'amour de Dieu à l'amour de l'argent'.
1 Amas pecuniam, ô avare! ecce tibi dicit divina sapientia : Ama illam tanquàm pecuniam; indignum est , injuriosum est, ut pecuniae sapientia comparetur, sed amori comparatur ; video enim vos sic amare pecuniam ut amore illius labores suscipiatis, mare transeatis , etc. (Aug.).
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Quedis-je? Dieu se plaint que vous aimez plus un peu d'argent que sa majesté infinie. Je dirai plus, mais .je dirai vrai : il semble que vous lui donnez sujet de porter envie (je frémis en disant ceci et en y pensant seulement) ; vous lui donnez sujet de porter envie à votre mouchoir de cou, s'il en était capable. Hé! mon Dieu, qu'est-ce que cela? et où en sommes-nous réduits. Comment est-ce que votre patience nous peut supporter si longtemps? quaud on n'aurait jamais commis d autre crime dans le monde que de vous obliger à former cette pensée , ce serait assez pour mériter que vous anéantissiez le ciel et la terre : c'est lui-même qui dit cela ; je ne vous l'oserais pas dire s'il ne l'avait dit , que s'il n'était Dieu , vous lui donneriez sujet de porter envie à votre mouchoir de cou que vous aimez plus que lui. Une fille à marier peutelle oublier ses atours? peut-elle ne tenir aucun compte de son mouchoir de cou, n'en a-t-elle pas grand soin, n'y regarde-t-elle pas souvent, n'y pense-t-elle pas plus de douze fois par jour? et on ne pense point à moi , et on passe les jours entiers sans se souvenir de moi, et ou me met en oubli comme si je n'étais rien ! Numquid obliviscetur virgo ornamenti sui aut sponsa fasciœ pectoralis suœ? populus verô meus oblitus est mei diebus innumeris (Jerem. 2, 23).
C'est trop peu dire que vous avez moins d'amour pour Dieu que pour un peu d'argent , pour une fille , ou que pour un morceau de toile; vous ne l'aimez point du tout, vous n'avez pas le moindre grain d'amour pour lui ! Ecoutez saint Jean ; il en peut parler savamment , il est le bien-aimé disciple : Si quelqu'un dit qu'il aime Dieu, et avec cela ne garde pas ses commandements, c'est un menteur, la vérité n'est pas en sa bouche : Qui dicit se nosse Deum et mandata ejus non custodit, mendax est (1. Joan. 24). Vous ne les gardez pas, vous le savez fort bien; car il défend les jurements, les animosités, les impuretés, les envies, les médisances, les larcins, et vous les commettez ; vous ne l'aimez donc'pas , vous n'avez pas une petite étincelle de charité pour lui ! 0 misérable sans amour! c'est là le malheur du démon, et le plus grand de tous les maux que d'être sans amour de Dieu ! c'est le caractère des réprouvés, le préjugé d'enfer et la veille de la damnation; entre vous et l'enfer il n'y a que le filet de votre vie à dire : mourez quand vous voudrez , votre procès est tout fait , vous serez damné sans autre forme de procès , puisque vous n'avez poîht d'amour de Dieu. Et n'êtes- vous pas bien rebelle de ne vouloir pas obéir à un commandement si doux qu'est celui de l'amour? Ingrat, de n'aimer pas celui qui vous fait tant de biens; stupide, de n'être pas attiré par tant de promesses; téméraire, de n'être pas épouvanté par tant de menaces ; insensible, de n'être pas changé par tant d'afflictions! et endurci, de n'être pas gagné par tant de charmes et d'attraits!
Vous avez beau faire , vous ne sauriez démentir la nature, ni faire mentir l'Ecriture ; la nature du bien souverain est d'être l'unique repos et le seul contentement du cœur; faites tout ce que vous voudrez, tournez-vous de quelque côté que vous voudrez; gorgez-vous de biens et de délices, vous ne serez jamais heureux,
De V amour de Dieu. 473
vous n'aurez point de vrai contentement , point de solide joie , jusques à ce que vous aimiez Dieu parfaitement, et que vous ayez mis votre cœur en cette posture , que vous ne vouliez aimer que Dieu, que vous teniez tout le reste pour indifférent, que vous ne vouliez vous réjouir que de ce qui avance sa gloire et ne vous attrister que du péché qui l'offense : Versa et reversa , in dorsum et in ventrem , et in latera , et dura sunt omnia , et Deus solus requies. Vous avez beau faire , l'Ecriture ne mentira pas ; si les biens que Dieu vous fait ne sont des charbons ardents qui vous échauffent à son amour , ce seront des tisons de feu qui vous brûleront en enfer : Dieu veuille que cela n'arrive pas ; mais puisque cet amour vous est si nécessaire, et que vous ne le pouvez pas avoir de vousmême , demandez-le à Dieu fervemment , humblement et assidûment. Demandez-le à Dieu si vous êtes sage , je le dis encore une fois, et je le voudrais dire cent mille fois à tous les chrétiens en particulier : demandez souvent à Dieu ?on amour : si vous voulez faire votre salut, dites souvent avec saint Augustin : Sera te amavi, bonitas xterna,serô te amavi pulchritudo tàm antiqua et tàm nova! C'est trop tard, c'est trop tard que je vous aime , ô bonté éternelle 1 c'est trop tard, c'est trop tard que je commence à vous aimer, ô beauté si ancienne et si nouvelle tout ensemble! Mais il vaut mieux tard que jamais; je vous aime donc, ô mon Dieu! je vous aime de tout mon cœur, et je vous souhaite toute sorte de biens. Mais quels biens vous puis-je souhaiter? et quels biens vous puis-je donner, vous qui êtes l'abîme , le trésor et l'océan de tous les biens, très-suffisant à vous-même , très-content de vous-même et très-heureux en vous-même , sans aucun besoin de mendier aucune chose hors de vous? O mon Dieu ! je me réjouis , je suis bien aise, très-content que vous soyez si parfait et si accompli de vousmême, qu'on ne vous puisse rien ajouter ! Je me plais et me réjouis de ce que je ne vous puis rien donner, car si je vous pouvais donner quelque chose , vous ne seriez pas tout parfait. Je me réjouis des louanges que les anges et les esprits bienheureux vous rendent; de l'honneur que vous rend la Vierge ; je me réjouis de la gloire que vous recevez de la sainte et sacrée humanité ; je me réjouis de la gloire , du plaisir et du contentement que vous vous rendez l'une l'autre , ô très-saintes et très-adorables personnes de la Trinité divine! et parce que je ne puis rien pour vous que vous rendre quelque gloire accidentelle et extérieure, je me résous de m'abstenir de tout péché, puisqu'il vous déplaît; de faire tout ce que je saurai qui réussira à votre gloire , de procurer que mes prochains et principalement ceux que j'ai sous ma charge vous obéissent , vous aiment et vous servent : En amo te, Domine; et siparùmest, amem validiùs , sed amem ampliùs. Hé, mon Dieu ! il me semble que je vous aime; mais faites que je vous aime encore davantage: si mon amour n'est pas bien pur, puriûez-le de nouveau , si d'aventure je ne vous aime pas , faites que je vous aime , afin que vous ayant eu pour l'objet de mon amour en ce monde , vous soyez l'objet de ma vue, de ma jouissance et de ma félicité dans le ciel. Amen.