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DU JUREMENT ET DU BLASPHEME

Non assumes nomen Dei lui in vanum.

Vous ne prendrez pas le nom de votre Dieu en vain. (Exod. 20.)

Le premier commandement nous oblige de rendre nos devoirs à notre Dieu , par les pensées de notre esprit et par les affections de notre cœur. Le second nous défend de le déshonorer et de profaner son saint nom par les paroles de notre bouche. On peut transgresser ce commandement en deux manières principales :

1 Ribera, in vitâ sanctœ Theresiœ, 1. 2, cap. 12.

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par jurement et par blasphème : Oleum effusum nomen tuum. C'est vous qui donniez cet éloge à votre Fils en votre cantique d'amour, ô sainte Vierge! Quand on traite avec irrévérence et sans respect le saint nom de Dieu , on attire sur soi mille malédictions ; mais quand on prononce avec honneur le nom de Jésus , c'est une huile répandue , c'est un remède doux et anodin pour toutes sortes d'afflictions. Il a accompli en la croix l'élymologie de ce saint nom, non-seulement par miséricorde envers nous , mais par honneur et affection envers vous, parce que vous le lui aviez imposé : Vocabis nomen ejus Jesum. C'est ce que votre ange vous disait quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

Exobdium. — Licet aliquandô jurare.

I. Punctum. — I. De juramento. 1. Quid sit. — II. 2. Quotuplex. — III. 3. Quas conditiones requirat. — IV. 4. Cur frequens sit vitandum.

II. Punctum.— V. Blasphemia damnatur. 1 Scripturâ. — VI. 2. Patribus.— VII. 3. Rationibus. Quia blasphemus , est pejor latrone. — VIII. Homicidâ. — IX. Hœreticis. — X. Turcis. — XI. Paganis. — XII. Judseis. — XIII. Tortoribus Christi. — XIV. Draconibus. — XV. Cane furioso. — XVI. Dœmonibus.

Coisxlusio. — Paraphrasis verborura Christi : Sit sermo vester, est, est, non, non, quod autem amplius est, à malo est.

Exorde. — Mon Père, me dira quelqu'un , vous entreprenez aujourd'hui d'invectiver contre les jureurs; le jurement est-il une chose essentiellement mauvaise? n'est-il pas permis de jurer quelquefois ? Pourquoi non, puisque l'Ecriture le permet et l'approuve, que les saints l'on mis en pratique et que Dieu nous en a donné l'exemple. Le prophète Jérémie nous permet de jurer le nom de Dieu, pourvu que ce soit avec toutes les circonstances nécessaires : Jurabis , vivit Dominus, in veritate et justitiâ et judicio (Jerem. 4, 2). David loue ceux qui jurent le vrai Dieu, non les fausses divinités, comme font les payens : Laudabuntur omnes qui jurant in eo (Psal. 62, 12). Les saints anges, les patriarches, les prophètes et les apôtres ont quelquefois juré. Un ange, en l'Apocalypse (10, 5, 6) , lève la main au ciel , et jure par Celui qui vit aux siècles des siècles , qu'après le jugement, il n'y aura plus de temps. Au livre de la Genèse (14, 22), le patriarche Abraham dit au roi de Sodome : Je lève la main à la très-haute majesté de Dieu qui possède le ciel et la terre. Au livre des Rois , le prophète Elie disait : Par le Dieu vivant qui est ici présent (3. Reg. 17, 1). En l'Epître aux Galates(l, 20) saint Paul dit aux fidèles : Je vous dis ceci devant Dieu, et ce n'est pas un mensonge. Dieu même, dont la moindre parole est plus ferme que le ciel et la terre , n'ayant rien de plus grand que soi , daigne bien jurer par soi-même et par sa vie. Comme en la Genèse (22), en Jérémie (22, 24), en saint Luc (1, 73) et en ce psaume (109, 4) si célèbre que nous chantons tous les dimanches : Juravit Dominus et non pœnitebit eum.

Premier point. — I. Il est vrai qu'absolument parlant, le jurement qui est accompagné de toutes ces circonstances n'est pas péché ni mortel ni véniel , au contraire , c'est une action vertueuse et

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méritoire, c'est un acte de la vertu de religion , qui a pour son objet de rendre à Dieu et à ses divines perfections l'honneur et l'hommage que nous lui devons. Quand le jurement est bien fait, nous honorons l'immensité de Dieu, sa science et sa vérité, l'appelant à témoin de ce que nous disons : nous reconnaissons qu'il est en tout lieu , qu'il est présent à toutes ses créatures , qu'il voit tout ce que nous faisons, qu'il entend tout ce que nous disons, qu'il sait et connaît tout ce qui se passe au monde ; qu'il est la vérité souveraine et infaillible , la source et l'origine de toute vérité , qui autorise par son témoignage les paroles véritables.

II. Il y a plusieurs sortes de jurements ; mais pour ne pas charger votre mémoire , j'en distingue seulement de trois sortes, que la théologie appelle, en son langage mal poli : Assertoire, promissoire, eœécratoire. Premièrement, l'assertoire, c'est quand vous assurez quelque chose ou présente ou passée, appelant Dieu à témoin de ce que vous dites , l'appelant, dis-je, ou par lui-môme, comme quand vous dites : Sur mon Dieu , par mon Dieu ; je vous dis cela devant Dieu , ou par quelque créature qui a rapport et relation à lui, comme quand vous dites : Par mon âme , par le jour qui nous éclaire, par le feu que voilà. Ainsi Jésus-Christ dit en saint Matthieu (5, 34), que jurer par le ciel, c'est jurer par le trône de Dieu; jurer par la terre , c'est jurer par l'escabeau de ses pieds.

Secondement , le juremeut promissoire, c'est quand vous promettez avec serment de faire ou de ne pas faire quelque chose, comme de payer votre créancier dans un tel temps , d'achever cet ouvrage et de le rendre pour un tel jour, de garder les ordonnances du royaume en votre charge de juge , d'avocat, de procureur; de vous acquitter dignement de votre office , de rapporter fidèlement la vérité à la justice , en ce qui est d'une blessure , d'un ouvrage, d'une visite quand on s'en rapporte à vous comme à un exprès. Vous commettez un parjure quand vous faites ces serments, n'ayant pas intention de. payer, de rendre l'ouvrage fait, ou sachant que vous ne le pourrez pas faire et quand vous manquez de garder les ordonnances et de faire ce que vous avez promis en chose d'importance.

En troisième lieu , le jurement exécratoire ou d'imprécation , c'est lorsque, pour assurer quelque chose, vous n'appelez pas seulement Dieu à témoin de ce que v,ous dites, mais vous l'appelez encore pour vengeur du mensonge , en cas que vous ne disiez pas la vérité ; comme quand vous dites : Dieu me punisse/, je puisse mourir présentement , jamais je ne sorte d'ici , jamais je ne voie Dieu , l'ennemi m'emporte si cela n'est vrai : c'est autant que si vous disiez : Si je ne dis vrai, je veux que Dieu permette que je meure, que jamais je ne sorte d'ici, que l'ennemi m'emporte, etc.

Et il arrive quelquefois que Dieu vous prend au mot , et qu'il vous envoie le mal que vous vous êtes souhaité. Nicéphore Calixte dit que trois calomniateurs accusant faussement d'adultère le saint évoque Narcisse, l'un dit qu'il voulait mourir, s'il ne disait vrai ; l'autre , qu'il voulait être brûlé ; le troisième , qu'il voulait devenir aveugle. Le premier mourut subitement, le second fut brûlé avec sa maison par une étincelle de feu qui tomba de sa

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lampe; le troisième ayant vu le châtiment de ses complices, se repentit de sa faute, et la pleura si amèrement, qu'il en perdit la vue.

Le bienheureux saint Ignace étudiant en l'université d'Alcala , un peu après sa conversion allait demandant l'aumône, assisté d'un bon prêtre nommé Jean Lucien ; un des principaux bourgeois jugeant témérairement du saint, sur un faux rapport qu'on lui en avait fait, dit à ce bon prêtre : Vous faites la quête pour un homme gui mérite d'être brûlé, ou je le veux être moi-même. Le même jour arrivèrent les nouvelles de la naissance du prince d'Espagne; pour en faire le soir un feu de joie , il monta en un lieu de sa maison où était la poudre, une étincelle de feu y étant tombée, le brûla tout vif selon sa parole.

III. Le prophète Jérémie (4, 2) nous marque les conditions dont le jurement doit être accompagné pour n'être pas vicieux , mais vertueux et méritoire: Jurabis , vivit Dominus , in veritate , et justitiâ et judicio : il vous est permis de jurer par la vie de Dieu, ou autre serment, pourvu que ce soit avec vérité, avec justice et avec discrétion. Premièrement, avec vérité. Cette circonstance est de si grande importance, et si absolument nécessaire au jurement, que si elle n'y est pas , si vous jurez pour un mensonge , c'est un parjure quand il ne s'agirait que d'une épingle.

Je dis quand il ne s'agirait que d'une épingle, car il n'est pas de ce péché comme des autres : aux autres genres de crime, la légèreté de la matière fait que le péché n'est que véniel ; comme de dérober deux liards ou un sou , manger un morceau le matin un jour de jeûne : ici la légèreté de la matière ne diminue pas le péché, mais elle en augmente la malice; car c'est un des plus grands mépris de Dieu d'abuser de son autorité, et de l'appeler en témoignage d'un mensonge pour une chose frivole et de petite conséquence. Et non-seulement il ne faut point jurer pour un mensonge exprès et formel, mais pas même pour une menterie déguisée et palliée. J'appelle mensonges déguisés, les équivoques , les paroles ambiguës et à double entente; car au fond elles trompent les hommes : ce sont des fourberies fines et adroites. Et n'est-ce pas un grand mal de se servir du saint Nom de Dieu , et du crédit que sa vérité lui donne sur nous, pour tromper et fourber les hommes? Saint Isidore et saint Bernard vous disent : Quelque artifice d'équivoque que vous apportiez en jurant , Dieu , qui voit votre conscience , prend vos paroles selon le sens que celui à qui vous jurez les entend'. Saint Augustin conclut de même : Je ne doute aucunement, dit-il, que vous ne deviez garder la foi de votre promesse, selon que celui à qui vous avez juré l'a entendu , et non pas selon Pambiguité de votre parole ; de là vient que ceux-là sont parjures, qui se contentant de tenir leurs paroles au sens qu'ils sous-entendaient, ont trompé la pensée et l'espérance de celui à qui ils ont

* Quâcumque arte verborum quis juret , Deusqui conscientiae testis est? verba sic accipit, sicut ille cui juratur intelligit (Isidor., 1. 2 Sentent., cap» 31, et Bern., de modobenë vivendi, Serm. 32 et refertur, c. quâcumque, 22> q.5).

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prêté le serment • ; et par conséquent ils ne seront pas sauvés , puisque le Prophète a dit, que pour être reçu dans le ciel, il ne faut pas tromper son prochain en jurant : Qui jurât proximo suo,et non decipit.

Les histoires profanes nous enseignent que, même parmi les payens , Dieu a puni dès cette vie ces mensonges palliés : car Stobée dit qu'Archetime ayant donné en garde à Cydias une bonne somme d'argent, quelque temps après en ayant eu besoin, la lui redemanda, le dépositaire sachant qu'il n'y avait point de témoin, ni de cédule pour le convaincre de ce dépôt , dit qu'il ne lui devait rien ; Archetime l'appelle en justice et s'en remet à son serment, Cydias, tout payen qu'il était, eut horreur de se parjurer, quoiqu'il ne dût jurer que par une fausse divinité ; et il s'avisa de cette souplesse pour en venir à bout : il met l'argent dans un bâton creux sur lequel il s'appuyait, feignant d'être infirme et quand il fut question de prêter le serment et de mettre la main sur l'autel, il dit à sa partie : Tenez un peu ce bâton ; après quoi il jura qu'à la vérité Archetime lui avait mis en dépôt cet argent , mais qu'il le lui avait rendu. Archetime entendant ce mensonge, entra en si grande colère, que, par dépit, il jeta le bâton contre terre, et le bâton rompu répandit l'argent et découvrit la fourberie dont Cydias fut tellement moqué et bafoué de ses concitoyens , qu'il se défit de ses propres mains.

Secondement, il faut jurer avec justice , c'est-à-dire que ce ne soit pas pour tromper, ni pour porter le prochain à quelque mal , comme ces Juifs qui promirent avec serment de ne boire ni manger qu'ils n'eussent fait mourir saint Paul ; comme quand vous jurez, que vous vous vengerez d'une injure , que vous rendrez le mal qu'on vous a fait , que vous ne verrez jamais votre parent de bon œil, que vous vous rendrez en tel lieu pour faire une méchante action. Quand vous promettez avec serment de commettre un péché , le jurement est un péché , et vous n'êtes pas tenu de le garder.

En troisième lieu , il faut que ce soit avec jugement, c'est-à-dire avec discrétion et pour quelque chose d'importance : comme quand vous êtes appelé en justice et qu'on vous fait lever la main , ou cmand vous prêtez le serment d'être fidèle à votre associé. Car de jurer légèrement , à la volée et pour peu de chose (encore que ce ne soit pas péché mortel quand c'est pour la vérité), c'est une trèsmauvaise coutume , qui est cause de plusieurs inconvénients.

IV. C'est une grande irrévérence et manquement de respect envers Dieu, de l'appeler souvent pour témoin en des choses de néant : c'est comme si des laquais, jouant dans la cour du Louvre, appelaient le roi pour être leur arbitre en tous les différends qu'ils auraient: on leur ferait donner cent coups d'étrivières et on jetterait les cartes au feu.

1 Non ambigub non secundùm verbùm jurantis, sed secundùm expectationem illius cui juratur fidem mutationis impleri ; undè perituri surit qui servais verbis expeclationem eorum, quibus juratum est , decôperunt (Aug., Epist. 224 ad Alipium).

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De plus , je veux que vous ayez la crainte de Dieu et que vous juriez pour la vérité : vos enfants ou domestiques vous entendant jurer, apprendront ce maudit langage, prendront une mauvaise habitude, et n'étant pas si consciencieux que vous, jureront souvent pour des mensonges et vous en serez responsable.

Bref, encore que vous ayez la volonté de ne jamais jurer pour un mensonge, si vous vous accoutumez à jurer, il vous échappera de jurer quelquefois contre la vérité : Falsajuratio, eœitiosa ; vera juratio, periculosa; nulla juratio, secura, dit saint Augustin : Jurer pour un mensonge, c'est une chose damnable; jurer pour la vérité, ce n'est pas la damnation, mais c'est le danger, le bord et comme le faubourg de la damnation; ne pas jurer du tout, c'est ce qui est très-louable et assuré pour votre salut. Vous ne devez pas prendre exemple de jurer sur ce que Dieu et les saints ont quelquefois juré, dit saint Ambroise' ; car Dieu a une science infaillible, il sait assurément tout ce qui est et tout ce qui n'est pas : il est la Sagesse éternelle, il ne peut rien faire que mûrement et avec considération; il a une puissance infinie et il peut accomplir ce qu'il promet, sans en être empêché par aucun accident. Quand il lui plaît de jurer, il n'est pas en danger de se parjurer; mais vous pouvez vous tromper ou être trompé ; vous croyez souvent ce qui n'est pas , vous promettez souvent des choses que vous ne pouvez pas accomplir; vous ne sauriez guère jurer sans courir risque de vous parjurer. Quand Dieu et les anges et les saints jurent, c'est toujours avec grand sujet et pour chose de très-grande importance; mais vous jurez sans nécessité, pour des vétilles , pour des bagatelles et pour des choses de néant : Vir mulùtm jurans replebitur iniquitate et non discedet à domo illius plaça (Eccli. 23, 12).

Mais c'est faire tort au Fils de Dieu et à la déférence et soumission que nous devons à ses ordres , d'alléguer des raisons pour nous détourner du jurement; cette parole qu'il a dite en l'Evangile avec tant d'affection , doit avoir plus de pouvoir sur nous que mille raisons : Hœc autem dico vobis, nolite omninô jurare (Matth. 5 , 34) : Ne jurez point du tout.

Deuxième point. — Y. Si les âmes chrétiennes qui sont tant soit peu curieuses de faire leur salut , doivent avoir grand soin de s'abstenir de tout jurement, à plus forte raison du blasphème. Ce vice est si détestable, que les gens de bien, en l'Ecriture, ont horreur de le nommer. Quand Job était en sa prospérité, ses enfants se régalaient l'un l'autre , chacun à leur tour, pour nourrir entre eux la bonne intelligence ; mais parce que les festins sont ordinairement des occasions de péché , ce saint homme offrait pour eux des sacrifices , en disant : Peut-être que la chaleur du vin les aura portés à commettre quelque péché et à bénir Dieu : Ne forte peccaverint filii mei et benedixerint Deo. Quelle façon de parler est-ce là ? y a-t-il du péché à bénir Dieu? Il veut dire "blasphémer ; mais n'o-

1 Juravit ipse Dominus et non pœnitebit eumjuretergb quem sacramenti sui pœnitere non potest, tu verb noli usurpare exemplum jurandi , qui implendi juramenti non habes potestatem (Ambros.)

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sant pas nommer ce mot exécrable , au lieu de dire blasphémer Dieu, il dit bénir Dieu.

Les Juifs avaient ce vice en si grande abomination , que quand ils entendaient blasphémer, ils déchiraient leurs vêtements, pour montrer qu'ils ne voulaient avoir aucune part à un crime si énorme, qu'ils le détestaieut et en étaient extrêmement outrés.

VI. Je ne voudrais pas vous conseiller de déchirer vos habits toutes les fois que vous entendez blasphémer, il le faudrait faire trop souvent en ce temps : je n'oserais vous conseiller ce que saint Chrysostome1 conseillait à ses auditeurs : Quand vous entendez un monstre de nature qui osera blasphémer, donnez-lui un grand soufflet; vous sanctifierez votre main par celte action ; ce service que vous rendez à Dieu sera comme l'huile sacrée, et une sainte onction qui consacrera votre main. Je n'oserais vous le conseiller, si non pour ceux que vous avez sous votre charge : quand votre enfant ou votre valet blasphème, donnez-lui un grand soufflet, ou un bon coup de bâton sur les épaules; cette saillie de colère sera louée devant Dieu, cette action sera méritoire. Et quand vous en entendez d'autres qui blasphèment, vous devez au moins déchirer votre cœur, être déplaisant de cette impudence, montrer qu'elle vous déplaît, avertir charitablement cet insolent, adorer en votre cœur la très-haute majesté de Dieu , lui faisant, par cette action, comme une amende honorable de l'injure qu'elle a reçue, afin de détourner de vous et de toute la communauté la colère et la vengeance de Dieu que ce blasphème mérite : Quod enim in divinam religionem committitur in omnium fertur injuriam 2.

VIL Le blasphémateur est pire qu'un voleur : car l'honneur est plus précieux que les biens ; le voleur ne s'en prend qu'aux biens, il ne se prend directement qu'aux biens de la créature : le blasphémateur se prend directement à l'honneur età la gloire du Créateur: Si peccaverit vir in virum placari ei potest Deus ; si autem in Dominum peccaverit vir, quis orabit pro eo (1. Reg. 2, 25)?

Au quatrième livre des Rois, Sennachérib, roi des Assyriens, adore les faux dieux , le ciel le souffre; il envahit injustement les plus fortes villes de la Judée, Dieu le laisse faire; il oblige le dévot roi Ezéchias à épuiser le trésor du temple pour acheter de lui la paix, et même de lui donner les lames d'or dont les portes du temple étaient revêtues, Dieu le permet; il viole lâchement cette paix, et il envoie assiéger Jérusalem, Dieu n'en dit mot; mais quand il prononce des paroles de blasphème contre le Bieu d'Israël, le ciel ne le peut endurer, un ange défait en une nuit cent quatrevingt-cinq mille soldats de son armée qui assiégeait la ville de Lachis; il lève honteusement le siège, et, étant de retour à Ninive, il est cruellement assassiné par ses propres enfants dans le temple de ses faux dieux.

VIII. Le blasphémateur est pire qu'un meurtrier; la théologie n'en doute pas, saint Thomas1 le conclut et le prouve; la raison qu'il en

' Chrysost., homil. 4. ad populum Antioch. in fine.

2 Manich., cod, de hœreticis et manichœis.

3 Thom., 22. q. 43, art. 3. in corp. et ad 4. et 45. 2. q. q. 75. art. 3.

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apporte montre évidemment que le blasphème n'est pas seulement plus grand que l'homicide, mais qu'il surpasse en malice le parricide, et voici son raisonnement : Comme une maladie corporelle est d'autant plus dangereuse et mortelle, qu'elle attaque de plus près le cœur qui est le principe de la vie du corps , ainsi un péché est d'autant plus grand, plus énorme et mortel, qu'il s'en prend plus immédiatement à Dieu qui est la source et le principe de la vie spirituelle. Or, le blasphémateur s'en prend à Dieu directement et immédiatement et en droite ligne : le meurtrier n'offense Dieu que par détour, qu'obliquement , quasi contre son intention, l'offense à dessein et de propos délibéré ; le meurtrier voudrait bien contenter sa passion sans offenser Dieu.

Au second livre des Rois (12, 14), David commet un adultère , il commande un meurtre très-injuste , il fait assassiner en trahison le pauvre mari de la femme qu'il avait déshonorée : sitôt qu'il confesse sa faute avec un esprit d'humilité et une parfaite contrition , Nathan lui dit : Dieu vous pardonne ; mais parce que vous avez été cause qu'on a blasphémé, vous ne serez pas impuni : Verumtamen, verumtamen quia blasphemare fecisti nomen Domini, filiusmorietur.

IX. En troisième lieu , le blasphémateur est pire que les hérétiques. Plusieurs d'entre eux pèchent par ignorance ; ils ont été élevés et nourris dès leur bas âge en cette fausse religion , ils croient être en la vraie Eglise, ils pensent bien faire, ils ont quelque sorte d'excuse : mais vous péchez avec connaissance de cause, vous ne pouvez pas ignorer que ce ne soit très-mal fait de blasphémer le saint nom de Dieu; on vous le dit, on vous le prêche, on vous en avertit si souvent et si affectueusement , quel prétexte pouvezvous alléguer pour excuser votre témérité.

X. Le blasphémateur est pire que les Turcs. Ils ne renient point Mahomet, ils ne le blasphèment pas, ils ne parlent de lui qu'avec grande vénération : si quelqu'un disait parmi eux des paroles injurieuses contre notre Sauveur, il en serait repris en justice, encore qu'ils ne connaissent le Sauveur que comme un grand Prophète; et vous qui savez assurément qu'il est le Fils de Dieu, qu'il est Dieu, qu'il est votre Sauveur, vous ne craignez point de blasphémer sa très-adorable , très-auguste et très-inlinie majesté; cela n'est-il pas effroyable?

XI. Le blasphémateur est pire que les payens : car au moindre rayon de connaissance ou de conjecture qu'ils ont du vrai Dieu , ils ont des sentiments d'honneur et de respect pour sa majesté. En Daniel, chap. 3, Nabuchodonosor voyant que le Dieu d'Israël avait conservé en vie, au milieu d'une fournaise ardente, les trois jeunes hommes, publia cet édit : J'ordonne que quiconque sera si osé que de blasphémer le Dieu d'Israël , soit condamné à mort et sa maison rasée : A me ergo position est hoc decretum ut omnis populus , tribus et lingua quœcumque locuta fuerit blasphemiam contra Deum , dispereat, et domusejus vastetur (Daniel , 3 , 96).

XII. Le blasphémateur est pire que les Juifs. Ecoutez l'un d'entre eux qui vous condamnera au jugement , c'est le docte Philon, qui dit : Celui qui doit jurer, qu'il regarde plus de deux fois s'il est bien

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pur et net en l'âme, au corps et en la langue; car il ne faut pas que la bouche qui prononce le très-saint nom de Dieu , ait jamais proféré de mauvaises paroles'.

XIII. Le blasphémateur est pire que les bourreaux qui ont crucifié le Fils de Dieu : Non minus peccant , dit saint Augustin; il faut dire : Gravius peccant, qui blasphémant Christum regnantemin cœlis, guàm qui crucifiœêrunt ambulantem in terris. Celui qui donnerait un soufflet, ou un coup de bâton à un président de la cour, quand il est aux champs ou en la rue, il en serait grièvement puni ; mais s'il était si insolent que de lui faire cette injure quand il est en l'exercice de sa charge, assis sur les fleurs de lis , étant paré de l'hermine et de la pourpre, le crime serait sans comparaison plus énorme , plus noir et plus digne de peine. Les bourreaux ont crucifié notre Sauveur, mais il élait alors voyageur en ce monde , en la ressemblance de la chair du péché , infirme , passible , mortel , exposé à toutes les bassesses et misères de notre nature : mais il est maintenant dans le ciel empyrée , en la gloire de son Père, à la droite du Tout-Puissant, assis sur les chérubins au trône de sa majesté, environné des anges et archanges, orné des livrées d'immortalité, dans l'actuelle administration et régence du ciel et de la terre; n'est-ce pas être bien impudent de lui cracher au visage et lolïenser par vos blasphèmes?

XIV. Le blasphémateur est pire que les serpents, que les dragons et autres bêtes venimeuses; car le Prophète dit qu'elles louent Dieu , elles n'ont point d'esprit ni de parole , mais tant y a qu'elles louent Dieu en certaine manière et à leur mode : Serpentes et volucres pennatse, dracones et omnes abyssi. Et vous, créature raisonnable, qui avez l'esprit, la connaissance, la langue, la parole très-propre à louer Dieu , au lieu de le glorifier, vous jetez contre lui le venin de votre rage désespérée?

XV. Le blasphémateur est pire qu'un chien enragé : car le chien a du respect pour son maître , il ne tourne pas sa rage contre lui, il ne le mord pas et il ne lui fait aucun mal ; et vous, misérable, vous exercez votre rage, vous jetez votre fiel , vous vomissez votre bave contre votre souverain, contre la très-excellente et trèshaute majesté de votre Dieu ?

XVI. Le blasphémateur est pire qu'un démon; car quand un criminel est condamné à mort et après qu'on lui a prononcé sa sentence, s'il dit des injures à ses juges, s'il les accuse d'injustice, on le souffre patiemment, on l'attribue à la tristesse et à l'appréhension de la mort, et encore plus s'il leur dit des injures quand on le brise sur la roue : mais si un pauvre criminel qui n'a pas encore reçu sa sentence, qui est assis sur sa sellette, qui est interrogé et examiné par le président, s'il lui disait des injures, y aurait-il témérité , audace, folie et frénésie pareille à la sienne? Ainsi, que le démon blasphème le saint nom de Dieu , on ne s'en étonne pas ,

' Juraturus consideret quàm purus sit anima , corpore , linguâ , illa ab ini-

?[uitatibus, hoc à piaculis ; haec à maledicentiâ nefas est eiïim per os quo proertur nomen illud sanctissimum quidquam turpe progredi (Philo, lib. de Decalogo, sud médium).

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c'est la rigueur des supplices qui le met au désespoir, sa sentence lui est prononcée sans appel , sans remède et sans ressource ; mais vous, ô homme! vous, ô chrétien! vous, ô pécheur! qui ne souffrez encore rien ou fort peu de chose, qui n'êtes pas encore arrêté, ni condamné , qui attendez encore de la bouche et du bon plaisir du Fils de Dieu , l'arrêt déûnitif et irrévocable d'une éternité bienheureuse ou malheureuse, que vous disiez des injures à un Dieu qui est votre juge, c'est une rage plus que diabolique et une fré nésie plus que monstrueuse. Je vous fais donc juge après cela, mon cher Auditeur, si Dieu recevra en son paradis les voleurs, les homicides, les parricides, les hérétiques, les turcs, les payens, les juifs, les bourreaux , les serpents, les dragons , les chiens enragés et les démons? Avouez donc, et ne vous flattez pas, qu'il n'y a point d'apparence, pas la moindre ombre d'apparence que vous soyez sauvés, à moins que de vous corriger, vous , dis-je, qui êtes pires que tout ce que je viens de dire.

Conclusion. — Suivez donc , si vous êtes sage , et mettez en pratique cet avertissement du Fils de Dieu : SU sermo vester : est , est; non, non. Quand vous voulez assurer quelque chose, contentez-vous dédire : Cela est ainsi , ou bien, cela n'est pas; n'ajoutez point : Je puisse mourir! Jamais je ne sorte d'ici ! Quod autem ampliùs est , à malo est (Matlh. 5, 37). Si vous ajoutez quelque jurement , c'est un mauvais effet d'une mauvaise cause : A malo est.

Premièrement, ce mal vient quelquefois de l'incrédulité de celui à qui vous parlez ; mais : Numquid incredulitas illius fidem tuam évacua-bit? S'il ne veut pas croire ce que vous lui dites, qu'il Taille voir, ou qu'il se tienne là; faut-il que son incrédulité vous rende désobéissant à Dieu ? Si vous ne jurez, il ne vous croira pas , et si vous jurez, Dieu le trouvera mauvais ; lequel est plus à craindre?

A malo est. Ce mal vient souvent de votre mauvaise foi ; c'est que votre conscience vous dicte que vous ne méritez pas d'être cru à votre simple parole : Excusatio non petita est accusatio manifesta. Le prisonnier qui s'excuse d'un crime dont il n'est pas accusé, montre qu'il en est atteint; en s'excusanl, il s'en accuse. Quand vous jurez sans en être requis , vous mettez en compromis votre probité , vous montrez que si vous ne juriez, on ne vous devrait pas .croire; et, par conséquent , que vous êtes sujet à mentir ; si vous êtes sujet à mentir, yous êtes un méchant ; si vous êtes méchant , vous ne méritez pas d'être cru , même quand vous jurez.

A malo est. Ce mal vient de votre mauvaise langue , qui est une bête indomptée , dit saint Jacques ; vous ne la dompterez jamais , dit saint Chrysostome, si vous ne donnez la liberté à vos domestiques de vous reprendre. Comme une bête sauvage qui sent plusieurs chiens autour de sdn fort, s'y tient retranchée, et n'ose se produire; ainsi , si votre langue effrénée sent qu'elle sera reprise de votre femme , de vos enfants ou de vos serviteurs , elle n'osera se licencier, mais elle se tiendra dans les bornes de son devoir et de la crainte de Dieu.

Du Jurement et du Blasphème. 495

A rnalo est. Ce mal vient de la mauvaise habitude que vous avez prise de longue main ; vous ne l'effacerez jamais si vous ne veillez sur vous-même , si vous ne faites quelque pénitence toutes les fois que vous jurerez. Donnez quelque chose aux pauvres, dites un Ave , Maria, mordez-vous la langue, arrachez un cheveu de votre tête, et que la rigueur de votre pénitence fasse céder la mauvaise habitude de jurer où vous êtes: Violentiœ pœnitendi cedateonsuetudo jurandi; dit saint Augustin. Vous vous moquez peut-être de ce conseil salutaire : vous ne vous en moquerez pas quand vous serez en enfer par cette mauvaise habitude. Peut-on guérir une maladie dangereuse et invétérée, sans saignée, sans médecine , sans diète et sans aucun remède. Pensez-vous arracher cette mauvaise habitude sans peine, sans pénitence, sans effort et sans vous faire violence? Fouettez bien rudement ces enfants quand ils jurent , de peur qu'ils n'en prennent la coutume. Que cela est beau et bien chrétien quand je demande à un jeune homme : N'avezpoint juré? Oh! pour ce vice, grâces à Dieu, j'en suis exempt. Et pourquoi? Quand j'étais petit, si j'eusse seulement juré ma foi, ma mère m'eût fouetté jusques au sang ; c'est une mère que cela, c'est être sage et pieuse mère, c'est aimer ses enfants comme il faut.

A malo est. Ce mal vient de votre colère, vous vous excusez làdessus, mais c'est vous laver avec de l'encre; vous êtes doublement coupable , et de vous mettre en colère , et de blasphémer en culère. Si vous ne vous en corrigez, Dieu a une colère aussi bien que vous, mais bien autre que la vôtre; il a une colère très-juste, très-raisonnable, très-adorable : si vous jurez en votre colère, il jurera aussi en la sienne que vous n'entrerez jamais en son royaume : Quibus juravi in ira rneâ si introibunt in requiem, meam (Psal. 94).

A malo est. 'Ex toïï itoviipou : A maligno est. Ce mal vient du diable qui enrage de haine contre Dieu , et qui est bien aise de se servir de vous , pour lui faire dépit.

A rnalo est. Ce mal vient de l'esprit malin , qui brûle d'envie contre vous, et qui est bien aise de vous tenir par ce filet. Vous vous flattez, et vous dites en vous-même : Je ne dérobe point, je ne suis pas luxurieux , j'entends tous les jours la messe. Satan ne se soucie point de tout cela, il se contente de vous tenir par cette mauvaise habitude , il sait qu'elle vous retient assujetti sous sa puissance et en état de damnation.

Ex toïï irovr'pou, à maligno est. Ce mal vient de >'esprit malin qui vous veut rendre criminel , malheureux , ennemi de Dieu comme il est , compagnon et participant de ses misères et de ses peines, l'objet de la haine éternelle de Dieu, des anges et des saints. Ecoutez le Saint-Esprit qui parle par saint Paul en l'Epître aux Romains (2, 9) , par saint Jean dans l'Apocalypse (21) et ailleurs. Tribulation , angoisse, anathème , excommunication, réprobation, damnation, malédiction éternelle de la part de Dieu, de la Vierge et de tous les saints , à tous les renieurs de Dieu. Oh ! les malheureux! de renier celui qui leur fait tant de bien ! oh ! les détestables! de maudire celui qui est digne de toute bénédiction ! oh !

496 Sermon XLV1IÎ.

les abominables ! de blasphémer la sainte mort de Jésus qu'il a endurée pour leur donner la vie! Anathème, excommunication, réprobation , damnation , malédiction éternelle à tous les blasphémateurs , à tous les faussaires , à tous les parjures , à tous les faux témoins, s'ils ne se convertissent et s'ils ne font pénitence. Mon Dieu, corrigez-les; mon Dieu, convertissez- les; mon Dieu, éclairez leur esprit pour connaître le grand mal qu'ils font et l'abîme de perdition où ils se plongent; faites, s'il vous plaît, par votre grâce, qu'autant de blasphèmes et de malédictions qu'on a jetés contre vous, autant de mille millions et d'infinités de bénédictions, de louanges, d'éloges et d'actions de grâces, vous puissiez recevoir* de la très-sainte humanité du Sauveur, de la sainte Vierge , des anges , des saints, de toutes les créatures , maintenant et toujours, et en tous les siècles des siècles. Amen.

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