‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 68 sur 85 · SERMON LI · texte numérisé non relu

SERMON LI

DU GRAND MAL QUE FONT LES PÈRES ET LES MÈRES, QUAND ILS OBLIGENT LEURS ENFANTS A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE SANS VOCATION.

Honora patrem tuum et matrem tuam.

Honorez votre père et votre mère. (Exod. 20.)

Comme le désir ardent que la nature corrompue donne à plusieurs pères de famille de faire une grande maison, est cause qu'ils détournent leur aîné, ou celui de leurs enfants qui est le mieux fait, d'entrer en religion, quand même il y est appelé de Dieu , ainsi cette même ambition est cause qu'ils tâchent de porter le cadet, ou celui de leurs enfants qui est le plus imparfait, aux charges ecclésiastiques, sans vocation, sans précaution, et sans aucune appréhension des inconvénients qui en peuvent arriver, et sans considérer qu'il leur dira quelque jour : Elevans allisisti me, et que saint Paul a dit : Educate illos , non pas : elevate. ;

Pour traiter ce sujet fructueusement et le rendre utile aux pères et aux enfants, je divise mon discours en trois points. Premièrement, nous verrons le danger qu'il y a d'entrer dans l'état et les charges ecclésiastiques sans vocation de Dieu ; en second lieu, les marques par lesquelles vous pouvez connaître que vous n'y êtes pas appelé ; et en troisième lieu , le tort que vos pères et vos mères vous font quand ils vous y engagent sansvocalion. Le Fils de Dieu

' Quos adversarios in via Dei patimur, odiendo, et nesciendo fugiamus (Greg., homil. 37 in Evang.).

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dit en l'Evangile : Nemo venit ad rney nisi Pater meus traœeritillum; Personne ne vient à moi si mon Père céleste ne l'y attire. Quand vous vous élevez aux dignités ou fonctions ecclésiastiques, sans vocation de Dieu , vous n'allez pas à votre Sauveur ni à votre salut , mais à votre ruine ; et la parole du Prophète se vérifiera en vous : Dejecisti eos dùm elevarentur.

Vous connaissiez cette vérité avant que votre Fils la publiât au monde, ô sainte et bienheureuse Vierge ! et pour ce sujet vous disiez en votre cantique : Trahe me post te, Tirez-moi après vous : il l'a fait si puissamment , si heureusement et si avantageusement pour vous , qu'il vous a élevée à la plus haute dignité qu'une pure créature puisse posséder au ciel ou en terre, c'est-à-dire à la maternité divine, que son ambassadeur vous offrit quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.

IDE A SERMON1S

Exordium. — Paulus enumerans virtutes necessarias episcopis, id etiam intelligit de sacerdotibus.

I. Punctum. — I. Quàm periculosum sit fieri sacerdotem sine voeatione probatur. 1. Scripturâ. — II. 2. Patribus. — III. 3. Rationibus. — IV. 4 Exemplis.

II. Punctum. — V. Quibus notis cognoscimus nos non vocari à Deo : 1. Intentio terrena. VI. 2. Vita praecedens vitiosa. — VII. 3. Non habere talenta.

III. Punctum. — VIII. Parentes qui filios intrudunt in sacros ordines , peccant. 1. In Deum. — IX. 2. In Bcclesiam. — X. 3. In suam familiam.

Exorde. — C'est une vérité constante et hors de doute en théologie, que saint Paul écrivant à ses disciples Tite (1, 17) et Timothée (3, 2), et disant que l'évêque doit être irrépréhensible, sobre, chaste et charitable ; il est, dis-je, hors de doute que son intention, n'est pas seulement d'enseigner les qualités qu'un évêque doit avoir, mais encore celles qui sont nécessaires aux prêtres. Ce qui se montre, premièrement, en ce que du temps de saint Paul et plusieurs années après , les noms de prêtre et d'évêque étaient synonymes et se prenaient ordinairement l'un pour l'autre , comme il paraît aux Actes des Apôtre (20, 28) : en l'Epître aux Philippiens (1, 1) et ailleurs ; secondement, en ce que saint Paul en ces mêmes chapitres à Timothée et à Tite, ayant parlé des évêques et des vertus dont ils doivent être doués, parle immédiatement après des diacres et des qualités qu'ils doivent avoir. Or, il n'est pas croyable qu'il ait voulu instruire les évêques et les diacres , sans rien dire pour les prêtres et sans les comprendre sous le nom d'évêque. En troisième lieu, l'Apôtre ayant dit à son disciple Tite : Je vous ai laissé en l'île de Candie pour y établir des prêtres qui soient sans reproche; il ajoute : Car il faut que l'évêque soit irréprochable; montrant que, par ces noms de prêtre et d'évêque, il entendait la même chose. Or, en ces deux susdits passages, il ne dit pas : Il serait bon, il serait à propos et bienséant : mais Oportet; c'est un faire le faut , il y a obligation , il est nécessaire que l'évêque et le prêtre soient tels que je les dépeins.

Premier point. — I. El il demande en eux tant de conditions, iant de belles parties et tant d'excellentes qualités, qu'écrivant aux

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Corinthiens, il juge bien difficile d'en trouver un seul qui les ait toutes. Après avoir dit que le peuple nous doit reconnaître comme les ofiiciers de Jésus-Christ et les dispensateurs des sacrements divins, il ajoute : Mais la question est d'en trouver qui soit fidèle : Hic jàm quœritur inter dispensatores ut fidèles guis inveniatur (1. Cor. 4, 2); il ne dit pas d'en trouver plusieurs, mais d'en trouver un qui soit fidèle : Ut fidelis quis, non pas : Ut fidèles aliqui. Il se souvenait que le Sauveur avait dit presque en mêmes termes : A votre avis, quel est le serviteur fidèle : Quis putas est fidelis servus et prudens quem constitua Dominus super familiam suam (Matth. 24, 46)? Et notez qu'il dit : Quem constitua Dominus. Or, s'il est malaisé d'en trouver de bons parmi ceux que Dieu a lui-même établis , ne sera-t-il pas bien difficile , pour ne dire pas impossible, d'en trouver parmi ceux qui se sont établis eux-mêmes, parmi ceux dont il se plaint en Jérémie (23, 21), disant : Non mittebam Prophetas et ipsi currebant, non loquebar ad eos , et ipsi prophetabant; ils se hâtent d'aller aux ordres, ils courent des bénéfices qui ont charge d'àmes, et ils le font sans mission, sans commission et sans vocation de ma part. Et un peu plus bas : Vos estis omis Domini, projiciam quippè vos, dicit Dominus (Jerem. 23, 33); Vous m'êtes à charge, je vous rejetterai ; comme au contraire, il disait à ses Apôtres : Vous ne m'avez pas choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis pour aller par le monde et y faire du fruit qui soit de durée (Joan. 15, 16). Concluez donc de là que vous ne ferez pas un grand fruit en cette cure , ni en cette fonction de prédicateur, ou que le fruit que vous y ferez ne sera pas de durée si le Fils de Dieu ne vous a choisi pour cela.

Du temps de saint Paul , on était si convaincu et persuadé de cette vérité, que l'Apôtre ne la recommande pas, mais la suppose comme une pratique qui était en usage et qui n'était ignorée ni méprisée de personne : Nec quisquam sumit, non pas : sumat sibi honorem , sed qui vocatur à Deo tamquàm Aaron (Hebr. 4, 4) ; Personne, dit-il, ne brigue l'honneur du sacerdoce, mais celui qui a été appelé de Dieu se soumet à le recevoir.

II. Sur quoi saint Augustin dit : Encore que vous ayez des talents pour bien exercer la charge de commander aux autres , vous ne faites pas bien de la désirer'. Et saint Grégoire le Grand ajoute : Celui qui a les vertus nécessaires à une charge ne la doit accepter que par contrainte; mais celui qui n'a pas ces vertus, ne la doit point recevoir2. Et saint Bernard écrivant au pape Jlugène comme il se doit comporter en la provision des bénéfices, lui dit : Tenez pour suspects tous ceux pour qui on vous demande des bénéfices; celui qui prie pour soi, se rend indigne d'en avoir, soit qu'il en demande par soi-même, soit qu'il se serve de l'entremise d'autrui3.

* Locus superior sine quo populus régi non potest , et si ità administraretur, ut decet, taraen indecenler appetitur (Aug., lib. 49 de Civit.).

2 Virtutibus pollens coactus ad regimen veniat, virlutibus vacuus nec coactus accédât (Gregor. Pastor. p. \, c. 9).

3 Alius pro alio, alius forte , et pro se rogat pro quo rogaris, sit suspectus, qui rogat pro se jàm judicatus est, nec interest per se an per alium quis roget (Bern., lib. 4, c. 4, deConsid.).

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III. N'est-ce pas un étrange aveuglement et un abus insupportables? Si un jeune homme a inspiration d'être frère lai en un monastère , ou une fille d'être sœur converse en un cloître, on temporise tant , on les fait postuler et attendre si longtemps , on fait tant de consultations , tant de recherches et tant d'enquêtes, tant d'interrogations, tant d'informations, tant de prières et tant de communions, on leur fait faire ensuite un ou deux ans de noviciat pour connaître s'ils sont bien appelés, si cette inspiration vient de Dieu et s'ils ont les qualités nécessaires, on dit avec tant de crainte : S'ils y entrent sans vocation, ils n'y feront pas leur salut. Et, pour être prêtre, pour être confesseur, ou pour être curé, on ne fait aucune consultation, on n'examine point si l'inspiration vient de Dieu , on s'en fie à un petit mouvement intérieur qu'on pen«e être venu du Saint-Esprit, et qui ne vient que du nôtre , ou de l'esprit malin , en apparence pour servir l'Eglise, mais au fond et en effet , c'est par démangeaison de paraître, de se répandre au dehors et pour se mettre à son aise; on ne craint point de se damner si on n'y est pas appelé, on ne fait point de noviciat, point d'essai ni d'apprentissage; et toutefois l'état du sacerdoce et de la prélature est sans comparaison plus éminent, plus important et plus dangereux que d'être frère lai en quelque religion que ce soit : c'est un état plus haut, plus éminent et relevé, et qui, par conséquent, demande plus de sainteté et de perfection.

Saint Augustin parlant d'un moine nommé Donat, qui, étant sorti de son monastère, demandait d'être reçu à la cléricalure, dit : Il ne faut pas donner sujet aux religieux d'espérer qu'étant devenus imparfaits, ils pourront être choisis et élevés à un état plus parfait que le leur, puisque, même parmi les religieux qui demeurent dans leur monastère, nous ne choisissons que les meilleurs, pour les promouvoir aux ordres'. Et le synode tenu sous le pape saint Sylvestre, rapporté au décret, déclare qu'un abbé, oui un abbé qui n'est pas clerc, est inférieur non-seulement à l'évêque , au prêtre , au diacre, mais aussi au moindre clerc de l'Eglise.

•Celui qui est frère lai en un monastère est employé à cultiver le jardin, à boulanger ou à garder la porte; celle qui est sœur converse est destinée à faire la lessive ou la cuisine; celui qui est religieux en quelque ordre que ce soit n'est obligé qu'à travailler à sa propre perfection : mais celui qui a l'honneur d'être élevé au sacerdoce ou au pastorat est obligé de travailler à la perfection d'une infinité d'âmes , à cultiver la vigne spirituelle du Fils de Dieu, à faire le pain des anges, à avoir les clés du ciel et à laver les consciences.

Un religieux est retranché dans son cloître, enfermé en sa cellule, hors des occasions de se perdre ; s'il se perd il ne scandalise personne ou fort peu de gens. Le prêtre est parmi le monde, au milieu des occasions, entouré de mille pièges; s'il tombe, son

' Gùm ex his qui in monasterio permanent, non nisi probatiores atque meliores in clerum assumere soleamus; cùm aliquando etiam bonus monachus vix bonum clericum faciat (Aug. , Epist. 76 ad Aurelium Episc, cap. A subdiacono , dist. 93).

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crime ne peut être secret , car il entraîne avec soi grand nombre d"àmes faibles qui se perdent par son mauvais exemple. Quand un religieux tombe en faute par fragilité humaine, s'il a l'humilité et la confiance de se découvrira son supérieur, on renvoie à cinquante lieues de là, il est éloigné des occasions, il se renouvelle et réforme aisément; mais un prêtre séculier est attaché à son bénéfice, à son emploi, à sa famille, à ses petites commodités; s'il veut quitter, qu'en dira-t-on? qu'en pensera-t on? où ira-t-il? que ferat-il ? et que deviendra-t-il? Il faut faire un grand effort et une étrange violence sur soi pour se résoudre de se détacher : n'est-il donc pas bien à propos de n'entrer pas dans une profession si éminente, si importante et si dangereuse par notre propre choix et sans être bien assuré de la vocation de Dieu ?

Et il ne- faut pas nous flatter sur l'espérance et prétention que nous avons de profiter au public, car le Fils de Dieu nous dit cidessus que pour faire du fruit en l'Eglise, il faut que ce soit lui qui nous choisisse et nous emploie à cela : Elegi vos ut fructum afferatis. D'où vient qu'il y a tant de prédications , tant d'exhortations, tant de catéchismes , tant de confessions , et si peu de conversions, vu que la parole de Dieu est si puissante? Saint Pierre convertit trois mille hommes en une prédication ; ce n'est pas principalement par la disposition des auditeurs, car ceux que saint Pierre convertit étaient très-indisposés, c'étaient des juifs qui avaient mis à mort le Fils de Dieu comme il leur dit : mais c'est que plusieurs personnes parlent et tonnent en chaire et que fort peu de gens prêchent en effet : Quomodô invocabunt in quem non crediderunt? quomodô credent sine prœdicante? quorhodà prutdicabunt nisi mittantur (Rom. 10, 14)? Il ne dit pas : Quomodô benè prxdicabunt; mais il dit absolument : Quomodô pr&dicabunt? Parler en chaire comme on fait ordinairement, c'est déclamer, c'est haranguer et non pas prêcher; car prêcher, c'est parler de la part de Dieu , c'est annoncer sa parole non tellement quellement , mais par envoi et par commission : Ecce dedi verbamea inore tuo; ecce constitua te super gentes , ut evellas et destruas et œdifices et plantes (Jerem. 1, 10).

Pour arracher puissamment les épines des vices et pour planter heureusement les habitudes des vertus , ce n'est pas assez de proférer les paroles de Dieu , mais il faut que lui-même les mette en notre bouche, qu'il nous anime de son esprit, qu'il se serve de nous comme d'organe et qu'il parle par notre entremise : ce qu'il ne fait pas. quand ce n'est pas lui qui nous envoie. Dire et faire au regard de Dieu , c'est la même chose , quand il parle par soi-même ou par autrui, en parlant il fait ce qu'il dit : Diœit et facta sunt. Quand il dit sur le pain : Ceci est mon corps , il en fait son corps ; quand il prêche par notre entremise , il opère dans les cœurs des auditeurs ce qu'il dit par notre bouche. Si nous ne sommes envoyés de lui , nous pouvons bien dire ces paroles; mais ce n'est pas lui qui les dit par nous, et ainsi elles sont sans vigueur, sans vie et sans effet; c'est en quelque manière comme si un laïque prononçait les paroles de la consécration : ce sont des paroles sacramentelles , mais elles ne produisent rien ; car elles ne sont pas dites sacramen-

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tellement. Si un homme du commun rapporte que le roi a commandé telle chose, il annonce le mandement du roi, et on n'en fait pourtant rien : mais si un héraut envoyé de sa part publie un édit , chacun se met à son devoir.

Non-seulement nous ne profitons pas aux autres, mais nous leur nuisons beaucoup et à nous-mêmes; car nous, étant ingérés et intrus en la maison de Dieu et dans des fonctions qu'il ne demande pas de nous, et lui étant à charge, il nous rejette comme il a dit : Vos estis onus Domini , projiciam vos , dicit Dominus. Etant ainsi rejetés, nous tombons en de très-grandes fautes, et, par notre exemple , et par notre négligence , nous faisons tomber une infinité d'âmes. Quand Dieu ne nous appelle pas, il ne nous donne pas les talents nécessaires aux fonctions que nous exerçons , comme nous verrons tantôt; et comment est-il possible de les* bien exercer n'en ayant pas les talents? comment est-il possible de nous sauver sans bien exercer toutes nos fonctions ' ?

Qui non intrat per ostium , ille fur est et latro. Un larron étant entré en une maison, il n'y fait pas les affaires du père de famille, mais il y désole et renverse tout. Celui qui s'ingère en une cure, ou tout autre bénéfice sans vocation , il n'y entre pas par la porte , il est donc voleur et larron , et il gâtera tout comme le Fils de Dieu l'assure.

IV. Si les exemples ont plus de force sur notre esprit que les paroles, nous en avons de très-signalés et authentiques , qui nous font voir que personne ne doit s'avancer d'annoncer la parole de Dieu ou de conduire les âmes sans une vocation toute particulière , pour saint et parfait qu'il puisse être.

Saint Grégoire de Nazianze était d'une maison très-sainte, nourri et élevé en la vertu et dans les sciences dès son jeune âge , doué d'un esprit brillant , d'un jugement solide , d'une éloquence charmante et persuasive; et néanmoins il ne crut pas que tous ces avantages le rendissent digne du sacerdoce ; mais il entra dans le désert où il passa plusieurs années en des exercices spirituels , en jeûnes , en prières , en méditations, dans la lecture de l'Ecriture sainte et des saints Pères, et il n'en sortit que par nécessité, et n'entra dans le clergé et dans le sacerdoce que par contrainte et par commandement. Saint Basile et saint Chrysostome en firent tout autant.

Saint Jean-Baptiste, après avoir été destiné à l'office de précurseur par la bouche d'un prophète (Malach. 3, Luc. 1, 1G), longtemps avant sa naissance , après qu'un ange eût assuré qu'il ne venait au monde que pour exercer cet office, après avoir délié la langue de son père pour en recevoir une nouvelle confirmation : Tu puer prœibis , ad dandam scientiam : il passe néanmoins presque toute sa vie dans le désert, dans le silence et dans la retraite , et il n'en sort pour faire sa charge que par un nouvel ordre et une mission particulière : Factum est verbum Dei Domini super Joannem in deserto (Luc. 3, 2).

Mais ce qui est de plus admirable , c'est que le Fils de Dieu

1 Tota ratio damnationis est perversa administratio condilionis (Tertul.)»

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même , envoyé du ciel en terre pour être la lumière du monde, passe trente ans dans une vie de vertu et de sainteté toute cachée et inconnue au commun des hommes , pour se préparer à la prédication de l'Evangile ; après ces trente ans de retraite et de silence, il est approuvé; et, si j ose ainsi parler après Rupert, il est comme gradué et passé docteur par le témoignage de saint Jean , qui proteste qu'il est le Messie envoyé de Dieu ; par la voix du Père éternel, qui déclare que c'est son Fils, et l'objet de ses délices; par la descente du Saint-Esprit, qui parait sur lui en forme de colombe; il entre dans le désert pour y faire une pénitence extraordinaire. Et après tant de préparatifs , après tant de témoignages et d'approbations, il ne commence pas à prêcher en la ville de Nazareth sans faire preuve de sa vocation (Luc. 4), et, si on le peut dire, sans produire les bulles de sa mission; car, étant entré en la synagogue, il prit en main le Vieux Testament et l'ayant ouvert, il y lut ces paroles du prophète Tsaïe (61, 1) : Spiritus Domini super me ; ad evangelizandum pauperibus misit me; puis il ajoute : Hodiè impleta est hœc scriptura in auribus vestris.

Cet exemple admirable du Sauveur avait tant de crédit parmi les fidèles du temps des Apôtres, que les prélats et les pasteurs de l'Eglise, n'étaient ordinairement choisis que par désignation ou députation céleste, Dieu faisant savoir que c'était sa volonté qu'un tel en particulier fût choisi ; le faisant, dis-je, savoir, ou par révélation à l'évêque, ou par quelque signe extérieur d'une colombe, ou d'une colonne de feu qui paraissait sur celui qui devait être ordonné; comme ont remarqué saint Chrysostome (in 1. ad Timoth. 18), Théophilacte et quelques autres. Ainsi furent choisis et ordonnés saint Timothée , saint Alexandre de Gomane , saint Ambroise, saint Athanase , saint Fabien, saint Grégoire et saint Nicolas. C'est en ce sens que saint Chrysostome et que les autres expliquent ces paroles de saint Paul : Noli negligere gratiam quœ est in te per prophetiam cum impositione manuum presbyterii. C'est encore à ce propos que le même Apôtre a dit, écrivant aux Hébreux (5, 4) : Nec quisquam sumit sibi honorem , sed qui vocatur àDeo, tamquàm Aaron : car comme Aaron fut choisi de Dieu et destiné à la prêtrise lorsqu'il y pensait le moins , par un signalé miracle, sa verge ayant fleuri et porté des amandes en une nuit; ainsi, en la primitive Eglise, les prélats étaient ordinairement choisis par une particulière députation de Dieu.

Deuxième point. — V. Or, encore qu'il soit assez malaisé de connaître bien assurément ceux qui sont appelés de Dieu , il y a néanmoins des marques bien évidentes, et quasi infaillibles, par lesquelles nous pouvons connaître que nous ne sommes pas appelés. Premièrement, quand nous désirons le sacerdoce ou la prélature par des intentions basses et terrestres. C'est une maxime de théologie qui est souvent répétée en la Somme de saint Thomas , que : Secundùm ordinem agentium est , et ordo finium , que le premier principe et la dernière fin d'une action sont toujours de même rang et de même ordre , qu'ils vont de pair et qu'ils se correspondent ; si le principe est surnaturel et divin , la fin est

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aussi divine et surnaturelle; si la fin est humaine et temporelle, le principe est temporel et humain : Quœ à Deo surit ordinata sunt; Ce qui est désordonné ne vient jamais de la part de Dieu. Or, n'est-ce pas un horrible désordre et un dérèglement effroyable , que de référer à une fin basse et sordide la plus haute dignité qui soit au monde ; que d'embrasser le sacerdoce comme un métier, pour gagner notre vie; que d'avoir la même intention en célébrant le redoutable sacrifice , qu'un artisan faisant une paire de souliers pour gagner quelques sous, et que de se servir du trône effroyable de la prêtrise, qui nous élève au-dessus des rois, et nous fait les juges des monarques , comme d'un marche-pied pour monter au zénith d'une fortune temporelle? Quel désordre de préférer le ciel à la terre, le Pain des anges au pain matériel, la parole de Dieu à la louange des hommes , et la charge des âmes au repos et au bon traitement du corps; c'est-à-dire de vouloir être prêtre, pasteur ou prédicateur, par intention ou secrète inclination d'être élevé dans le monde, d'éclater, d'avoir un bénéfice , de vivre à notre aise , d'acquérir des richesses , de contenter nos appétits, de prendre nos plaisirs et de satisfaire à nos passions.

Saint Paul dit aux Thessaloniciens (4,7): Non vocavit nos Deus in immunditiam, sed in sanctificationem. Quand nous prétendons en quelque dessein les aises de la vie , les biens de la terre , et les honneurs du monde, ce n'est pas Dieu qui est l'auteur de ce dessein, c'est l'amour-propre ou l'esprit malin qui nous veut perdre par ce moyen. Vocavit nos Deus in sanctificationem. Quand c'est le Saint-Esprit qui nous appelle à la prêtrise, il nous donne un ardent désir de nous sanctifier, de nous consacrer et référer entièrement à la gloire de Dieu et à son service. Nous considérons que l'essence de Dieu est une majesté si haute, si noble, si excellente et si parfaite , qu'à proprement parler il n'y a que cet être divin qui mérite de subsister; que le ciel et la terre, que les hommes et les anges et que toutes les créatures seraient très-bien employées si elles étaient fondues et détruites pour sa gloire; que ce n'est pas assez de l'aimer et de le servir, si on ne perd l'être et la vie pour son amour. Si, en cette vue , nous souhaitons d'être consumés, anéantis et immolés à sa souveraineté, à sa sainteté, à sa justice , à sa grandeur, à son immensité et à ses autres perfections divines; et d'autre part, nous voyons que nous sommes très-insuffisants et incapables de l'honorer dignement, et que, comme dit le prophète Isaïe, quand tout le bois du Liban et celui de toutes les forêts du inonde serait employé à faire du feu et quand toutes les créatures y seraient brûlées en holocauste pour sa gloire , cet hommage ne serait rien à comparaison de ce qu'il mérite. Par ce sentiment et motif de religion, nous désirons d'être prêtres , afin de lui offrir une hostie qui soit digne de sa grandeur, le corps précieux de son Fils, qui correspond à la noblesse, à l'excellence, à la sainteté et à la dignité de sa Majesté infinie.

Si ces inclinations ou d'autres semblables ne produisent en votre cœur le désir de la prêtrise, personne ne vous peut dire avec vérité : Magister adest et vocat te. Ce n'est pas Dieu qui vous y ap-

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pelle , c'est l'ambition ou l'avarice , ou la sensualité , ou l'amour de vos parents , ou quelque autre considération humaine , encore qu'il ne vous le semble pas.

VI. Comme aussi si c'est depuis peu seulement que vous êtes converti et retiré d'une vie déréglée : Qui vocatur à Deo tanqvàm Aaron. La vocation d'Aaron fut reconnue et avérée par le témoignage miraculeux de sa verge , qui, étant mise dans le tabernacle en la présence de Dieu , poussa des fleurs et des fruits d'amandier (Num. 17, 7). Si vous avez été adonné à quelque péché mortel de jurement , d'avarice , d'impureté ou d'ivrognerie, ce n'est pas assez que quelquefois en la présence de Dieu , en la sainte communion, votre cœur conçoive quelque bon propos de vous corriger, ce ne sont que des fleurs et il faut des fruits d'amandier, des fruits d'amendement et de pénitence, dit saint Jean : Fructusdignos pœnitentix. Dignos, dit saint Grégoire, c'est-à-dire, qui correspondent à la grièveté, à la multitude et à la diversité des crimes de votre vie passée.

C'est en ce sens que le même saint Grégoire explique les paroles de saint Paul (i. Timoth. 3 , 6). Ce grand Apôtre enseignant à son disciple les qualités que doit avoir celui qu'on doit choisir pour évêque, ou pour être prêtre, dit, entre autres choses : Non neophytum, c'est-à-dire, dit saint Grégoire, que non-seulement il ne doit pas être néophyte en la foi ; mais encore qu'il ne doit pas être nouvellement converti d'une vie déréglée : Inter neophytos deputamus, qui in sanctâ conversatione adhùc est novus1. Ce qu'il explique par comparaison : On ne met pas la charpenterie d'un édifice sur des murailles fraîchement faites; on n'emploie pas à un bâtiment les arbres qui viennent d'être coupés ; on ne donne pas le gouvernement d'un vaisseau à un homme qui n'a jamais été sur mer. Et le même saint écrivant au roi Ghildebert : Voudriez-vous , dit-il , donner le commandement d'une armée à celui qui n'aurait jamais porté les armes? Et derechef écrivant à l'évêque Januarius : Qui post acceptum sacrum ordinem lapsus in peccatum fuerit , sacro ordine ità careat, ut ad altaris ministerium ulteriùs non accédât2. Et cela , dit-il , par ordonnance des saints canons. Il ajoute ensuite : Afin que ceux qui sont ordonnés ne se perdent pas, il n'en faut point ordonner sans examiuer soigneusement leur vie précédente : Si eorum vita continens in annis plurimis fuit , si studium lectionis , si eleemosynœ amorem habuerunt.

Car, ou la vie dissolue et vicieuse que vous avez menée a été connue et publique, ou secrète et particulière; si elle a été connue, il faut, premièrement, purger l'infamie qui est en quelque façon une irrégularité naturelle. En effet, quel scandale serait-ce si on" voyait à l'autel, ou en un confessionnal celui qu'on a vu naguère dans un lieu infâme, hanter les jeux et les cabarets. En la primitive Eglise, on ne vous eut pas si tôt donné l'absolution, on vous eut refusé le sacré corps de Jésus-Christ; comment donc vous donnerat-on le pouvoir d'absoudre les autres? comment vous fera-t-on

4 Greg. , lib. 4, registr. Ep. 51 , ad Virgilium Episcopum Arelatensem. 2 Greg. , lib. 4. , reg. Epist. 39, lib. 3. ; Epist. 36.

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l'honneur de consacrer le corps précieux du Fils de Dieu? Le concile de Trente (Sess. 24, c. 8, de reform.) , commande d'imposer pénitence publique à celui qui a péché publiquement, et, au lieu d'obéir à ce commandement, et au lieu de faire pénitence après une vie scandaleuse, vous vous présentez aux ordres! Quel désordre et quelle impudence, quel mépris des choses saintes! et quel abandonnement de Dieu? Que si vos vices ont été secrets et cachés, vous les devez premièrement effacer par la pénitence secrète , vous adonner à l'oraison et à la réforme de votre vie pendant quelques années. Car, comment pourriez-vous enseigner aux autres la vertu, si vous ne l'avez jamais exercée ? pourriez-vous être maître, n'ayant jamais été apprenti? comment pourriez-vous être précepteur des hommes , n'ayant jamais été disciple? comment pourriez-vous être capitaine n'ayant jamais été soldat? comment enfin pouvez- vous savoir que vous avez le don de chasteté, de tempérance, d'humilité , de charité et des autres vertus , si vous ne les avez pas longtemps pratiquées.

VII. C'est néanmoins la troisième marque, qui montre que vous n'êtes pas appelés de Dieu à la prêtrise , quand vous n'avez pas les dons ni les talents nécessaires pour vous en bien acquitter. En saint Matthieu (25, 14), le père de famille appelle ses serviteurs et leur donne des talents : Vocavit servos suos, et tradidit eis bona sua. Si Dieu ne vous a pas donné l'esprit , la science , le jugement , la continence et les autres dons qui sont nécessaires pour être bon prêtre et bon curé , c'est signe qu'il ne vous y appelle pas. C'est en ce sens qu'il faut entendre ce que Dieu disait à Moïse (Levit. 21 , 17) , selon l'interprétation de saint Grégoire (1. p. Pastor., c. il) : hoqueté ad Aaron; homo de semine tuo. Par leur naissance, ils avaient droit au sacerdoce et néanmoins : Qui habuerit maculam , non offeret panes Deo suo, nec accedet ad ministerium ejus ; si C3ECUS fuerit, si lippus, si claudus , si fracto pede , vel manu , si gibbus. C xcus , dit le grand saint Grégoire, c'est-à-dire ignorant; Lippus, c'est-à-dire celui qui a la vue de l'esprit naturellement aiguë et perçante, mais émoussée et altérée par l'humeur des voluptés sensuelles. Claudus, c'est-à-dire celui qui, par faiblesse d'esprit , ou par quelque mauvaise habitude , ne peut marcher bien droit, ni à grands pas au chemin de la perfection. Gibbus, c'està-dire qui est courbé par son avarice aux biens terrestres et périssables.

Et , en effet, toutes les œuvres de Dieu sont faites avec grande sagesse : Omnia in sapientiâ fecisti. Un père de famille qui a tant soit peu de prudence, ne destinera pas son fils à être avocat s'il est bègue ; il ne le destinera pas à être médecin , s'il n'a point de jugement; il ne le destinera pas à être soldat, s'il est manchot. Jésus-Christ, qui est la sagesse même, ne vous destine pas à l'état ecclésiastique , encore moins à la prélature , si vous n'avez pas l'esprit , la science , la prudence, ni la vertu qu'un si excellent ministère demande ; si vous en êtes dépourvu , gardez-vous bien de vous y ingérer, quelque instance que vous en fassent vos parents et vos alliés.

Ne pas forcer les Enfants à ïètat ecclésiastique. 541

Troisième point. — VIII. Voyez donc votre aveuglement et l'injustice de votre procédure ; voyez le grand tort que vous faites à votre Dieu , à son Eglise , à votre famille et à vous-même , quand vous jetez votre enfant aux ordres sacrés et aux charges ecclésiastiques où il n'est pas appelé ? Vous faites du service de Dieu un métier, de sa maison un égout , de son trône un marche-pied , de sa majesté la personne du monde la plus vile.

Vous dites en vous-même : J'ai trois enfants , j'en veux faire l'un artisan , l'autre marchand , et le troisième je le veux faire prêtre ; je veux faire un effort pour l'entretenir aux études. Et pourquoi le faire prêtre? afin qu'étant de ce métier, il puisse gagner sa vie , afin qu'il gagne quelques sous à dire la messe , comme son frère à faire une paire de souliers ; car enfin, il en faut venir jusque-là. Si votre voisin faisait une gouttière à son toit pour décharger ses eaux dans votre cour, vous ne l'enflureriez pas! vous le tireriez en cause ; vous lui intenteriez un procès ; vous ne voulez pas que votre basse-cour reçoive les eaux de la maison voisine , et vous voulez que la maison de Dieu soit un égout où vous déchargez la vôtre? Si vous avez un enfant disgracié de nature , grossier , pesant , niais , bossu ou boiteux , il ne vaut rien pour le monde , il le faut faire d'Eglise. Si vous avez une fille laide , difforme, contrefaite et sans esprit, il la faut donnera Dieu, l'encoffrer dans un monastère ; l'Eglise est la maison de Dieu , l'autel son trône royal où il reçoit nos hommages , où il nous donne audience, où il accorde nos requêtes , et vous en faites un marchepied pour faire monter vos enfants plus haut que leur condition et leur esprit ne leur pourraient permettre ! vous mettez le cadet à l'autel, afin qu'amassant des richesses et s'élevant , il épaule les autres ; il n'est point de paysan , point de si chétive artisan , qui n'ait la liberté de recevoir ou ne pas recevoir en sa maison un apprenti ou un valet qu'on lui veut donner, et il faut que ce grand Dieu, bon gré malgré qu'il en ait , reçoive en sa cour, pour ministre de son Etat, pour officier de sa couronne, ou pour intendant de ses finances, celui de vos enfants qu'il vous plait lui donner, parce qu'il n'est bon à rien qu'à cela.

L'Evangile dit que les prêtres sont le sel de la terre , la lumière du monde : Vos estis sal terrœ : vos estis lux mundi (Matth. 5) , des vaisseaux de choix et d'élite. Les grands ont du sel blanc à leur table , des chandelles de cire sur leur buffet , des vases d'argent à leur service ; les petits artisans ont du sel gris , fie la chandelle de suif, de la vaisselle de terre. Et vous donnez à la trèshaute et très- adorable majesté de Dieu, comme si c'était un chétif roturier , du sel noir comme du charbon , de la chandelle de suif de pourceau , de la vaisselle de terre et de boue ? Car si vous voyiez l'àme de votre enfant , qui n'est d'Eglise que pour vous complaire , qui n'a quitté ses résolutions que par parenthèse , pour n'être pas refusé aux ordres, vous verriez qu'elle est noire comme du charbon, qu'elle est toute de suif et de graisse , qu'elle est toute de terre et de boue.

IX. Il faut que je vous convainque pleinement. Dites-moi , Monsieur, voudriez- vous donner à ce jeune homme que vous faites d'E-

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glise la clé de voire trésor? Dites-moi , Madame, lui voudriez-vous confier vos perles, vos diamants et vos bijoux? Non, très-assurément. Et vous voulez qu'on lui donne les clés du ciel en le faisant prêtre ! vous voulez qu'on lui confie les pierreries du Fils de Dieu , les âmes, dont une seule lui est si chère et précieuse , qu'il en donnerait tout ce qu'il possède : Inventa unâ pretiosâ , dédit omnia sua ? Un jeune homme de vingt-cinq ans , qui a été jusques à présent un batteur de pavé, un danseur, un joueur, un pilier de cabaret , un cajoleur de filles et de femmes, sera bien propre pour entendre leurs confessions, pour les diriger en la dévotion, pour leur apprendre l'oraison mentale , pour montrer aux vieillardsleur devoir, pour enseigner et persuader au peuple la vertu qu'il n'a jamais pratiquée. Quand l'occasion se présente d'avoir pour votre fils une cure ou autre bénéfice, vous demandez seulement combien il a de revenu? •vous ne vous informez point combien il a d'âmes à gagner ou à perdre? Quoi! faut-il que pour le mettre à son aise, pour enrichir et avancer vos autres enfants , vous le mettiez en danger d'êlre cause de la damnation d'une infinité de pauvres âmes rachetées par le précieux sang du Fils de Dieu? Les commodités temporelles que vous pouvez tirer de ce bénéfice sont-elles dignes d'êlre comparées au salut d'une seule âme, qui criera éternellement que votre enfant l'a perdue par son ignorance, par sa négligence ou par ses mauvais exemples?

X. Et s'il perd les âmes des autres, il ne sauvera pas assurément la sienne, on lui dira, au jugement de Dieu: Erit anima tua pro anima itlius. Mais vous ne vous en souciez pas , vous fermez les yeux à toutes sortes de considérations, pourvu que vous contentiez votre avarice et votre ambition; on a beau vous remontrer que le patrimoine des pauvres, ou, pour mieux dire, de Jésus-Christ, mêlé avec celui de vos enfants, le fera fondre et réduire à néant; que toutes les maisons de France, depuis la plus grande jusques à la plus petite, où le bien d'Eglise est entré, ont eu de très-grandes traverses; que l'avarice des enfants d'Héli attira la malédiction de Dieu sur toute sa famille , et même sur sa parenté; que, selon la parole du Palmiste, ceux qui veulent rendre héréditaire en leur maison l'héritage de Jésus-Christ et le sanctuaire de Dieu , deviennent comme un peu de paille qui est le jouet des vents, et leur famille comme une forêt que le feu ravage sans que personne l'éteigne : Qui dixerunt : Hœreditate possideamus sanctuarium Dei. Deus meus, pone illos ut rotam;et sicut stipulam ante faciem venti; sicut ignis qui comburit sylvam (Ps. 82, 13).

On a beau vous remontrer, que comme Alexandre disait à sa mère : La vie d'un homme ne se peut récompenser par aucun béné fice, encore moins le salut d'une âme ; et votre fils court risque de son salut s'il est fait prêtre, ou prieur, ou curé, sans vocation de Dieu ; car il dit par Ozée (8,4): Regnaverunt et non ex me iratus est furor meus in eos; Us se sont élevés sans mon aveu, je me suis mis en colère contre eux. On a beau vous remontrer qu'en un seul chapitre de saint Matthieu (23 , 13) , le Fils de Dieu donne plus de malédictions aux Scribes et aux Pharisiens qu'à tout le reste du monde en tout le reste de l'Evangile ; qu'un ange montra à saint

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François une fiole pleine d'eau cristalline, lui disant que l'àme d'un prêtre devait être aussi pure que cette eau; que, selon le sentiment de saint Chrysostome, la main du prêtre, qui a l'honneur de manier si souvent la chair adorable de Jésus-Christ, que sa langue qui est teinte de son Sang précieux, doivent être aussi pures que les rayons du soleil1 , que plusieurs grands saints qui vivaient comme des anges , ont appréhendé cette dignité et n'ont pas voulu être prêtres, comme saint Antoine, saint Benoît, saint Etienne de Grandmont, saint François d'Assise et saint François de Paule.

De plus, si votre fils est riche en bénéfices, il fera peut-être comme Oza ; s'il est pauvre , il fera possible comme Nadab et Abiu; et quel qu'il soit, il y a danger qu'il ne fasse comme Ophni et Phinées. Oza voyant que l'arche d'alliance était en danger de tomber par le trépignement des animaux qui la portaient, y porta les mains pour l'arrêter et il tomba roide mort sur la place ; et cela, dit saint Chrysostome (lib. quœst. in 1. Paralip.) en punition de ce qu'au lieu de la porter sur ses épaules, comme il était obligé, il la mit sur des animaux. Ainsi les prieurs et curés qui ont charge d'âmes seront punis au jugement de Dieu , s'ils s'en déchargent sur des vicaires grossiers, mercenaires, ignorants et slupides comme des animaux, parce qu'ils servent à meilleur compte. Nadab et Abiu manquent a une rubrique du cérémonial: au lieu de mottre du feu sacré dans l'encensoir, ils y mettent du feu profane : Egressusque ignis à Domino devoravit eos (Levit. 10, 2); et voilà que Dieu commande au feu de se lancer sur eux et de les étouffer, sans avoir égard qu'ils étaient enfants d'Aaron , qui apaisait sa colère par les sacrifices quand il était fâché contre les autres pécheurs-, sans avoir égard qu ils étaient neveux de Moïse , qui parlait à Dieu bouche à bouche et lui liait les mains pour arrêter sa vengeance. Si votre enfant met en son cœur le feu profane de l'affection aux biens du monde, au lieu du feu sacré de l'amour de Dieu et du zèle de sa gloire; s'il ne dit la messe que pour gagner quelques sous; s'il n'assiste à l'< ffice que par crainte de perdre les distributions ; s'ils n'entend les confessions que par des intentions basses et terrestre, la vengeance du ciel ne l'épargnera pas, en considération de ce que vous êtes dévot et homme de bien. Encore moins s'il fait comme Ophni et Phinées , l'Ecriture les appelle filios Belial, sinejugo, enfants rebelles, désobéissants et réfractai res.

Les saint canons défendent aux prêtres les cabarets, les académies et les autres lieux de débauches, la chasse et la charge des affaires temporelles dans les maisons des grands ; ils leur commandent de porter un habit décent et modeste, la tonsure, les cheveux courts, la soutane longue. Le concile de Trente leur défend d'augmenter la condition et la fortune de leurs parents, du revenu de leur bénéfice, de quelque état et condition qu'ils soient2 :

1 Quo non oportet esse puriorem tali fruentem sacrificio, quo solari radio non splendidiorem manum carnem hanc dividentem, linguam quae tremendo nimis sanguine rubescit (Chrysost. , Homil. 60 ad pop. Antioch.).

2 Omninb eis interdicit, ne ex reditibus Ecclesiae consanguineos familiaresve suos augere studeant. (Trid., se^s. 25 , c;ip. 7 de Reformât.).

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il commande à tous prêtres, ayant charge d'àmes , d'enseigner à leur peuple les dimanches et les fêtes solennelles, les mystères de la foi , les vertus chrétiennes qu'il doit pratiquer et les vices qu'il doit éviter. Si votre enfant n'obéit à ses commandements, il sera enfant de Bélial; il dégoûtera le peuple de la dévotion, comme Ophni et comme Phinées ; il sera , comme eux , l'objet de la colère de Dieu ; il sera cause , par sa négligence ou par ses mauvais exemples, de la damnation d'une infinité d'âmes. Vos autres enfants qui auront mésusé des biens de son bénéfice crieront à jamais avec lui en enfer, comme dit saint Cyprien : Non nos perdidimus , perdidit nos paterna perfidia, parentes habuimus peremptores. Vous ne vous en souciez pas, pourvu qu'il soit agrandi et qu'il enrichisse ses frères : le reste ne vous met point en peine : qu'il vide son différend comme il pourra avec Dieu.

Vous lui faites comme l'esprit malin fit autrefois à notre Sauveur. Il le porta sur le pinacle du temple , et lui dit: Jetez-vous en bas. Vous élevez votre fils à la sublimité d'une abbaye , d'un prieuré ou d'une cure , sans vous informer s'il est appelé de Dieu , s'il a les vertus ou les talents nécessaires; si, étant ainsi haut monté, la tête ne lui tournera point; et étant là, vous lui dites : Jetez- vous en bas, adonnez-vous à l'avarice, faites votre maison, accommodez vos parents. Quant au devoir de votre charge , à l'obligation que vous avez de vous donner tout entier à vos ouailles, de nourrir les pauvres, de visiter les malades , d'instruire les ignorants et au compte que vous en devez rendre , faites-en comme vous pourrez, ce ne sont pas là mes affaires. Certes, s'il est sage , il ne vous croira pas; mais il vous répondra comme le fils de Dieu à l'ennemi : Scriptum est, non tentabis Dorninum Deum t'aura.

Tenter Dieu, c'est lui demander un miracle superflu, la fin sans les moyens , la récolte sans les semailles et le salaire sans le mérite. Si vous êtes déjà élevé aux dignités ecclésiastiques, ou pourvu d'un bénéfice ayant charge d'âmes , ne tentez pas Dieu , n'espérez pas être sauvé, si vous ne vous acquittez de votre devoir, si vous n'y faites une résidence actuelle , si vous n'y travaillez vous-même en personne, si vous laissez perdre une seule âme par votre faute. Que si vous n'êtes pas encore engagé dans les ordres sacrés , gardezvous bien d'y entrer à la volée et sans vocation : faites auparavant deux ou trois fois les exercices spirituels sous un directeur pieux, docte, prudent et désintéressé, déclarez toute votre vie passée, découvrez-lui tous les plis et replis de votre âme, toutes vos inclinations, vos humeurs, vos habitudes et vos intentions, et s'il vous dit que vous n'avez pas vocation de Dieu à l'état ecclésiastique, n'y entrez pas , quelque profit temporel qu'il y ait à faire : autrement vous vous y perdrez. Mais s'il vous dit que vous y êtes appelé de Dieu , allez à la bonne heure; Dieu vous donnera les talents nécessaires à la charge qu'il vous impose : Vocavit servos suos , et tradidit Mis bona sua. Vocabis me , et ego respondebo tibi; operimanum tuarum porriges deœteram. Votre vocation étant une œuvre de Dieu , il vous prêtera son secours pour y faire votre devoir : vous y aurez bénédiction en ce monde et grande récompense dans le ciel. Amen.

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