‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 72 sur 85 · DU DEVOIR DES SERVITEURS ENVERS LEURS MAÎTRES · texte numérisé non relu

DU DEVOIR DES SERVITEURS ENVERS LEURS MAÎTRES

Servi, obedite Dominis carnalibus atm timoré et tremore , in simplicitate cordis vestri, sicut Christo.

Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ. (Ephes. 6,5.)

L'histoire grecque nous apprend qu'un étranger étant entré dans la ville de Sparte , et voyant la belle police qui la rendait si florissante, s'écria avec étonnement que cette ville était bien heureuse d'avoir des supérieurs qui savaient si bien commander. Non, répondit le prince Théopompus, mais plutôt elle est bienheureuse d'avoir des sujets qui y savent si bien obéir. Pour moi , si j'étais interrogé par quel moyen on peut bien policer et rendre heureuses les familles chrétiennes, je voudrais joindre et marier ensemble les opinions de ces deux anciens, et dire qu'il faut que les supérieurs y sachent bien commander, et que les inférieurs y sachent bien obéir.

Hier, je vous expliquai les devoirs des maîtres envers leurs serviteurs ; aujourd'hui j'ai à vous expliquer les devoirs des serviteurs envers leurs maîtres, et cela, en trois points. Premièrement je vous montrerai l'estime que les serviteurs doivent faire de leur vocation. Secondement, comment ils s'y doivent comporter vertueusement; en troisième lieu, les motifs qui les y doivent exciter. La première qualité que vous avez prise en l'Evangile , ô sainte et bienheureuse Vierge! c'est la qualité de servante : Ecce ancilla Domini; nous avons l'honneur de partager avec vous cette dignité, même quand nous obéissons aux hommes; car, saint Paul nous apprend que nous les devons servir comme étant serviteurs de Dieu , sicut servi Christi , avec respect , humilité et cordialité , comme si nous servions au Fils de Dieu , et cela , pour honorer et imiter la très-admirable humilité par laquelle il a daigné prendre la forme de serviteur en votre sein virginal, que nous bénissons en vous saluant : Ave, Maria.

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IDEA SERMONIS

I. Punctum. — I. Excellentia conditionis servilis : 1» Quia Deus est auctor illius, et hoc probatur inductione , in mundo naturali, ecclesiastico, et civili. — II. Rationibus , nara sic Deus probat suam potentiam, sapientiam, et bonitatem. — III. 2° Est ejus exemplar. — IV. 3° Et merces. — V. Nam servitus est via securior, rectior, et facilior ad cœlum.

II. Punctum. — VI. Débita servorum : 1» Servire fideliter; 2» Libenter; 3° Humiliter.

III. Punctum. — VII. Motiva : 1° Ex parte Dei; 2° Proximi; 3» Servi. Conclusio. — Monita pro Dominis.

Premier point. — I. Puisque les maîtres de la vie spirituelle disent ordinairement , que pour nous rendre parfaits en notre vocation, il importe beaucoup d'en concevoir une grande estime, afin d'exciter les serviteurs à se bien acquitter de leur devoir, je leur dois montrer au premier point de mon discours, la noblesse et l'excellence de leur vocation; et cela, premièrement, en ce qu'elle vient de Dieu; secondement, en ce qu'elle regarde et imite Dieu ; en troisième lieu, en ce qu'elle nous conduit à Dieu, c'est-àdire que Dieu en est l'auteur, la forme exemplaire , la récompense et la dernière fin.

Dieu en est l'auteur, et si nous nous appliquions à remarquer avec attention les traits admirables de la providence de Dieu , en la production et en la conduite de ses créatures, nous verrions que ses ouvrages ne sont pas faits de pièces détachées, mais de parties bien proportionnées, qui s'entretiennent les unes aux autres et qui se correspondent, qui sont enchâssées l'une dans l'autre, dépendantes l'une de l'autre, et subordonnées l'une à l'autre : Quœ à Deo sunt, ordinata sunt.

Nous pourrions vérifier cette doctrine de saint Paul , par une induction tirée de ce que nous voyons au monde naturel, au monde ecclésiastique, et au monde civil ou politique. Au monde naturel, nous savons que les globes célestes, et que les astres qui y sont attachés, ont un empire continuel sur les éléments, sur les corps mixtes et sur les plantes, sur les animaux et sur les autres créatures sublunaires, qu'ils rendent la terre féconde, qu'ils causent le flux et reflux de la mer, qu'ils produisent les métaux, qu'ils forment les météores en l'air, qu'ils vivifient les plantes , et qu'ils contribuent à la génération et à la conservation des animaux : Sol et homo générant hominem. Que si de la terre nous montons au-dessus du firmament, nous apprendrons de saint Denis, que les plus hautes hiérarchies des anges, purgent, éclairent et perfectionnent les plus basses; et qu'en l'ordre de la grâce et au monde ecclésiastique , les paroissiens sont sous la conduite des curés, les curés sous les archiprêtres , les archiprêtres sous les évoques, les évoques sous les archevêques et les archevêques sous le pape.

II. Qu'enfin au monde de la république civile, les rois commandent aux gouverneurs des provinces, les gouverneurs aux magistrats des villes, les magistrats aux bourgeois , les bourgeois à leurs serviteurs; c'est que, comme dit le prophète Isaïe, Dieu soutient avec trois doigts tout le contour de l'univers; c'est-à-dire qu'il emploie ses trois divines perfections, sa puissance infinie, sa sagesse

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incompréhensible et sa bonté ineffable, non-seulement à la création, mais aussi à la conservation et au gouvernement du monde.

Il montre sa puissance et la grandeur de sa majesté; c'est la marque d'un grand roi d'avoir des princes pour ses sujets , et c'est la grandeur et l'honneur d'un monarque, d'avoir des rois pour vassaux. Or, comment Dieu pourrait-il s'appeler le Roi des rois, s'il n'y avait point de rois? Comment serait-il le Seigneur des seigneurs, s'il n'y avait point de seigneurs, et comment pourrait-on dire de lui : Terribili et ei qui aufert spiritum principum, terribili apud reges terrœ, s'il n'y avait ni prince ni monarque sur la terre.

II montre sa sagesse en ce qu'il sait accorder par une admirable économie , ses créatures qui ont des qualités, des humeurs et des naturels, non-seulement disproportionnés, mais contraires et opposés; qu'il en sait composer une harmonie très-agréable, qu'il les arrange en bon ordre, qu'il les assujettit et les réfère l'une à l'autre, qu'il conduit les inférieures par les supérieures, et les moins nobles par les plus excellentes , les grossières par les plus adroites et les imparfaites par les plus parfaites.

Il montre sa bonté en ce qu'il communique aux supérieurs sa puissance et sa souveraineté qui est un des plus riches fleurons de sa couronne et l'un des plus nobles apanages de son domaine , en ce qu'il daigne les associer à la conduite de leurs inférieurs, qu'il pourrait aisément régir et gouverner par lui-même. Ce qui vous montre évidemment, mon frère, que votre qualité et condition de serviteur est une œuvre de Dieu, un trait de sa providence, un effet de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté infinie, et un effet qui procède de trois causes si nobles , si dignes et si divines , ne peut être que très-noble, très-excellent et très-digne en toutes ses circonstances.

III. Il est si digne et si excellent, que le Fils de Dieu désirant être serviteur et ne le pouvant être en sa nature divine et incréée, a daigné se faire homme et s'incarner au sein de la très-sainte Vierge, afin qu'épousant notre nature, il épousât quant et quant la qualité de serviteur, qui lui est essentiellement et inséparablement attachée; c'est son Apôtre qui nous l'enseigne : Le Sauveur, dit-il, qui était Dieu, égal et consubstantiel à son Père, a daigné s'anéantir soi-même et prendre la forme de serviteur : Hoc enim sentite in vobis quod et in Chris to Jesu, qui cùm informa Dei esset,non rapinam arbitrâtes est esse se aequalem Deo, sed semetipsum exinanivit formant servi accipiens (Philip. 2, 6); la forme, ce n'est pas à dire seulement l'apparence, mais l'état, la qualité et la condition de serviteur, comme disant : Cùm in forma Dei esset, c'est-à-dire, l'essence et la nature , et il l'a montré par effet ; car c'est le propre d'un serviteur de ne pas faire sa volonté, mais celle d'autrui; de rendre service à ceux de la maison, de ne pas répondre quand on le réprimande. Et Jésus dit en l'Ecriture : Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais celle de mon Père; non pour être servi, mais pour servir; j'ai été comme un homme, qui n'a rien à répliquer à ceux qui le calomnient : Descendi de cœlo , non ut faciarn voluntatem meam sed voluntatem ejas qui misit me (Joan.

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6, 36); Filius Jiominis non venit ministrari, sed rninistrare (Matth. 20, 28) ; Factus sum sicut homo non audiens et non habens ■in ore suo redargutiones (Ps. 37, 15).

C'est l'office d'un serviteur de se ceindre d'un tablier, de laver les pieds à ceux de la famille; et Jésus-Christ l'a fait en la dernière cène ; c'est le devoir d'un serviteur de balayer la maison et de porter sur soi les ordures; et Jésus a balayé l'Eglise, qui est la maison de Dieu ; il a porté sur soi les ordures de nos péchés : Posuit in eo iniquitates omnium nostrùm , il a donc honoré votre état, puisqu'il l'a daigné exercer; comme si le roi exerçait la médecine, la musique ou la peinture, on tiendrait à honneur d'être de même profession que lui; et comme le poète chrétien a dit que Jésus a sanctifié en soi nos souffrances et nos peines, ayant daigné s'y assujettir.

Pœnam vestivit honore,

Ipsaque sanctificans in se tormenta beavit :

Ainsi nous pouvons et nous devons dire , qu'il a agrandi , ennobli , sanctifié et déifié en soi la condition servile, il en est l'honneur et la gloire, il en est l'idée et le patron.

IV. Il en est la fin et la récompense : Erit naerces operi tuo; il n'y a genre dévie, où l'on puisse faire son salut plus aisément qu'en celui-ci. Quand un jeune homme ou une jeune fille se veulent donner à Dieu et prendre un genre de vie pour le servir, on fait tant de prières , tant de consultes et d'informations pour connaître à quel état Dieu les appelle ; vous n'avez pas besoin de tant d'enquêtes, si vous êtes serviteur ou servante, vous êtes certain que Dieu vous a mis en ce genre de vie et que sa volonté est que vous y demeuriez. Car saint Paul (1. Cor. 7, 20) exhortant les chrétiens a n'être pas toujours à changer, mais à être constants en leur vocation, ne le recommande à personne en particulier, qu'à ceux qui sont en service; ayant dit que chacun demeure en la vocation à laquelle il a été appelé, il n'ajoute pas : Etes-vous roi, êtes-vous président, ou bien êtes-vous conseiller? demeurez en cet office; mais il ajoute : Etes-vous appelé à la servitude? demeurez-y : Servus vocatus es non sit tibi curx. Parce qu'il arrive souvent que ce n'est pas Dieu qui vous a appelé à la royauté , aux grandeurs , ni aux richesses et aux dignités ecclésiastiques ou séculières, mais que c'est votre présomption , votre avarice, ou l'ambition de vos parents ou de vos ancêtres ; ou que si Dieu vous y a appelé , c'est possible par réprobation, par jugement et pour punition de vos péchés ou des péchés de vos aïeux ; mais à la servitude , à la bassesse et à l'humiliation, c'est ordinairement Dieu qui vous y appelle. , et cela par providence , par prédestination , par désir et intention de vous sauver. Aussi trouvons-nous bien en l'Ecriture, que Dieu s'est repenti d'avoir élevé quelqu'un à la royauté; d'où vient qu'il disait à Samuel : Je me repens d'avoir fait choisir Saiil pour le roi de mon peuple, la grandeur l'a corrompu, il était innocent comme un enfant d'un an, et depuis qu'il est sur le trône, il est devenu malicieux comme un renard (l. Reg. 45, 11). Mais nous ne

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lisons point dans les saintes Lettres que Dieu se soit jamais repenti d'avoir mis quelqu'un en service ; au contraire, saint Paul ajoute : Si vous pouvez sortir de servitude , n'en sortez pas : Sed et si potes fieri liber, magis utere , nempe servitute (1. Cor. 7, 20) ; il n'y a point d'état dans le monde où vous puissiez vous rendre plus agréable à Dieu, c'est la voie la plus assurée, la plus droite et la plus aisée que vous puissiez tenir pour vous acheminer au ciel.

V. C'est ce que Job enseigne en peu de paroles par trois belles comparaisons : Homo natus ad laborem , sicut avis ad volatum; c'est un chemin plus assuré et plus exempt de danger, l'oiseau qui vole et qui se promène en l'air, ne tombe pas si aisément dans les pièges ou dans les filets des chasseurs, que celui qui s'arrête amorcé par quelque grain ou acharné à une voirie ; les serviteurs et les gens de basse condition qui sont toujours occupés à quelque exercice pour gagner leur vie, ne sont pas si exposés aux tentations du monde, du diable et de la chair, que ces gens qui mènent une vie fainéante, toute pourrie de paresse et d'oisiveté. D'où vient que saint Jérôme écrivant à son ami, dit : Faites que le diable vous trouve toujours occupé quand il viendra vous tenter1 en votre condition servile , étant obligé de travailler quasi continuellement, vous n'avez pas le loisir d'écouter les tentations de Satan, votre chair matée et mortifiée par le travail ne regimbe pas aisément 3 et vous allez plus droit au ciel.

Au lieu de ces paroles : Sicut avis ad volatum, une autre version porte Sicut aquila, ou sicut pulli aquilse advolandum. Elien dit qu'il y a celte différence entre l'aigle et les autres oiseaux, que les autres, volant vers le ciel , y vont de biais en tournoyant, mais que l'aigle y monte tout droit et comme aplomb. Les grands et les riches du monde vont en paradis s'ils sont gens de bien; mais pour l'ordinaire, avec un peu de détour, la plupart passent par le purgatoire, pour les péchés qu'ils ont commis ou en acquérant , ou en conservant , ou en possédant avec trop d'affection les biens de la terre; mais les bons serviteurs font leurs pénitences en ce monde, la vie humble et' laborieuse qu'ils mènent est une pénitence continuelle , qui satisfait à la justice de Dieu et qui acquitte la peine qu'ils ont méritée par leurs péchés. Enfin, il n'y a point de pénitence plus aisée ni plus salutaire tout ensemble, qu'une grande ferveur en l'amour de Dieu.

Au lieu de ces paroles : Sicut avis ad volatum, quelques-uns traduisent derechef : Sicut filii ignis , c'est-à-dire que comme les bluettes de feu montent en haut, les serviteurs qui travaillent avec les dispositions que saint Paul leur enseigne, et que nous leur dirons maintenant, ont plus de commodité d'être fervents en l'amour de Dieu, et de faire toutes choses par ce salutaire motif. Car un père de famille, s'il n'est extrêmement détaché, regarde et prétend en toutes ses actions l'avancement de sa fortune et l'intérêt de sa maison, et si c'est là son unique attention , il n'a point d'amour de Dieu ni de mérite en ses actions; mais un pauvre serviteur, qui ne gagne rien en ce monde que l'entretien de sa vie, bien

1 Facilo semper aliquid ut inveniat te diabolus occupatura vHieron.).

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simple et bien chétive , peut aisément faire ses actions pour la seule gloire de Dieu, et par esprit d'obéissance à la volonté divine. Mais que doit-il faire pour cela? Saint Paul vous le va dire au second point de ce discours.

Deuxième point. — VI. Saint Paul donc enseigne aux serviteurs, en divers lieux de ses épîtres, mais principalement en celle qu'il écrit aux Ephésiens et aux Colossiens, avec quelle disposition ils doivent rendre service à leurs maîtres ; voici comme il leur parle : Serviteurs, obéissez à vos maîtres charnels avec crainte et tremblement, en simplicité de cœur, comme Jésus-Christ , non-seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous et pour leur plaire, mais comme serviteurs de Jésus-Christ, faisant la volonté de Dieu cordialement et de bonne volonté, et rendant service à vos maîtres comme à Notre- Seigneur. Servi obedite dominis carnalibus cum timoré et tremore , in simplicitate cordis vestri sicut Chrisio non ad oculum servientes, quasi hominibus placentes, sed ut servi Christi facientes voluntatem Dei ex animo , cum bond voluntate servientes, sicut Domino non hominibus , sçientes quoniam unusquisque quodcumque fecerit bonum hoc recipiet à Domino, sive servussive liber (Ephes. 6, 5 ; Coloss. 3, 22). Quand saint Paul dit par trois fois : Sicut Christo , ut servi Christo et sicut Domino, il exprime trois qualités que doit avoir votre obéissance : premièrement, vous devez servir devant Jésus-Christ et en sa présence, et pour cela avec fidélité ; secondement, pour l'amour de Jésus-Christ et pour ce sujet avec cordialité ; en troisième lieu, comme servant à Jésus-Christ même, et pour cela avec humilité.

]° Avec fidélité , afin que vous puissiez dire comme cette femme de Sparte qui, étant demandée pour être servante, et interrogée de ce qu'elle saurait faire, répondit hardiment : Je sais être fidèle. C'est la plus belle qualité que vous puissiez avoir; c'est le meilleur métier que vous puissiez faire que d'être fidèle ; être fidèle de cœur et d'esprit, que vous ayez autant de soin de conserver et d'augmenter le bien de leur maître que si c'était le vôtre propre, être fidèle de la langue, ne conter jamais hors de la maison ce qu'on y fait, ce qu'on y dit ni ce qu'on y mange; n'être pas cause de querelles par des rapports de flatterie, rapportant à monsieur ce que mademoiselle a dit, ni à mademoiselle ce que monsieur a fait ; parlant à la belle-mère au désavantage de la bru , ou à la bru au désavantage de la belle-mère ; aigrissant votre maîtresse contre les serviteurs, et les servantes contre votre maîtresse. Etre fidèle de la bouche, n'être point sujet à la gourmandise ni à la friandise, ne point tirer de vin, ne prendre point de viande pour contenter votre sensualité, ou pour friponner avec vos compagnes.

Etre fidèle de la main, Nonfraudentes, dit saint Paul (Tit. 2, 10), \x-r\ voccpi^ojxevou; ; Vatable traduit : Non suffisantes; vous abstenir non-seulement des grands larcins, mais aussi de cette liberté que plusieurs prennent de grappiller tantôt deux liards et tantôt quatre deniers, sous prétexte que ce qu'ils prennent chaque fois est peu de chose : Non fraudantes , sed in omnibus bonam fidem ostendentes ; ne pas permettre que les autres serviteurs, que les enfants

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de la maison ou autres, fassent tort au blé, au vin, à la viande ni au linge que vous avez en charge.

Etre fidèle de tout le corps, vous employer tout de bon à tout ce que vous savez être pour le profit de votre maître, sans perdre le temps à des amusements, sans attendre qu'on vous commande, autant en l'absence qu'en la présence du maître, avec simplicité et sincérité de cœur : m simplicitate corclis vestri, non ad oculum servientes (Ephes. G.)

Ne faites pas comme Giëzy, serviteur du prophète Elisée. Le prophète avait guéri miraculeusement de la lèpre le connétable du roi de Syrie, nommé Naaman. Ce seigneur lui offrit de grands présents en récompense d'un si grand bénéfice; mais le prophète les refusa, étant bien éloigné de commettre cette simonie. Mais si tôt que le connétable est hors de la ville, Giézy dit en soi-même (4. Reg. 5, 21) : C'est grand dommage que mon maître ait refusé tant de présents d'un homme qui est si à son aise et qui les offrait d'un si bon cœur; il court donc après le carrosse, et si tôt que Naaman l'aperçoit, il met pied à terre, lui vient au devant : Qu'y a-t-il? et que désirez-vous de moi, dit-il à Giézy? Monsieur, répondit Giézy, mon maître m'a envoyé pour vous prier de lui faire la charité de quelque argent pour des hôtes qui lui sont arrivés. Très-volontiers, dit Naaman; il lui en donne beaucoup plus qu'il n'en demandait et des hardes de grand prix. Mais quand il fut de retour le soir à la maison, faisant le bon valet, le Prophète lui dit : D'où venez-vous, Giézy? Mon maître, je ne suis point sorti de la maison. Vous n'êtes pas sorti de la maison, dit le Prophète? Pourquoi êtesvous menteur ajoutant péché sur péché? Vous n'êtes pas seulement sorti de la maison, mais de la ville , et mon esprit était auprès de vous quand le connétable vous est venu au devant; j'ai vu de point en point tout ce qui s'est passé en cette rencontre. Vous avez pris des présents de Naaman , et pour cela , vous et. votre postérité , vous serez infectés de la lèpre à perpétuité : In sempiternum. Cette parole eut son effet sur-le-champ, il fut à ce même instant couvert d'une horrible lèpre.

La même chose vous arrive souvent et vous n'y pensez pas, quand vous dérobez le bien de votre maître, quand vous le consumez en débauches et en friponneries, quand vous le laissez perdre par votre négligence, vous vous imaginez que personne n'en sait rien; le grand Maître vous voit, l'esprit de Dieu vous est présent, la ladrerie spirituelle du péché s'attache à votre âme : lèpre qui est une maladie incurable, dont il n'y a médecin spirituel qui puisse vous guérir, si vous ne restituez, et vous ne le ferez pas; et votre confesseur ne vous en délivrera pas par l'absolution , marquez-le bien : Non remiltitur peccatum nisi restituatur ablatum ; ces larcins , ces friponneries et ces fourberies qui font tort au bien de votre maître, vous obligent à restitution, vous n'en faites point d*état, vous ne vous en confessez point, ou si vous vous en confessez, ce n'est qu'à demi et en déguisant l'affaire ; vous changez de confesseur à Pâques afin qu'on ne connaisse pas qu'il n'y a point d'amendement en vous; vous mourez en cet état, et la ladrerie du péché demeurera en vous à perpétuité. En vérité, quand l'occasion

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de faire ces friponneries se présente, si votre maître était présent , les commettriez-vous? Et Dieu est toujours auprès» de vous, il a les yeux collés sur vous, il vous regarde attentivement; ne faites pas en sa présence ce que vous ne voudriez pas faire en la présence d'un homme mortel; craignez la damnation éternelle, du moins autant que vous craindriez des coups de bâton ou des soufflets; servez fidèlement, puisque vous servez devant Dieu.

2° Mais servez cordialement, puisque vous servez ou que vous devez servir pour l'amour de Dieu; si vous servez pour l'amour de Dieu, vous n'obéirez point à votre maître quand il vous commandera quelque chose contre la volonté de Dieu , vous ne porterez pas des poulets et ne ferez pas des messages d'amour. Ne vous y trompez pas, vous n'êtes pas déchargé devant Dieu ; pour dire : J'ai fait une action noire, mais c'est mon maître qui me l'a commandée. Votre maître sera damné pour l'avoir commandée, et vous pour lui avoir obéi; comme si le maître d'hôtel du roi commandait à son valet de faire quelque chose contre la personne ou le service de sa majesté; ce valet ne serait pas justifié disant : Mon maître qui est serviteur du roi me l'a commandé; il serait pendu ou brisé sur la roue avec toutes ses excuses. Sur quoi vous devez remarquer qu'il peut arriver que votre maître vous commande quelque chose contre les commandements de l'Eglise , ou contre les commandements de Dieu; si c'est contre les commandements de l'Eglise, comme de travailler ou d'aller aux champs, et de perdre la messe un jour de fête, encore qu'il ne le fasse pas par mépris de l'Eglise , mais par avarice ou quelque autre pareil motif; il fait mal , mais l'Eglise ne vous oblige pas de rompre avec lui et de quitter son service pour la première ou la seconde fois, parce qu'il en peut avoir quelque sujet ou quelque nécessité que vous ne savez pas; mais s'il en fait coutume , il faut choisir le temps quand il sera en bonne humeur, et lui dire : Monsieur, mes confesseurs me reprennent quand je travaille les jours de fêle , et me menacent de me refuser l'absolution ; je vous prie de ne m'y plus obliger; et puis, s'il ne le fait, il faut quitter son service au plus tard à la fin de l'année; que s'i' vous commandait quelque chose contre les commandements de Dieu , comme de vous parjurer, de dérober, de vous battre en duel, d'injurier et de quereller le prochain , ou bien de consentir à une impureté; oh! plutôt mourir que de lui obéir une seule fois. Vous devez dire comme saint Pierre aux Actes des Apôtres (Act. 5, 29) : Est-il juste d'obéir aux hommes plutôt qu'à Dieu ? Comme ce soldat Israélite à qui son capitaine Joab disait : Tu devais passer ton épée au travers du corps d'Absalon, et je t'eusse donné bonne récompense. Quand vous me mettriez dans la main mille sicles d'argent, repartit le soldat , je n'en ferais rien ; quoi ! ne savez-vous pas que le roi nous l'a défendu expressément? Mais quand votre maître vous commande quelque chose qui n'est pas contre les commandements de Dieu ni de l'Eglise, vous y devez obéir non à regret, non à contre-cœur, ni en contredisant, rechignant, grondant, ou murmurant et par dépit, mais de bon cœur, avec ardeur, amour et joie : Ex animo, cum bonâ voluntate, non ex necessitate> dit

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saint Paul : il l'exprime en divers termes pour en inculquer l'importance.

Pour mériter en obéissant, il faut obéir pour l'amour de Dieu , et ce qu'on fait pour l'amour de Dieu , il le faut faire de bon cœur : Hilarem datorem diligit Deus; vous ôtez la moelle de votre sacrifice , et toute la bonne grâce de votre action quand vous la faites mal volontiers.

3° Il faut obéir non-seulement pour l'amour de Jésus, mais comme à Jésus avec honneur et respect, avec crainte et révérence : Cum timoré , et tremore, dit saint Paul , servi dominos suos omni honore dignos arbitrcntur{\. ad Tim. 6, 1). Notez, dignos, l'honneur que vous leur rendez n'est pas un honneur gratuit et de subrogation , mais de devoir et d'obligation ; vous le leur devez, ils en sont dignes et ils le méritent, non-seulement quand ils sont bons et débonnaires , mais aussi quoiqu'ils soient fâcheux et de mauvaise humeur : Etiam discolis , dit saint Pierre, parce que leur autorité est une émanation, une image et une expression de la souveraineté de Dieu , et qu'il faut honorer la souveraineté de Dieu en quelque sujet qu'elle se rencontre, comme on doit honorer un gouverneur pauvre ou riche, docte ou ignorant, bien ou mal vêtu, parce que son office est une participation, un rayon, un écoulement et une émanation de la royauté. Ainsi , que votre maître soit dévot ou indévot, vertueux ou vicieux, c'est toujours votre maître et votre supérieur, la puissance qu'il a sur vous vient de Dieu, et tout ce qui vient de Dieu mérite d'être respecté, chéri et honoré, reçu et traité avec révérence : Omni honore dignos.

Honneur intérieur : vous devez considérer la personne de Jésus en celle de votre maître et de votre maîtresse , excuser en vousmême leurs fautes, supporter leurs imperfections. Honneur intérieur, ne leur répondre point arrogamment, ne vous pas moquer d'eux en leur absence, ne pas découvrir leurs vices, parler toujours d'eux honorablement et porter du respect à tout ce qui leur appartient. Saiil persécutait injustement David ; David était déjà désigné et consacré roi de la part de Dieu, et Saiil était réprouvé. Et néanmoins , parce que Saiil possédait encore actuellement le royaume, David se repentit d'un petit manquement de respect qu'il commit contre lui à bon dessein : car David étant caché dans une grotte, Saiil qui le poursuivait à mort par envie', vint à la même caverne sans savoir qu'il y fût. David , pour lui montrer qu'il ne lui voulait point de mal et qu'il lui en pouvait bien faire s'il l'eut voulu, lui coupa tout doucement par derrière un petit bout de sa casaque (1. Reg. 24, 5); c'était bien peu de chose, et néanmoins il s'en repentit et en fit pénitence : Pcrcussit cor suum David quod abscidisset oram chlamydis Saiil. Et les Hébreux ont par tradition, qu'en punition de cette faute il fut transi d'un si grand froid en sa dernière maladie, que toutes les couvertures dont on le chargeait, ne le pouvaient échauffer, comme il est dit en l'Ecriture, tant il faut porter de respect à tout ce qui appartient aux supérieurs.

Troisième point. — VII. 1° Ne blasphemetur nomen et doc-

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trina Christi. Pour ne pas donner sujet de parler mal de Notre Seigneur et de sa doctrine, quand vous laissez perdre le bien de votre maître par votre négligence, quand vous ne faites pas ce qui est de votre charge, vous en remettant aux autres, quand vous vous amusez une heure à un message que vous pourriez faire en un quart d'heure, vous êtes cause que votre maître blasphème, que votre maîtresse s'impatiente , que les domestiques vous maudissent et vous injurient, et même qu'ils médisent de la parole de Dieu et des sacrements, parce que vous les fréquentez et que vous n'en êtes pas meilleur; ils font très-mal, mais vous en êtes responsable, parce que vous en êtes cause. Au lieu que si vous faites bien votre devoir, et si vous êtes vertueux , Dieu en reçoit beaucoup d'honneur, et son saint Nom en est beaucoup glorifié.

Si les grands aiment et servent Dieu , ce n'est pas grande merveille, car ils lui sont fort obligés; il les comble de prospérités, ils ont beaucoup de lumières et de connaissances ; mais si vous êtes dévot et vertueux, si vous faites diligemment et paisiblement ce qui est de votre devoir en la maison ; si vous avez soin d'instruire les enfants en l'amour et la crainte de Dieu , si vous employez le temps qui vous reste à prier Dieu , vous, dis-je, qui avez peu d'esprit et de savoir, vous qui êtes pauvre et humilié par la providence de Dieu, votre amour est plus désintéressé, plus pur, plus héroïque et méritoire; vous servez d'ornement à la doctrine de Jésus- Christ : Ut doctrinam Salvatoris nostri Dei ornent in omnibus.

2° Vous servez d'exemple à toute la maison, de bonne odeur à toute la ville , car, comme disait un saint prélat de notre temps, qui faisait des conférences spirituelles à ses serviteurs, les artisans, les manœuvres et les serviteurs font la plus grande partie de la ville, et cette sorte de gens, pour l'ordinaire, ne prennent exemple que de leurs semblables; s'ils voient un évoque, un chanoine ou un religieux modeste et retenu, ils disent, c'est son devoir, c'est son métier, c'est sa profession ; pour moi , je ne suis pas évêque , ni chanoine, ni religieux; mais quand ils voient un serviteur ou une servante, un cuisinier ou un valet de chambre dévot, vertueux et consciencieux, ils en sont touchés, ils n'ont plus d'excuse, ils sont convaincus, et ils font plus de profit de cet exemple que d'une prédication : Verba movent, exempta trahunt; ainsi sainte Maxime, esclave d'un Vandale en Afrique, convertit à la foi saint Marti nien et saint Saturnien qui étaient serviteurs avec elle, et fut cause qu'ils endurèrent le martyre'.

Au Pré spirituel, il est dit qu'un bon religieux nommé Jean, qui fut depuis disciple de l'abbé Ammon, servit l'espace de douze ans, avec grande charité et cordialité , un malade qui, pendant tout ce temps-là, ne lui dit jamais une douce parole, mais au contraire il le traitait toujours fort rudement ; ce malade fâcheux étant sur le point de mourir, environné de plusieurs anachorètes, fit appeler son bon serviteur, et le prenant par la main, il lui dit tendrement : Adieu, adieu, adieu; puis se tournant vers les assistants , il le leur recommanda de grande affection , disant : Voilà un

1 Victor Utic.., lib. 1. de Persec. Vandal.

590 Sermon LV.

ange et non pas un homme, puisque l'espace de douze ans il m'a toujours servi en mes maladies, avec beaucoup de promptitude et d'allégresse, quoiqu'il n'ait jamais eu une bonne parole de moi.

3° Vous serez en leur compagnie et participerez à leur couronne, si vous imitez leurs vertus : A Domino recipietis retributionem hxreditatis. Si vous travailliez en une mine de fer ou de plomb, et qu'un homme sage vous dît : Mon ami, vous peinez beaucoup et vous gagnez peu, il y a là auprès une mine d'or, creusez-y: vous n'aurez pas plus de peine et vous gagnerez beaucoup plus; ne seriez- vous pas privé de jugement si vous ne suiviez cet avis? Saint Paul vous dit : Quand vous ne servez votre maître que par manière d'acquit et pour un salaire temporel, votre métier est, si on le peut dire, un métier de gagne-petit; faites mieux, changez de motif et de disposition, et vous gagnerez des trésors, des couronnes et des récompenses éternelles.

Car, ou votre maître et votre maîtresse sont gens de bien et pieux, ou non; s'ils sont dévots, vous devez souvent dire : Mon Dieu, je ne suis pas digne de vous servir, je suis trop peu de chose, je veux servir mon maître pour l'amour de vous ; ce m'est encore trop d'honneur et de gloire de servir vos serviteurs, je veux apprêter le dîner, je veux faire la chambre , je veux garder les enfants de mon maître et de ma maîtresse , alin qu'ils aient le loisir de hanter les églises, de vous honorer, ou de visiter les pauvres; si vous faisiez ainsi, toutes les bonnes œuvres vous seraient imputées. Saint Augustin dit que saint Paul gardant les vêtements de ceux qui lapidaient saint Etienne, le lapidait par la main de tous; qu'il était coupable des péchés de tous; à plus forte raison, si vous faites les affaires de vos maîtres, afin qu'ils puissent vaquer aux bonnes œuvres , vous partagerez avec eux le mérite de leurs bonnes œuvres : JEqua pars erit descendentis ad prselium ■■ , et remanentis ad sarcinas.

S/ils sont méchants et vicieux, il faut honorer en eux la souveraineté de Dieu ; il faut travailler de bon cœur pour obéir à ce commandement : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton visage; il les faut servir de bonne grâce, pour les convertir et les gagner à Dieu par votre bon exemple. Car enfin la vertu se fait aimer et admirer même par ses ennemis , elle a je ne sais quel empire et charme naturel sur les cœurs les plus durs et rebelles; tôt ou tard on reconnaîtra votre fidélité, votre diligence, ou votre prud'hommie, et on vous estimera, on vous chérira et on vous conservera précieusement, vous serez comme un demi-maître en la maison, comme nous avons vu de Joseph, d'Eliézeret de plusieurs autres, comme saint Chrysostome remarque sur la fin de l'Homélie quatrième sur l'Epître à Tite.

Conclusion. — Concluons avec saint Paul pour l'instruction des maîtres, afin qu'il n'y ait personne qui ne profite de ce sermon. L'Apôtre ayant recommandé aux serviteurs leurs devoirs envers leurs maîtres , comme nous l'avons vu , ajoute : Et vos Domini eaàem facite Mis , scientes quia et illorum , et vester Dominus est in cœlis, et personarum acceptio non est apud Deum (Ephes. 6, 9).

Du devoir des Serviteurs envers leurs Maîtres. 591

Et vous , maîtres , rendez-leur la pareille , et si ce n'était pas alors de simples serviteurs, pour rendre service comme sont ceux de maintenant, mais des esclaves qui étaient en servitude, je ne vous oserais pas dire le même; mais je vous dirai ce qu'on dit autrefois à un religieux impatient : Carloman , fils aîné de Charles Martel , et frère de Pépin , roi de France , va inconnu au Mont-Cassin , avec un de ses plus fidèles serviteurs. Il demande à parler à l'abbé; il se prosterne devant lui , disant : Mon Père , voici un pauvre homicide, tout chargé d'iniquités, qui vous demande miséricorde. D'où êtes-vous? lui dit l'abbé. Je suis un misérable Français qui suis sorti de mon pays, pour venir faire pénitence et expier mes crimes en ce monastère , s'il vous plaît de m'y recevoir. Il faut remarquer, que ces homicides dont il parlait, c'est qu'il avait tué des barbares en des guerres très-justes; et ainsi il est reçu au monastère avec son second. Après le noviciat et la profession , on le met à la cuisine pour servir le cuisinier; mais comme il n'avait jamais appris ce métier, il y commettait plusieurs fautes; si bien, que le cuisinier qui n'était pas des plus patients, lui dirait : Qui m'a ici amené ce lourdaut! quelle pécore m'a-t-on ici donnée l et lui donnait de grands soufflets. Le saint prince, tout doucement lui répondait: Mon frère, Dieu vous le pardonne ! D'autres fois, il lui donnait de grands coups de poing sur le dos, et ce saint derechef, lui disait : Mon frère, Dieu vous le pardonne! Mais comme il recommençait toujours à le frapper, le serviteur du saint perdant patience, lui dit : Savez-vous bien qui est celui que vous maltraitez? c'est Carloman, frère du roi de France. Votre serviteur doit apprendre de ce bon prince à souffrir patiemment les torts, les mépris , les injures que vous lui faites, à les recevoir et endurer pour pénitence de ses péchés ; mais quand vous serez au jugement de Dieu , et que vous le verrez parmi les bienheureux, on vous dira : Savez-vous bien à qui vous vous êtes joué, qui est celui que vous avez méprisé? c'est un prince , non de France , mais du ciel; c'est un enfant de Dieu , c'est un frère de Jésus-Christ , et Dieu sait comme vous en serez puni ensuite (Baronius , ann. 747).

Disons donc avec saint Chysoslome (hom. 16, in 1 . ad Timoth.) : Faites pour le moins â Dieu, qui est votre souverain Maître, comme vous voulez que vos serviteurs vous fassent. Votre serviteur est obligé d'honorer en vous l'autorité que vous avez sur lui, parce que c'est une expression et une émanation de la souveraineté de Dieu ; donc, à plus forte raison , vous êtes obligé d'honorer la souveraineté de Dieu. Si l'image est digne d'honneur, beaucoup plus l'est l'original; s'il faut honorer l'effigie du roi, à plus forte raison sa personne. Peut-être que vous n'avez point d'ascendant sur votre serviteur que dans les biens de la fortune, et que , dans ceux de nature et de grâce, il vous est égal , et possible mieux partagé. Il est homme comme vous, racheté comme vous, il est chrétien comme vous, enfant de l'Eglise comme vous, participant des sacrements , destiné à la gloire, et peut-être à une gloire plus éminente que vous ; mais Dieu est avantagé d'une nature infiniment relevée et supérieure à la vôtre, votre serviteur n'est pas votre ouvrage : car vous ne l'avez pas créé, et il était possible au monde

592 Sermon LVI.

devant vous; mais vous êtes la création de Dieu, il vous a donné l'âme, le corps, et l'être avec tous ses apanages; vous ne donnez à votre serviteur que le simple entretien de sa vie bien petitement, vos restes ou des viandes grossières; mais Dieu vous fait bonne chère, il vous nourrit délicatement, il vous donne en abondance des viandes, des vêtements, du logement, des meubles et des héritages. Vous employez votre valet au service de vos enfants], et Dieu a livré pour vous son Fils unique bien-aimé, très-parfait et l'objet de sa complaisance : Ut servum redimeret, filio suo non pepercit. Vous ne promettez à votre valet que des petits gages d'une pièce d'argent , et Dieu vous promet et vous prépare pour récompense des biens infinis et incompréhensibles; cependant vous voulez que votre valet vous serve fidèlement, cordialement et respectueusement, et vous ne voulez pas servir votre Dieu, où est la justice, l'équité, la raison et le sens commun?

Croyez-moi, dites comme David, et dites-le non-seulement de bouche , mais de cœur, d'affection et d'effet : Seigneur, je suis votre serviteur et le fils de votre servante : 0 Domine! ego servus tuus et filius ancillœ tuse (Psal. 415). Je suis votre serviteur en l'ordre de la nature , par la création : car je suis le fils de votre créature , et la créature est naturellement esclave du Créateur. Je suis votre serviteur en l'ordre de la grâce, par la rédemption; car vous m'avez racheté. Je suis votre serviteur, par le choix libre et volontaire que je fais de cette noble qualité, qualité que j'estime plus que tout ce que je puis acquérir et posséder en ce monde ; car être votre esclave , c'est être libre; vous obéir, c'est être grand; vous aimer, c'est être heureux , et vous servir, c'est régner. Amen.

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