DES INIMITIÉS
Non occides.
Vous ne tuerez pas. (Exod. 20.)
Homicide point ne seras de fait , ni volontairement. C'est avec beaucoup de raison qu'on ajoute ces paroles de fait ni volontairement, car les homicides actuels et de fait sont rares; mais homicides de volonté sont en grand nombre. Il n'est rien de si commun dans le monde que les inimitiés; et saint Jean l'Evangéliste dit : Celui qui hait son frère chrétien est homicide : Omnis qui odit fratrem suum homicida est (1. Joan. 3, 15). Pour traiter utilement ce sujet, je diviserai mon discours en deux points : au premier nous verrons les causes qui ont coutume d'engendrer et de fomenter les inimitiés; au second, nous verrons les motifs qui les doivent étouffer en nos cœurs. Un des principaux , c'est l'imitation de votre grande charité , ô sainte Vierge ! Vous êtes cette sacrée litière que le mystique Salomon s'est fabriquée d'étoffe incorruptible pour lui servir de demeure : Ferculum fecit sibi rex Salomon de lignis Libani. Ce qui est le plus remarquable et le plus
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admirable en cette litière, c'est que média ejus, ou selon la version des Septante , Ivtoç auxou , interiora ejus charitate constravit. Votre àme sainte, qui est le dedans de cette litière, est tout ornée de charité : Media ejus charitate constravit. Le milieu de cette litière, c'est votre sein immaculé, et c'est la charité divine, le Saint-Esprit qui est l'amour personnel , qui a tapissé ce sein virginal ; c'est lui qui a fqrmé la sacrée sainte humanité pour y asseoir le vrai Salomon , la sapience éternelle , ainsi que l'ange vous prédit quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria.
IDEA SERMONIS
Exordium. — Vindicta fuit semper prohibita.
I. Punctum. — I. Quatuor matres quse générant inimicitias : 1» Antipathia naturalis; 2° Suspieio temeraria; 3° Amicitia inordinata; 4» Avaritia. — II. Quatuor nutrices quse inimicitias alunt : 1° Superbia; 2" Conscientia erronea; 3° Negligentia confessarii; 4» Lingua, adulatrix.
II. Punctum. — III. Remédia : 1 . Christi prseceptum ; 2. Nostrum bonum; 1» honestum ; 2» jucundum; 3» utile temporaliter ; 4» spiritualiter.
Exorde. — Encore que le Fils de Dieu ait dit à. ses disciples au chapitre 6e de saint Matthieu : Vous avez ouï qu'on a dit aux anciens : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi; et en saint Jean , chapitre 13e : Je vous donne un nouveau commandement, que vous vous entr'aimiez ; si est-ce que le commandement du pardon des injures et de la charité envers nos ennemis, n'est pas si propre à la loi évangélique, qu'il n'ait été en usage en la loi de nature, en la loi mosaïque et même parmi les payens les plus modérés et vertueux. Job était en la loi de nature , et le Créateur lui disait : Cum lapidibus regionum, pactum tuum; lapis quia lœdit pedem ; pactum quasi pacis actus; je veux que vous ayez la paix et que vous soyez en bonne intelligence avec ceux mêmes qui vous offensent actuellement ; il ne dit pas seulement cum lapidibus, mais cum lapidibus regionum; ce qui me découvre un beau sec'ret, qui est curieux et remarquable.
Il fait allusion à une maudite coutume qui était autrefois au pays des Arabes, entre lesquels le saint homme Job vivait; coutume arabesque et barbare dont Ulpien fait mention au Digeste. Il dit que les Arabes commettaient encore de son temps un crime qu'ils appellent en grec ocotcàigt^ov à™ toïï «jxotcaiÇsiv, quod est jaculari; c'est que quand quelqu'un avait un ennemi, il allait mettre plusieurs pierres en son champ ou héritage, et ces pierres étaient comme un défi ou plutôt une déclaration de guerre et d'hostilité f par laquelle on faisait savoir au maître de ce champ, que s'il était si hardi que de cultiver son héritage on l'assommerait à coups de pierre. Si bien que cum lapidibus regionum pactum tuum, c'est-à-dire : Je veux que vous tâchiez d'avoir la paix et vous réconcilier, non-seulement avec ceux qui vous ont autrefois désobligé, mais encore avec ceux qui vous offensent présentement, qui vous dressent des embûches et qui conspirent votre mort. Et en la loi mosaïque il est dit en l'Exode : Si vous rencontrez le bœuf de votre ennemi qui se soit égaré, vous le ramènerez à son maître; si vous voyez l'âne de celui qui vous veut du mal, qui soit tombé sous le faix, vous ne passerez
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pas outre, mais vous l'aiderez à le relever. Les amnisties d'Aristide et de Phocion , celles de Socrate, de Licurgue et autres, avec les courtoisies qu'ils ont faites à leurs ennemis, sont trop communes et rebattues , je ne m'y arrête pas.
Que si le Fils de Dieu a dit : Je vous donne un commandement nouveau, c'est-à-dire très-excellent , à la façon des Hébreux, qui appellent nouveau tout ce qui est excellent : Cantate Domino canticum novum; ou en second lieu : Novnm effective , comme Pallida mors, disent saint Augustin et Bède, parce que la charité rend l'homme tout nouveau, redresse et renouvelle son intérieur; ou- en troisième lieu , parce que les chrétiens le doivent garder avec un esprit et par un motif tout nouveau qu'ils doivent aimer leur prochain, non par inclination naturelle, mais par charité surnaturelle et pour l'amour de Dieu; ils le doivent aimer non-seulement comme eux-mêmes, mais comme Jésus-Christ nous aime. Commandement nouveau , en quatrième lieu , parce que quand le Fils de Dieu vint au monde, il était fort vieilli et presque mis en oubli, et le Sauveur l'a renouvelé; aussi ne flit-il pas : Vous avez lu qu'il est écrit; mais, Yous avez entendu qu'on a dit : Dieu ne commande jamais la haine des ennemis; et ces paroles que Jésus-Christ rapporte sont tirées du chapitre 19e du Lévitique, où il y a seulement : Tu aimeras ton ami comme toi-même; et il n'est pas ajouté : Tu haïras ton ennemi; mais les Scribes et les Pharisiens, faisant une glose impertinente, une conséquence défectueuse , ont conclu : S'il nous est commandé d'aimer notre ami, donc, au contraire, nous devons haïr notre ennemi; et c'est contre cette conséquence que Jésus-Christ fait ce commandement : Ego autem dico vobis , et quant à moi je vous dis : Aimez vos ennemis. Pour nous acquitter de ce devoir, il est à propos de considérer quelles sont les causes qui engendrent et nourrissent les inimitiés.
Premier point. — T. Premièrement, c'est quelquefois l'antipathie, des naturels; il y a des personnes qui ont des génies si contraires ,' tant de disproportion et de disconvenance en leur complexion : ils ont des humeurs et des inclinations si différentes, qu'il est quasi impossible, naturellement parlant, de les joindre et accorder; l'un est gai, jovial, prompt, actif et grand parleur; l'autre triste, mélancolique, froid, pesant et silencieux; en ce cas, le plus expédient serait la séparation; mais quand elle est impossible, parce que c'est un mari et une femme, deux frères de même famille, ou deux bourgeois de même ville et de même rue, alors il faut que la grâce prédomine et corrige la nature; il est vrai qu'on ne peut pas tout à fait arracher cette antipathie naturelle, éteindre et étouffer cette répugnance et contrariété d'humeurs; mais c'est une chose de sentir la tentation, et autre chose d'y consentir; quand vous pouvez gagner sur vous que de passer par-dessus cette aversion et vivre en bonne intelligence avec le prochain pour l'amour de Dieu qui le commande, vou* méritez beaucoup, et vous avez tous les jours des occasions de former de riches couronnes que vous trouverez dans le ciel.
2° En second lieu, les jugements téméraires sont souvent cause
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des inimitiés. Il y a des esprits qui sont si délicats et sensibles aux moindres mépris, qu'ils s'ombragent de tout; une parole qu'on aura Lâchée un peu légèrement, une contenance mal interprêtée, un manquement qu'on aura fait de les convier à quelque assemblée par oubli, les touche vivement, et ils s'imaginent qu'on l'a fait à dessein. Le remède en est facile, si on se veut faire tant soit peu de violence. Végèce traitant de l'art militaire , donne à tous les capitaines et généraux d'armée un avis très-important : c'est que quand vous rangez vos escadrons en bataille, il faut donner à vos soldats telle posture, que vous jetiez le soleil aux yeux de votre ennemi : car, par ce moyen , vous l'éblouissez et le surmontez plus aisément. C'est ce que fit le roi de France Philippe-Auguste en cette célèbre bataille qu'il eut contre l'empereur près de Rouvines. Il faut faire de môme à celui qui vous veut du mal; pour vaincre sa volonté, il faut convaincre son esprit, parler ensemble, lui ouvrir votre cœur, l'éclaircir sur ce qu'il soupçonne, le rendre capable de la vérité, et vous-même vous en éclaircir. Et parce qu'il y a des gens qui, par superbe ou timidité, ne veulent pas, ou n'osent pas s'adresser les premiers à leur prochain, se découvrir à lui, et lui parler franchement, pour lui jeter le soleil de la vérité dans les yeux , il faut au moins en ce cas se servir de médiateur, entremettre un ami commun, un homme prudent et charitable : le curé, le prédicateur ou le confesseur qui prennent la peine de parler à tous deux , les faire embrasser et moyenner une bonne paix : Legationem mittens , rogare quœ pacis sunt.
3° Mais qui croirait que le feu engendrât quelquefois la glace, que la paix apportât la guerre, et que l'amitié produisît des inimitiés; vous avez un ami que vous aimez par trop, vous épousez ses querelles , vous prenez la trempe de ses humeurs , vous vous rendez partisan de ses passions, vous vous déclarez ennemi d'un tiers qui était votre ami , ou qui ne vous a jamais désobligé , parce que votre ami lui veut du mal ; ce n'est pas ce que le Saint-Esprit vous conseille : Noli pro amico fieri mimions proœimo (Eccli. 6, 1). Tite- 3Jve rapporte un beau trait, qui vient ici fort à propos ; il dit que ceux de Capoue ayant guerre contre les Samnites, envoyèrent des ambassadeurs aux Romains, pour faire alliance avec eux , et leur demander secours contre ceux qui les attaquaient : la chose étant proposée au sénat , on fut en peine de ce qu'on devait faire ; car d'un côté l'amitié de ceux de Capoue était d'importance à la république romaine, et on la jugeait nécessaire pour les affaires de la ville; d'ailleurs, les Samnites étaient confédérés avec 4 es Romains, et on ne pouvait donner secours à ceux de Capoue sans violer les articles de l'alliance des Samnites. En cette perplexité, voici l'arrêt de la cour, et la réponse qui fut donnée de sa part par la bouche des consuls aux ambassadeurs de Capoue : Auxilio vos amici Senatus dignos existimat, sed ità vobiscum amicitiam institut par est , ne qua vêtus amicitia dissolvatur ; itaque arma deos priùs violatura quàm ho mines, vobis negamus; legatos sicut fas est ad socios mittemus , ne qua vobis injuria fiât ; Messieurs de Capoue, le sénat avoue que vous méritez qu'on vous donne secours , et nous le désirons bien fort; mais nous devons tellement faire alliance