Sermon LVI
avec vous, que nous ne rompions pas une autre amitié plus ancienne : les Samnites sont nos alliés, nous ne pouvons les offenser sans offenser Dieu : ce que nous pouvons faire pour vous sans blesser notre conscience , c'est que nous enverrons des ambassadeurs aux Samnites nos alliés, pour les induire à se départir de cette guerre, et ne vous point faire de tort. Voilà qui nous apprend notre leçon; voilà comme il faut faire quand vous avez un ami, il ne faut pas que l'amitié que vous lui portez engendre deux inimitiés; si vous épousez sa passion, si vous vous déclarez le partisan de sa rancune pour conserver un ami , vous vous faites deux ennemis , vous vous rendez ennemi de celui que votre ami persécute, et offensant Dieu par ce moyen, vous encourez son inimitié; il vaut mieux faire comme les Romains, étouffer la passion de votre ami, et renouer une bonne paix.
4° Mais la plus ordinaire cause des dissensions, c'est l'affection désordonnée qu'on a pour les biens de la terre. Un ancien nommé Heraclite étant prié de ses concitoyens de leur faire un discours pour les exhorter à la paix et leur enseigner le moyen de la bien établir, et cimenter parmi eux , prit un verre d'eau et y mêla un peu de farine, et l'avala ; pour leur donner à entendre que s'ils se contentaient de peu, et s'ils retranchaient toute superfluité, ils n'auraient point de guerre '. Les poètes disaient que c'est Bellone, une mégère et une furie infernale qui sème la zizanie dans les familles et jette la pomme de discorde entre les royaumes.
Quœ solet unanimes armare in prœlia fratres. Atque odiis versare domos
Non , dit saint Chrysostome , il n'est point d'autre mégère, poinx de Bellone qui allume le flambeau de la dissension , que ces deu , furies : Meum ac tuum; et celui-là à mon avis a bien rencontrée qui a comparé l'amour des gens du monde, à celui des chiens ds boucherie ; vous voyez quelquefois à la boucherie deux ou troit chiens ensemble ; qui ne saurait que ce sont des bêtes , penserait qu'ils sont les plus grands amis du monde; ils se jouent ensemble, ils couchent l'un auprès de l'autre, si on en frappe un, tous les autres aboient; voulez-vous rompre toute cette amitié apparente, faites que le boucher leur jette un os à ronger, ils ne se connaissent plus, ils grondent l'un contre l'autre, ils s'entrebattent et se mordent comme s'ils ne s'étaient jamais vus, c'est que chacun d'eux veut avoir toute la pièce. Telle est pour l'ordinaire l'amitié mondaine , tant qu'il n'y a rien à partager entre deux parents ou voisins, ils sont en bonne intelligence, ce ne sont que visites réciproques, que compliments et qu'offres de service : Je suis votre serviteur, disposez de moi , je vous suis tout acquis. Faites qu'il faille diviser la succession du père, ou de l'oncle entre deux frères, que l'un des voisins empiète tant soit peu sur l'héritage de l'autre, il n'y a plus alors d'amitié ni de partage; ce ne sont que plaintes , qu'injures, que malédictions et médisances : Meum, tuum, frigidum ïllud verbum.
1 Plularq. au Traité du trop parler.
Dos Inimitiés. 597
II. 1° Après ces quatre mères qui engendrent les inimitiés, viennent quatre nourrices qui les fomentent et entretiennent. La première c'est la superbe. Pour moi, dit cet orgueilleux, je ne lui veux point de mal , mais je ne lui veux pas parler le premier; je ne le veux pas saluer, je ne lui veux pas témoigner la bonne volonté que j'ai pour lui, cela relèverait par trop, il s'en tiendrait fier et arrogant , il dirait que j'ai été trop heureux de revenir et de le rechercher; c'est lui qui m'a offensé, il est le plus jeune, je le pense bien valoir, c'est à lui à me rechercher le premier? Orgueilleux ! ne savez-vous pas que Dieu résiste aux superbes? Dieu vous a-t-il traité de la sorte? N'est-ce pas vous qui l'aviez offensé? N'êtes-vous pas le plus jeune et le plus petit? Vous n'êtes qu'un néant au regard de lui, et cependant il vous a si souvent recherché par ses inspirations? Il vous a offert son amitié, il savait bien que la trop grande facilité avec laquelle il vous avait autrefois pardonné, vous avait donné occasion de l'offenser plus librement, et il n'a pas laissé de vous rechercher, et vous ne voulez pas pour l'amour de lui rechercher votre semblable ?
2° En second lieu , on se flatte , on se trompe soi-même et on se forme une conscience erronée; je suis de la confrérie du Rosaire , je communie tous les premiers dimanches du mois, je dis mon chapelet; et ce qui est essentiel au christianisme, le point fondamental de la religion catholique , qui est la charité , on la néglige , on la laisse en arrière. Qui en sera responsable devant Dieu? N'en demandera-t-on point compte au confesseur timide et muet? N'aidet-il point par sa lâcheté à fomenter cet abus?
3° On s'accuse à lui d'avoir eu des disputes avec le prochain; il ne demande point si cela est bien raccommodé; il condescend par ignorance, par complaisance ou par timidité à la première excuse que le pénitent apporte pour ne pas se réconcilier ; il donne l'absolution à celui qui en est incapable ; il ne regarde pas le commandement de Jésus-Christ qui dit en l'Evangile : Si présentant votre offrande à l'autel , vous vous ressouvenez que votre frère chrétien a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande, avant que de ]a présenter à Dieu, allez vous réconcilier avec votre prochain; à plus forte raison vous ne devez pas être reçu à confesse et à la participation des saints sacrements , tant qu'il y a en votre cœur quelque amertume volontaire contre un seul de vos prochains.
4° A cela derechef contribuent beaucoup les flatteurs et les rapporteurs , ces pestes de la république , ces boute-feux/ïe discorde , ces incendiaires des âmes ; ces âmes, ces hommes à double langue, ces langues de serpent , ces langues fourchues et à double pointe, ces cerbères infernaux qui , pour avoir de franches repues , pour pêcher en eau trouble, pour s'entretenir aux bonnes grâces de tout le monde, rapportent de côté et d'autre tout ce qui se dit et tout ce qui se fait : ils médisent de la belle-fille en présence de la bellemère ; ils parlent mal de la belle-mère en présence de la bellefille; il vaudrait mieux que la ville fût peuplée de léopards, de lions et de loups que de telles gens; on s'en donnerait de garde, on se retirerait, on leur fermerait la porte, on les tirerait à coups de fusil; mais ces loups sont les bienvenus partout, ils marchent
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la tète levée , on les regarde comme la crème des compagnies ; ce lion est le galant homme , mais homme détestable et en abomination devant Dieu : Susurronês Deo odibiles (Rom. 1, 30)! il est appelé pécheur par excellence : Vir peccator conturbabit amicos, et in medio paeem habentium immitlit inimicitias (Eccli. 28, 11); parce qu'il est responsable et punissable d'une infinité de péchés; ce mari et cette femme, ce cousin et cette cousine, ce voisin et cette voisine qui vivaient en bonne intelligence, vous y avez mis la division par vos murmures et paroles de flatterie; quand ils se haïssent, ils pèchent pour eux et pour vous; quand ils se maudissent et disent des injures , quand ils se nuisent l'un à l'autre , ils pèchent pour eux et pour vous; vous avez les mains sanglantes et criminelles devant Dieu , de tous les péchés qu'ils commettent en suite de la discorde que vous avez allumée entre eux.
Deuxième point. — III. 1° Le Fils de Dieu arrête tous ces désordres par ce célèbre commandement qu'il nous fait : Ego autem dicovobis, diligiie inimicos vestros. Orate pro persequentibus et calumniantibus vos. Benefaciie his qui oderunt vos (Matth. 5, 44). Pour moi je vous dis : Aimez vos ennemis. Priez pour ceux qui vous persécutent et calomnient. Faites du bien à ceux qui vous haïssent. Pesons toutes ces paroles; il demande de nous pour nos ennemis, le cœur, la bouche et la main. Aimez vos ennemis; il ne dit pas : Laissez-les pour tels qu'ils sont, tenez-les pour indifférents, ne leur faites ni bien ni mal; mais aimez-les, souhaitez-leur du bien, soyez bien aise quand il leur en arrive; priez non-seulement pour ceux qui vous ont autrefois persécuté , mais pour ceux qui le font encore maintenant et qui vous ruinent de réputation. Cela serait beau et bien chrétien, si vous entendiez quelquefois la messe, si vous disiez votre Ro-aire, ou si vous faisiez une neuvaine pour celui qui plaide contre vous injustement, comme le bienheureux César de Bus. On lui dit un jour qu'un méchant médisait de son sacré Ordre : Il a gagné cela sur moi, dit-il, qu'au lieu que je ne priais Dieu pour lui qu'en général, je prierai pour lui tous les jours en particulier.
Orate. Il ne dit pas priez Dieu, mais priez, pour comprendre Dieu et les hommes; comme fit ce dévot de notre temps à Paris, nommé frère Antoine. Un impudent lui donna un soufflet en pleine rue, parce qu'il lui remontrait son devoir; ce bon homme s'informe quel est cet étranger, pour quelle affaire il est à Paris, et comme il avait entrée aux maisons des grands à cause de sa piété , il va de porte en porte, recommander avec grande affection l'affaire de cet étranger, qui, ayant eu un fort bon succès, un des officiers lui dit : Vous devez bien remercier frère Antoine ; car sans lui vous étiez en danger de ne pas réussir en vos desseins. Il s'informe qui est ce frère Antoine , il apprend que c'est celui à qui il avait donné un soufflet; il le va trouver, il se jette à ses pieds, lui demande pardon , se convertit et change sa mauvaise vie. Il faut faire ainsi : si votre ami, votre père ou quelque autre parent sont en crédit et peuvent aider votre ennemi , il les en faut prier, et de bonne façon , Orate.
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Bcnefacite. Faites du bien à ceux qui vous haïssent ; et quel bien leur ferez-vous, quand vous refusez de les saluer, quand vous ne voulez pas leur dire une bonne parole? Ne vous trompez point , ce n'est pas assez de dire : Je ne lui veux point de mal, je prie Dieu que le mal que je lui souhaite m'arrive ; vous êtes obligé de lui rendre les mômes offices de charité et de civilité que vous rendez aux autres de même condition, aux autres qui vous sont parents en même degré que lui.
2° 1. Honestum. — Ego autem dico vobis. Vobis, pour vous, pour votre bien, bien honorable, bien agréable, bien profitable. Je ne sais quelle sotte erreur a ensorcelé l'esprit de plusieurs qui s'imaginent que c'est une lâcheté et un défaut de courage, de souffrir et pardonner une injure ; au lieu que nous voyons par expérience que les plus faibles esprits et les personnes les plus lâches, comme les femmes et les enfants, sont les plus sensibles aux injures, plus Impatients à lesTecevoir, plus endurcis à les pardonner : Nam vindicte, nemo magis gaudet quàm fœmina , disait le poète.
Un docte et dévot religieux de l'ordre de saint François (Stella), qui a écrit des commentaires sur saint Luc, dit qu'il a Vu en sa vie plusieurs femmes qui disaient bien leur chapelet, faisaient volontiers des aumônes et fréquentaient les sacrements; mais qu'il en a vu fort peu qui pardonnassent généreusement les offenses, comme on est obligé selon les lois du Christianisme, et qui ne gardassent toujours en l'arrière-boutique quelque levain de rancune contre ceux qui les ont désobligées.
Saint Augustin avait un esprit tout de feu ; il argumente puissamment et avec vivacité contre les payens, qui disaient que c'était une lâcheté dommageable à la république, et indigne d'un cœur généreux que de pardonner les injures, et il argumente, disje, subtilement , par ce dilemme : Quomodo ego Csesari administratori reipublica. ', mores ejus cœtollens , ait Cicero , quod nihil oblivisci soleret nisi injurias , dicebat enim hoc tam magnus laudator, aut tam magnus adulator ; sed si laudator, ergô talem Csesarem noverat, si verô adulator, ergô talem esse debere ostendebat pçtncipem civitatis, qualem illum fallaciter prœdicabat. Si c'est une lâcheté et un tort que l'on fait à la république, que de pardonner les injures et faire du bien à ses ennemis, d'où vient que César l'a fait? oui ce César qui a fondé le premier empire du monde , ce César qui a lutté à force de bras contre un torrent d'armes et d'opinions qui lui en fermaient le chemin, ce César, qui a contraint tout le monde de faire joug à sa valeur, pardonnait les injures et faisait du bien à ses ennemis; car Cicéron (Orat. pro Ligario) , le louant de ce qu'il avait fait redresser les statues de Pompée, lui dit qu'en relevant celles de son ennemi, il avait affermi les siennes. En un autre lieu , il le loue de ce qu'il savait fort bien , non pas l'art de mémoire, mais l'art d'oubliance; et que par cet art il n'oubliait rien que les injures qu'on lui avait faites. Ou Cicéron parlant ainsi disait la vérité ou non , ou il le disait louant véritablement César, ou en le flattant mensongèremenl; s'il lui disait la vérité, donc César, ce fils aîné de Mars, oubliait les injures; s'il lui disait cela en le flattant trompeusement, donc l'ora-
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teur romain montrait qu'un cœur généreux, un administrateur de la république, devait avoir cette amnistie et oubliance des injures.
Mais parce que l'exemple des chrétiens a plus d'ascendant sur notre esprit que celui des infidèles , écoutez une ordonnance des trois plus célèbres empereurs qui aient fleuri en l'Eglise, Tbéodose le Grand, Arcade et Honoré; elle est insérée dans le droit civil, elle y brille avec plus d'éclat qu'une étoile dans le firmament; et elle mériterait d'être gravé avec la pointe du diamant dans le cœur de toutes les belles âmes. Voici comme parlent ces grands hommes : Si quelqu'un a prononcé quelque parole injurieuse contre nos majestés impériales, nous ne voulons pas qu'il en subisse aucune peine : car, ou il l'a fait par légèreté ou par folie, ou par mauvaise volonté. Si par légèreté il le faut mépriser ; si par folie, il en faut avoir pitié : il est assez puni par sa folie, il est plus digne de commisération que de punition; s'il l'a fait par mauvaise volonté ,il lui faut pardonner puisque nous sommes chrétiens», et que la loi du Christianisme nous y oblige. Ces grands monarques savaient bien que c'est le propre du lion d'entendre sans s'émouvoir les cris des chiens qui aboient ' , qu'il n'appartient qu'aux rois entre les abeilles, de n'avoir point d'aiguillon, et que les âmes généreuses se tiennent assez vengées de montrer qu'elles se peuvent venger.
2° Jucundum. — Le peuple ne s'émeut point par ces motifs d'honneur et de gloire. Le but de tous ses desseins , et la pierre d'aimant de ses affections , c'est la volupté et l'utilité , le plaisir et le profit.
Vulgus amicitias utilitate probat. (Ovid. de Ponto , 1. 2.)
Mais il se doit persuader que le pardon des injures est une action très-douce et agréable. Je n'en veux point d'autre preuve que votre propre expérience. N'est-il pas vrai que quand vous vous êtes surmonté généreusement vous-même, que vous avez pardonné de bonne façon à quelqu'un, et que vous avez renoué avec lui une parfaite amitié, vous vous sentez grandement allégé, et qu'il vous semble qu'on vous a déchargé d'un fardeau insupportable; que votre cœur est vidé de beaucoup de fiel qui vous remplissait d'amertume ? au lieu que quand vous avez un ennemi , vous êtes continuellement tourmenté, vous avez au dedans une vipère qui vous ronge le cœur incessamment : que toutes les prospérités qui lui arrivent vous sont autant d'afflictions d'esprit ; que tout ce que vous voyez qui lui appartient, vous met à la gêne et à la torture , que de vous souvenir seulement de lui, vous est un tourment insupportable ; et quand vous avez obéi à votre passion et exercé quelque vengeance, que de regrets par après, que de terreurs paniques et que d'inconvénients?
La-belle Abigaïl disait prudemment à David : Non erit tibi in sin-
1 Si quis modestise nescius , aut pudoris ignarus , improbo petulantique maledicto noraina nostra crediderit lacessenda , eum pœnae nolumus subjacere; id enim, si ex levitate processerit; contemnentium; si ex insanià miseratione dignissimum , si ex injuria remittendum , (i. unica Cod. si quis Imper atori maledixerit). Magnus est animus qui more magnas ferre latratus minutorum canum securus exaudit. (Seneca.)
Des Inimitiés. COI
gultum, et in scrupulum cordis (1. Reg. 25, 31); Sire, si vous contentez votre colère, et si vous exercez la vengeance que vous avez projetée, vous en aurez des scrupules et des remords de conscience, la syndérèse vous reprochera que vous avez passé les bornes de la justice vindicative, que sous prétexte de zèle vous avez satisfait à votre passion : Ne sit tibi in singultum, ce petit plaisir que vous avez à contenter votre colère et à vous venger de votre ennemi, vous causera mille sanglots , vous vous en repentirez plus de deux fois. Omne agens patitur : deux montagnes ne se rencontrent jamais, oui bien deux hommes assez souvent, on ne sait de qui on a affaire; celui que vous pensez être plus faible, a possible plus de pouvoir que personne , pour vous nuire et pour vous ruiner.
3° Utile temporalité?-. — Quel profit de s'entre-manger par procès, de s'entre-ronger par médisance, de s'entre-déchirer par calomnie, de se brûler pour échauffer les autres : Si invicem mordetis, videte ne ab inuicem consumamini (ad Gai. 5, 15) : ne vaudrait-il pas mieux gagner votre prochain par courtoisie, et vous le rendre ami et favorable : Concordià minimse res crescunt : discordiâ maximse dilabuntur. On peignait la corne d'Amalthée en la main de la paix, parce qu'elle apporte toute sorte d'abondance.
Vous savez le beau trait de cet ancien roi nommé Scilurus. 11 avait grand nombre d'enfants : étant au lit de la mort il leur voulut laisser par testament la paix et l'union fraternelles , comme le plus précieux gage qu'il leur pouvait léguer. Il les fait tous assembler autour de son lit , il se fait apporter un paquet de flèches liées ensemble , il les donne à son aîné et lui commande de les rompre; il n'en peut venir à bout , il les donne au second et lui fait le môme commandement, et il ne les peut rompre non plus que son frère. Il les donne au troisième, au quatrième puis au cinquième, et ainsi consécutivement à tous les autres. Enfin, il les prit lui-même, et les ayant déliées , il les rompit fort aisément l'une après l'autre , puis leur fit cette leçon : Vous avez vu , mes enfants, que tant que ces flèches ont été liées, vous autres qui êtes plusieurs, jeunes, robustes et en bonne santé , ne les avez pu rompre; mais quand elles ont été séparées , moi seul qui suis vieux , faible et malade , les ai rompues sans difficulté. Il en sera de même de vous tant que vous serez bien unis ensemble et en bonne intelligence : ni les guerres, ni les procès, ni les maladies, ni autres accidents de fortune ne ruineront votre maison; mais si une fois vous vous divisez, si la pomme de discorde se jette parmi vous, le joindre désastre désolera et ruinera cette famille.
4° Utile spiritual iter . Mais quand tous ces motifs d'honneur, de plaisir et de profit temporel ne vous toucheraient pas, au moins l'utilité spirituelle et le salut de votre âme vous doit-il émouvoir et convaincre; car le meilleur moyen d'effacer toutes vos dettes sans demeurer reliquataire d'aucune peine à la justice de Dieu , c'est de quitter les dettes k ceux qui vous ont offensé ; les plus amples , les plus assurées et plénières indulgences que vous puissiez gagner, c'est de pardonner les injures qu'on vous a faites , le plus court et infaillible chemin du ciel, c'est d'avoir beaucoup de gens qui vous veuillent et fassent du mal, et les aimer de tout votre cœur ; il ne
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faut qu'ouvrir le Nouveau Testament pour trouver des passages en l'Ecriture, où Jésus nous promet de nous quitter toutes nos dettes , pourvu que nous pardonnions à nos prochains : Dimittite, et dimittcmini, date et dabilur vobis.
Ceux qui ont tant soit peu lu les œuvres de saint Augustin , savent que sa mère sainte Monique était douée de toutes les vertus qu'on peut souhaiter en une sainte; qu'elle était dévote, qu'elle ne manquait point d'assister tous les jours à la messe, qu'elle était si sage et adroite, qu'elle gagna, par sa prudence, son mari Patrice, et le convertit à la foi ; qu'elle était si chaste, que les langues les plus médisantes et vipérines ne trouvèrent jamais rien en elle, non-seulement à reprendre, mais pas même à calomnier; qu'elle était si ardente et zélée à la gloire de Dieu et au salut des âmes , qu'elle suivit son (ils par mer et par terre , à Rome , à Ostie, à Milan , pour le retirer de 'l'erreur des Manichéens où il était abîmé; chacun sait que l'eau du baptême de saint Augustin , a pris sa source en la fontaine des larmes que sa mère répandit en la présence de Dieu pour sa conversion; et néanmoins quand saint Augustin, cet aigle des Docteurs, ce si excellent orateur prie pour l'âme de sa mère, quand il plaide devant le trône de Dieu, afin d'obtenir grâce pour elle, et la retirer du purgatoire en cas qu'elle y fût , il n'allègue pas sa dévotion, il ne dit pas qu'elle a entendu tant, de messes, il ne propose pas sa chasteté, sa prudence, son zèle de la gloire de Dieu, la conversion de son mari et de son fils, il passe sous silence toutes les autres vertus pour alléguer seulement qu'elle pardonnait volontiers. Hélas! dit-il, mon Seigneur, je sais bien que ma pauvre mère a vécu fort chrétiennement, et suivant la direction de vos divines lois; mais je sais bien aussi qu'elle a besoin de votre miséricorde : car, malheur à la vie la plus louable, si vous l'examinez sans miséricorde : Vœ etiam laudabili vitœ, si eam absque misericordiâ discusseris ! Et pour vous exciter à lui faire grâce, je ne vous allègue point d'autre motif, sinon que vous savez bien qu'elle a été miséricordieuse et qu'elle a toujours pardonné volontiers; vous êtes donc obligé par votre parole, ô parole éternelle, de lui pardonner. Grand Dieu! que voulez-vous faire à ma mère? Miséricorde, ou justice. Miséricorde; hé! je vous la demande, je vous en prie de tous les efforts de mon cœur! Justice; oui j'en suis content, mais n'est-ce pas justice de garder ses promesses? Or, vous avez promis que vous ferez miséricorde à quiconque fera miséricorde : ma mère l'a toujours exercée; vous êtes donc obligé par votre justice à lui faire miséricorde. Tous pourrez dire de même, mon cher auditeur, si vous remportez sur vous cette glorieuse victoire, de pardonner de bon cœur à tous ceux qui vous ont offensé.
Car, supposons qu'au sortir de cette prédication , vous alliez trouver vos ennemis et vous réconcilier avec eux pour l'amour de Dieu , et que vous mouriez d'ici à huit ou quinze jours. Après une action si héroïque, que craindrez-vous au jugement de Dieu? vos péchés qui sont grands et en grand nombre? certes, ils vous doivent donner de la crainte; mais si le Fils de Dieu prononçait contre vous cette sentence effroyable : Va-t'en, maudit, au feu d'enfer ! n'au-
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riez pas sujet de lui dire : J'en appelle, mon Sauveur, il n'y a point de feu d'enfer pour ceux qui ont allumé en leur cœur le feu de l'amour de Dieu, et éteint le feu des inimitiés. J'appelle de votre parole à votre écriture , de votre sentence à votre promesse , de votre justice à votre vérité et de vous à vous-même? N'avez-vous pas promis si souvent en l'Evangile que vous nous mesureriez à la même mesure dont nous aurions mesuré les autres? que vous nous pardonneriez, si nous pardonnions? on nous l'a prêché, ou nous l'a assuré de votre part un tel jour ; vous savez qu'après la prédication je me repentis de mes péchés, que j'allai à confesse, que je recherchai l'amitié de tous mes ennemis , que je mis au pied de votre croix toutes les injures quils m'avaient faites; que je vous ai prié pour eux, que je leur ai voulu du bien et que je leur en ai fait pour l'amour de vous? Sans doute que le Sauveur vous tiendrait sa parole, qu'il accomplirait ses promesses, qu'il se sentirait obligé de vous pardonner et vous donner son paradis. Comme au contraire , quand vous auriez gagné tous les pardons de la Mission, toutes les indulgences du Rosaire, du Scapulaire de Notre-Damedes-Anges, et tous les Jubilés que le Pape donne en l'année sainte; quand le Fils de Dieu même vous aurait donné de sa propre bouche un pardon aussi général, et une indulgence aussi plénière qu'il donna à sainte Madeleine; si vous mourez avec quelque rancune ou quelque aversion volontaire contre qui que ce soit, vous serez damné, votre grâce au cou : Dieu vous en garde et vous donne sa paix ! Amen.