‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 75 sur 85 · DE LA COLÈRE · texte numérisé non relu

DE LA COLÈRE

Non occides.

Tu ne tueras point. (Bxod. 20.)

C'est le cinquième commandement qui fut donné aux Juifs en la loi mosaïque, auquel le Fils de Dieu en l'Evangile a ajouté pour les chrétiens : Mais pour moi, je vous dis que celui qui se fâche contre son frère, sera coupable. Cependant comme le Sauveur est le parfait modèle et l'idée des âmes choisies , et que nous voyons en l'Ecriture qu'il s'est quelquefois mis en colôr/3 ; il semble que l'imiter en ce point c'est une action non-seulement permise, mais vertueuse , louable et méritoire. Pour éclaircir cette difficulté et vous la rendre profitable, je diviserai mon discours en trois points : au premier, nous rechercherons s'il y avait de la colère en Jésus-Christ; au second, nous verrons les différences de la sienne et de la nôtre; et au troisième, les remèdes de la nôtre. Un des plus doux et salutaires, c'est votre imitation, ô sainte Vierge 1 car c'est de vous que l'Epoux disait au Cantique : Una est columba mea. Columba f cl non habet , rostro non Ixdit, alis se défendit , dit saint Augustin ; la colombe n'a point de fiel, elle ne blesse jamais avec le bec; sa défense, quand on l'irrite, c'est d'étendre ses

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ailes. Il n'est jamais entré en votre cœur une goutte de fiel contre personne, il n'est jamais sorti de votre bouche une parole d'aigreur contre qui que ce soit; toute votre vengeance c'est d'étendre les ailes de votre protection pour y mettre à couvert ceux qui s'y veulent réfugier, comme nous faisons dévotement en vous saluant avec l'ange, et vous disant, Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

I. Punctlm. — In Deo non est propriè ira. — II. Christus homo habuit iram, et quomodo-

II. PunotUM. — III. Differentice inter iram Christi , et nostram : 1. Quod ea nos praevenit non ipsum ; 2. Quod ira Christi est sine felle amaritudinis, nostra autem non sic.

III. Punctum. — IV. Remédia nostrœ irœ : 1. Prseservativum ; 2. Curaiivum; 3. Complectens utrumque.

Cokclusio. — i Paraphrasis illorum verborum : Patientia vobis necessaria est .

Premier point. — I. Domine ne in furore tuo arguas me, neque in ira tuâ corripias me; Mon Dieu ne me reprenez pas en votre fureur, ne me corrigez pas en votre colère. Nous disons souvent ces paroles sans application d'esprit; car si nous y faisions tant soit peu de réflexion, elles nous rempliraient d'étonnement, et nous toucheraient d'une sainte curiosité d'en avoir l'intelligence, pour ne pas reconnaître en Dieu ce qui est répréhensible et vicieux en la créature. Notre Seigneur Jésus-Christ est-il transporté de fureur? est-il sujet à quelque passion? à faire bouillonner le sang dans ses veines , étinceler des yeux , écumer de la bouche , allumer son visage, puis le rendre "tout pâle, altérer l'âme en ses fonctions, la démonter de son assiette? car ce sont là les propres effets et vrais symptômes de la colère. Ce qui a fait dire aux stoïciens, après plusieurs disputes agitées sur ce sujet, que l'homme qui est vraiment sage n'est point sujet à ces passions : In virum sapientem non cachent passiones animi: et toutefois, je ne trouve rien de plus fréquent en l'Ecriture que le récit ou les menaces de la colère, de l'indignation et de la fureur du Seigneur : Iratus est furore Domi- ■nus : Ira Dei ascendit super illos; indignatio tua ebibit spiritum meum.

Il faut soigneusement distinguer en notre Sauveur deux natures: l'une incréée , éternelle et divine qu'il reçoit de son Père avant tous les siècles; l'autre créée, temporelle et humaine qu'il a empruntée de la Vierge en la plénitude des temps. Pour ce qui est de la nature divine , il n'a rien de particulier qui ne lui soit commun avec le Père et le Saint-Esprit ; ainsi demander si en Jésus , en tant que Dieu, il peut y avoir de la colère, c'est le même que de demander s'il y en peut avoir au Père, au Fils et au Saint-Esprit? La théologie répond négativement , car cette Majesté divine, étant un être très-pur, très-simple et très-invariable, ne peut être sujette à ces transports et à ces altérations. Homère et les autres poètes , disaient que les dieux faisaient leur demeure sur le sommet du monl Olympe : ôXu<r7ua Sw xoct' e/ovts;, pour signifier que comme la cîme de cette montagne est si haute et élevée même par-dessus la moyenne région de l'air, qu'elle est au delà de tous les orages ; les vents, les tonnerres et les pluies n'y ont point d'atteinte ; on y voit un calme et serein perpétuel : ainsi cette Majesté divine est telle-

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ment séparée de la vie et contagion des choses corporelles, qu'elle est toujours tranquille et en bonace. Mais il est à propos de vous souvenir que le Saint-Esprit en l'Ecriture, pour condescendre à notre infirmité , pour bégayer avec nous et s'accommoder à notre petite façon de parler et d'entendre, attribue à Dieu plusieurs choses qui ne lui conviennent pas proprement, mais seulement par analogie , par rapport et ressemblance à ce qui se voit es créatures, av8po)7ro7tàôwç , dit la théologie positive; effectu non affectu, dit la scolastique ; il en produit les effets , mais il n'en a pas les passions, il en a le formel , non le matériel : il en a la vertu et la perfection, mais non le manquement et l'imperfection.

Saint Augustin le dit doctement et de bonne grâce , car traitant de la patience qui est la vertu contraire à la colère, et qui suppose quelque passion, puisque paLience vient de pâtir, montre que cette passion ni les autres ne sont en Dieu que selon ce qui est de parfait, d'excellent et de louable en elles : Sed Dei patientia qualis et quanta sit, quem niliil patientent, nec tamen impatientent, imô patientissimum dicimus, verbis eœplicare quis posslt? Ineffabilis ergô est Ma patientia, sicut zclus cjus , aient ira cjus, et quid ejusmodi est, nam si tanquam nostra illa cogitemus, in Mo nulla sunt, nihil enim horum nos sine molestià sentimus : absit auteni ut impassïbilem Dei naturam , perpeti ullam molestiam suspicemur. Sicut ergo zelat sine aliquo livore, irascitur sine perturbatione, miser etur sine dolore, pœnit et cum sine aiicujus, pravitatis correptione, ità est patiens sine ullâ passione * ; sa colère donc n'est autre chose que sa justice très-adorable, qui est appelée colère , parce qu'elle a le môme effet que la colère ; mais non pas la faiblesse et l'imperfection de la colère. Celui qui est en colère venge l'injure reçue, mais avec transport et émotion : Dieu par sa justice punit le péché, mais avec tranquillité et sans passion : Tu autem cum tranquillitate judicas (Sap. 12, 18).

Et parce qu'il punit le péché en deux manières quand il n'a pas été expié en ce monde, ou éternellement dans les enfers, ou temporellement clans le purgatoire, l'Ecriture lui attribue la fureur et la colère. Il y a cette différence entre ces deux dispositions, que la fureur est longue, de durée, et permanente ; et la colère courte , passagère et momentanée.

Ira, furor brevisest. (Horat., 1. 1, Epist. 2.)

II. Ainsi quand David dit : Domine, ne in furore tuo : quoniam sagittse tux infiœœ sunt (Psalm. 37), c'est-à-dire, dit sa-int Augustin, puisqu'il vous plaît de me punir en ce monde, par les afflictions que vous m'envoyez , ne me châtiez pas en enfer où vous exercez votre fureur, votre vengeance qui est longue et éternelle; ne me corrigez pas en purgatoire où vous exercez votre colère et votre vengeance qui est courte et temporelle. Mais que Dieu punisse soit éternellement , soit temporellement en ce monde ou en l'autre , c'est toujours sans émotion , sans transport et sans saillie ; c'est avec paix, avec calme et repos intérieur, c'est même avec amour

( Aug., tom. 4, lib. de Patientia, c. 1 .

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et. avec une douceur incroyable; si bien qu'en Jésus en tant que Dieu, à proprement parler, il n'y a point de colère, point de fureur ni d'autre passion.

Que si nous le considérons en tant qu'homme , je dirai avec la théologie : Homo est , humani à se nil alienum putat, les passions de notre âme, l'amour, la haine, la colère et la joie , la tristesse, le désir et la crainte étant un des apanages de la nature humaine , il n'y a point de doute qu'elles étaient en Jésus-Christ en tant qu'homme , mais sans les imperfections dont le péché originel les a souillées : Etiam ipse Dominus in forma servi , agere vitam dignatvs humanam , sed nullum habens omninô peccatum , adhiouit eas ubi adhibendas esse judicavit. Neque enim in quo vérum erat hominis corpus, et verus hominis animus falsus erat humanus affectus, dit saint Augustin (Lib. 14, de Civit., c. 14). Et un pou plus bas : Hos motus certœ dispensationis gratia , ità cùm voluit suscepit animo humano, sicut cùm voluit factus est homo. Et plus bas : Habemus cas ex humanse conditionis infxrmitate , non sic Dominus Jésus , cujus et infirmitas fuit ex potestate. Ces passions considérées en elles-mêmes, en leur essence et dans leur première origine, ne sont pas des vices, mais des dons de nature que le Créateur nous a donnés comme des organes et des instruments pour acquérir le bien et éviter le mal. Il faut que je vous explique cette belle doctrine de théologie par une comparaison familière, mais naïve et lumineuse.

Imaginez-vous que l'homme doué de ces passions, c'est comme un carrosse attelé de six ou huit chevaux; car les passions sont à l'homme ce que les chevaux sont au carrosse , pour avancer ou reculer, pour se porter au bien ou pour se détourner du mal. Comment nous porterions-nous au bien , si nous ne le désirions ; comment le conserverions-nous , si nous n'en avions de la joie et du plaisir quand il est présent? comment éviterions-nous le mal, si nous ne le craignions quand il est absent et si nous ne le haïssions quand il est présent? D'où, en passant, quelques-uns doivent apprendre à s'humilier et non à s'élever : il y a des hommes qui , de leur naturel, n'ont quasi point de passions : ils ont un génie insensible , froid et quasi immobile; quand ils voient quelqu'un transporté de passion, ils s'enflent, ils s'en font à croire, ils pensent être bien parfaits, n'étant pas sujets à de telles altérations. Il est vrai que vous ne faites pas grand mal, mais aussi ne faites-vous pas grand bien; ce n'est pas vertu de n'avoir point de passions, mais de les modérer et de les conduire : Non est pondus verse virtutis , insensibilitas cordis :et valdè insana per stuporem membra sunt , quœ sentire dolorem incisa non possunt l, dit saint Ambroise. Vous êtes comme un carrosse qui n'est jamais attelé , il ne se brise pas , il ne s'use pas , il ne verse pas; mais il n'avance ni ne recule, il demeure inutile en une cour. Ces passions de notre âme, sont bien

* Si talis est à-rocôsïa ut animum contingere omninb non possit ullus affectus, quis hune stuporem non omnibus vitiis , judicet esse pejorem (Aug. ubi supra) ? Incompositi sine affectione, sine faedere , sine misericordià (Rom. 1,31).

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comparées aux chevaux, car elles sont brutales, elles résident en la partie animale et inférieure de l'homme, non pas en la supérieure et raisonnable, et elles nous sont communes avec les bêtes. Nous voyons que les chiens et autres animaux sont sujets à l'amour, à la haine, à l'envie et à la colère; puisqu'elles sont brutales, elles ont besoin de conducteur; comme en un carrosse à six chevaux il y a deux cochers, le petit qui est le postillon, et le cocher; le postillon va devant et on le prend pour voir de loin les fossés, les haies et les autres mauvais passages afin de s'en détourner; le cocher tient les rênes et le fouet en main pour conduire ses chevaux comme bon lui semble. Ainsi en l'homme, l'entendement est le postillon , qui a pour office de découvrir les chemins , de prévoir les accidents, les difficultés et les inconvénients que nous pouvons encourir si nous allons par tel ou tel chemin, si nous faisons une telle entreprise. La volonté est comme le cocher, qui a la bride en main, qui conduit et qui tourne de quel côté elle veut; qui commande même au postillon , tant qu'ils font tous deux leur devoir, tant que l'entendement juge sagement et que la volonté gouverne avec droiture et équité; ces chevaux nous sont utiles, nos passions sont bonnes et louables. Mais il est arrivé un grand inconvénient par le péché originel : car imaginez-vous que faisant un long voyage par les champs à la dînée d'un jour de carnaval , votre cocher et votre postillon ont trouvé quelqu'un de leur connaissance qui les a fait boire en l'hôtellerie plus que de coutume, après le dîner vous n'avez pas fait demi-lieue, que les vapeurs du vin leur montent à la tête, le postillon s'endort, et ne regarde point les chemins; le cocher est ivre et joyeux, mais affaibli par le vin; les chevaux qui ont bien repu sont fringants et éveillés; le cocher fouette incessamment ses chevaux et ne leur tient point la bride; les chevaux courent le grand galop : vous êles en des lieux scabreux, sur des rochers et au bord des précipices; je vous laisse a penser qu'est-ce qu'on doit attendre de ce pauvre carrosse et de ceux qui sont dedans, des chevaux et des cochers , et si tout cela ne va pas se précipiter en des abîmes? Tel est l'homme sans la grâce de Dieu; l'entendement est obscurci et aveuglé, sa volonté enivrée et ensorcelée par l'amour des biens charnels et corruptibles, les passions vives et vigoureuses qui regimbent incessamment. Voyez un homme du monde destitué de la grâce de Dieu, qui est en proie à ses passions , en quels précipices et abîmes ne se plonge-t-il pas? vous diriez que son entendement dort; où est son jugement, sa raison et son sens commun, puisqu'il ne regarde jamais les obstacles ni les mauvaises rencontres qu'il trouvera en l'exécution de ses desseins , ni à quoi aboutira son entreprise; il faut enlever cette fille, déshonorer cette femme ou il faut se battre en duel; mais enfin qu'en fera-t-il? il dort, sa volonté est enivrée, il ne se soucie de rien, pourvu qu'il avance, qu'il pique et pousse incessamment ses passions? je vous laisse à penser ce qu'on en doit attendre; et s'il ne pourrait pas dire comme un certain qui, étant monté sur un cheval fougueux, courrait le grand galop par les champs, sans lui tenir la bride, interrogé : Où vas-tu si vite? Je vais, répondit-il, où celui-ci m'emporte?

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Les passions de Jésus n'étaient pas de la sorte; il les avait sans imperfection; car il ne leur était point sujet, mais elles lui étaient asservies , il en tenait le frein pour s'en servir comme bon lui semblait, pour les éveiller, modérer, apaiser quand et en quel lieu il lui plaisait. Pour ce sujet les saints ne les ont osé appeler simplement passions, Tzct^anu , parce que ce mot exprime que l'âme qui en est atteinte pâtit , et que l'âme sainte de Jésus, quand elle avait ces dispositions , ne pâtissait pas, mais agissait. Il faudrait quelque mot nouveau pour exprimer ces passions , en tant qu'elles sont en l'âme de Jésus; les Pères n'en ayant point trouvé, les ont appelées propassions , pour dire qu'en cette sainte âme il y avait quelques dispositions qui tenaient la place des passions, et qui pour ce, s'appellent propassions ou vice-passions; comme le pronom s'appelle ainsi parce qu'il tient la place du nom. Il avait donc le même empire sur les passions, et beaucoup plus absolu sans comparaison, que le premier homme dans l'état d'innocence, c'étaient des perfections en lui , des organes et instruments naturels dont il se servait saintement, pour procurer quelque bien ou pour empêcher quelque mal. Ainsi les historiens sacrés nous racontent que Jésus entrant au temple et trouvant qu'on y trafiquait, se met en colère, qu'il renverse les bancs de ces marchands, et qu'il les chasse comme des chiens. Le pouvons-nous imiter en cela ; est-ce bien fait de se mettre en colère? ne s'en faudrait-il pas confesser? Non pas parlant absolument, ce n'est ni vice ni imperfection, mais une vertu et une bonne action que de se mettre en colère : Iraseimini et nolite peccare (Psal. 4), pourvu qu'elle soit assaisonnée de toutes les circonstances nécessaires et semblable à celle de Jésus ; mais parce que nous sommes si fragiles et si imparfaits, et que nous ne saurions nous servir de ce couteau sans nous couper, tout bien considéré, il vaut mieux nous en priver, et ne nous pas mettre en colère.

Deuxième point. — III. 1° Car la colère de Jésus était assortie de deux conditions, dont la nôtre est ordinairement dépourvue; pour ce , la sienne était très-vertueuse et louable; la nôtre vicieuse et criminelle; celle de Jésus ne le prévenait jamais, il ne l'avait que quand, en quelle façon et autant qu'il voulait, non plus que les autres passions. En effet, il est dit en l'Evangile qu'il se troubla lui-même et non pas qu'il fut troublé. Turbavit senietipsum. Et derechef au jardin des Olives, la veille de sa Passion, qu'il commença à craindre : Cœpit pavere et tscdere, non pas auparavant, quoiqu'il eut dès longtemps l'objet de la crainte en son esprit. La colère ne lui ôtait pas l'usage de la raison, elle ne jetait point de ténèbres ni d'obscurité dans son entendement , elle ne l'empêchait point de procéder sagement et avec une entière circonspection dans ses actions. En l'Apocalypse, chapitre quatrième, saint Jean vit le Sauveur assis sur un trône, et que de ce trône sortaient des éclairs, des tonnerres et des foudres, qui représentent les châtiments que Dieu envoie aux âmes pécheresses ; mais il avertit particulièrement qu'il vit aussi sept lampes ardentes devant ce trône , pour montrer que Dieu ne châtie pas ses ennemis, comme les Endabates; qu'il ne procède pas à la vengeance inconsidérément;

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que sa colère ne lui interdit pas ni n'altère pas les fonctions de la raison; sa justice n'est pas comme celle des hommes, aveugle ou avec des yeux bandés. C'est comme le sceptre qui exprimait la royauté parmi les Egyptiens, portant un œil ouvert en sa cîme; sa verge , dit Jérémie , c'est une verge veillante, qui a les yeux ouverts pour voir où elle frappe et comme elle frappe : sa colère est un zèle et non une passion, zèle de l'honneur de son père, zèle très-juste, très-raisonnable et très-adorable. La nôtre, au contraire, est ordinairement aveugle , inconsidérée et étourdie : elle éblouit l'esprit, elle pervertit le jugement, elle offusque la raison : Turbatus est à furore oculus meus; et comme elle jette des ténèbres dans l'âme, elle est cause que nous ne savons ce que nous faisons et que nous ne faisons rien qui vaille : Qui ambulat in tenebris nescit quô vadit.

Aristote a fort bonne grâce quand il compare notre colère à un chien qui garde la maison; car il arrive souvent que ce chien, sitôt qu'il entend le moindre bruit à la porte, se met à japper et vouloir . mordre celui qui frappe, sans attendre à voir qui il est; d'où il arrive souvent qu'il aboie même contre son maître , et quand il le reconnaît , il est tout honteux d'avoir crié contre lui. Ainsi notre colère mal élevée, s'irrite souvent par précipitation contre ceux qui ne sont pas coupables, ou contre ceux que nous ne voudrions pas avoir tant soit peu désobligés. Vous vous blessez en choppant contre un morceau de bois, vous donnez une malédiction à celui qui l'avait laissé là, et c'est possible votre mère que vous ne voudriez pas avoir maudite pour toutes les richesses du monde. Vous cassez un verre par mégarde, et vous donnez au démon celui qui l'avait été de sa place, et c'est peut-être vous; votre colère n'est pas bonne, elle ne ressemble pas à celle de Jésus, elle prévient et trouble le jugement, elle fait ses actions avec précipitation , vous lui êtes sujet et non pas elle à vous; et partant, si vous êtes sage, et si vous ne voulez faire mille choses qui vous nuiront, vous ne lui obéirez jamais, vous ne ferez et ne direz jamais rien quand elle est en vous.

Qui non moderabltur irœ,

Infectum volet esse, dolor quod suaserit et mens.

Tout ce que vous dites et tout ce que vous faites en la fougue, n'est jamais ni bien dit ni bien fait ; et quand vous diriez d'or, quand vous feriez des miracles, on n'en fait point d'état/, on attribue le tout à votre passion et non à vous ; on sait que comme celui qui est ivre n'est pas capable de faire ou dire rien qui vaille, et qu'on attribue au vin tout ce qu'il fait et ce qu'il dit ; ainsi les lois civiles déclarent qu'on ne doit avoir aucun égard à ce que vous faites ou dites en la chaleur de la passion , si vous n'y persévérez quand votre colère est refroidie. En effet , ne vous êtes-vous pas souvent repenti de ce que vous aviez dit et fait en colère? Ne la croyez donc plus, puisqu'elle vous a trompé si souvent. Je sais bien que cela est fort difficile, et que saint Augustin a dit ^ : Tous ceux qui sont

* Nulli irascenti sua videtur injusta. Quidquicl calore iracundise fit , aut I. — si'- 39

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en colère pensent toujours avoir grand droit de s'y mettre, encore qu'ils aient le plus grand tort du monde. Mais je vous dirai comme Phocion à ses compatriotes. On apporta à Athènes les nouvelles de la mort du grand Alexandre; les Athéniens qui étaient chauds et bouillants , se voulaient soulever et prendre les armes contre les Macédoniens. Tout beau, leur dit Phocion, attendons le boiteux , que savons-nous si ce n'est point de faux bruits; et si Alexandre n'était point mort, n'en porterions-nous pas la folle enchère, ne nous en repentirions-nous pas? s'il est mort aujourd'hui, il le sera encore demain et après-demain, et d'ici à huit jours, il n'y a point d'inconvénient de beaucoup différer, et il y a bien du danger à se précipiter tant soit peu. Je vous en dis de même , ou celui contre qui vous vous fâchez est en faute ou non : s'il n'a point fait de faute, pourquoi vous fâchez- vous? et s'il en a fait, attendez un peu, la vérité est fille du temps, elle vous fera tout connaître ; la faute qui est faite aujourd'hui le sera aussi demain, et se pourra corriger plus fructueusement demain qu'aujourd'hui : Potest ira dilata eœerceri, non potest exercita revocari.

Et ne me dites pas que le tort qu'on vous a fait est trop grand , que l'offense en est trop sensible et que vous ne sauriez vous empêcher de vous mettre en colère, ni même de maudire et de blasphémer. Sénèque tout payen qu'il est, vous dément. Il est très-bon , dit-il , de prévoir l'arrivée des vices auxquels nous nous connaissons enclins , et d'y mettre empêchement de bonne heure et d'ajuster tellement notre âme, que dans une occasion pressante et en la secousse d'une injure inopinée et bien extraordinaire, le cœur ne la sente pas; ou s'il en est ébranlé, qu'il la retienne au fond de l'àme et ne témoigne point de colère à l'extérieur. Cet effort n'est pas impossible, dit-il, et je le pourrais prouver par plusieurs exemples mémorables; en voici un qui en vaut cinquante (Senec. , lib. 3. de Ira , c. 14).

Le roi Cambyse était sujet à l'ivrognerie : Préxaspes, un de ses familiers, prit la confiance de lui remontrer aimablement que ce vice est bien indécent en un prince, sur lequel tout le peuple a les yeux collés; ce tyran lui répond : Je vous montrerai bien que quelque abondance de vin que j'aie dans le corps, les fumées ne m'ôtenl pas l'usage de la raison , et que je suis aussi assuré de la vue et de la main quand je suis bien ivre, que lorsque je suis à jeun. Quelques jours après il but beaucoup plus qu'il n'avait jamais fait, et appelant à soi ce malheureux favori accompagné de son fils ; il commande au fils de sortir de la chambre et de se tenir tout droit à deux ou trois pas de la porte ouverte et tenir sa main gauche sur sa tête, pour découvrir le cœur sans se mouvoir tant soit peu; puis prenant un arc et une flèche, il le décocha droit au cœur de ce jeune homme, et comme il palpitait étendu sur la terre , il y accourt avec Préxaspes , et ayant fait une ouverture plus grande et plus large à la plaie, il lui montre la flèche qui était

dieitur, non prius ratum est, quàm perseverentia apparuerit judicium animi adfuisse : itaque brevi reversa mulier, nec divertisse videtur (/. Quidquidff. de Regul. jur.).

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fichée dans le cœur, disant : Qu'en dites- vous? n'ai-, je pas la main bien assurée tout ivre que je suis? Certes, dit cet infortuné, quand ce serait Apollon , il ne serait pas plus adroit à tirer.

Mais qu'en dites-vous? qu'en pensez-vous vous-même? Ce pauvre père était payen, il ne connaissait pas le vrai Dieu, il n'avait pas les grâces que vous avez. Si jamais il y eut sujet de se mettre en colère, c'était en ce rencontre. Cambyse n'était qu'un roi temporel, ou pour mieux dire un tyran, ce n'était qu'un ver de terre ; l'injure qui devait fâcher ce favori était plus que trèsgriève, et au delà de toute exagération; c'était le tyran qui l'avait faite, par un motif très-injuste; et ce pauvre homme a tant de respect pour ce prince, qu'il ne le maudit pas, qu'il ne le blâme pas, qu'il ne le reprend pas, qu'il ne se fâche point devant lui , ni devant ses gens , qu'il ne témoigne aucune émotion , ou ressentiment de cette injure; mais au contraire, qu'il le flatte, qu'il le loue et qu'il dit qu'il a fait merveilles. Et vous, chrétiens , vous qui avez le bonheur de connaître le vrai Dieu , qui êtes secourus de sa grâce, qui ne recevez que de petites injures, vous vous mettez en colère cent et cent fois par an, contre la très-haute et la très-adorable majesté de Dieu, contre le Roi du ciel , très-bon, très-débonnaire et très-obligeant, vous vous en prenez à lui, encore qu'il ne soit pas cause de votre fâcherie; vous l'injuriez, vous blasphémez et vous le reniez? Ne voyez-vous pas que ce payen vous fera votre procès au jour du jugement. Quand même il serait cause de votre colère, ce ne serait que très-justement et vous n'auriez pas droit de faire autre chose que ce que lit David. Je me suis tenu dans le silence, je n'ai pas eu la témérité d'ouvrir seulement la bouche, pour former la moindre plainte quand il vous a plu m'affliger : Obmutui et non aperui os meum, quoniam tu fecisti (Psal. 38, 10). Et si vous êtes sages , quand vous êtes en colère , non-seulement vous vous abstiendrez des mauvaises paroles, mais encore de celles qui seraient bonnes ou indifférentes, si elles ne sont absolument nécessaires. Vous ferez comme Elisée.

Joram, roi d'Israël, Josaphat, roi de Judée, et le roi d'idumée font une ligue ensemble (4. Reg. 3), et déclarent la guerre à Mésa, roi des Moabites , parce qu'il refusait de payer un tribut qu'il devait tous les ans au roi d'Israël. Ces trois rois se trouvant au désert dans une extrême nécessité d'eau pour les soldats, et pour abreuver le bétail ; Joram, qui était le principal auteur de cette guerre , s'écria en pleurant : Hélas, mon Dieu ! hélas, mon Seigneur! avezvous assemblé trois rois pour les donner en proie aux Moabites? Josaphat, qui était un roi dévot et vertueux, s'écria : N'y a-t-il point ici auprès, quelque prophète du vrai Dieu, qui puisse nous assister en l'extrémité où nous sommes? Quelqu'un lui dit : Il y a ici auprès, Elisée qui servait le prophète Élie ; ils y vont sans retardement tors trois de compagnie; Joram était un prince vicieux, impie, fils d'un père et d'une mère qui lui ressemblaient. Elisée le voyant en la compagnie de Josaphat pieux et dévot, fut ému de colère et piqué du zèle de justice contre lui, disant : Qu'ai-je à faire de vous, roi d'Israël, qu'avons-nous à démêler ensemble? adressez- vous aux faux prophètes de vos pères, je vous déclare

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que si je n'avais égard à la piélé du pieux Josaphat, je ne daignerais pas seulement vous regarder. Et puis il leur enseigne ce qu'ils doivent faire pour avoir de l'eau. Mais, sentant qu'il s'était ému et troublé par cette juste colère , il ne voulut pas prononcer ses oracles et instruire ces rois, tant qu'il se sentit ému, et dit aux assistants : Amenez-moi un musicien qui apaise mon émotion par la gravité de son chant; il savait bien ce qu'a dit le chantre royal: Que l'âme étant troublée tant soit peu de quelque passion, n'est pas capable des lumières du ciel : Turbati sunt, et moti sunt, omnis sapientia eorum devorata est (Psal. 106, 27); il n'ignorait pas ce que l'Apôtre a dit depuis : La colère de l'homme ne le sanctifie pas : Ira viri justitiam Dci non operalur. Il n'appartient qu'à Jésus et à sa sainte Mère de bien faire quelque chose en la chaleur de la colère, parce qu'il n'en est pas gourmande, il en a les rênes et l'empire , il sait bien qui a tort et qui a droit , et en ce qu'il fait il ne passe jamais d'un seul point la règle de justice; outre qu'il y a une seconde différence entre sa colère et la nôtre.

2° La sienne n'est jamais mêlée d'amertume, ni exercée par un sentiment de vengeance, quand il est en colère contre nous et qu'il nous punit; ce n'est pas par haine ni par mauvaise volonté, c'est par amour ou zèle de justice.

Le Saint-Esprit dit plus en un mot que je ne saurais dire en une prédication ; il exprime en une parole les deux différences qui sont entre la colère de Jésus et la nôtre; il compare celle de Jésus à la défense de la licorne : Cornua monocerotis cornua ejus (Deuteron. 33); la nôtre est comme la corne du bœuf, il y a deux différences. Premièrement, quand la licorne blesse, elle voit où elle frappe , parce qu'elle a les yeux sur la corne ; mais le bœuf ne sait où il frappe , car il a les yeux sous les cornes. En second lieu, quand la licorne frappe , elleguérit en blessant ; car comme savent les naturalistes, sa défense porte médecine, elle sert d'antidote contre le venin; mais celle du bœuf est venimeuse, elle est difficile à guérir. Le Fils de Dieu est comme la licorne : il voit clairement comme il frappe, il ne punit point sans bien considérer le temps, la manière et les personnes qu'il faut châtier : Virgam vigilantem ego video. Il frappe, non pas pour nous perdre, mais pour nous guérir, non par mauvaise volonté , mais par amour : Ego occidam et ego vivere faciam; percutiam et ego sanabo. Tu laborem et dolorem considéras, ut tradas cos in inanus tuas ; Grand Dieu, quand vous envoyez aux hommes des travaux et des afflictions, vous les considérez' et les examinez de près , vous les pesez diligemment pour n'en pas donner plus qu'il ne faut, in lacrymis in mensurà.

Et, quand vous les leur envoyez , ce n'est pas pour les perdre ou les endommager, mais ut tradas eos in manus tuas; pour les faire retourner à vous, pour les ranger à leur devoir et rentrer en vos bonnes grâces. Vous frappez comme la licorne : vos coups sont des faveurs et vos blessures des antidotes. Vous vous fâchez comme la colombe, sans fiel, sans rancune, sans amertume : Amor sœvit, Christus saevit, sed sine felle ssevit, more columbino, non corvino. Notre courroux est tout au contraire, c'est une colère de vipère, avec un venin intérieur et une bile noire; quand nous nous fâ-

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chons, nous sommes pleins d'aversion et d'amertume contre le prochain, et même la malignité de cette vipère est si grande, qu'elle vomit souvent son venin contre la bonté infinie de la Majesté divine. N'est-ce pas votre excuse ordinaire : Si jamais on ne me fâchait, je ne blasphémerais jamais! C'est vous laver avec de l'encre. Quelle excuse 1 vous blasphémez en colère, vous êtes doublement criminel: de la colère et du blasphème. Si quand deux laquais se querellent ensemble, l'un s'adressait à son maître et lui disait des injures, s'il se justifiait après sur ce qu'il était en colère, quelle excuse serait-ce , qui est-ce qui ne le condamnerait pas? c'est néanmoins ce que vous faites.

Troisième point. — IV. 1° Quels remèdes à une passion si déraisonnable, si maligne et si dommageable? J'en trouve trois principaux dans les saints Pères. Premièrement, il faut ôler la cause, il faut arracher la racine, qui est l'affection déréglée aux biens temporels, ou à quelque autre créature. Il faut ici raisonner sur cette maladie d'esprit tout autrement qu'aux maladies du corps. Les bons médecins disent, et le docte Fernel l'a écrit', que dans les fièvres intermittentes, comme la tierce, la quarte ou autres qui ont quelque parenthèse entre leurs accès, il n'est pas toujours a propos d'user de la saignée, qu'elle y est même dangereuse. Premièrement, dit Fernel , la cause de ces fièvres intermittentes , qui est l'humeur bilieuse , n'est pas pour l'ordinaire dans les grands vaisseaux ni dans les grandes veines; mais au mésentère. Et quand vous tirez du sang, vous ne tirez pas cette humeur, puisqu'il n'est pas dans ces veines; au contraire, vous vous mettez en danger de changer la tierce ou quarte en continue , l'humeur bilieuse qui est hors des veines, y pouvant entrer par l'évacuation, pour ne pas laisser de vide. Secondement, disent d'autres médecins, comme au grand monde l'air est entre nous et l'élément du feu, pour tempérer sa chaleur; ainsi au petit monde, le sang qui est comme l'air chaud et humide, sert de frein à la bile : Sanguls est frxnum bilis, qui est du naturel du feu , et rabat son activité, l'empêche de faire du ravage; ainsi quand vous usez de beaucoup de saignées en ces fièvres, vous affaiblissez la nature , vous diminuez le frein de la bile, et par conséquent, vous lui ouvrez la porte. Je laisse cela à disputer aux médecins; mais je sais qu'il faut faire tout le contraire en cette maladie de l'âme dont je traite aujourd'hui : Febris nostra iracundia est, dit saint Ambroise , la colère n'est pas uneiièvre continue comme la rancune , mais intermittente, qui a quelque trêve et relâche entre ses accès. On ne se met pas continuellement en colère , mais de temps en temps ; la cause de cette fièvre est en l'intérieur, tout au contraire de celle du corps , elle est au dedans et au cœur. Et c'est en quoi vous vous trompez : vous attribuez la cause de votre passion aux autres et non à vous. Si j'étais comme une telle, que j'eusse un mari sobre et modéré, je ne me fâcherais point; mais tant qu'il sera ce qu'il est , ou que je serai avec lui , je ne m'en saurais empêcher. Si je n'avais cette fourmilière d'enfants ,

1 Fernel., lib. 2. Methodi medendi, cap. 6.

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diles-vous; mais il faut être Job et quelque chose davantage , pour rie pas perdre patience avec eux. Si je n'avais ce procès, ma bile ne s'enflerait jamais; mais quand je rencontre mon adverse partie, je ne puis que je ne m'échappe.

Vous vous trompez , ce n'est ni le mari , ni les enfants, ni le procès qui en sont cause, mais vous-même. Sondez bien votre intérieur, et vous trouverez que c'est votre impatience , votre amourpropre et votre mauvaise habitude.

En second lieu , le sang n'est pas le frein de cette bile , il en est au contraire l'aiguillon et l'amorce.

Ap-j'ûpiov sgtiv, aïjxa jtat ^uyfn ppcrol?.

L'affection à l'argent , c'est le tison et l'allumette de la colère. Saint Ambroise expliquant ces paroles que le Fils de Dieu dit à ses disciples : Vous ne porterez ni argent , ni bâton , en rend la raison , et dit que c'était pour leur ôter les sujets de dissension et les instruments de vengeance1, afin qu'ils fussent comme des brebis au milieu des loups. Un ancien nommé Gottis , brisa plusieurs vaisseaux d'argile et de cristal, dont son ami lui avait fait présent, disant : Je suis enclin à la colère , mes serviteurs en casseraient quelqu'un , je ne me pourrais empêcher de me fâcher; et ainsi j'aime mieux n'en point avoir du tout. Je ne voudrais pas vous conseiller de perdre ou de quitter tout à fait ce qui est le sujet de votre colère; mais d'en détacher votre cœur, et vous en priver de temps en temps , comme cet ancien , pour s'accoutumer à souffrir sans répugnance le refus qu'on lui ferait quand il demanderait l'aumône, avant que de commencer ce métier, la demandait souvent à des statues ; ainsi pour vous habituer â souffrir avec patience les pertes qui vous arriveront contre votre volonté , il est bon d'en faire quelquefois de volontaires , de payer vos dettes de cet argent mignon qui est en réserve dans vos coffres, de donner à votre sœur ce point d'ouvrage dont vous êtes si curieuse, de faire passer devant vous celle qui est moins que vous; autrement, si vous ne mortifiez jamais vos inclinations, si vous donnez carrière à toutes vos passions , vous trouverez à l'heure de votre mort , un amas effroyable de péchés que vous aurez commis , un trésor d'ire et de colère que vous aurez mérité ; et vous direz avec étonnement : Quis novit potestatem irse tux , et prœ timoré tuo iram tuam dinuonerare ?

2° Voilà comme il faut prévenir votre colère avant qu'elle vienne, mais pour l'éteindre ou pour la modérer, quand elle est allumée, vos gens y peuvent beaucoup avec la grâce de Dieu : Fulgura in pluviam fecit, educit ventos de thesauris svis. Belle comparaison! Vous voyez quelquefois en été une grosse nuée qui couvre le ciel , qui vous dérobe le soleil, et qui cause la nuit en plein midi; vous entendez le carreau qui se promène là-dedans , qui gronde , qui tonne , qui éclate, et qui fait trembler tout le monde; les éclairs brillent coup sur coup, vous diriez que la terre va s'abîmer, et

1 Ut et iricentiva litis. et instrumenta eriperet ultionis (Ambr., apud Gralian. cap. Ira causa 11, quœst. 3).

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qu'on est à la fin du monde. Que fait Dieu pour dissiper cet orage? Educit ventos de thesauris suis ; il tire de ses trésors un doux zéphyr, un petit vent qui écarte ces nuées, qui calme cet orage, et qui découvre le soleil au milieu du ciel; cette tempête se résout en une douce pluie qui arrose la terre, qui rend les champs fertiles, qui réjouit les prairies, fait refleurir les arbres, qui soulage les animaux, et qui apporte mille commodités.

Quand votre voisin est en colère contre vous, il est comme celte nuée ; il est dans l'orage, le soleil de sa raison est éclipsé, il y a làdedans une sombre nuit, il tempête, il fait un tintamarre comme fait l'éclat du tonnerre, il donne des œillades qui semblent des éclairs, il menace, il dit qu'il fera ou qu'il dira, qu'il ne dira plus ou qu'il ne fera plus; il semble qu'il doit tout renverser. Si vous avez une âme qui soit assise en bon lieu , vous dissiperez cela fort aisément , et même vous le ferez réussir avantageusement et pour lui et pour vous : c'est qu'il faut que de votre cœur, qui doit être le trésor de Dieu, vous lâchiez une douce parole, comme un doux zéphyr : Responsio mollis frangit iram (Proverb. 15, 1); il ne faut rien désavouer pour ce temps-là de ce qu'il dit, ne lui pas résister, ne pas récriminer : Non reddentes malum pro malo , nec maledictum pro maledicto , dit saint Pierre, il vous faut excuser, lui demander pardon de la faute que vous n'avez pas commise; mais le lendemain quand sa boutade sera passée et son esprit reposé , il rentrera en soi-même , il admirera votre patience , il reconnaîtra sa faute, il se repentira de sa folie, il sera honteux et humilié, et vous aimera plus qu'auparavant.

3° Mais le souverain remède contre la colère et toutes les autres passions, c'est la grâce de Dieu ; nous faisons une grande faute de n'y pas recourir assez souvent ni assez fervemment. Notre Sauveur n'avait pas besoin de prier puisqu'il était Dieu, et néanmoins pour nous donner exemple, étant proche de sa passion, il disait : Mon âme est à présent troublée , mon Père sauvez-moi dès cette heure ; Nunc anima mea. turbata est, et quid dicam,pater, salvifica me ex hâc horâ (Joan. 12, 27). Faites comme lui : quand vous sentez quelque émotion en votre cœur, jetez-vous aux pieds du Fils de Dieu, demandez-lui secours contre la tentation, lumière et conduite en l'action que vous allez faire, donnez-vous à lui pour apaiser cet orage , reconnaissez que vous ne le pouvez de vous-même : Domine vim patior. Domine salua nos, perimus; mon Dieu tendez-moi la main, car autrement je suis perdu. Et quand vous n'êtes pas en la tentation, courtisez-le, priez-le, pratique^ les vertus qui lui sont agréables, afin qu'il vous assiste quand vous serez attaqué; et ruminez quelquefois ces belles paroles de saint Paul : Patientia vobis necessaria est, ut facientes Dei voluntatem , reportetis promissionem (Hebr. 10, 36).

Conclusion. — Necessaria est : la virginité est belle et agréable à Dieu , mais elle n'est pas nécessaire, vous pouvez vous sauver dans Je mariage , peut-être qu'il ne vous est pas nécessaire de pratiquer l'aumône, car vous êtes pauvre; ni le jeûne, car vous êtes valétudinaire; mais la patience vous est absolument nécessaire, en

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quelque état et condition que vous soyez, vierge ou marié , pauvre ou riche, malade ou en santé.

Yobis. La dévotion est nécessaire aux prêtres, la pauvreté aux Capucins et la solitude aux Chartreux, comme l'abstinence aux Minimes et le zèle aux prédicateurs ; mais à vous, Messieurs , la patience vous est principalement nécessaire. Les religieux ne sont employés qu'à une chose, ils n'ont qu'un souci et qu'une obligation qui est de plaire à Dieu et d'obéir au supérieur; mais vous qui êtes dans le monde, conversant avec tant de sortes de personnes de contraire humeur et d'inclination différente, divisés en tant d'occupations; si vous n'êtes bien armés de patience par la grâce de Dieu , vous pécherez mille fois chaque jour. Vobis. Pour vous l'obéissance vous est nécessaire pour vos supérieurs , la piété pour vos parents, la miséricorde pour les pauvres; mais la patience vous est nécessaire pour vous.

Ut facientes Dei voluntatem. La volonté de Dieu , c'est que vous portiez les charges les uns des autres : Aller alterius onera portate ; si vous n'avez la patience , vous ne voudrez endurer de personne, et personne ne voudra endurer de vous ; vous ne voudrez pas supporter les imperfections des autres, ni les autres les vôtres; vous n'aurez point de sympathie avec personne , ni personne avec vous; vous serez insupportable à chacun, et chacun à vous; vous serez toujours chagrin , mélancolique et malheureux : Hsec est volunias Dei sanctificatio vestra(\, Thess. 4,3). En quoi consiste la sainteté et la solide vertu? à communier souvent? non , car Tamour-propre n'y est pas mortifié ; en quoi consistent la sainteté et la solide vertu? à dire des chapelets? non , car vous trouverez des femmelettes qui en diront trente par jour; à être semblable à Jésus, qui vous dit avec tant de tendresse : Apprenez de moi que je suis débonnaire et humble de-cœur.

Reporletis promissiones. Si vous êtes patients, les promesses de Dieu s'accompliront en vous premièrement en ce monde. Il a dit que les débonnaires posséderont la terre , les esprits modérés, patients et attrempés, expédient les affaires avec plus de conduite et de succès que les fougueux et que les violents. Fabius Maximus fit plus par sa patience contre les Carthaginois, que Scipion avec ses armées '.

Repromissiones , pour l'autre vie. In patientiâ vestrâ possidebitis animas vestras. Vous éviterez une infinité de blasphèmes, d'injures et de malédictions qui vous mettraient en danger de perdre votre àme; vous diminuerez la peine due à vos péchés; autant d'affronts, autant d'injures et de torts que vous endurez pour l'amour de Dieu , sont autant de pénitences et de satisfactions pour vos crimes. Par la patience vous pratiquerez l'humilité, la charité envers le prochain , la résignation à la volonté de Dieu et grand nombre d'autres vertus qui accroîtront en vous la grâce de Dieu , et vous feront mériter sa gloire. Amen.

1 0«i talempro nobis sustinuit contradictionem.

Unushomo nobis cunctando restituât rem.

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