QUE NOTRE SALUT EST UNE AFFAIRE DE TRÈS-GRANDE « IMPORTANCE
Operamini salutem vestram. (Phil. 2, 12.)
LA mission des Apôtres, et des hommes apostoliques, est une continuation, une suite, et une imitation de celle du Fils de Dieu , qui disait à ses disciples : Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé. Or, l'Eglise nous apprend, et nous fait chanter tous les dimanches en la messe, qu'une des principales raisons pour laquelle le Fils de Dieu est descendu du ciel , et a été envoyé en ce monde, a été pour notre salut; Propter nos homines, etpropter nos tram salutem descendit de cœlis. C'est à quoi nous devons travailler, c'est ce qui doit être le but et la fin de toutes les prédications, confessions, catéchismes , et autres actions de la mission. A cet effet , je vous dois montrer aujourd'hui que le salut de notre âme est une affaire de très-grande conséquence. Je le dois montrer, dis-je, premièrement par des raisons tirées de la part de Dieu; en second lieu, par des raisons tirées de la part de l'homme, et de l'excellence de son âme : c'est ce qui nous oblige à vous honorer et remercier, ô Sainte Vierge.
On disait à la Samaritaine, Sains ex Judœis est (Joan. 4, 22), parce que le Sauveur était issu de leur race; à plus forte raison nous pouvons dire , Salus ex Virgineest, puisqu'il n'est pas seulement issu de votre race , mais de votre sein et de votre substance; vous l'avez conçu en vos chastes entrailles, vous l'avez enfanté pour la rédemption du monde, vous lui avez donné le nom de Sauveur, et c'est ce qui l'oblige à procurer notre salut, Ecce concipies in utero, etc. C'est ce que votre ange vous disait quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria , etc.
IDEA SERMONIS
I. Punctim. — I. Salutem nostram esse opus magni momenti, probatur 1. rationibus ex parte Dei , quia Deus cogitavit de illâ. — II. Quia diu. — III. Quia tàm ardenter, ut ad illam référât omnia sua opéra in ordine naturae. — IV. Nobilissimas creaturas in ordine gratiae. — V. Suas perfectiones. — VI. Personas à se procedentes, nempè Filium. — VII. Et Spiritum Sanctum.
II. Punctum. — VIII. Idem probatur 2. rationibus ex parte animas nostrce. — IX. 1. Quia estpretiosa. — X. 2. Quia immortaiis. — XI. 3. Quia nostra.
Cokclusio. — XII. Expenduntur Christi verba (Luc. 2). Stulte, hâc nocte répètent animam tuam.
Premier point. — I. On juge ordinairement , et c'est avec beaucoup de raison, qu'une affaire est de grande importance, quand de grands esprits s'y emploient, quand ils s'y emploient longtemps, quand ils s'y emploient ardemment et avec affection.
Celui qui s'est appliqué à notre salut est Dieu même : quand on dit Dieu, c'est tout dire : il n'est rien de si grand , de si noble , de si auguste, de si éminent; il n'est rien qui lui soit comparable, ou qui en approche tant soit peu : le temple de Salomon, a été estimé
De l'importance du salut. 29
un miracle du monde, l'objet de l'admiration et des louanges de tous les peuples : parce que cent cinquante-trois mille ouvriers y furent employés l'espace de sept ans (3. Reg. 5, 16). Quand tous les anges du ciel, et tous les hommes de la terre, travailleraient assidûment à un ouvrage l'espace de dix mille ans, ce travail ne montrerait point tant l'importance de l'œuvre, comme la moindre pensée que Dieu daigne avoir sur un dessein , en montre la grandeur et l'excellence. Il a pensé à votre salut, il y a pensé longtemps, il y a pensé de tout temps, il y a pensé avant le temps.
II. H en a fait le dessein , non un dessein en l'air, non un projet en idée seulement et en théorie , mais un dessein ferme , un dessein entier et parfait ; il en a prévu et préconnu tous les tenants et aboutissants, il en a voulu la fin et les moyens, il en a dressé et ordonné toute l'économie, il a préparé les grâces, les lumières, les inspirations , les occasions convenables à cette fin. Il vous dit par Jérémie (13, 3) : Je vous ai aimé d'une charité perpétuelle ; et il vous dira au jugement : Possédez le royaume qui vous a été préparé avant l'établissement du monde. (Matth. 25) Notez préparé .-c'est-à-dire, que depuis que Dieu est Dieu, de tout temps et de toute éternité, il a dit en soi-même, je veux envoyer au monde un tel, une telle : je le veux envoyer, non au Sénégal, à la Chine , au Japon, où il n'aurait pas la connaissance du vrai Dieu ; mais en un royaume chrétien, au royaume de France ; je le veux envoyer, non à*La Rochelle, à Bergerac, à Montauban, mais en une ville bien catholique, en la ville de N. ; je le veux envoyer, non en un temps auquel les pasteurs de l'Eglise seront négligents, les prêtres ignorants et scandaleux, les religieux indévots; mais en un temps auquel les curés seront vigilants et zélés , les prêtres savants et vertueux, les religieux exemplaires et dévots ; je le veux envoyer au temps de la mission , auquel il aura la commodité d'apprendre ce qui est de son salut; je lui veux donner telles et telles grâces, telles et telles inspirations.
Saint Augustin en ses Confessions (lib. 2, c. 12) , dit qu'anciennement quelques libertins se moquant de la foi de l'Eglise , qui enseigne que le monde n'est pas éternel , disaient aux catholiques : Qu'est-ce que Dieu faisait avant que de créer le monde? à quoi s'est-il occupé un si long espace de temps qui a précédé la création? Quelques-uns leur répondaient: Il préparait des peines aux esprits libertins; les autres leur disaient: Vous demandez à quoi il s'est occupé un si long espace de temps? y avait-il du temps avant la création? le temps est- il la mesure du mouvement, le mouvement suppose la création; donc, avant la création, il n'y avait point de temps; apprenez à former votre question, et puis nous aviserons comme nous y devons répondre. Ces réponses n'étaient pas mauvaises pour fermer la bouche à des orgueilleux, qui font les entendus; mais à un esprit humble et docile , on dirait : Qu'est-ce que Dieu faisait avant que de créer le monde ? il faisait ce qu'il fera dans toute l'étendue des siècles; il se contemplait , il s'aimait , il se plaisait en la possession et jouissance de ses grandeurs , et perfections infinies; il engendrait son Verbe, il produisait son Saint-Esprit , et on peut ajouter ce qui est admirable , qu'en même
30 Sermon II.
temps, en môme éternité, il s'est appliqué à vous considérer, à vous aimer, à projeter votre salut; et parmi ces regards divins, parmi ces effusions , ces dilections , ces productions et ces communications adorables, il a daigné mêler la pensée, l'amour et la dilection d'une si chétive créature ; il n'a pas plus tôt jeté les yeux sur sa divine essence que sur vous ; il ne s'est pas plus tôt porté d'affection envers soi qu'envers vous; il n'a pas plus tôt produit son Fils, et son Saint- Esprit, que le dessein de votre salut; l'amour qu'il a eu pour vous, et le désir de votre salut, est de même date, si on peut ainsi parler, c'est-à-dire , coéternel à l'amour qu'il a eu pour soi , et pour son Fils unique et bien-aimé.
III. Mais quel désir ! désir si cordial et si ardent, que l'œuvre et l'affaire de votre salut , il l'appelle son œuvre , et son affaire par excellence. Son Fils disait à ses disciples : J'ai une viande que vous ne connaissez pas , c'est de faire la volonté de mon Père , et accomplir son œuvre : Meus cibus est ut faciam voluntatem ejus , qui misit me, ut perficiam opus ejus (Joan. 4, 34) ; et à sa sainte Mère dans le temple. Il faut que je travaille aux affaires de mon Père : In lus quse Patris mei sunt oportet me esse (Luc. 2, 49); et dans le Cénacle la veille de sa mort : Mon Père , j'ai achevé l'œuvre que vous m'aviez donné à faire, parce que c'est l'œuvre de ses œuvres, l'affaire de ses affaires , le but, et la Gn de toutes ses œuvres : Opus consummavi , quod dedisti mihi ut faciam (Joan. 17).
Pour l'intelligence de quoi vous vous souviendrez de la maxime d'Aristote , qui est vérifiée par l'expérience : Que tout agent n'agit que par instinct, inclination, et à dessein de produire son semblable : Omne agens agit, ut assimilet sibi passam. Quand le soleil jette ses rayons sur la glace d'un miroir, c'est pour le rendre lumineux et éclatant comme il est : quand le feu agit sur du bois, c'est pour le changer en feu : quand une hirondelle fait son nid , couve ses œufs, nourrit ses petits, c'est pour élever des hirondelles qui lui ressemblent : quand un maître enseigne son disciple , c'est pour le rendre savant comme il est. La foi catholique reconnaît et adore en l'être de Dieu deux sortes d'opérations : opérations intérieures , opérations extérieures : Operationes ad intra et ad extra. Mais voici une merveille digne de réflexion particulière , dans les opérations intérieures ; Dieu produisant son semblable ne s'arrête pas , engendrant son Fils , qui est son image parfaite , et le caractère de sa substance, il ne termine pas, en cette opération, le cours de ses émanations et productions adorables : car outre la génération du Verbe , nous adorons en la Trinité la procession du Saint-Esprit; mais dans les actions extérieures, quand il aura produit son semblable, par l'accomplissement de votre salut, et de celui de tous les élus , il s'arrêtera. Il a fait éclore du néant le ciel et la terre , il a produit les astres , les éléments , les plantes , et les animaux, pour le service des hommes : il a créé et conservé les hommes pour faire leur salut ; il donne le branle et le mouvement à toutes les créatures par une opération continuelle : Pater meus usquemodô operatur: Mais quand tous les élus auront fait leur salut, quand ils lui seront parfaitement semblables , dans
De l'importance du salut. 31
le ciel le voyant face à face, alors il terminera le cours de ses opérations, le mouvement des deux, les influences des astres, la fécondité de la terre , le commerce des éléments, et les productions des animaux seront arrêtées et finiront, parce que notre salut est la fin, le fruit, le couronnement et l'accomplissement de toutes ses œuvres.
IV. Et non-seulement il y destine ses œuvres en l'ordre de la nature, mais en l'ordre de la grâce, il y emploie ses plus grands serviteurs, ses plus chers et nobles favoris : voilà d'un côté sur la terre un palefrenier dans une écurie, qui n'a point d'autre occupation que de panser des animaux : voilà d'autre côté dans le ciel un ange bienheureux, très-noble, très-fort, très-adroit, très-savant, trèsintelligent , qui a pour emploi d'assister avec grand respect en la présence de la Majesté divine , et lui faire la cour. Dieu dit à cet ange , allez en cette écurie , tenez-vous auprès de ce palefrenier, faites-y la sentinelle , empêchez que ses ennemis ne le tentent trop furieusement , prenez garde qu'il ne se damne, procurez son salut, s'il veut obéir à vos conseils : et tous les autres esprits angéliques qui sont envoyés ici-bas, ne sont destinés à autre lin que pour le salut des prédestinés dit saint Paul en écrivant aux Hébreux : Immittit angélus Domini in circuitu timentium eum , hebraicè est Cône, Malac, Adonai; castrametatur angélus Domini (Ps. 33, 8). Omnes sunt administratorii, spiritus in ministerium missi profiter eos qui hsereditatem capiunt salutis (Hebr. 1).
Et saint Jean-Baptiste, qui était un ange incarné, conçu par miracle, sanctifié au ventre de sa mère, menant une vie angélique, ne fut envoyé pour autre effet que pour nous enseigner la voie du salut. Ainsi, si les Apôtres voyagent par toute la terre pour y prêcher l'Evangile , avec une ardenr et affection incroyables : si les martyrs répandent leur sang, les docteurs veillent, étudient et composent des livres : si les prédicateurs s'épuisent à crier contre les vices : et si les confesseurs se rompent la tête à examiner et à exhorter les pénitents , c'est pour notre salut : Ad dandam scientiam salutis plebi ej us (Luc. 1, 11). Ego libentissimè impendam et super impendar pro animabus vestris (2. Cor. 12, 15). Omnia sustineo propter electos (2. Tim. 20, 10). Mandavit unicuiqui de proximo suo (Eccl. 17, 12).
Bref, pour en montrer l'importance, il le recommande à tout le monde , il dit à votre curé : Je vous recommande le salut d'un tel, votre paroissien, instruisez-le, enseignez-lui les mystères de la foi, la pratique de la vertu ; il dit à votre père : Je vous recommande votre enfant, prenez garde qu'ilne prenne quelque mauvaise habitude , châtiez-le quand il jurera ; à votre frère : Avertissez-le quand il fera mal; à votre voisin : Gardez-vous bien de lui donner mauvais exemple.
V. Il y a bien plus, il n'y emploie pas seulement ses créatures et ses plus grands favoris, il y emploie ses divines perfections, et les très-adorables personnes qui procèdent de lui : car s'il exerce sa puissance à faire des miracles, sa sagesse à chercher des inventions pour nous convertir, sa bonté à nous gagner, sa justice à nous menacer, sa patience à nous attendre à pénitence, sa miséricorde à
32 Sermon IL
nous pardonner nos crimes, et sa Providence à éloigner de nous les occasions du péché, c'est pour procurer notre salut.
VI. Et atin qu'il n'y ait rien en lui ni de lui , qui ne soit référé à ce grand dessein , il envoie son Fils bien-aimé, qui s'y applique avec tant de tendresse et d'affection , qu'il en emprunte son nom, avec tant d'ardeur et de zèle, qu'il y emploie ses sueurs et son sang : il n'a pas voulu être appelé le faiseur de miracles , le vainqueur des démons, le conquérant du monde, mais il s'appelle Jésus, le Sauveur et l'Auteur de notre salut. Ceux qui aiment avec passion, écrivent en un anneau avec leur propre nom celui de leur bienaimé : le Fils de Dieu a écrit notre salut, non avec son saint nom, mais dans son nom, dit un Père de l'Eglise : Non amantium more nomen cum suo nostrum, sed in suo scripsit. Recordare nominis tui, Domine Jesu, hoc si donas nihil ultra, precor, meminisli meî. Il ne saurait penser à son nom sans se souvenir de notre salut; Quand vous voulez exprimer un ardent désir que vous avez de quelque chose, vous avez coutume de dire : Plût à Dieu qu'il ne fallût que de mon sang, je donnerais volontiers pour cela une partie de mon sang. Le Sauveur ne l'a pas dit , mais il l'a fait ; il a donné non pas une partie seulement, mais tout son précieux sang pour votre salut.
VIL Et comme le Saint-Esprit est consubstanliel au Fils, et le même Dieu que lui, il a aussi le même zèle ; quand nous courons risque de notre salut, étant en péché mortel , que ne fait-il point pour nous en retirer et pour nous convertir? Il nous excite , il nous éveille, il nous menace, il nous importune, il frappe quasi incessamment à la porte de notre cœur, et si on lui ouvre , il entre dans notre âme , il y habite , il l'anime , il la régit , il la conduit : il fait par elle nos bonnes œuvres, afin qu'elles soient mieux faites : en nos oraisons, il prie, il crie, il gémit en nous et par nous : dans les tentations, il nous aide; dans les difficultés, il nous éclaire; dans les alllictions , il nous console. Misit spiritum Filii sui in corda vestra clamantem : Abba, pater (Gai. 4 , 6).
Enfin, Dieu, pour nous témoigner le désir sincère et cordial qu'il a que nous nous sauvions , il en parle en des termes si affectifs , qu'il semble quasi que notre salut est le sien propre : car en envoyant son Fils en ce monde , il lui dit en Isaïe : Je vous envoie , afin que vous soyez la lumière des Gentils , et pour être mon salut : Dedi te in lucem ut sis salus mea (Isa. 49, 6). Si le salut de Dieu était à faire , et dépendait de vous , ne le feriez-vous pas trèsvolontiers ? On dirait quasi qu'il vous assure que si vous faites votre salut, vous lui ferez aussi grand plaisir que si c'était le sien propre. Dites donc avec l'Eglise et avec les Saints, mais dites-le d'effet et d'affection : SU salus illi, salus Deo nostro.
Second point. — VIII. Mais parce que les hommes sont si mercenaires, qu'ils ne font rien que par amour-propre, et par intérêt, Jésus nous persuade le soin de notre salut, par des motifs tirés de nos intérêts, et des propriétés de notre âme , nous faisant considérer qu'elle est très-précieuse, qu'elle est immortelle, qu'elle est proprement nôtre : écoutez-le parler, il est l'Ange du grand con-
De V importance du salut. 33
seil; que profile à l'homme s'il gagne tout le monde en perdant, ou portant dommage à son âme : Quid prodest homini si universum fnunaum lucrctur, animœ verôsuœ detrimentum patiatur (Matth. 16, 26; Marc. 8, 36).
IX. Le Saint-Esprit avait dit par la bouche du Sage , que l'avaricieux met en vente son âme : le Sauveur lui dit là-dessus : A quel prix la mettez-vous, pour combien la donnez-vous? pour 10, pour 20, pour 30 écus qu'on vous offre, pour faire une antidate, un faux testament, ou quelque autre action noire : Se ipsum perdons aut damno afjîciens (Luc. 9, 29). Nihil est iniquius quàm amare pecuniam, hic enim et animâm suam venalcm Jiabet (Eccli. 10). Qucm fructum habvistis in illis (Rom. 8, '71). Tàm de est avaro quod habet quàm quod non habel? Pauvre homme, pauvre homme! vous êtes un enfant, vous donnez un riche diamant pour une pomme : tous les trésors de la terre, tous les empires du monde ne valent pas votre âme. Il ne dit pas seulement en saint Marc : Quidproderit; que profilera en l'autre monde; mais il dit en saint Matthieu : Quid prodest; que profite même en cette vie? quel profit, quel plaisir, quelle consolation ou solide contentement recevez-vous, même en ce monde, des biens de la terre, quand vous les acquérez avec la perte de votre âme? le Sauveur les appelle des richesses trompeuses, parce qu'elles ne donnent pas le repos et le contentement qu'elles promettent. Votre cupidité qui en dérobe la possession aux autres , vous en ôte l'usage et la jouissance; vous êtes comme un Tantale altéré au milieu des eaux, et puis il arrive souvent aux avaricieux le même qu'à ce mauvais riche dont l'histoire romaine fait mention (il s'appelait Vedius Pollio) ; il était fort riche en biens temporels, mais pauvre d'esprit et de vertu, inhumain et cruel, tout ce qui se peut.
Senèque dit (lib. 3, de ira, cap. 41), que si quelqu'un de ses esclaves cassait quelque vase de cristal qu'il avait, il le condamnait à être jeté dans un vivier de la maison , pour être la curée des poissons : étant favori d'Auguste César, il le voulut un jour traiter chez soi : pendant qu'on couvrait la table, un esclave se va jeter aux pieds de l'empereur, et lui demande la vie : Qu'y a-t-il? qu'astu fait? j'ai cassé un verre, et je suis condamné à être jeté dans un vivier, pour être mangé des poissons. Je te donne ta grâce, lui dit l'empereur; puis faisant apporter une baguette, il fit casserions ces vases l'un après l'autre, à la vue de ce barbare, et lui dit : Allez, vous êtes un cruel, et à quoi pensez-vous, de condamner à la mort un pauvre homme pour un verre? apprenez que la vie d'un homme seul vaut mieux que tout le cristal du monde. L'Empereur du ciel en fera quelque jour autant. Vous vous obligez à être quelque jour plongé, non pas dans un vivier d'eau douce, mais dans un étang de feu et de soufre ardent, à être la proie des démons une éternité tout entière; vous vous engagez à la damnation, par vos jurements, pour mieux vendre, par vos contrats usuraires, par vos chicanes et injustices; Dieu prend en main la verge de sa justice , et vous brise toute cette vaisselle, par un procès qui s'attache à votre famille, une bluette de feu qui brûle votre métairie, une action criminelle dont votre enfant est complice, vous en fait plus perdre en un jour que vous n'en avez amassé en dix ans. Qu'est
34 Sermon IL
cela? C'est l'Empereur du ciel, qui vous veut apprendre que votre âme est plus précieuse que toutes les richesses de la terre : Quid prodest Jiomini, si universum mundum lucretur; animx verô susp detrimentum patiatur (Matth. 16)? Au texte grec de saint Luc, le Fils de Dieu ne vous blâme pas seulement si vous perdez votre âme pour les biens de ce monde; mais si vous l'endommagez tant soit peu : eî dizolta^ç % ifopiwôsiç , perdens aut dam.no ajficiens : parce que le moindre dommage qui est fait à notre salut est un dommage infini, et infiniment déplorable, eu égard à l'éternité et l'immortalité de l'âme.
X. Car quand l'éternité s'attache à un bien , pour petit qu'il soit, elle le rend infiniment meilleur : quand elle se joint à un mal, pour petit qu'il soit, elle le rend infiniment grand , par exemple , le plaisir d'un jour c'est un bien; le plaisir de deux jours c'est un bien une fois plus grand : le plaisir de cent jours, de mille jours, c'est un bien qui est cent fois, et mille fois plus grand; donc le plaisir d'une infinité de jours, et d'une infinité d'années, pour petit qu'il soit, est un bien infini, et infiniment souhaitable. Puis donc que la moindre bonne œuvre que vous faites en état de grâce, vous mérite et acquiert un degré de gloire, de plaisir et de joie, qui durera éternellement, vous faites une perte infinie si vous perdez une messe, une communion , une œuvre de miséricorde, une demi-heure d'oraison, ou autre action vertueuse, par ce procès que vous poursuivez, parce bâtiment que vous dressez, par cette métairie que vous tenez à ferme, quand vous gagneriez tout le monde, si votre devoir ou la charité ne vous y oblige. Les biens de la terre sont périssables, votre âme est incorruptible , les biens de ce monde passent avec le temps, votre âme est d'éternelle durée; les biens temporels se peuvent recouvrer, la perte de l'âme est sans ressource; les biens de ce monde ne sont pas à vous, votre âme est proprement à vous : Animse verô suse.
XI. Vous avez coutume de dire : Qui perd le sien perd le sens. Cela est vrai ; mais qui est celui qui perd le sien? Ce n'est pas celui qui perd ses pistoles, son bétail, ses héritages : quand deux hommes vont de compagnie par les champs, et que l'un d'eux a un chien qui le suit , tant qu'ils sont ensemble, on ne saurait bien dire à qui est le chien. Voulez-vous savoir à qui il est? faites qu'ils se séparent, que l'un aille d'un côté, et l'autre de l'autre, vous connaîtrez à qui est le chien; qu'il est à celui-ci, car il le suit; non à celui-là, puisqu'il le quitte. Tant que vous êtes en cette vie, on ne peut pas bien savoir à qui sont ces héritages, ces meubles, ces maisons, et ces pistoles , si elles sont au monde, ou à vous , parce que vous êtes avec le monde : mais quand vous romprez compagnie, quand la mort vous séparera d'avec lui, alors on connaîtra évidemment que ces biens n'étaient pas à vous, mais au monde : ce que vous emporterez, ce qui est proprement à vous, c'est votre âme. Celui donc qui perd son âme perd le sien, et par conséquent il perd le sens, quand il serait capable de gouverner un empire , quand il conquêterait tous les royaumes du monde, il perd le sens, puisqu'il perd le sien, c'est un fou, c'est un insensé, on lui peut dire comme à celui de l'Evangile.
De l'importance du salut. 35
Conclusion. — XII. Stulte, hâc nocte répètent animam tuamet cjii30 parasti cujus erunt (Luc. 12)? Insensé que vous êtes, cette nuit , on vous demandera votre âme, et que deviendront ces biens que vous amassez avec tant de soin?
Hâc nocte. Votre âme est immortelle , mais le corps ne l'est pas : vous mourrez l'un de ces jours, lorsque vous y penserez le moins, et en quelque temps que ce soit, si vous êtes en mauvais état, ce sera la nuit pour vous; n'est-ce donc pas une nuit bien obscure, et des ténèbres bien épaisses de ne pas voir l'importance de votre salut, la longueur de l'éternité, la dignité de votre âme, ce qu'elle coûte au Fils de Dieu?
Répètent , c'est un terme de droit, qui exprime que notre âme nous est donnée en dépôt : Depositum custodi; il n'est rien de si sacré et inviolable parmi les hommes que la fidélité du dépôt, et l'obligation de le rendre au même état qu'on l'a reçu , sans qu'il soit diminué, gâté, ou altéré tant soit peu : pourrêz-vous rendre votre âme à l'heure de la mort, en même état que vous l'avez reçue au sacrement de baptême? n'est-elle pas toute souillée, noircie, corrompue, empestée? cependant, Répètent.
Animam, vous n'avez que trop de soin de garder les autres choses, parce que la perte en est humiliante et très-sensible. Si vous perdez votre office, on vous méprise; si vous perdez votre procès , votre partie vous brave ; si vous perdez vos biens , vous en ressentez la privation par la pauvreté ; si vous perdez votre âme par un péché, cette perte ne vous est pas sensible, c'est pour cela que vous ne l'appréhendez pas, mais elle ne laisse pas d'être très-grande et très- déplorable : car on vous en fera rendre un compte très-exact; on ne vous fera pas rendre compte si vous avez gagné vos procès, agrandi et marié richement vos enfants, cultivé et étendu les bornes de vos héritages; mais si vous avez embelli et sanctifié votre âme : Animam.
Tuam, on dit qu'un secrétaire de François Ier, étant au lit de la mort, s'écriait en pleurant : Hélas! j'ai fait écrire en ma vie quatre mille rames de papier pour les affaires du roi , et je ne sais si j'ai jamais employé un bon quart d'heure pour le salut de mon âme. Si on visitait votre papier-journal on y verrait : Un tel jour j'ai acheté une terre , j'ai mis en rente une telle somme , et pour votre salut , rien : Stulte.
Stulte: étourdi , il use de ce mot, pour vous apprendre que si vous perdez votre âme , vous en recevrez des reproches, des réprimandes, et des confusions épouvantables. Le Père éternel vous dira : Quid debui facere vineœ meœ et non feci (Isaï. 5) ? Que devais-je faire pour le salut des hommes que j'aie oublié? Je l'ai désiré avec ardeur, j'y ai employé mes créatures , mes serviteurs , mes officiers, mes perfections infinies, les personnes divines de mon Fils et du Saint-Esprit; n'êtes-vous pas bien malheureux d'avoir abusé de tant de bienfaits? m'avoir refusé une seule demande que je vous ai faite avec tant d'instance, si honorable et avantageuse pour vous , d'avoir refusé de sauver votre âme.
Le Fils dira : In vanum laboravi, sine causa consumpsi fortitudinem meam (Isaï. 49, 4) ; c'est pour le salut des hommes que j'ai
36 Sermon III.
été envoyé au monde , travaillé trente-deux ans , livré la plus belle de toutes les vies à la plus -infâme de toutes les morts ; n'avezvous pas été bien mal avisé de vous rendre inutile et infructueuse mon incarnation, ma vie , mes travaux , mes sueurs , ma passion et ma mort , mes mystères, mes mérites?
Le Saint-Esprit dira : Je vous ai conservé la santé tant d'années , préservé de tant d'accidents, attendu si longtemps à pénitence, éclairé si souvent de mes lumières, sollicité par mes inspirations, menacé par les prédicateurs , averti par vos confesseurs, repris par les remords de votre conscience , corrigé par vos père et mère, averti par votre femme, et vous vous êtes endurci comme une enclume.
Les gens de bien vous diront : Nous vous avons donné si bon exemple , que n'avez-vous fait comme nous? vous étiez en même ville, en même paroisse, en même rue, en même maison et même condition que nous ; vous aviez les mêmes prédicateurs, confesseurs , confréries, sacrements ; vous aviez toujours devant les yeux le modèle de notre vie , que ne l'avez- vous imitée ?
Les infidèles vous diront : Oh ! si Dieu nous eût fait les faveurs qu'il vous a faites ! si nous eussions Vu ce que vous avez vu ; entendu ce que vous avez entendu, reçu les grâces que vous avez reçues; si nous avions eu les occasions de bien faire que vous avez eues 1 vous étiez dans un royaume chrétien , dans une ville catholique , parmi tant de personnes vertueuses, vous entendiez tant de belles choses; n'êtes-vous pas bien malheureux d'avoir abusé de toutes ces grâces?
Vos père et mère vous diront : Est-ce donc pour cela que nous avons pris tant de peine ? est-ce à cela qu'ont abouti tous nos travaux , nourrir et élever un ennemi de Dieu ? une victime de sa justice? un objet de sa colère? un avorton de nature? un monstre d'ingratitude? un esclave du diable? un tison d'enfer?pour brûler éternellement? Voulez-vous éviter ces reproches, imprimez bien avant en votre cœur, et mettez en pratique cette belle maxime de prudence chrétienne, qu'un poète tragique a si heureusement exprimée dans ces
vers :
JEternitali providet quisquis sapit Creditque vanim quidquid, hoc spreto, facit.
Pourvoir à son éternité, c'est la vraie et seule sagesse; le reste n'est que vanité. Dieu nous veuille donner cette sagesse. Amen.