II' CONSEILLIER
.lehanne, bien soyez vous venue Et toute vostre compaignie.
Du Roy humblement serez receue A grant joie et à chiere iye. 10,010 Voy le là en salle jollie, F°254v°. Belle fille, oij il vous atant;
Saluez le, je vous emprie, C'est le roy de France excellant.
Lors la Pucelle le regarde, et tout à l'entour d'elle, puis dit
LA PUCELLE
A nom Dieu, qui ne vous desplaise Se n'est il pas, je le scay bien, Gestui'qui est assis en chaise; Il ne luy ressemble de rien.
Le vray Roy et bon crestien Le congnoistray mès que le voye; Et nonpourtant vostre maintien Mon csperit ne se desvoye.
LE ROY
Plus dissimuler n'en pourroye.
Fille, comment vous portez vous?
LA PUCELLE
Vous estes cil que je queroye, 10,025 Vray roy de France par sus tous.
F° 255 r°. Lors la Pucelle se agenouiile devant luy et lui baise les piez, et dit
LA PUCELLE
Vous avez héu du couroux
Et de l'annuy pour vostre royaulme,
Que Anglois, sans cause et propoux,
Veullent avoir vostre heaulme; io,o3o
Chier sire, vueil à vous parler
Comme il m'est en commandement.
Que Dieu m'a volu révéler
De ses secrectz aucunement.
Vostre royaume est en grant torment ;o.o35 Pour le présent et en dangier; Si veult que ayez recouvrement Par mes faiz et vous solagier.
Et m'a commandé que vous die
Que par moy le siège d'Orléans lo.oZio Soit levé, sans quel que nul die.
Des Anglois qui sont là devant.
Il y ont esté longuement En espérant de l'avoir,
Doncques Dieu n'en est pas contant: to,o/j5 Les en feray deremparoir^ Puis après, vous merray sacrer F° 955 v". A Rains, comme vray roy de France, A qui est le droit droicturier,
' Désemparer. — On trouve souvent dans ce poëme jo/aî'sa pour pluii u ou s pour c'est ici la permutation contraire.
Sans que autre y ait joïssance.
Dieu vous a eu en souvenance D'une prière d'un tel jour Que luy fistes en reverance, Dont il vous a pris en amour.
Si faictes donc diligemment Que je soye en présent armée, Et me baillez gens mesmement Que à Orléans soye menée, Que par ma longue demeurée Les François n'ont pas eu du mieulx.
Faictes que je soye abillée De harnois et gens vertueux; Que je vueil bouter les Anglois Dehors du royaulme entièrement, En le delessant es François A qui il est totallement ; Et se par mon commandement Ne retournent en leur pays, Pugniz par moy très grièvement, Qu'ilz en seront tous esbays.
LE ROY
Fille, je suis très fort joyeux De voz parolles, doulce amie.
Priant à Dieu, le roy des cieulx, Qui vous dont joye et bonne vie, Et que bien la chose acomplie Puisse estre par vostre moyen; Tenu à vous, je vous affie, Je le seray sur toute rien.
Messeigneurs et mes bons amis, Faictes qu elle soit convoyée
De par vous jusque en son logis Et très grandement honnorée, De noz biens aussi festoyée Tout au mieulx que faire pourra,
()ue elle est de nous bien aymée, io,o85 Et tout plaisir on luy fera,
Iir CONSEILLIER.
Chier sire, nous la convoyrons En son logis honnestement.
Et grandement la festairons,
Tous ses gens honnorablement. 10,090
LE ROY
A.ujourd'uy adviseray comment A pencer dont vous m'avez dit.
LA PUCELLE
Faictes le et diligemment; F" v°. Je le dy pour vostre prouffit.
Adont la (onvoyent jusques à son logeis; puis retourneront, et dit
LE ROY
Or avez vous, vous tous, ouye 10,095
Présent sa proposition :
Que chascun de vous si en die
Tout selon son intencion.
A vostre deliberacion
Vueil faire ce que [vous] direz, 10,100
Et la consultacion
Feray comme vous ordonnerez.
PREMIER CONSEILLER
Sire, c'est une grant matière Que ceste fiHe cy propose, Et une chose fort à faire De ce qu'elle dit et qu'elle ose; Onques de si estrange chose Je n'ouy parler en ma vie.
Tant plus y pense et mains ose En parler, je vous certifïie.
Se je dy que la devez prandre, Et il adviengne le contraire.
Ce sera une grant esclandre Ou royaume et un grant vitupère ; Par quoy je n'y congnois manière Pour vous bonnement conseiller, Et ainsi que le devez faire, Je ne scay comment en parler.