‹ Le mistère du Siège d'Orléans, publié pour la première fois d'après le manuscrit unique conservé à la Bibliothèque du VaticanChapitre 19 sur 158 · PREFACE. XXVI · texte numérisé non relu

PREFACE. XXVI

Pucelie, du haut des murs d'Orléans, sadresse aux capitaines anglais, qui lui re'pondent par un déluge d'injures'; celle où le héraut du duc de Bourgogne passe dans le camp anglais en enjoignant aux sujets de ce prince de cesser de porter les armes dans les possessions du duc dOrléans^; celle où le comte de Suffolk se rend à Guillaume Renaut, quil veut auparavant armer chevalier^, et d'autres encore que nous pourrions citer; c'est là l'histoire prise sur le vif; et ces tableaux nous donnent, des incidents qu'ils reproduisent, une idée plus nette, plus frappante que les récits des chroniqueurs.

L'historien de nos jours saura donc gré à notre dramaturge inconnu de s'être inspiré des événements de son temps; car. à l'intérêt qui s'attache au récit dialogué et mis en action, son œuvre ajoute le piquant de ces détails de mœurs, de ces particularités de langage familier, qui, sous le nom de couleur locale, étaient naguère si recherchés et que le théâtre d'une époque peut seul nous rendre complètement. Aujourd hui chacun s'efforce de se pénétrer le plus possible de l'esprit des temps passés, et de restituer aux faits, souvent mal présentés, leur véritable caractère; un des moyens d'y parvenir n'est-il pas d'apprendre comment ces faits étaient interprétés et rendus par les contemporains? Nous croyons donc pouvoir dire, sans nous faire illusion, que notre mystère ne sera lu ni sans intérêt ni sans profit par les écrivains si nombreux qu'attire la grande et sainte figure de Jeanne d'Arc, par ceux qui ont à cœur dépuiser tous les témoignages, tous les documents qui nous sont parvenus sur cette héroïne et sur son époque.

Si, comme nous le pensons, l'histoire trouve encore à glaner ' P. 46i. — ' P. 374. — ' P. 6.37.

xxviii PREFACE.

dans le champ que lui ouvre notre mystère, en revanche, la littérature n'y pourra guère cueillir de fleurs j)Our sa couronne. Nous en avons déjà prévenu le lecteur. L'ouvrage est de la pire époque de la poésie française, et l'auteur n'était point un esprit supérieur à son temps. Mais son intention était bonne, ses sentiments excellents; et, si l'on réfléchit aux circonstances dans lesquelles il a composé son poëme, il faut, pour être juste, lui tenir compte de ce qu'il a fait et ne lui pas demander ce qu'il ne pouvait faire, c'est-à-dire un beau drame en beaux vers , selon les règles de l'art le plus pur.

Son premier et son plus grand mérite, à nos yeux, est dans le choix du sujet. On sait qu'en général, au xv'' siècle, les pièces représentées sous le nom de mystères étaient exclusivement religieuses et se bornaient à mettre en action les principaux chapitres des Saintes Ecritures. On ne sortait de la grande trilogie comprenant la création, la nativité, la passion de N. S. Jésus-Christ, que pour entrer dans la légende, dans la vie des saints, et si quelques pièces vont plus loin , c'est encore pour rouler sur des anecdotes édifiantes, sur des miracles. On trouve, il est vrai, dans le recueil des mystères de Notre-Dame* certaines pièces dont le sujet se rapproche de l'histoire profane; mais l'intérêt religieux y domine toujours, et c'est surtout cet intérêt que fauteur semble avoir eu en vue. A ses yeux, le fait en lui-même n'était que, secondaire, et ce qu il a voulu célébrer, c'était le miracle qui l'avait produit. Telle est, par exemple, Ihistoire par personnages du baptême de (ilovis, dû à l'intercession deClotilde,à laquelle Notre-Dame apparaît. Telle est encore la Vie de monseigneur saint Loys, sujet deux

' Bibl. imp. 2 voi. in-fol. Ms. du fonds ceux qu'a publiés M. Achille Jubinai d'après

Irançais S 19, 820. Plusieurs de ces pièces un manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Ge-

onl été imprimées séparément. Il ne faut neviève. pas confondre ces mystères de N. D. avec

PREFACE. x.m

fois traité au moins, la première fois par un auteur anonyme-, vers i/iyo, et la seconde fois, au commencement du xvi" siècle, par Pierre Gringore'. Ces deux derniers mystères, encore inédits, quoiqu'ils nous paraissent offrir plus d'intérêt que les monuments du même genre déjà publiés, ne sont pas sans quelque analogie avec le Mystère du siège d'Orléans, mais ils lui sont postérieurs; c'est du moins notre opinion quant au premier, et, pour le second, le fait est hors de doute.

Quoi quil en soit, et eût-on déjà mis le pied dans la voie nouvelle où s'engageait notre auteur, il est visible qu'il s'y est avancé plus loin que personne. Sans doute, son poëme n'est pas encore purement profane, et beaucoup s'en faut, puisqu'on y voit paraître Dieu, la Vierge, l'archange saint Michel et deux saints; mais choisir pour sujet un épisode de l'histoire de son temps, le mettre en scène, en respectant les faits et en les animant, sans pour cela rompre absolument avec les traditions de 1 art tel qu on lavait compris jusqu alors, c'était avoir la main heureuse, comme on dit, c était témoigner une certaine hardiesse, une certaine liberté desprit, c'était contribuer beaucoup à faire sortir les jeux du théâtre du cercle où ils s étaient renfermés, c était enfin faire un grand pas dans le chemin du progrès. Il est vrai que, de même quelle était sans précédents, la tentative de notre poëte demeura longtemps sans imitateurs. Les mystères de la Passion, des Actes des Apôtres, par Arnoul et Simon Greban, par Jean Michel et quelques autres auteurs dramatiques en vogue, continuèrent de jouir de la faveur du public et d'être représentés avec succès dans les principales villes de France. Il est si commode de suivre la routine! Il était, d ailleurs, si difficile de faire choix d'un sujet aussi heureux que le Mystère du siège d'Orléans! Notre auteur inconnu fut donc, dans de

' Mss. de ia Bibl. imp. Navarre. 95. S. Germain. 1.535.

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