‹ Le mistère du Siège d'Orléans, publié pour la première fois d'après le manuscrit unique conservé à la Bibliothèque du VaticanChapitre 20 sur 158 · XXX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXX PRÉFACE

certaines limites, un novateur habile et bien inspire'. Aussi demandons-nous qui! lui soit tenu grand compte de son entreprise.

De savoir s il était à la hauteur de son ide'e et de taille à lembrasser, cest une autre question. Pour traiter pareil sujet et s en tirer glorieusement, il ne faut rien moins qu un homme de génie, en grande veine, et une assistance digne de ce maître, qui lui laisse toute liberté. Quand il aurait eu le génie, notre pauvre poëte (et il ne lavait pas), qu'en aurait-il pu faire? Composer une épopée, peut-être, qui à la longue aurait eu la chance dètre reconnue pour un chef-d'œuvre; mais, au théâtre, on ne devance pas son temps impunément, et c'eût été par trop le devancer que de produire, au xv^ siècle, un beau poème dramatique. Voyons, en effet, dans quelles conditions notre auteur était placé.

D'abord adoptés par l'Eglise comme une continuation de l'enseignement religieux à l'usage du peuple, les mvstères devaient nécessairemept suivre à la lettre les livres saints, auxquels ils empruntaient leurs sujets. Il n était permis de rien changer aux récits sacrés de l'Ancien Testament ou de l'Evangile. L'imagination de 1 auteur ne pouvait se donner carrière que dans quelques scènes épisodiques et dans le dialogue naïf, familier, souvent trivial, des personnages secondaires, tels que les bergers, les soldats, les démons. L exactitude de ses tableaux, le langage plus ou moins vrai qu'il prêtait à ses personnages, leffet comique qu'il tirait des facéties de quelques-uns, constituaient son principal mérite aux yeux du public. C'est là. il faut en convenir, ce qui fit tout le succès des mystères dont nous venons de rappeler les titres. Tel était, à cette époque, le dernier mot de l'art. On conçoit qu'il ne fût pas encore question d'unité, ni de temps, ni de lieu, ni d'action. On ne songeait pas davantage à disposer les faits de façon à les faire valoir par le contraste, à concentrer l'intérêt sur certaines scènes, à tenir en suspens l'esprit du spectateur et à l'amener de surprises

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en surprises, de péripéties en péripéties, jusquau dénoùment. Celte partie si importante de lart dramatique ne devait venir ou revenir que plus tard. Les spectateurs d'alors se contentaient à moins. La multiplicité, la vérité des tableaux sufTisaient pour les charmer. Et c'est encore ce qui se passe de nos jours dans les théâtres qui se consacrent à la représentation des grandes pages de notre histoire militaire.

Il ne faut donc pas sétonner que l auteur du Mystère du siège d'Orléans ait suivi la poétique qui de son temps régissait le théâtre: il est tout naturel quil se soit conformé aux goûts, aux idées, aux habitudes desprit du public, essentiellement po|>ulaire. auquel il s adressait. Que pouvait-on lui demander et que devait-il se proposer? De n omettre aucun des événements principaux de la grande page d'histoire qu il mettait en scène, de montrer, en usant du merveilleux suivant les usages consacrés, comment ces événements étaient amenés et dirigés par la volonté divine, de mettre en vue certains incidents secondaires, mais qui n'en concouraient pas moins à l'enseignement moral de l'ouvrage, de faire parlera ses héros un langage en rapport avec leur caractère et leur situation, enfin d'introduire quelques scènes épisodiques où, moins gêné par la gravité de l'histoire, il pût faire discourir ses personnages avec plus de liberté et de façon à divertir les spectateurs. Telles étaient les conditions qu'il avait à remplir. Est-il resté bien au-dessous de sa tâche ?

Pour ce qui est de l'exactitude avec laquelle il déroule le tableau des événements, nous lavons établie déjà, et on la lui conteste si peu. quon ne \eut voir dans son œuvre autre chose que le Journal du siège en action. Nous n'ignorons pas que ce respect scrupuleux de l'histoire, cet arrangement des faits suivant l'ordre chronologique, fort louable dans un chroniqueur, lest infiniment moins chez un poëte dramatique. Mais le mérite de linventiou

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était-il permis à notre auteur? Et quand il aurait pu se le donner, qu'aurait-il imagine'? Voyez les belles choses qu'ont ajoute'es à l'histoire de Jeanne d'Arc le ge'nie de Shakespeare et celui de Schiller, sans j)arler des auteurs de second rang qui ont osé toucher au mémo sujet !

Lorsqu'un auteur entreprend de mettre sur le théâtre un événement contemporain, ou même un épisode de date moins 1 récente où domine une figure héroïque dont les traits sont connus de tous, il nous paraît fort possible que la méthode historique soit encore la meilleure. Et ne serait-ce pas vrai en particulier pour Jeanne d'Arc, dont le passage sur la scène du monde fut si rapide et si brillant qu'on en connaît jusqu'aux moindres incidents?

Encore une fois, que peut-on donc inventer ici de plus beau, de ])lus grand, de j)lus saisissant que la vérité? Faudra-t-il supposer que Jeanne prouve sa mission à Charles Vil, les armes à la main, et que, vaincu par elle, le roi lui offre d'être son amant? Faudra-t-il faire de la sainte fille une sorcière qui évoque les esprits infernaux et se promet à eux corj)s et âme? Faudra-t-il lui faire renier son père, et mettre dans la bouche de ce père indigné cet exécrable cri : ^Brûlez-la! brûlez-la Iti Faudra-t-il enfin, en la laisant marcher au supplice, lui prêter les aveux les plus honteux? Voilà les inventions du génie! Voilà Shakespeare!

Il était Anglais, nous dira-t-on, et c'est dans un accès de haine qu'il a écrit ces monstruosités ^ Et l'Allemand Schiller, cet autre génie, a-t-il la même excuse, si c'en est une? Et trouve-t-on (juil ait été si bien inspiré le jour où il imagina d'ouvrir à l'amour le cœur de Jeanne d'Arc, en pleine mêlée, et de nous montrer Dunois et La Hire se disputant ses bonnes grâces en concurrence avec un paysan de Domremy?

' Nous aimons mieux croire encore, comme quelfjues-uns le souliemient, que la première partie de Henri VI n'esl pas de lui.

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Et D'Avrigni et Soumet, les deux seuls noms français que nous puissions mettre en ligne, de quelles belles inventions ont-ils enrichi le grand sujet qui les a tentés?

Nétait le respect que Ton doit toujours au génie et même au talent, nous serions tentés d'en user ici avec la même liberté qu'Alceste, et de préférer notre vieux mystère, dans sa naïveté et dans sa simplicité historique, à toutes les œuvres d'art qu'a fait éclore le même sujet. Nous nous bornerons à conclure qu'un drame où la Pucelle figure au premier rang ne se prête guère aux fantaisies de l'imagination, et qu'aujourd'hui surtout, où tant de publications ont popularisé la vie de cette glorieuse fille, le plus sûr serait peut-être encore de mettre simplement sous les yeux du spectateur les tableaux émouvants de ses exploits et de son martyre.

L'auteur de notre mystère, pour en revenir à lui, avait cette bonne fortune, que son sujet, tout emprunté qu'il fût à l'histoire profane, lui ouvrait cependant le domaine du surnaturel. Il n'a pas manqué d'en profiter, et assez heureusement. Plusieurs scènes se passent au ciel. Notre-Dame elle-même, après saint Aignan et saint Euverte. supplie son fils de venir en aide aux Français. Dieu se laisse fléchir et envoie saint Michel auprès de la jeune bergère de Domremy, une première fois, pour lui annoncer la mission qu'elle doit accomplir, une seconde, pour la fortifier dans sa foi et'dans son courage. Puis, au moment des attaques décisives contre les boulevards occupés par les Anglais au bout du pont d'Orléans, sur de nouvelles sollicitations de sa mère, Dieu envoie les deux saints patrons et protecteurs d Orléans pour garder les remparts de la ville et protéger la Pucelle. Ces scènes sont assez habilement placées dans le poëme, c'est-à-dire que l'intervention divine arrive toujours à propos, au moment décisif, et lorsque la cause française semble de plus en plus désespérée. En elles-mêmes, elles sont

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traitées convenablement, en ce sens que chaque personnage y agit et Y parle au fond selon sa dignité' et son caractère; mais l'inspiration, le souffle poétique y manquent absolument; et la forme, qui est le faible de l'ouvrage, y choque plus que partout ailleurs. Qu'on lise, par exemple, le dialogue qui s'établit entre saint Michel et la Pucelle. Jeanne n'y dit rien qu'elle ne doive dire; on peut trouver même dans quelques-unes de ses réponses et de la modestie et une certaine grâce naïve; mais que l'allocution prosaïque de 1 archange répond mal à l'idée des voix mystérieuses qui troublaient et sollicitaient la jeune inspirée sous les grands chênes de Domremy !

A côté des scènes prises en dehors du monde naturel, il en est d autres qui vont au même but. Elles sont tirées de certains incidents où la main de Dieu ne se montre pas d'une manière aussi directe, aussi manifeste, mais où 1 auteur la fait sentir pour renseignement moral et religieux de l'ouvrage, en montrant, dun côté, 1 impiété et le parjure punis, et, de l'autre, la piété et la foi récompensées. Ce sont peut-être les passages où il a montré le plus d habileté , et où 1 on entrevoit au moins l'intention d une combinaison, d'un effet dramatique.

Ainsi nous le voyons s efforcer de mettre en vue les sentiments religieux du roi Charles VII. Il le montre deux fois agenouillé devant le Paradis, élevé dans la partie supérieure du théâtre. Les prières que le monarque adresse au Très-Haul témoignent de son humilité, de son repentir, de sa conliance en Dieu seul et de son amour pour ses sujets; sentiments qui doivent lui assurer l'assistance divine'. En revanche, il est une idée sur laquelle le poète insiste, c'est que les chefs anglais ont mérité leur sort pour avoir manqué à la |>romesse par eux faite au duc d'Orléans, de

' Voy. p. ifili et p. /i.Hy.

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