‹ Le mixte et la combinaison chimique: essai sur l'évolution d'une idéeChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA NOTION DE MIXTE, AU XVllI® SIÈCLE, JUSQu'a LA RÉVOLUTION CHIMIQUE : l'ÉCOLE EMPIRIQUE

En face de ces Ecoles se dresse, dès le xvii" siècle, une quatrième Ecole, TEcole empirique.

Fontenelle nous a* laissé un tableau piquant des différends qui s'élevaient fréquemment entre les chimistes de l'École empirique et ceux que Ton nommait les chimistesphysiciens :

(( M. du Clos, dit-il (i), continua cette année Texamen qull avait commencé des Essais de chimie de Boyle. . . M. du Clos, grand chimiste, aussi bien que M. Boyle, mais ayant .peut-être un tour d'esprit plus chimiste, ne trouvait pas qu'il fût nécessaire, ni même possible, de réduire cette science à des principes aussi clairs que les figures et les mouvements, et il s'accordait sans peine une certaine obscurité spécieuse qui s'y est assés établie. Par exemple, si du bois du Brésil bouilli dans quelques lessives de sels sulphurés produit une haute couleur pourprée, qui se perd et dégénère subitement en jaunâtre par le mélange de l'eau forte, de l'esprit de salpêtre ou de

(i) Fontenelle, Histoire de V Académie royale des Sciences, t. I. Depuis son établissement en 1666 jusqu'à 1686. Année i66g. Physique, Chimie. Paris, 1733.

quelque autre liqueur minérale; M. du Clos attribuait ce beau rouge à Texaltation des sels sulphurés, et M. Boyle au nouveau tissu des particules qui formaient la surface de la liqueur. La chimie, par des opérations visibles, résout les corps en certains principes grossiers et palpables, sels, soufres, etc.* Mais la physique, par des spéculations délicates, agit sur les principes comme la chimie a fait sur les corps ; elle les résout eux-mêmes en d'autres principes encore plus simples, en petits corps mus et figurés' d'une infinité de façons : voilà la principale différence de la Physique et de la Chimie... L'esprit de la Chimie est plus confus, plus enveloppé; il ressemble plus aux mixtes où les principes sont plus embarrassés les uns avec les autres : Tesprit de la Physique est plus net, plus simple, plus dégagé, enfin il remonte jusqu'aux premières origines ; l'autre ne \di pas jusqu'au bout. »

Le portrait du chimiste que nous trace Fontenelle eût assurément convenu à Jean-Joachim Beccher, de Spire. Que ne trouve-t-on pas en son livre étrange sur la Physique souterraine (i)? Des raisonnements théologiques par lesquels il prouve que le diable, dans sa chute, s'est arrêté au centre de la terre; des témoignages d'une crédulité sans borne, telle l'anecdote d'une servante qui avait avalé des œufs de grenouille et rendit six grenouilles vivantes; des comparaisons sans raison qui lui fqnt regarder les métaux comme des minéraux mâles et lés pierres comme des minéraux femelles; des observations

(i) JoH. JoACHiMi Beccheri, Spircnsis germani, Sacr. Gœs. majest. consil. et med. Elect. Bav. , Physica subterranea profundam subterrancarum genesin ex principiis hucusque ignotis oslendens, 1699. 2^ édition, 1788.

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chimiques importantes et, surtout, de violentes diatribes contre ceux qui philosophent en chimie.

Toutefois, cédant soit à la vogue des idées courantes, soit à rinfluence de Boyie, dont il critiquait les petits ressorts (i), mais dont il était l'admirateur et l'ami, Beccher ménage les Atomistes et les Cartésiens. Parfois même, il semble partager l'opinion de ces derniers. Au. commencement de son ouvrage (2), commentant le texte ; Deus creavit cœlum et terrant, il affirme qtie toute matière est composée de ciel et de terre ; c'est le ciel, et non l'air, qui est le^ principe de la raréfaction et de la condensation ; l'air ne possède point par lui-même la force élastique qu'on lui attribuait, car l'air lui-même ne pourrait être ni raréfié, ni condensé sans le ressort du ciel. Le ciel à^ Beccher a évidemment d'étroites affinités avec la ma/ière subtile de Descartes; et de même qu'en 1669, le chimiste de Spire compose toutes choses de ciel et de terre, en 1675, le cartésien Lémery composera toutes choses de matière subtile et de terre.

Indulgent pour les Atomistes et les Cartésiens, Beccher réserve toutes ses colères pour les Péripatéticiens. Examinons, dit-il (3), la doctrine des élèves d'Aristote touchant la mixtion des minéraux. Que nous enseigne-t-elle?

(1) « Roberto Boyle praî omnibus nostro saeculo palmam concederem, si misso suo elaterio, chymica expérimenta ulterius continuasset ; et in exponendis istis non tam materiam concludendij quam in singulis dubitandi, tractare sibi proposuisset. » (Beccher, loc. cit. y Seclionis quartœ caput primum.)

(2) Beccher, Physicœ sublerraneœ liber primus. Sectio prima : de Creatione iiniversi Orbis. Caput primum : De Creatione Gœli.

(3) Beccher, Physicœ subterraneœ liber primus. Sectionis quartœ caput primum : De necessitate et obscuritate Physicœ circa Mixtionem.

Des choses que tout le monde connaît. Que nous fournitelle? Des noms et des enveloppes à mettre sur les réalités, après les avoir vidées. Elle nous dit que les minéraux sont des mixtes, qu'ils sont formés d'éléments, qu'ils ont des tempéraments et des qualités; qui ne le sait.^^ Mais comment se font ces mixtions et comment produisentelles toutes les espèces de minéraux .^^ Voilà la question difficile, où achoppent les efforts de nos habiles gens. Pourquoi Tétain peut-il former avec le plomb, et non avec l'argent, un alliage non fragile? Ils vous en donneront aisément la raison : ce sont des substances contraires et de tempéraments différents. Mais si vous leur demandez en quoi consistent les tempéraments de ces substances et en quoi ils diffèrent, les voilà muets. L'eau-forte dissout les métaux ; c'est parce qu'elle possède la qualité résolutive, vous diront ces philosophâtres ; assurément, et aussi : quantum est quod aliquid quantum dicitur ; autant de pétitions de principe. Mais pourquoi l'eau-forte dissout-elle tous les métaux, l'or seul excepté? Voilà toute la philosophie en déroute I Combien plus noble est la Spagyrique ( I ) ! Elle prend comme thèses des vérités établies pratiquement, des expériences ; des phénomènes de mixtion, des propriétés des mixtes, elle donne les vraies causes et les raisons solides ; sans cesse, elle découvre des combinaisons nouvelles ; et cependant de cette science très sagace, très subtile, très curieuse, vous ne trouverez pas un mot dans les livres des philosophes ; ceux-là se repaissent seulement d'idées, d'abstractions et de chimères; ils ne

(i) Ce nom fut longtemps en usage comme synonyme de Chimie»

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