‹ Le mixte et la combinaison chimique: essai sur l'évolution d'une idéeChapitre 16 sur 30 · LK CORPS SIMPLE · texte numérisé non relu

LK CORPS SIMPLE

La révolution antiphlogistique accomplie par Lavoisier est le point de départ des découvertes qui ont constitué la chimie moderne. Ces découvertes semblent avoir eu pour principal effet et, selon beaucoup de chimistes, pour véritable objet, de faire triompher, en la complétant et la précisant, la notion atomistique du mixte.

La loi de la conservation de la masse dans les combinaisons chimiques, si elle contribua indirectement à cette œuvre en rendant possibles toutes les recherches ultérieures, n'eut pas d'influence directe sur la notion de mixte. Il n'en fut pas de même de la théorie de la combustion et de la création d'une nouvelle nomenclature chimique, intimement liée à cette théorie, car elles fixèrent la notion du corps chimiquement simple.

Les anciens alchimistes supposaient tous les corps

formés des mêmes éléments, peu nombreux, mais diversement combinés ; ce point de départ admis, la transmutation des corps divers que nous offre la nature apparaissait comme possible ; pour beaucoup de corps, cette transmutation s'accomplissait aisément ; il n'était nullement insensé d'en poursuivre pour tous l'achèvement.

La renaissance scientifique se garda bien, tout d'abord, de condamner ces tentatives ; Bacon (i) assignait comme objet à la physique nouvelle : « de donner à l'argent la couleur de l'or ou un poids plus considérable. . . , ou la transparence à quelque pierre non diaphane, ou la ténacité au verre. »

Cependant les échecs continus et retentissants des alchimistes, acharnés à la transmutation des métaux, finirent par désiller les yeux des physiciens ; sans nier que tous les corps fussent composés des mêmes éléments peu nombreux, Boyle(2) osa le premier proclamer que, dans certains cas, les corpuscules élémentaires pouvaient s'unir d'une manière particuhèrement intime, (( former un nouveau corps doué d'une individualité aussi réelle que celle des corpuscules élémentaires avant leur union ; ni le feu, ni aucun moyen connu d'analyse, ne peut plus diviser ce corps de manière à séparer les corpuscules qui ont concouru à le former ; pas plus que ceux-ci ne peuvent, par les mêmes moyens, être subdivisés en d'autres particules ».

Nous avons vu Lémery, puis Stahl, puis de Venel,

(i) Bacon, Novum Organum, pars aedifîcans.

(2) BoYLK, The sceptical Chymist, Part. II.

LE CORPS SIMPLE h^

adopter Tidée de Boyle et l'jappliquer aux métaux qui, à travers les foyers les plus chauds et les transformations chimiques les plus compliquées, gardent leur individualité. C'est de cette idée que TEcole de Lavoisier s'est inspirée pour définir le corps chimiquement simple.

On ne recherchera plus si, pour le philosophe, la matière est réductible, à un seul principe ou à un petit nombre de principes, présents dans tous les corps. Toutes les fois qu'un corps aura résisté à tous les moyens connus d'analyse, on le nommera corps simple, et le chimiste se déclarera satisfait lorsqu'il aura résolu une substance en un certain nombre de tels corps simples.

Un tel corps n'est jamais que provisoirement simple : indécomposé jusqu'à ce jour, il peut céder demain à un nouveau moyen d'analyse ; la potasse et la soude étaient des corps simples jusqu'au jour où la pile voltaïque permit à Humphry Davy de réaliser les prévisions de Lavoisier et d'isoler le potassium et le sodium.

(( Nous serions en contradiction avec tout ce que nous venons d'exposer, dit Lavoisier (i), si nous nous livrions à de grandes discussions sur les principes constituants des corps et sur leurs molécules élémentaires. Nous nous contenterons de regarder ici comme simples toutes les substances que nous ne pouvons pas décomposer, tout ce que nous obtenons en dernier résultat par l'analyse chi-

(i) Lavoisier, Mémoire sur la nécessité de réformer et de perfectionner la nomenclature de la Chimie, lu à l'Assemblée publique de l'Académie royale des Sciences le i8 avril 1787. — In : Méthode de nomenclature chimique , proposée par MM. de Mohveau, Lavoisier, Berthollet, et de Fourcroy, Paris,

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mique. Sans doute un jour ces substances, qui sont simples pour nous, seront décomposées à leur tour, et nous touchons probablement à cette époque pour la terre siliceuse et pour les alkalis fixes ; mais notre imagination n'a pas dû devancer les faits, et nous n'avons pas dû en dire plus que la nature ne nous en apprend. »

Plus tard, Lavoisier écrit (i) : (( Tout ce qu'on peut dire sur le nombre et la nature des élémens se borne suivant moi à des discussions purement métaphysiques : ce sont des problèmes indéterminés qu'on se propose de résoudre, qui sont susceptibles d'une infinité de solutions, mais dont il est très probable qu'aucune en particulier n'est d'accord avec la nature. Je me contenterai donc de dire que si, par le nom d'élémens, nous entendons désigner les molécules simples et indivisibles qui composent les corps, il est probable que nous ne les connaissons pas : que si au contraire nous attachons au nom d'élémens ou de principes des corps l'idée du dernier terme auquel parvient l'analyse, toutes les substances que nous n'avons encore pu décomposer par aucun moyen, sont pour nous des élémens ; non pas que nous puissions assurer que ces corps que nous regardons comme simples, ne soient pas eux-mêmes composés de deux ou d'un plus grand nombre de principes, mais puisque ces principes ne se séparent jamais, ou plutôt puisque nous n'avons aucun moyen de les séparer, ils agissent à notre égard à la manière des corps simples et nous ne devons

(i) Lavoisier, Traité élémentaire de Chimie, Discours préliminaire (S^' édition, tome I, p. xvi).

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les supposer composés qu'au moment où l'expérience et l'observation nous en auront fourni la preuve. »

(( Nous ne pouvons donc pas assurer, dit Lavoisier en un autre endroit (i), que ce que nous regardons comme simple aujourd'hui, le soit en effet ; tout ce que nous pouvons dire, c'est que telle substance est le terme actuel auquel arrive l'analyse chimique, et qu'elle ne peut plus se subdiviser au delà dans l'état actuel de nos connaissances. Il est à présumer que les teiTCS cesseront bientôt d'être comptées au nombre des substances simples »

Le caractère empirique et provisoire de la définition du corps simple laisse le champ libre au philosophe dont les hypothèses, plus puissantes que les procédés de l'analyse chimique, veulent décomposer les corps qui ont résisté à tous les réactifs. Certaines de ces hypothèses sur l'unité de la matière ont joui d'une longue faveur; telle la théorie de Prout, qui voulait que tous les corps fussent formés d'hydrogène condensé et qui ravit l'adhésion de l'illustre J.-B. Dumas. D'ailleurs, l'intérêt qu'ont excité, dans ces dernières années, les recherches relatives à \ argentaarum montrent que bien des chimistes ont conservé, comme Bacon, l'espoir (( de donner à l'argent la couleur de l'or ou un poids plus considérable». A coup sûr, l'idée que ces chimistes se font du corps simple ne diffère guère de la notion de mixte difficilement décomposable, définie par Boyle, par Lémery et par Stahl.

(i) Lavoisier, Traité élémentaire de Chimie, 3** édition, t. I, p. 194.

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