‹ Le mixte et la combinaison chimique: essai sur l'évolution d'une idéeChapitre 17 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ceux qui ont lu les auteurs du xvii'^ siècle, et surtout du XVIII*' siècle, s'étonneraient volontiers que Ton attribue à Proust rétablissement de la loi des proportions définies; ces auteurs, eu effet, semblent tous admettre, et plusieurs énoncent formellement cette vérité : lorsque deux corps se combinent entre eux, la masse de Tun est dans un rapport fixe avec la masse de Tautre.

Déjà, Jean Rey se demande (i) « pourquoy la chaux d'estain n'augmente en poids à l'infini, le feu pouvant estre infiniment continué, qui fournira toujours de cet air espez et pesant pour l'accroistre » ? Et il affirme que « la Nature par son inscrutable sagesse, s'est mise ici des barres qu'elle ne franchit jamais... Elle est religieuse de s'arrêter aux limites qu'elle se prescript une fois. Nostre chaux est de cette condition : L'air espez s'attache à elle et va adhérant peu à peu jusqu'aux plus minces de ses parties : ainsi son poids augmente du commencement jusques à la fin ; mais quand tout en est affublé, elle n'en sçauroit prendre d'avantage. Ne continuez plus votre calcina tion soubs cet espoir; vous perdriez vostre peine. »

(i) Jean Rey, Essays sur la recherche de la cause par laquelle l'esiain el le plomb augmentent de poids quand on les calcine. Essay XXVI.

Newton (i) sait qu'il faut une quantité déterminée d'eau-forte pour dissoudre une quantité déterminée d'un métal donné, de fer par exemple ; qu'il faut une plus grande quantité d'eau-forte pour dissoudre une certaine masse de fer qu'une même masse de cuivre ; une plus grande pour dissoudre une certaine masse de cuivre qu'une même masse d'argent.

Stahl (2) nomme poids naturel, pondus naturœ, la proportion qui doit exister entre les masses des ingrédients que l'on fait réagir pour obtenir un composé déterminé : (( L'esprit de nitre ne s'empare de l'esprit-de-vin qu'autant que la masse du second est dans un rapport donné avec la masse du premier ; et il semble bien que ce soit là le poids naturel ; car si vous ajoutez une plus grande quantité d'esprit -de-vin, il ne se produira plus aucune combinaison spontanée ni aucun échauffement. »

Mais l'idée indiquée par Jean Rey, par Newton, par Stahl, prend une singulière force a la suite des recherches de Rouelle sur la formation des sels neutres ; à une masse déterminée de base il faut, pour former un sel neutre, unir une masse d'acide qui est à la première dans un rapport fixe; si l'on ajoute un excès d'acide, il se mêlera, il s' (( aggrégera » au sel formé ; il n'entrera pas dans la constitution de ce sel. De ces principes, peut-on imaginer énoncé plus clair que celui-ci, qui est dû à de Venel (3) ?

(i) Newton, Optique. Question XXXF.

(2) Stahl, Fundameuia Chymiœ, pars II. — Tractatus II : Doctrinae chy- .micae. Pars I, sectio II : De compositionibus. — Articulus I. Volatilium.

(3) De Venel, art. Mixte et Mixtion de V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

(( Un caractère essentiel de la mixtion, caractère beaucoup plus général, puisqu'il est sans exception, c'est que les principes qui concourent à là formation d'un mixte, y concourent dansune certaine proportion fixe, une certaine quantité numérique de parties déterminées, qui constitue dans les mixtes artificiels ce que les chimistes appellent point de saturation... L'observation générale sur la proportion des ingrédiens de la mixtion est un dogme d'éternelle vérité, de vérité absolue, nominale. Nous n'appelons mixtesou substances non simples, vraimentcliimiques, que celles qui sont si essentiellement, si nécessairement composées, selon une proportion déterminée de principes, que non seulement la soustraction ou la saraddition d'une certaine quantité de tel ou tel principe changerait l'essence de cette substance ; mais même que l'excès d'un principe quelconque est de fait inadmissible dans les mixtes, tant naturels qu'artificiels, et que la soustraction d'une portion d'un certain principe est, par les définitions ci-dessus exposées, la décomposition même, la destruction chimique d'une portion du mixte; en sorte que si d'une quantité donnée de nitre, on sépare une certaine quantité d'acide nitreux, il ne reste pas un nitre moins chargé d'acide, mais un mélange de nitre parfait comme auparavant, et d-'alkali fixe, qui est l'autre principe du nitre, absolument nud,à qui l'acide auquel il était joint a été entièrement enlevé. »

Ces lignes étaient écrites en 1765. Qui les a lues ne s'étonne plus d'entendre Lavoisier affirmer (i) (( qu'il faut

(i) Lavoisier. Traité élémentaire de Chimie, 3'' édition, t. I, p. 68.

72 parties d'oxygène en poids, pour en saturer 28 de charbon et que l'acide aëriforme, qui est produit, a une pesanteur justement égale à la somme des poids du charbon et de l'oxygène qui ont servi à le former»; enseigner (i) que (( l'eau est composée d'oxygène et de la base d'un gaz inflammable dans la proportion de 83 parties contre i5)); de voir Bergmann se livrer à des analyses nombreuses et soignées qui supposent une croyance implicite à la fixité de composition des substances analysées.

Devons-nous donc admettre que la loi des proportions définies ait été pleinement connue et admise dès le temps de Rouelle ? Que BerthoUet, en la contestant, ait tenté un inexplicable retour en arrière ? Que Proust ait eu pour seul mérite de démontrer à nouveau ce que l'on savais avantlui ? Nous nous laisserions piperpar les apparences; nous laisserions passer, incomprise, l'une des transformations les plus profondes qu'ait subies la notion de mixte, celle qui a conduit les chimistes à distinguer le mélange physique de la combinaison chimique.

Revenons aux Essays de Jean Rey et à la réponse (2) que le médecin périgôurdin fait à cette question : Pourquoy la chaux n augmente en poids à V infini ? (( Car pourquoy (dira-t-on) n'accroistra infiniment la chaux, le feu pouvant estre infiniment continué, qui fournira tousjours cet air espez et pesant pour l'accroistre ^ Je me développe de cette difficulté, qui pourrait enlacer quelqu'un des moins subtils ; en remarquant que toute matière qui

(i) Lavoisier, Ibid., p. g^.

(a) Jean Rey, Essays sur la recherche de la cause par laquelle Vestain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine. Essay XXVI.

s'accroist par addition d'une autre, est ou solide, ou liquide ; et que le meslange se fait entre elles de trois façons. Car ou la matière solide se mesle avecques la solide, ou la ^

liquide avecques la liquide, ou celle-ci avecques Tau tre. Le meslange et accroissement qui se fait es deux premières façons ne reçoit point de bornes. Meslez avec ce sable, et y joignez tousjours d'autre sable, vous Tirez sans fin augmentant. Meslez avec ce vin, et y versez toujours d'autre vin, vous n'aurez jamais achevé. Il n'est pas de même de la tierce façon, quand on adj ou s te et mesle une matière liquide avec une solide : telle addition meslangée ne croistrapas tousjours, n'ira point à l'infini. lia nature par son inscrutable sagesse, s'est ici mise des barres qu'elle ne franchit jamais. Meslez de l'eau avec le sable ou la farine, ils s'en couvriront totalement jusqu'à la moindre de leurs parcelles : versez en d'avantage, ils n'en prendront plus : et les retirant de l'eau, ils n'en porteront que ce qui leur adhère et qui suffit à les enceindre justement. Replongez les cent et cent fois, ils n'en sortiront pas mieux chargez ; et les laissez dedans à repos, ils quitteront le superflu et iront à fonds par eux-mesmes ; tant la nature est religieuse de s'arrêter aux limites qu'elle se prescript une fois. Nostre chaux est de cette condition...»

L'idée qu'exprime, sous une forme quelque peu naïve, cette page de Jean Uey, ne la retrouvons-nous pas, précisée par l'hypothèse de l'attraction moléculaire, dans V Optique de Newton ?

Selon Newton (i), lorsqu'une particule d'un corps

(i) Newton, Optique. Question XXXT.

qui exerce uiiô attraction sur les particules d'un autre corps, s'est entourée d'un certain nombre de ces particules, son action cesse de se faire sentir sur les autres particules de même espèce, dont elle est désormais trop distante ; elle est alors saturée et la combinaison prend fin. « Pourquoi le sel de tartre, après qu'il a extrait de Tair une certaine quantité de vapeur d'eau, proportionnelle à sa masse, ceSse-t-ilde s*imbiber, sinon parce que, saturé d'eau, il n'exerce plus d'attraction sur les particules de la vapeur d'eau?... N'est-ce pas à un€ force attractive de ce genre, mutuelle entre les particules de Thuile de vitriol et les particules de l'eau, qu'il faut attribuer ce fait que l'huile de vitriol enlève à l'air une assez grande quantité d'eau, tandis qu'une fois saturée, elle cesse d'en absorber davantage ? »

Le nombre des particules du second corps que retient une particule du premier corps est d'autant plus grand que l'attraction exercée par le premier corps sur le second est plus intense ; nous pouvons donc juger de la force d'attraction d'un premier corps sur un second par la masse de ce second corps qu'il faut employer pour saturer le premier. Nous avons vu que les particules de l'eauforte étaient plus énergiquement attirées par le fer que par le cuivre, par le cuivre que par l'argent ou le vif-argent. (( N'est-ce pas à cette cause que nous devons attribuer ce fait qu'il faut une plus grande quantité d'eau-forte pour dissoudre et saturer le fer que le cuivre, et qu'il en faut une plus grande quantité pour saturer le cuivre que pour saturer les autres métaux ? »

Newton compare donc la limitation que l'on observe

58 DE LA nÉVOLllTJON CHIMIQUE A NOS JOURS

dans les réactions chimique à la saturation qui se manifeste dans les phénomènes de dissolution les plus communs, par exemple lorsqu'on dissout le sel marin dans Teau.

D'une manière plus nette encore, les chimistes de l'Ecole Empirique marquent ce rapprochement.

(( Entre le dissolvant et le corps à dissoudre, dit Stahl( i), uneproportion fixe est toujours requise ; ainsi, par exemple, une livre de camphre exige toujours au moins deux livres de menstrue : de même, une quantité déterminée d'eau-forte dissout seulement une quantité déterminée d'argent ; une quantité déterminée d'eau dissout seulement une quantité déterminée de sel. »

Et de Venel (2), interprète des idées de Rouelle, écrit, à la suite du passage rapporté plus haut : (( Tous les menstrues entrent en mixtion réelle avec les corps quils dissolvent, mais l'énergie de tous les menstrues est bornée à la dissolution d'une quantité déterminée du corps à dissoudre ; l'eau, une fois saturée de sucre, ne dissout point du nouveau sucre ; du sucre, jeté dans une dissolution parfaitement saturée de sucre, y reste constamment, sous le même degré de chaleur, dans son état de corps concret. Cette dernière circonstance rend le dogme que nous proposons très manifeste, mais elle ne peut s'observer que lorsqu'on éprouve l'énergie des divers menstrues sur les corps concrets ou consistans ; car, lorsqu'on l'essaye sur

(1) Stahl, Fundamenla Chymiœ, Pars II. — Tractatus I. — Sect. I, cap. I : De natura fluidi et solidi.

(a) De Venel, art. Mixte et Mixtion de V Encyclopédie de Diderot et d'Alcmbert.

des liquides, cen'estpas la môme chose, et quelques excès d'alkali résout qu'on verse dans deTesprit de vinaigre, par exemple, il ne paraît pas sensiblement qu'une partie de la liqueur soit rejetée de la mixtion. Elle Test pourtant, en effet, et la chimie a' des moyens simples pour démontrer, dans les cas pareils, la moindre portion excédante ou superdue de l'un des principes : et cette portion excédante n'en est pas plus unie avec le mixte pour nager dans la même liqueur que lui. Car deux liqueurs capables de se mêler parfaitement, et qui sont actuellement mêlées très parfaitement, ne sont pas pour cela en mixtion ensemble...»

(( Il est évident que toutes ces unions de liquides aqueux sont de vraies, de pures aggrégations. Une certaine quantité d'eau s'unit par le lien d'une vraie mixtion à une quantité déterminée de sel, et constitue un liquide aqueux qui est un vrai mixte. Cela est prouvé, entreautres choses, en ce que dès qu'on soustrait une portion de cette eau, une portion du mixte périt ; on a, au lieu du mixte aqaeo-salin, appelé lessive, lixivium, un corps concret, un crystal de sel. Mais toute l'eau qu'on peut surajouter à cette lessive proprement dite ne contracte avec elle que l'aggrégation ; c'est de l'eau qui s'unit à de l'eau ; et voilà pourquoi ce mélange n'a point de termes, point de proportion. ))

Or, la quantité de sucre que peut dissoudre une quantité donnée d'eau est fixe dans des conditions données ; mais elle change lorsque ces conditions changent et dépend, en réalité, d'une foule de circonstances ; elle augmente lorsque la température s'élève (et de Venel le

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sait, car il a soin de préciser que la dissolution dont il parle est laissée sous le même degré de chaleur) ; elle varie si Ton mêle a Teau quelque corps étranger, de Tesprit-de-vin par exemple.

Ce sont là des faits que l'observation la plus vulgaire enseigne aux empiriques. Ils s'accordent d'ailleurs le plus aisément du monde avec les diverses théories chimiques qui ont cours au xvin® siècle.

Stahl, qui s'en tient aux idées de Lémery, pense qu'une substance solide se dissout dans un menstrue quand les pores du menstrue ont une forme et une grandeur qui conviennent aux molécules de la substance à dissoudre (i). Celle-ci cesse donc de se dissoudre lorsque les pores du menstrue, encombrés de ses molécules, n'en peuvent plus recevoir de nouvelles.

Mais la chaleur élargit les pores des divers corps, tandis que le froid les resserre (2), et cela, par suite des mouvements différents des molécules d'éther, mouvements qui sont l'essence du chaud et du froid. Il est donc clair que, dans un menstrue donné, un solide donné deviendra plus soluble lorsque le degré de chaleur s'élèvera et moins soluble lorsque le degré de chaleur s'abaissera.

Il est clair aussi que si l'on mêle au dissolvant une substance étrangère, on obtiendra un nouveau liquide, dont les pores ne seront plus disposés de la même manière que dans le premier liquide ; un solide donné n'aura pas,

(i) Stahl, Fundamenta Chymiœ, Pars IL — Sect. I, Gap. ix : De praecipitatione. — Tractatus I, Sect. I, Gap. ii : De solutione et menstruîs. (2) Stahl, Fundamenta Chymiœ, Pars II, Proemium.

LA LOI DES PROPORTIONS DÉFINIES 6i

dans le nouveau menslrue, le même degré de solubilité que dans le menstrue primitif.

Les théories newtoniennes conduisent à des conclusions semblables.

Le nombre des molécules de sucre qu'une molécule d'eau peut retenir dans son voisinage ne dépend pas seulement de l'attraction que la molécule d'eau exerce sur les molécules de sucre groupées autour d'elles ; il dépend aussi des attractions par lesquelles les autres molécules du dissolvant sollicitent ces molécules de sucre, partant delà nature des molécules du dissolvant ; en mélangeant à l'eau un corps étranger, on fera varier la solubilité de sucre dans cette eau.

Le nombre de molécules de sucre qui s'amasseront autour d'une molécule d'eau sous l'action combinée de toutes les forces qui les sollicitent ne sera pas le même selon que ces molécules seront en repos ou animées d'un mouvement rapide ; or, c'est à un mouvement rapide des dernières particules des corps que Newton, comme Descartes, attribue la chaleur ; la solubilité du sucre dans l'eau variera donc avec la température.

Regarder le mouvement rapide*des particules comme constituant l'essence de la chaleur, c'était, dans la philosophie de Newton, une trace de la physique cartésienne: à la suite des travaux de Black et de Grawford, cette trace s'effaça ; on regarda la chaleur comme l'effet d'un fluide impondérable, présent dans tous les corps, auquel la nouvelle nomenclature chimique donna le nom de ca/orîgrae ; les molécules du calorique furent, comme les molécules des autres corps, douées d'actions attractives ou répulsives,

sensibles seulement à très petite distance. La limite de la combinaison chimique est un état d'équilibre entre les forces émanées des molécules matérielles et les forces émanées du calorique :

(( Les substances métalliques, dit Lavoisier (i), pendant leur calcination augmentent de poids à proportion de l'oxygène qu'elles absorbent; en même temps elles perdent leur éclat métallique et se réduisent en une poudre terreuse. Les métaux dans cet étatne doivent point être considérés comme entièrement saturés d'oxygène, par la raison que leur action sur ce principe est balancée par la force d'attraction qu'exerce sur lui le calorique. L'oxygène, dans la calcination des métaux, obéit donc réellement à deux forces, à celle exercée par le calorique, à celle exercée par le métal ; il ne tend à s'unir à ce dernier qu'en raison de la différence de ces deux forces, de l'excès de l'une sur l'autre. »

(( Les métaux n'ont pas tous le même degré d'affinité pour l'oxygène. L'or et l'argent, par exemple et même le platine, ne peuvent l'enlever au calorique, à quelque degré de chaleur que ce soit. Quant aux autres métaux, ils s'en chargent d'une quantité plus ou moins grande ; et en général, ils en absorbent jusqu'à ce que ce principe soit en équilibre entre la force du calorique qui le retient et celle du métal qui l'attire. Cet équilibre est une loi générale de la nature dans toutes les combinaisons. »

La détermination de la quantité de sucre que peut tenir

(i) LwoisiER, Traité élémentaire de Chimie, IIl^ partie, chap. vu, § VI (3<î édition, tome II, p. 127).

LA LOI DES PHOPORTIONS DEFINIES 63

en suspens une quantité déterminée d'eau unie à une quantité déterminée de calorique ne fut plus qu'un problème de statique; il n'était pas besoin de pousser bien loin la solution de ce problème pour prévoir que la quantité de sucre capable de se dissoudre dans cette quantité d'eau dépendait de la quantité de calorique qui s'y trouvait contenue.

(( Ces phénomènes de la solution par le calorique, dit Lavoisier (i), se compliquent toujours plus ou moins avec ceux de la solution par l'eau. On en sera convaincu si l'on considère qu'on ne peut verser de l'eau sur le sel pour le dissoudre, sans employer réellement un dissolvant mixte, l'eau et le calorique : or, on peut distinguer plusieurs cas différents, suivant la nature et la manière d'être de chaque sel. Si, par exemple, un sel est très peu soluble par l'eau, et qu'il le soit beaucoup par le calorique, il est clair que ce sel sera très peu soluble a l'eau froide, et qu'il le sera beaucoup, au contraire, à l'eau chaude. »

En 1783, dans leur immortel Mémoire sur la chaleur, Lavoisier et Laplace (2) avaient ébauché la solution de tels problèmes de statique chimique et ils avaient ainsi obtenu des lois importantes touchant la dissolution des sels ou la formation de la glace au sein de l'eau acidulée.

Or Stahl rapprochait la saturation de l'eau par le sel ou par le sucre de la saturation de l'eau-forte par le fer ou

(i) Lavoisier, Traité élémentaire de Chimie, UI« partie, chap. v, § I (3® édition, tome H, p. Sg).

(2) Lavoisier et de Laplace, Mémoire sur la chaleur, lu à T Académie des Sciences le i8 juin 1788. (^Mémoires de l'Académie des Sciences pour 1780. Paris, 1784.)

6li DE LA RÉVOLUTION CHIMIQUE A NOS JOURS

par le cuivre; si, pour saturer une quantité déterminée d'eau, il faut y mêler une quantité de sucre qui dépend de la température, qui dépend des corps étrangers surajoutés à la dissolution, pourquoi la masse de cuivre que dissout une masse donnée d'eau-forte ne dépendrait-elle pas de la température, de la dilution de Teau-forte, de toutes les circonstances de la réaction ? Pour former un composé saturé, les éléments se combinent dans une proportion qui est fixe lorsque les conditions dans lesquelles la combinaison s'accomplit sont également fixes; mais si ces conditions varient, la constitution du composé saturé peut varier et doit en général varier. Il se peut que, dans certains cas, une combinaison ait une composition définie, indépendante des circonstances dans lesquelles cette combinaison s'est formée; mais ces cas sont assurément exceptionnels. Fixer les caractères particuliers auxquels on peut reconnaître que l'on se trouve dans un tel cas ; découvrir, hors de ces cas exceptionnels, l'influence que chacune des conditions de la réaction exerce sur la composition du produit obtenu, tel est le but de la Statique chimique dont Lavoisier et Laplace ont esquissé la méthode.

Telle est la doctrine que Berthollet exposa, en 1799, à l'Institut d'Egypte (i), qu'il soutint pendant plusieurs années (2) avec autant de sagacité dans ses déductions théoriques que d'habileté dans ses déterminations expéri-

(i) Berthollet, Recherches sur les lois de l'affinité. (Mémoires de l'Institut pour 1799, pp. I, 207 et 229.)

(2) Berthollet, Observations relatives à différents mémoires de Proust. \

(Journal de physique, t. LIX, pp. 347» ^^^ » '^o^.)

LA LOI DES PBOPOnTWNS DÉFÎMES 65

mentales, qu'il développa avec une admirable clarté dans son Essai de Statique chimique (i).

(( Nous devons, dit Bertholleten cet ouvrage, retrouver dans la combinaison les lois que nous avons observées dans Faction chimique qui produit la dissolution... Les chimistes, frappés de ce qu'ils trouvaient des proportions déterminées dans plusieurs combinaisons, ont souvent regardé comme une propriété générale des combinaisons de se constituer dans des proportions constantes ; de sorte que, selon eux, lorsqu'un seul neutre reçoit un excès d'acide ou d'alcali, la substance homogène qui en résulte est une dissolution du sel neutre dans une portion libre d'acide ou d'alcali. »

<( C'est une hypothèse qui n'a pour fondement qu'une distinction entre la combinaison et la dissolution, et dans laquelle on confond les propriétés qui causent une séparation avec l'affinité qui produit la combinaison ; mais il faudra reconnaître les circonstances qui peuvent dé terminer les séparations des combinaisons dans un certain état, et qui limitent la loi générale de l'affinité. »

La théorie de BerthoUet était le corollaire naturel de tout ce qu'avaient enseigné les chimistes du xvni* siècle, aussi bien les disciples de Newton que les adeptes de l'Ecole empirique, touchant la saturation chimique. Nier cette théorie, soutenir que chaque combinaison chimique a une composition fixe, spécifique, rigoureusement indépendante des conditions dans lesquelles cette combinaison

(i) Berthollet, Essai de Statique chimique, l^^ partie, p. 6i. Parisj I 806.

Du-UEM. 5

a pris naissance, c'eût été produire une révolution profonde dans la motion de mixte.

Cette révolution, S.-L. Proust fut assez audacieux pour la tenter et assez heureux pour la réussir.

En 1799, Proust (i) remarqua que si Ton dissolvait dans un acide le carbonate de cuivre naturel pour le précipiter ensuite par un carbonate alcalin, on obtenait une quantité de carbonate de cuivre exactement égale à la quantité de carbonate naturel que l'on avait employée ; cette transformation n'a donc fait ni gagner, ni perdre trace d'acide carbonique ou d'oxyde de cuivre au sel mis en expérience ; le carbonate de cuivre préparé dans le laboratoire a donc même composition que le carbonate de cuivre formé, dans les entrailles de la terre, par des procédés certainement très différents de ceux qu'emploie le chimiste.

Généralisant cette découverte, Proust n'hésite pas à affirmer que toute combinaison chimique est caractérisée par une composition absolument fixe, spécifique, indépendante des conditions dans lesquelles la combinaison s'est formée. Toutes les fois que l'on a cru rencontrer des combinaisons à composition variable, on a eu affaire, en réalité, à des combinaisons impures auxquelles s'ajoutait un excès de l'un des composants, ou bien à un mélange de deux combinaisons distinctes des mômes éléments.

(( Ces proportions toujours invariables, dit Proust (2), ces attributs constans qui caractérisent les vrais composés

(i) Proust, Recherches sur le Cuivre. (Annales de Chimie, t. XXXII, p. 36, 1799.)

(3) PaousT. Recherches sur le Cuivre. (Annales de Chimie^ t. XXXII, p. 3o. 1799.)

LA LOI DES PnOPOBT10i\S DÉFLMES 67

de l'art, ou ceux de la tiature, en un mot ce pondus natarœ si bien vu par Stahl ; tout cela, dis-je, n'est pas plus au pouvoir du chimiste que la loi d'élection qui préside à toutes les combinaisons. »

Entre Proust et BerthoUet, une discussion s'éleva. (( Cette discussion (i), une des plus mémorables dont la science ait gardé le souvenir, se prolongea de 1799 à 1806, et fut soutenue de part et d'autre avec une puissance de raisonnement, un sentiment de respect pour la vérité et pour les convenances qui n'ont jamais été surpassés. » Elle se termina par la victoire des idées de Proust.

Quel bouleversement dans les principes admis jusque-là par tous les chimistes ! La saturation d'une combinaison chimique n 'a plus aucune analogie avec la saturation d'une dissolution ; la concentration d'une dissolution saturée dépend de la température, des corps étrangers, de toutes les circonstances dans lesquelles s'accomplit l'acte de la dissolution ; au contraire, l'élévation ou l'abaissement de la température, la présence ou l'absence de corps étrangers peuvent favoriser ou gêner la production d'une combinaison chimique ; elles ne peuvent rien sur la composition de cette combinaison. Selon les conditions dans lesquelles on expérimente, il peut se produire de l'eau ou ne s'en pas former ; mais toutes les fois qu'il se forme de Teau, cette eau provient d'une certaine masse d'hydrogène et d'une masse d'oxygène huit fois plus grande.

(i) Ad. WuRTZ. La Théorie atomique, p. 5.

Désormais, on distinguera deux catégories de mixtes, irréductibles Tune à l'autre : la combinaison chimique et le mélange physique ; la loi des proportions définies, inapplicable aux mélanges physiques, tandis qu'elle s'applique rigoureusement aux combinaisons chimiques, sera le critérium qui permettra de les discerner.

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