LA NOTION DE MIXTE AU XVIP SIÈCLE
Et pour cet effet, supposons expressément qu'elle n'a point la forme de la Terre, ni du Feu, ni de TAir, ni aucune autre plus particulière comme du bois, d'une pierre, ou d'un métal, non plus que les qualitez d'être chaude ou froide, sèche ou humide, légère ou pesante, ou d'avoir quelque goût, ou odeur, ou son, ou couleur, ou lumière, ou autre semblable ; en la nature de laquellxî on puisse dire qu'il y ait quelque chose, qui rie soit pas évidemment connue de tout le monde. Et ne pensons pas aussi d'autre côté qu'elle soit cette matière première des Philosophes, qu'on a si bien dépouillée de toutes ses formes et qualitez, qu'il n'y est rien demeuré de reste qui puisse être clairement entendu : mais concevons-la comme un vray corps parfaitement solide, qui remplit également toutes les largeurs, longueurs et profondeurs de ce grand espace, au milieu duquel nous avons arrêté notre pensée ; en sorte que chacune de ses parties occupe toujours une partie de cet espace, tellement proportionnée à sa grandeur, qu'elle n'en saurait remplir une plus grande, ni sç retirer à une moindre, ni souffrir que pendant qu'elle y demeure quelque autre y trouve place. Adjoûtonsque cette matière peut être divisée en toutes les parties, et selon toutes les figures que nous pouvons imaginer, et que chacune de ces parties est capable de recevoir en soy tous les mouvements que nous pouvons aussi imaginer. Supposons de plus que Dieu l'a divisée véritablement en plusieurs telles parties, les unes plus grosses, les autres plus petites : les unes d'une figure et les autres d'une autre, telles qu'il nous plaira de les feindre. Non pas qu'il les sépare pour cela, en sorte qu'elles ayent du vuide
entre deux ; mais pensons que toute la distinction qu'il y met consiste en la diversité des mouvements qu'il leur donne, faisant que depuis le premier instant qu'elles sont créées, les unes commencent à se mouvoir d'un côté, les autres d'un autre ; les unes plus vîte, les autres plus lentement, ou si vous voulez, point du tout, et qu'elles continuent après leur mouvement suivant les lois de la Nature (i). ))
Descartes dit encore, en un autre endroit : a Je ne reçois et ne veux recevoir en Physique aucun principe qui ne soit reçu également en Géométrie ou dans la Mathématique abstraite. Je n'attribue aux choses corporelles aucune autre matière que cette matière susceptible de tout genre de division, de figure et de mouvement que les géomètres nomment quantité et qu'ils prennent pour objet de leur démonstration ; en cette matière, je ne considère absolument rien d'autre que ces divisions, ces figures et ces mouvements. »
Les figures que Descartes attribue aux petites parties des Corps diffèrent souvent bien peu de celles que leur attribuait Epicure, au dire de Lucrèce. Dans un des écrits qu'il publia à la suite du Discours de la Méthode, à titre d'exemple de cette méthode, il décrit ainsi ces figures (2) :
((Je suppose premièrement que l'eau, la terre, l'air et tous les autres corps qui nous environnent, sont composés de plusieurs petites parties de diverses figures et
(i) Descartes, Principia Philosophiœ, pars sccunda, art. LXIV. (2) Descartes, Les Météores, chap. i, art. III.
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grosseurs, qui ne sont jamais si bien arrangées, ni si justement jointes ensemble qu'il ne reste plusieurs intervalles autour d'elles ; et que ces intervalles ne sont pas vides, mais remplis de cette matière fort subtile, par Tentremise de laquelle j'ai dit ci-dessus que se communiquait Taction de la lumière. Puis, en particulier, je suppose que les petites parties dont Teau est composée sont longues, unies et glissantes, comme de petites anguilles, qui, quoiqu'elles se joignent et s'entrelacent, ne se nouent ni ne s'accrochent jamais pour cela en telle £açon qu'elles ne puissent aisément être séparées ; et au contraire que presque toutes celles, tant de la terre que même de l'air, et de la plupart des autres corps, ont des figures fort irrégulières et inégales, en sorte qu'elles ne peuvent être si peu entrelacées qu'elles ne s'accrochent et se lient les unes aux autres, ai^si que font les diverses branches des arbrisseaux qui croissent ensemble dans une haie ; et lorsqu'elles se lient en cette sorte, elles composent des corps durs comme de la terre, du bois ou autres semblables, au lieu que si elles sont simplement posées l'une sur l'autre, sans être que fort peu ou point du tout entrelacées, et qu'elles soient avec cela si petites qu'elles puissent être mues et séparées par l'agitation de la matière subtile qui les environne, elles doivent occuper beaucoup d'espace, et composer des corps liquides fort rares et légers, comme des huiles ou de l'air. »
Ces hypothèses sont reprises au livre des Principes (i) et au Traité de la Lumière (2).
(i) Descartes, Principia Philosophiœ, pars quarta, passim.
(2) Descartes, Le Monde ou Traité de la Lumière, chap. m et iv.
Les corps qu'obtient Descartes en brouillant ensemble les trois éléments qu'il a imaginés ressemblent fort peu aux mixtes que concevait Aristote ; le Stagirite les eût comparés au mélange de grain et de paille que Ton ramasse dans Taire. Descartes pouvait-il, sans se contredire, imaginer le mélange de deux éléments autrement qu'une juxtaposition des petites parties figurées dont sont formés ces éléments ? Pouvait-il concevoir la pénétration mutuelle de deux de ces particules qu'il regardait comme identiques à l'étendue même qu'elles occupent? Déjà, dans le Traité de la Lumière, il nous a avertis que (( chacune de ces parties occupe toujours une partie de l'espace tellement proportionnée à sa grandeur, qu'elle n'en saurait remplir une plus grande, ni se retirer à une moindre, ni souffrir que, pendant qu'elle y demeure, quelque autre y trouve place ». Dans une lettre à Henri Morus (i), il affirme plus nettement encore l'impénétrabilité de la matière comme conséquence nécessaire de l'essence qu'il lui attribue : (( On ne peut comprendre qu'une partie d'une chose étendue en pénètre une autre qui lui est égale, à moins que Ton n'entende parla que la partie de son étendue qui lui est comniune avec cette dernière est supprimée ou anéantie ; mais être anéanti, ce n'est pas pénétrer autre chose ; cela démontre, à mon avis, que l'impénétrabilité appartient à l'essence même de l'étendue, mais non à l'essence d'aucune autre chose. »
Une dissolution ne peut donc être, selon cette doc-
(i) Descartes, Episfo^a?, édition d'Amsterdam (1714), pars prima, epist.
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trîne, autre chose qu'une interposition des particules du corps dissous aux particules du dissolvant ; et c'est ce qu'admet Descartes (i) touchant les eaux de la mer ; parmi les particules allongées, lisses, flexibles et glissantes comme de petites anguilles, qui constituent proprement Teau douce, se trouvent des bâtonnets rigides et aigus qui sont les parties constituantes du sel marin ; la forme et la grosseur de ces deux éléments qui constituent l'eau de mer en expliquent à souhait toutes les propriétés ; Descartes montre comment l'évaporation entraîne aisément l'eau douce qui abandonne le sel marin ; il montre également (2), suivant l'exemple de Lucrèce, comment la filtration à travers le sol relient les bâtonnets gros et raides auxquels la mer doit sa salure, pour ne laisser passer que les particules ténues et fugaces qui forment l'eau douce.
Cet exemple est bien propre à montrer à quel point Descartes s'était inspiré de la physique des atomistes ; il se défend, cependant, d'adopter leurs idées (3) ; non seulement, pour lui, les particules qui composent les corps ne sont pas des atomes insécables, mais encore la matière subtile remplit les intervalles que ces particules laissent entre elles, en sorte qu'il n'y a pas de vide dans la nature.
Cette doctrine, selon laquelle le vide est impossible dans la nature, reçut de Pascal de rudes assauts ; Huygens
(i) Descartes, Les Météores^ chap. i, art. VIII, et chap. m. — Priiicipia Philosophiœ, pars quarta, art. XLVIII.
(2) Desca-rtes, Les Météores^ chap. m, art. VIII. — Principia Philosophiœ, pars quarta, art. LXVI. — Epistolœ, pars secunda, epist. I et II.
(3) Descartes, Principia Philosophiœ, pars quarta, art. GCU.
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vint ensuite, qui déclara le vide nécessaire pour le mouvement des petits corpuscules ; bientôt, ce sentiment devint général chez les physiciens, dont les principes s'accordèrent désormais avec ceux qu'avaient enseignés Epicure et Lucrèce ; mais comme Descartes avait transporté de toutes pièces dans sa philosophie la notion de mixte qu'avaient conçue les atomistes grecs, cette notion ne fut point modifiée par les échecs de la physique cartésienne.
Au temps de Descartes vivait au Bugue, en Périgord, un docteur en médecine, Jean Rey, expert en philosophie naturelle. Le sieur Brun, apothicaire à Bergerac, ayant constaté que le plomb et Tétain, calcinés à Tair, augmentaient de poids, fut surpris de ce phénomène qu'il croyait inconnu ; il écrivit au médecin du Bugue : (( Je vous supplie de toute mon affection vous employer à la recherche de la cause d'un si rare effect, et me tant obliger que par vostre moyen ie sois esclaircy de cette merveille. )) A quoi Jean Rey (i), après avoir établi cette vérité, alors inconnue, que l'air est pesant, répondit en ces termes : (( A cette demande doncques, appuyé sur les fondemens ja posez, je responds et soutiens glorieusement, que ce surcroit de poids vient de l'air, qui dans le vase a esté espessi, appesanti, et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement continuée chaleur du fourneau : lequel air se mesle avec la chaux (à ce
(i) Essays de Jean Rey, docteur en médecine, sur la recherche de la cause par laquelle l'Estain et le Plomb augmentent de' poids quand on les calcine ; Bazas, i63o; Essay XVI.
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.aydant Tagitation fréquente) et s'attache à ses plus menues parties ; non autrement que Teau appesantit le sable que vous jettez et agitez dans icelle, par Tamoitir et adhérer au moindre de ses grains. »
Il est clair que Jean Rey imagine à la mode des alomistes le mixte formé par Tair et la chaux d'étain.
Par la réponse qu'on vient de lire, Jean Rey est un précurseur de Lavoisier ; la révolution antiphlogis tique assura la gloire de son nom ; mais l'amitié de Mersenne ne l'empêcha pas de demeurer inconnu de ses contemporains ; ses Essays n'eurent aucune influence sur le développement de la chimie.
Il n'en fut pas de même des écrits de Boyle et de Lémery.
Robert Boyle, discutant la théorie du mélange, n'hésite pas à déclarer que l'opinion des anciens atomistes, adoptée de son temps parles (( chymistes », est sinon plus probable, du moins plus intelligible que celle des péripatéticiens ; toutefois, à cette opinion des chimistes, il apporte une correction ; mais cette correction elle-même est conçue dans l'esprit de la doctrine épicurienne.
(( Je ne vois pas clairement, dit-il (i), que la notion générale de mélange comprenne cette conséquence : que les miscibilia ou ingrédients retiennent exactement, dans leurs petites parties, leur nature primitive, et demeurent distincts dans le composé, au point qu'il soit toujours possible de les régénérer par le feu ; je ne nie pas que dans quelques mélanges, formés par certains corps per-
(i) Robert Boyle, The sceptical Chymisty part II.
iG DES OBIGINES A LA RÉVOLUTION CHIMIQUE
manents, cette régénération ne soit possible, mais je ne. suis pas convaincu qu'il en soit ainsi dans tous les cas, ni môme dans la plupart ; je ne suis pas convaincu que cette conséquence se puisse déduire, ni des expériences chimiques, ni de la vraie notion de mélange... Il peut se trouver des corps, je ne le nie pas, qui soient formés de groupes de particules très petites et très étroitement serrées*; si Ton mêle deux corps, d'espèces différentes, constitués tous deux par de tels groupements durables, bien que le corps composé qu'ils forment par leur union puisse être très différent de chacun des deux ingrédients, chacune des petites masses ou chacun des groupements qui entrent dans sa composition peut garder sa nature propre, au point qu'il soit possible de séparer ces masses les unes des autres et de les ramener à leur premier état. Si, par exemple, l'or et l'argent sont mêlés en proportion convenable, l'eau-forte dissout l'argent sans attaquer l'or, et l'on peut ainsi régénérer chacun des deux métaux à partir du métal mixte. Mais il peut aussi exister d'autres sortes de groupements où les particules ne sont pas si étroitement unies entre elles qu'elles ne puissent se joindre à des corpuscules d'une autre espèce et contracter avec eux une union beaucoup plus étroite que celle qu'elles avaient entre elles. Dans ce cas, chacun des deux corpuscules ainsi combinés perd la figure, la grandeur, le mouvement et tous les autres accidents grâce auxquels il était doué de telle nature, de telle qualité ; chacun d'eux cesse, à proprement parler, d'être un corpuscule de l'espèce à laquelle il appartenait auparavant ; de la coalition de ces deux espèces de particules naît un nou-