L'ENSEIGNEMENT ET L'APPRENTISSAGE L'APPORT DES PROVINCES
QUELLE que soit l'énergie, la vitalité, la fécondité de l'action artistique dont le mobilier a été le sujet au cours des vingt dernières années, elle ne saurait trouver exclusivement en elle-même les éléments d'une réussite durable. Son avenir ne pourra être assuré que par le développement et le perfectionnement de l'enseignement technique et de l'apprentissage, non seulement à Paris, mais dans toute la France. L'action personnelle des artistes ne s'exerce que sur leur temps. Pour lui assurer une portée plus longue et des résultats plus étendus, il est nécessaire qu'elle se transmette par la voie de l'enseignement. Si nous voulons que l'avenir connaisse nos meubles, les apprécie et les perfectionne, préparons-lui des artisans. C'est seulement en formant un grand nombre de jeunes ouvriers habiles et instruits qu'on préparera le relèvement définitif de nos industries d'art, dont la fabrication
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du mobilier n'est plus aujourd'hui que l'une des plus prospères, après avoir été longtemps la plus brillante. Les rénovateurs du meuble français ont rencontré et rencontrent tous les jours les plus sérieuses difficultés dans le recrutement des collaborateurs de second plan indispensables à la réalisation de leurs idées. Si la pénurie actuelle devait se prolonger et s'accentuer encore, ce qui se produirait immanquablement si l'on ne réagissait avec toute la décision nécessaire, il est certain que les efforts de toute une génération d'artistes risqueraient fort de ne laisser dans l'histoire du mobilier d'autre trace que celle d'un épisode heureux, mais de courte durée et de maigres conséquences.
Or, on ne saurait se dissimuler que l'enseignement technique et l'apprentissage souffrent actuellement d'une crise de désorganisation et d'une crise de recrutement, toutes deux extrêmement graves et auxquelles on n'a opposé jusqu'ici que des remèdes dont l'insuffisance s'augmente d'un regrettable manque de méthode et de groupement. Les gros salaires offerts actuellement par l'industrie aux jeunes ouvriers qui peuvent y débuter sans connaissances spéciales exercent sur l'esprit des familles une séduction d'autant plus compréhensible que le coût de la vie a partout augmenté dans une proportion affligeante. Neuf fois sur dix, l'enfant quitte donc l'école pour l'usine, où, dès les premières semaines, en raison des besoins énormes du moment, il gagnera de quoi
subvenir à sa nourriture et à son entretien. L'imprévoyance est ici évidente, il y a en outre contradiction absolue entre la volonté d'émancipation de la classe ouvrière et l'enrégimentement de la jeunesse dans des ateliers où elle n'aura l'occasion de cultiver ni son intelligence, ni son initiative, ni son habileté manuelle. Mais les besoins matériels sont impérieux, et il apparaît comme certain que les lois les mieux faites, la propagande la mieux intentionnée ne suffiront point à convaincre les parents de renoncer à l'intérêt immédiat pour accomplir leur devoir, qui est d'assurer l'avenir de leurs enfants en leur donnant un métier sérieux. Il faudra donc rechercher et employer des moyens plus énergiques et plus concertés, plus directs aussi, pour combattre la décadence progressive du monde ouvrier en ranimant l'esprit professionnel et le goût des beaux métiers. C'est à l'école primaire que l'esprit de l'enfant pourra le plus fructueusement être cultivé dans ce sens. Une réorganisation de l'enseignement professionnel aura aussi les meilleurs effets. Il ne s'agit pas seulement de le doter de ressources plus dignes de son importance, et de le rendre plus abordable par des encouragements matériels aux élèves méritants. Il faut surtout en vivifier l'esprit et les méthodes comme l'a indiqué M. Charles Plumet dans un travail qui devra servir de point de départ à toutes les tentatives de cet ordre {Principes généraux pouvant servir à l'élaboration d'un programme d'enseignement tech-
nique, ouvrage cité par M. Louis Bonnier dans sa Conférence du 6 avril 1917 intitulée : « Théorie et Technique des Arts Appliqués »). Reste l'apprentissage à l'usine, et tous les fabricants finiront bien par l'organiser pour leur compte, lorsqu'ils auront enfin compris que le travail exclusivement machinal (qu'il s'agisse de l'emploi de la mécanique ou de la répétition invariable d'une même opération manuelle) conduit leur industrie à la décadence et à la ruine morale, sinon matérielle.
Il faut convenir que l'industrie du meuble n'est pas la plus atteinte par la disparition progressive du personnel instruit et capable. Presque exclusivement centralisée dans le douzième arrondissement de Paris, elle y occupe une population dense et laborieuse, au sein de laquelle s'est maintenu, dans une certaine mesure, l'esprit professionnel. En devenant, par la force d'une évolution qu'il ne pouvait combattre, un ouvrier d'usine, l'ouvrier ébéniste ou menuisier du faubourg Saint-Antoine a pourtant gardé un suffisant amour de son inétier pour souhaiter de le transmettre à son fils. Et l'École Boulle, qui est la grande école spéciale d'application des arts et des sciences aux industries du mobilier, ne semble pas exposée à manquer un jour d'élèves. Son directeur, M. André Fréchet, résume
avec précision le programme de l'enseignement théorique et pratique donné dans les différentes sections : « Nous préparons, écrit-il, des jeunes gens capables de devenir pour les artistes ou pour les industriels des collaborateurs souples et instruits. Nous souhaitons qu'ils demeurent respectueux des belles traditions, mais que cependant ils soient capables de devenir les exécutants habiles des décorateurs de talent qui, demain, imposeront le mobilier français moderne ». On ne peut rien demander de plus. C'est en effet par une culture professionnelle générale que l'élève doit être acheminé logiquement vers l'ambition d'œuvrer à son tour dans le sens de son époque, ainsi que le firent ses devanciers. Un enseignement exclusivement moderne spécialiserait trop ses aptitudes, il ne pourrait y puiser, du moins dans l'état actuel des. idées et des œuvres, qu'une connaissance incomplète des ressources de son métier. Sur ce terrain comme sur beaucoup d'autres, l'étude consciencieuse du passé est la préparation indispensable, et en quelque sorte la clé de toute marche en avant. Mais la part ainsi largement faite aux traditions artistiques et techniques par quoi le jeune homme entrevoit la fécondité et la beauté de son métier, s'attache progressivement à celui-ci, et devient le cas échéant capable d'initiative, c'est d'un esprit résolument moderne que s'inspire la conduite des travaux théoriques et pratiques. L'Ecole BouUe, compte parmi ses professeurs Maurice Dufrène, Lucet et Bouchet,
et dans les ateliers où ils passent régulièrement la moitié de chaque journée (le reste du temps étant consacré à l'enseignement théorique et au dessin), les élèves ont à reproduire des modèles bien choisis des maîtres d'aujourd'hui comme de ceux des âges précédents.
L'École Boulle a certainement d'importants progrès à accomplir, son enseignement est susceptible de modifications et de perfectionnements, mais son organisation actuelle, le dévouement, la conviction et l'initiative du directeur et de ses collaborateurs rendent à l'industrie et à l'art de l'ameublement des services qui Sont très justement reconnus et appréciés.
Cependant, comme la plupart des Ecoles d'art industriel, elle forme moins des ouvriers proprement dits, moins des artisans ambitieux de se distinguer dans l'exercice d'un métier qu'ils aiment, que des aspirants contre-maîtres, dessinateurs ou chefs d'atelier. Il semble que ce soit là la tare de l'enseignement professionnel en France. Il vise trop haut. Il développe moins l'émulation professionnelle que l'ambition personnelle. Nous en avons rencontré des exemples concordants dans toutes les catégories. Si bien que, pour l'ébénisterie, il y a quelque chose à regretter de l'apprentissage tel qu'il se pratiquait autrefois couramment au Faubourg Saint- Antoine. Au sortir de l'école primaire, l'enfant était confié par sa famille à un petit patron du quartier,
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M. DUFET et L. BUREAU.