LIVRE II LE MOUVEMENT
J'ai dit tout d'abord le développement qu'éclaire une lu raière surnaturelle — et qui devient étrangement ténébreux et cahotant, si on souffle dessus — de l'Un et de l'Immuable, tels qu'ils se sont définis peu à peu dans le dogme. Puis l'histoire hagarde du rationalisme, qui de l'Un et de l'Immuable retient le tout, mais le transpose — avec défiance à l'origine, ensuite parmi des sursauts d'orgueil qui effarent— dans le Moi... A l'heure présente, le pragmatisme a envahi les deux domaines de la théologie comme du rationalisme. Les âmes, de plus en plus, se refusent à croire à cette Intelligibilité transcendante qui, depuis l'analyse de Kant, est destinée à échapper à tout jamais aux prises de notre intelligence. Et la révélation, à laquelle elles s'attachaient autrefois leur semble une lueur bien trouble. Aussi, ne pouvant s'arracher complètement à cet ordre que nulle formule in* tellectualiste ne réussit à rendre, se contentent-elles de le
vivre, suivant la doctrine courante. L'Intelligibilité est devenue immanente- Elle nous ordonne par le dedans et non plus par le dehors comme jadis, sans que nous puissions la définir. Mais on sent aux attaques passionnées que dirigent contre le pragmatisme les derniers intellectualistes (1) que cet ordre d'intellection, si tôt devenu un ordre d'action, se dérobe, dès qu'on le transpose ainsi de Dieu en l'homme... C'est que l'Un et llmmuable,qui si longtemps s'imposèrent, sont débordés présentement parla multiplicité et le mouvement. Et le pragmatisme qui a essayé de les sauver en inventant la méthode d'immanence est gagné lui-même par la contingence. Les adversaires que Zenon d'Elée croyait avoir vaincus à jamais par sa dialectique subtile ont repris de nos jours une vigueur inattendue.
Ce n'est pas en un seul jour que le Mouvement a pu se soustraire ainsi à l'Un et à l'Immuable, et je voudrais tracer maintenant les principales étapes de cet affranchissement... Il se présente d'abord encore imprégné de Raison, et l'indéfini qu'il porte en lui se déguise sous les apparences de la finalité, si bien que la Science qui est toujours la réduction du multiple à l'Un, l'arrêt du mouvement dans ses formules, finit par s'accommoder de lui. L'idée hégélienne, Ventwickelung, a triomphé et la Religion seule, obstinée dans les dogmes immuables, s'en est effarouchée...
Mais le mouvement a pris bientôt plus d'audace et s'est abstrait de la Raison, s'abandonnant à son essence qui est avant tout le caprice. Pourse faire admettre toutefois, il a gardé avec lui certaines rigidités matérielles qui jouent le rôle de la finalité dans Hegel, et c'est ainsi que l'idée darwinienne a pu entrer dans la science de plus en plus accueillante, tandis que la Religion, et non à tort, s'encolérait de plus en plus. Ce qu'il y avait de rassurant dans l'idée darwinienne, c'était donc la loi qui retenait le mouvement, l'empêchait de se livrer aux soubresauts les plus extravagants,
(1) Le pragmatisme ne veut pas demeurer en reste. Voyez le récent Crepuscolo dei filosofi, de Papini (Gian Falco, Milan).
comme jadis l'atome d'Epicure, pourvu du mystérieux clinamen...
Enfin le mouvement, voyant la partie gagnée ou à peu près, n'a plus cherché à dissimuler son essence, et une idée qu'on pourrait appeler bergsonienne ou plutôt kantienne, — le mot importe peu d'ailleurs — après avoir cheminé lentement tout un siècle, a flambé soudain. Les flammes ont envahi l'univers et bousculé la rigidité des lois sous lesquelles elles étaient contenues jusqu'alors. M. Boutroux écrit : La Contingence des lois de la nature. M. Poincaré établit le caractère artificiel et arbitraire de toutes les lois, voire même de tous les faits scientifiques. M. Bergson* supprimant l'idole de la représentation qui obstruait notre raison depuis si longtemps, s'établit par intuition en plein cœur des choses qui est mobilité essentielle, devenir.. .L'Église, bien entendu, condamnera, si ce n'est déjà fait, car elle a reconnu là-dedaos son ennemi éternel, celui que les arguties de Zenon d'Elée ont si mal lié, mais la Science hésite. Faut-il, en faisant un pas de plus, admettre la troisième idée puisque les deux précédentes, l'idée darwinienne et l'idée hégélienne, ont réussi à se concilier, par le principe d'unité et de fixité qu'elles laissaient subsister encore, avec les nécessités absolues de la science et ses rigidités? M. Bergson emploie tous ses efforts pour la faire agréer, et ses disciples, MM. Edouard Le Roy et Wilbois, ont introduit dans l'ordre rationnel le pragmatisme pour mieux y réussir et amalgamer ainsi avec l'Un etrimmuable le devenir en qui M. Bergson voit la seule réalité...
Mais beaucoup hésitent à laisser pénétrer ainsi dans la Science et ses lois rigides l'artificiel et l'arbitraire que l'on avoue et l'idée nouvelle semble avoir plus de peine à s'ouvrir un chemin que les autres. La science est déconcertée par cette intrusion soudaine et semble se repentir d'avoir commis une faute dont la Religion est exempte en dépit des tentatives multipliées qui ont été faites, celle d'avoir été bienveillante au mouvement, à ce moderne Protée...