‹ Le modernisme dans l'Eglise [microform]Chapitre 105 sur 451 · A. Bazaillas, dans Annales, 1899, t. xo.'p · texte numérisé non relu

A. Bazaillas, dans Annales, 1899, t. xo.'p

■base le dogmatisme philosophique caractérisé par la confiance en la raison.

Il faut bien reconnaître cependant que ces divers essais n'avaient pas influencé les manuels, et que les faveurs du grand public allaient toujours au romantisme sentimental de Mgr Bougaud. Ce qui permet assez bien de comprendre qu'un vague besoin se fît sentir, chez nombre de croyants cultivés, d'exposés plus neufs ou plus substantiels.

C'est dans ces conditions que parut une thèse de doctorat intitulée L'Action (1893), œuvre d'un jeune philosophe catholique, alors professeur à la Faculté des lettres de Lille, depuis à celle d'Aix : M. Maurice Blondel. L'auteur y prenait pour point de départ le principe d'autonomie, si cher à la philosophie moderne, et s'appliquait à le vaincre, non plus au nom des lois de la- pensée mais des exigences de « l'action », en vue de montrer que, poussée jusqu'au bout d.' elle-même, notre nature postule le surnaturel.

. Puissante mais obscure, cette thèse ne pouvait guère être accessible qu'aux spécialistes. Elle fut pourtant recensée d'une manière très flatteuse par A. de Margerie ^ ; G. Fonsegrive en fit état dans sa conférence déjà citée et divers commentaires suivirent, où l'auteur s'estiina peu compris. C'est en vue d'expliquer plus exactement ses positions qu'il écrivit sa Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière 4' apologétique, et sur la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux^.

Une partie négative synthétisait brièvement les méthodes reçues en apologétique et l'auteur les écartait en quelques formules à l'emporte-pièce, y compris la méthode psychologique et morale à laquelle ses premiers lecteurs l'avaient rattaché. Toutes avaient, à ses yeux, le tort de n'être pas philosophiques et, par conséquent, de ne pas s'imposer. Sur le terrain ainsi déblayé sans miséricorde, M. Blondel reprenait, pour les dégager en système, les principes qu'il avait suivis dans L'Action. Il s'agissait de chercher en nous-mêmes

1. Annales de philosophie chrétienne, 1895, t. xxxm, p. 225-241.

2. Long mémoire qui parut dans les mêmes Annales de janvier à juillet 1896.

les racines du surnaturel, par une méthode d'immanenoe qui permet seule d'établir, comment il est rigoureusement demandé par nos propres tendances intimes sans cesser pour autant de nous être supérieur.

Tout dans cette brochure, la nouveuaté du fond aussi bien que la vigueur de la forme, était fait pour provoquer de vives réactions. Dans l'espace de quelques mois, le problème apologétique fut partout à l'ordre du jour, et les années suivantes, si elles ont un peu calmé la fièvre des premiers débats, ne devaient pas encore l'assoupir '.

L'apologétique nouvelle rencontra des contradicteurs. M. Blondel n'avait pas ménagé les théologiens : ceux-ci à leur tour ne lui ménagèrent pas leurs critiques. Dans les mêmes Annales de philosophie chrétienne, l'ancien dominicain H. Gayraud reprit pas à pas le système pour en relever les points faibles ou dangereux ^. La méthode d'immanence lui paraissait suspecte de « naturalisme » ou condamnée à ne pas conclure. Beaucoup plus vif fut le P. Schwalm dont les articles se multiplièrent dans la Reçue thomiste^. Tous tendaient à présenter le système comme incompatible avec les principes de" la saine raison autant qu'avec les données de la foi.

En face de ces adversaires, se dressaient des partisans non moins résolus. Ch. Denis commençait dans ce sens la publication d'une vaste synthèse apologétique*. Peu de

1. Sur les débuts de la controverse, voir X.-M. Le Bachelet, dans Études, 1897, t. lxx, p. 381-391, 600-601.

2. Une nouvelle apologétique chrétienne, 1897-1898, t. xxxv, p. 253- 273, 400-408.

3. Les illusions de l'idéalisme et leurs dangers pour la foi, septembre 1896; L'apologétique contemporaine, mars 1897; La crise de l'apologétique, mai-juillet 1897; Le dogmatisme du cœur et de Z'espri/, novembre 1898.

4. Esquisse d'une apologie philosophique du christianisme dans les limites de la nature et de la révélation, qui parut dans les Annales à partir de 1897 et fut aussitôt publiée en volume, Paris, 1899. On la considéra comme la réalisation du programme nouveau tracé aux apologistes par M. Blondel. Voir. F. Dubois, Une esquisse ■ d'apologétique selon la méthode d'immanence, dans Revue du clergé fr., 1899, t. xvni, p. 5-1 8. « Vulgarisation ou mauvais sens du terme », en réalité, que Fr. von Hùgel [Selected letlers, p. 98) tenait pour le « purgatoire » du maître.

temps après^ le système était monnayé à l'usage du grand public par un jeune prêtre d'Agen, docteur de Toulouse, M. C. Mano ^. Plus personnel était l'apport de M. Laberthonnière, qui proposait de compléter la méthode purement philosophique de M. Blondel par la considération du dogme de la grâce ^. Quand on sait par la foi- que l'homme est élevé à l'état surnaturel, comment ne serait-il pas loisible d'en chercher les pierres d'attente au plus intime de ses aspirations ? A- quoi s'ajoutait bientôt toute une théorie de la connaissance religieuse, inspirée de Newman, en vue de îmve à la volonté une part prépondérante parmi les éléments de la certitude^. Chemin faisant, l'immanence recueillait des adhésions même en dehors des milieux proprement théologiques. La jeunesse laïque lui témoignait ses sympathies *. Et comme l'américanisme battait alors son plein, il paraissait intéressant de la mettre sous le patronage du P. Hecker ^.

Entre ces deux groupes extrêmes se plaçait dès lors un groupe de critiques modérés, qui, tout en faisant des réserves plus ou moins grandes sur la méthode nouvelle, s'efforçaient de démêler ce qu'elle pouvait contenir de viable. Ainsi, du

1. Le problème apologétique, Paris, 1899. Son opuscule, qui avait reçu riïospitalité de la collection populaire Science et religion, était fort loué dans les Annales, 1899, t. xi., p. 458-465, mais critiqué par H. Gayraud, dans Revue du clergé fr., 1900, t. xxiv, p. 225-240, contre lequel l'auteur crut devoir se défendre. Ibid., 1901, t. xxv, p. 85-88.

2. Le problème religieux, dans Annales, 1898, t. xxxv, p. 497-511, 615-632.

3. Le dogmatisme moral, ibid., 1898, t. xxxvni, p. 531-560; t. xxxix, p. 27-45, 146-171. Cf. ibid., t. xi., p. 398-425. Voir du même L'apologétique et la méthode de Pascal, dans Revue du clergé fr., 1901, t. xxv, p. 472-498, et les observations d' H. Gayraud, ibid., p. 634-636.

4. Voir A. Lamy, dans le Sillon du 10 décembre 1896; Désiré Hesse (pseudonyme), t6fd., juillet-août 1897.

5. D'après M. Klein ( Vie du P. Hecker, préface, p. xv), son héros aurait devancé de quarante ans « la grande clarté psychologique dans laquelle les plus perspicaces des philosophes reconnaissent aujourd'hui que la question religieuse est posée dans l'âme humaine en vertu d'un fait immanent,... la révélation,... pour démontrer qu'elle émane de Dieu, n'ayant qu'à s'ajuster avec exactitude aux besoins directement sentis par l'âme. » « Ce passage, remarque A. Houtin {L'américanisme, P- 267), a été supprimé dans la 7^ édition. »

côté des philosophes, G. Fonsegrive^; du côté des théolo^ giens, M. F. Dubois ^, G. de Pascal ^, et surtout le P. Le Bachelet *. L'abondance de cette littérature et la variétémême des attitudes doctrinales qui s'y reflètent, indiquent suffisamment la gravité du débat que le problème apologétique venait subitement de provoquer.

A la différence de la controverse américaniste, celle-ci n'entraîna aucune intervention immédiate ' de l'Église ^. Les mesures qui atteignirent les principaux exposés du « dogmatisme moral » ne devaient survenir que bien plus tard. On pourrait même noter, si c'en était ici le lieu, qu'un certain équilibre, le temps et la réflexion aidant, tendait à s'établir chez un nombre croissant d'esprits impartiaux, qui de cette agitation quelque peu désordonnée ne retenaient qu'un sage rajeunissement de la démonstration apologétique, jusque-là trop figée peut-être dans des cadres vieillis. A cet égard, l'initiative de M. Blondel fut, en somme, bienfaisante, et rien, en tout cas, ne serait plus injuste que de le mettre, comme on le fait assez communément, au nombre des modernistes^.

Il s'en faut néanmoins que cette controverse soit étrangère à l'avènement de la crise. Elle en est à tout le moins

1. La science, la croyance et l'apologétique, dans Quinzaine, 1897, t. XIV, p. 108-135, reproduit dans Le catholicisme et la vie de l'esprit, p. 30-84, critiqué par G. Frémont, dans Annales, 1897, t. xxxvi, p. 129-146.

2. A propos d'apologétique, dans Science catholique, mai-juin 1 897 ; La méthode d'immanence, ibid., février 1898.

3. Le problème de la certitude et l'apologétique, dans Quinzaine, 1898, t. XX, p. 289-301.

4. De l'apologétique « traditionnelle » et de l'apologétique « moderne », dans Études, 1897, t. lxxii, p. 145-174, 369-385; publié séparément en un petit volume du même titre, Paris, 1897.

5. La mise à l'Index dont fut menacée L'Action aurait été conjurée par la puissante médiation du cardinal Perraud (G. Fonsegrive, Le catholicisme et la i>ie de l'esprit, p. 65), soutenu par Fr. von Hûgel (voir Selected lellers, p. 104). Au cours d'une autre de ses lettres, datée du 4 décembre 1899 [ibid., p. 81), l'auteur atteste qu'on redoutait alors quelque condamnation à l'adresse de M. Laberthonnière.

6. Les systèmes plus ou moins suspects dont son oeuvre marque le point de départ sont, comme le dit fort bien Miss Petre, Modernism, 1> 30, not only explanation but créative interprétation.

inséparable historiquement; car elle est à la source de tout un courant de doctrines qui n'allait plus s'arrêter dans les années suivantes; et que l'on retrouve parmi les affluents de l'encyclique Pascendi. Au demeurant, il est aisé d'apercevoir que, dès ce moment-là, les plus graves questions de fond commençaient à être soulevées. Par son objet immédiat, la controverse pouvait encore paraître se dérouler à la périphérie du christianisme; mais déjà l'apologétique et les motifs de crédibilité appartiennent à un ordre de matières, sur lequel l'Église a une tradition ferme fixée au concile du Vatican. De plus, la méthode d'inamanence intéressait forcément la notion de la foi, de son origine et de sa' valeur, le caractère de la révélation et, d'une manière générale, tout le rapport du surnaturel à la nature.

Autour de ces problèmes apologétiques et dogmatiques, il n'est pas douteux qu'avec d'excellentes intentions plusieurs tenants de l'immanence n'aient parfois pris quelques positions tout au moins risquées. Dans leurs critiques, ils ne distinguaient pas toujours assez bien entre l'insuffisance de certaines expositions livresques et les principes vraiment traditionnels. Trop souvent desservies par une culture théologique visiblement improvisée, leurs contructions, positives, sous prétexte de demander à la psychologie le « point d'insertion » du surnaturel en nous, arrivaient à en compromettre la nécessaire transcendance ^. D'autre part, il n'est pas moins certain que, parmi leurs adversaires, d'aucuns mettaient à critiquer leurs approximations ou leurs erreurs beaucoup plus d'étroitesse et d'âpreté que n'en comportait la défense de la sainte doctrine. Comment ne pas voir que ces dispositions inverses, mais également excessives, dénotaient une atmosphère orageuse propice aux grandes déflagrations?

1. Aussi G. Sorel (pseudonyme d'un prêtre, selon Houtin, Ma çie laïque, p. 409) parlait-il d'une « crise de la pensée catholique ». Revue de métaphysique et de morale, septembre 1902, t. x, p. 523-550. Jugement d'ailleurs excessif, redressé dès lors par M. Ph. Torreilles, dans fienie du clergé fr., l^"^ décembre 1902, t. xxxin, p. 88-94, puis par un ci'itique anonyme dans Bulletin de litt. eccL, décembre 1902, p. 245- 256, et qui ne mérité d'être retenu qu'à titre d'indication.

De fait, entre critiques et théologiens, les chocs allaient bientôt se multiplier, qui dessineraient vite un front de bataille, aux lignes encore flottantes, mais derrière lequel on pouvait deviner des forces adverses prêtes pour le combat. Le travail allait, en effet, bon train dans les divers ateliers scientifiques déjà signalés, mais non sans trahir des divergences, qui, les circonstances aidant, allaient provoquer bientôt de sérieux conflits.

Il semble que les études scripturaires fussent particulièrenaent poussées. Après les tâtonnements du début, la Reflue biblique représentait vaillamment la cause du progrès. Non contents de se tenir sur le terrain de la philologie et de l'archéologie, ses rédacteurs abordaient les problèmes de fond que posent la composition littéraire des Livres saints et la portée doctrinale de leurs enseignements •"•. De ces premiers travaux encore maintenant -notre théologie biblique est heureuse de faire état.

Sur ce terrain, M. Loisy restait la grande autorité. En 1895, il étudiait les Origines chrétiennes de Renan dans le Bulletin critique, puis, l'aniiée suivante, « Renan historien d'Israël » dans la Revue anglo-romaine et 1' « apocalypse synoptique » dans la Revue biblique. A partir de cette époque, son activité se dédouble. Réservant pour la « revue grise » les travaux de fond, il trouvait à la Revue du clergé français une tribune pour des articles d'initiation générale. Sous sa signature, il y traitait des origines du Nouveau Testament (1899) ; mais il utilisait, en outre, divers pseudonymes. « Isidore Desprès» restait dans les questions purement bibliques, telles que les sources du Pentateuque, l'histoire du peuple juif au temps

1. C'est ainsi qu'on y pouvait Kre de fortes études du P. Lagrange sur l'inspiration des Écritures (1895-1896) et les règles de leur interprétation (1900), sur les sources du troisième Évangile (1895-1896) ou du Pentateuque (1898), sur les origines du monde (1896) et l'état du premier homme d'après la Genèse (1897); de M. Touzard Sur le développement de la doctrine de l'immortalité dans l'Ancien Testament (1898) ; du P. Rose sur la personne et la pensée du Christ d'après l'Évangile (1899-1900).

du Christ ou l'évangile de saint Jean (1899). Se lançant -en pleine théologie, « A. Firmin )>, au cours des années 1899 et 1900, exposait le développement chrétien d'après Newnian, discutait la théorie individualiste de la religion contre Aug. Sabatier, étudiait l'idée de révélation et la valeur de ses preuves, en attendant d'aborder l'histoire de la religion d'Israël. Tous travaux qui paraissaient remarquables par leur érudition autant que par la puissance de leur facture, et qui tendaient à vulgariser, sur les points les plus essentiels, le sentiment des problèmes critiques et l'amorce de leurs solutions.

A ses côtés, la Revue d'histoire et de littérature religieuses groupait une équipe brillante de collaborateurs. M. Loisy suffisait à y représenter l'exégèse, avec ses mémoires personnels complétés par une « chronique biblique » très étendue qu'il signait alors « Jacques Simon». Allusion manifeste au grand ancêtre, dont un prêtre de Paris, Henri Margival (f 1914), entreprenait précisément de ressusciter la vieille figure (1896-1900), ayec l'inteption manifeste de réhabiliter en sa personne la critique opprimée par la théologie éloquente de Bossuet. D'autres s'engageaient sur le terrain de l'histoire des dogmes ^. C'est ainsi que M. Boudinhon y publiait, en réponse aux attaques de Ch. Lea, une esquisse, qui n'a, point, encore aujourd'hui, perdu son intérêt, « sur l'histoire de la pénitence » (1897), puis « sur l'histoire des indulgences » (1898). Dans les années suivantes, ce domaine allait être exploité par M. Turmel, qui explorait successivement l'angélologie chrétienne (1898-1899), puis l'eschatologie des quatre premiers siècles (1900) et le dogme du péché originel (1900-1902) : la pénurie totale d'études similaires ne contribuait pas peu à asseoir l'influence de celles-ci et à donner le change sur leur solidité ^.

1. P. Batiffol, vers la même époque, en rappelait ailleurs {Quinzaine, t. XIX, 1897, p. 203-204) l'urgente actualité.

2. Pour achever le tableau de l'époque, il faut se rappeler que les philosophes ne chômaient pas de leur côté. Les Annales de philosophie chrétienne restaient fidèles à la méthode d'immanence et au dogmatisme moral, tandis que la Revue du clergé français, dans l'ensemble plutôt favorable au mouvement, enregistrait à son sujet le pour et le contre. Un prêtre d'Aix, F. Mallet, y servait d'interprète à M. Blondel

Mais pareil travail ne pouvait se faire qu'au prix de certains bouleversements dans les positioris reçues, qui, même s'ils eussent été conduits avec la plus extrême prudence, risquaient d-e paraître dangereux, sinon suspects. Les critiques pouvaient donc s'attendre à la résistance de ceux que leur âge ou leur tournure d'esprit disposaient au culte prépondérant de la tradition. Au surplus, des tendances différentes commençaient à s'accuser dans leurs rangs. L'encyclique Providentissimus avait tracé les normes doctrinales qui doivent présider au travail exégétique. En se donnant comme « purement critique », l'école de M. Loisy insinuait son intention de s'en affranchir, pour n'étudier que des faits qu'on laissait aux « apologistes » le soin de concilier avec la doctrine. Pour d'autres, au contraire, l'enseignement ecclésiastique était la donnée fondamentale à reconnaître et à respecter. Une • dissociation ne pouvait manquer de se produire tôt au tard entre des éléments aussi hétérogènes. Écheveau complexe à tous égards que les remous provoqués par un nouvel acte pontifical commenceraient à débrouiller.

Quelque favorable qu'il fût, en principe^ au progrès des études dans l'Eglise, Léon XIII n'avait pas pu ne pas prêter attention aux premiers signes de désordre qui se révélaient çà et là. Déjà dans sa lettre au général des Frères Mineurs (25 novembre 1898), il signalait « un genre d'interprétation hardi et trop libre d en matière d'exégèse. Un an plus tard (8 septembre 1899), une lettre au clergé français exprimait plus hautement de semblables inquiétudes.

Ce nous est une profonde douleur d'apprendre que, depuis quelques années, des catholiques ont cru pouvoir se mettre à la remorque d'une philosophie qui, sous 'les spécieux prétextes d'affranchir la raison humaine de toute idée préconçue et de toute illusion, lui dénie le droit de rien affirmer au delà .de ses propres opérations, sacrifiant ainsi à un subjectivisme radical toutes les certitudes de la métaphysique traditionnelle... Il est profondé-

~ (t. xxvn, 1901 ; t. xxxn, 1902 ; t. xxxni, 1903), dont M. Mano défendait toujours chaleureusement les doctrines (t. xxv et xxvn, 1901), avec le renfort d'un prêtre d'Albi, E. Péchegut (t. xxvi, 1901; t. xxix et XXXI, 1902), cependant que les positions traditionnelles y restaient fermement tenues par H. Gayraud (t. xxv et xxvm, 1901; t. xxxxxxn, 1902).

ment regrettable que ce scepticisme doctrinal, d'importation étrangère et d'origine protestante, ait pu être accueilli avec tant dé faveur dans un pays justement célèbre par son amour pour la clarté des idées et pour celle du langage.

En parlant de la tbéologie, le pape se contentait de recommander saint Thomas comme le maître à suivre, et l'histoire de l'Église n'appelait pas d'autre avis que celui de respecter les « faits dogmatiques » qui s'y rencontrent. Mais l'Écriture sainte donnait lieu à de sérieuses doléances « contre des tendances inquiétantes qui cherchent à s'introduire dans l'interprétation de la Bible et qui, si elles venaient à prévaloir, ne tarderaient pas à en ruiner l'inspiration et le caractère surnaturel. » De ces « tendances » une forme est particulièrement signalée.

Sous le spécieux prétexte d'enlever aux adversaires de la parole révélée l'usage d'arguments qui semblaient irréfutables contre l'authenticité et la véracité des Livres saints, des écrivains catholiques ont cru très habile de prendre ces arguments à leur compte. En vertu de cette étrange et périlleuse tactique, ils ont travaillé de leurs propres mains à faire des brèches dans les murailles de la cité qu'ils avaient mission de défendre.

La lettre se terminait par une longue monition aux prêtres qui s'occupent d'action sociale, pour leur rappeler l'esprit de discrétion et de discipline dans l'exercice de leur zèle. Tout le document se déroulait d'ailleurs sur un ton de parfaite sérénité; mais, dans sa généralité voulue, il n'en était pas moins rempli d'allusions précises. Au demeurant, des glossateurs bénévoles allaient se charger d'en faire l'application aux cas concrets.

A vrai dire, la controverse n'avait pas attendu l'apparition de l'encyclique. Des travaux et des écoles qui se réclamaient de la méthode critique, il en est peu dont quelque théologien conservateur n'eût, en termes plus ou moins alarmistes, incriniiné les méthodes ou les conclusions. Le groupe des Études faisait preuve, à cet égard, de persistantes susceptibilités. Depuis lontemps, J. Brucker y défendait les droits de la tradition en matière biblique ^. Il était bientôt

1. Voir son volume Questions actuelles d'Écriture sainte, Paris, 1895, et la recensjon par E. Lévesque, dans Reçue biblique, 1895, t. iv^ p. 420-428. *

relayé dans cette tâche par L. Méchineau, qui, à l'adresse du P. Lagrange, faisait intervenir les principes de la foi dans «la thèse de l'origine mosaïque du Pentateuque •'^, » en attendant qu'il se prît à dénoncer ce qu'il appelait le « concessionisme ^. » On n'y faisait pas meilleur accueil à l'histoire des dogmes. Le même J. Brucker opposait aux vues historiques de j\I. Boudinhon les définitions du concile de Trente ^. Peu de temps après, pour ses études similaires sur « le pouvoir des clefs et la confession sacramentelle » *, E. Vacandard (1849-1927) se voyait pareillement rappelé à l'ordre au nom de la théologie par St. Harent ^.

Ces légères escarmouches n'étaient cependant rien à côté de l'offensive que la lettre de Léon XIII allait déchaîner. Elle fut déclenchée par un publiciste de la Compagnie de Jésus, J. Fontaine, sous la forme d'une série d'études au titre provocant : Les infiltrations protestantes- et le clergé français ^.

L'auteur se défendait de vouloir incriminer « le clergé français pris dans son ensemble. » Même pour les hommes qu'il vise, il voudrait « que la sentence rendue ne touche, autant que possible, que les idées et les théories qui sont en cause et non des. écrivains dont le talent est, chez la plupart, aussi réel que les intentions ont été excellentes. » A plus forte raison ne veut-il pas se montrer hostile au « mouvement... régénérateur » des études (p. v-vi). Il n'en estime pas moins que « quelques déviations regrettables » se sont produites, dues à « l'oubli de certains principes catholiques » p. (viii-ix). C'est « ce procès » de fond et de personnes qu'il se propose

1. Études, 1898, t. lxxvii, p. 289-311. Cf. la note de J. Brucker à ce sujet, ibid., 1899, t. Lxxvin, p. 671-674, et la réponse du P. Lagrange, Renie biblique, 1899, t. vin, p. 629-632.

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